couronnés de succès ; ne rêvons pas la transformation trop
brusque de l’Afrique, employons la méthode lente, mais sûre, de
la pénétration commerciale, et nous réussirons — nous en avons
la ferme, intime et bien sincère conviction.
APPENDICE I
Notice sur mes travaux topographiques et l’établissement de
la carte. — Valeur de certaines terminaisons et énumération
de quelques termes géographiques usités en mandé, en haoussa,
en mossi, etc. — Permutation des consonnes.
Voici les documents sur lesquels j’ai pu m’appuyer pour la
construction de ma carte d’ensemble :
Le cours du Niger de Siguiri à Koulicoro, d’après les travaux
les plus récents exécutés par les officiers employés au Soudan
français.
Le cours du Niger de Koulicoro à Mopti, par le lieutenant de vaisseau
Caron, et l’itinéraire du même de Mopti à Bandiagara.
Au sud, le littoral d’après les cartes marines françaises. Enfin,
entre le cours du Niger et la mer, il existait les travaux suivants,
que j’ai utilisés :
Itinéraire de la mission Gallieni, de Touréla à Nango (1881) 222 kil.
— — Péroz, de Siguiri à
Bissandougou (1886) 150 —
— de la colonne Borgnis-Desbordes,
de Falaba à Kéniéra (1882) 36 —
— du lieutenant Bonnardot, de Siguiri
à Niako (1887) 100 —
Au nord-est, j’ai utilisé une partie de l’itinéraire Barth
(1853) de Say à Tombouctou, mais, par suite de la nouvelle position
assignée à Tombouctou par le lieutenant de vaisseau Caron (presque
1 degré de latitude de différence), il a fallu descendre d’autant
l’itinéraire de Barth.
L’itinéraire de René Caillié, tel qu’il a été construit
par Jomard, Vallière et le commandant de Lannoy de Bissy, a dû
être rectifié par suite de la nouvelle position de Kankan, qui,
d’après les travaux du capitaine Péroz, est à reporter de 17
minutes au nord et de 20 minutes dans l’ouest de son ancienne
position. La nouvelle position de Kankan m’a paru exacte, car en
reconstruisant l’itinéraire Diécoura-Maninian-Timé-Tengréla
j’ai trouvé que la position de Maninian répondait mieux à ce
que j’en avais déduit par renseignements. Enfin mon arrivée à
Tengréla m’a confirmé que dans les itinéraires de Caillié la
position de Tengréla était beaucoup trop au sud.
Je n’ai trouvé, en faisant le report de mes travaux et de
l’itinéraire de Caillié rectifié (avec Kankan comme nouveau point
de départ), qu’une erreur de 3 kilomètres en latitude ; on peut
donc dire que la position de Tengréla est exacte à 2 minutes près.
J’ai recoupé cinq fois l’itinéraire Caillié entre Tiola et
Bangoro ; il me paraît bien fixé à présent pour cette région.
Comme conséquence de la différence de latitude de Tengréla qui
était à reporter à 20 minutes au nord de l’emplacement assigné
par de Lannoye, la distance de Tiola à Djenné était devenue
trop courte, il fallait réduire toutes les étapes pour contenir
l’itinéraire. Renseignements pris, j’ai trouvé que le lac
marécageux Syenço-Somou de Caillié n’est qu’un débordement
du Mahel Balével, et qu’à partir de ce point Caillié n’a fait
que longer le fleuve sans le savoir et quelquefois à des distances
ne dépassant pas 8 à 10 kilomètres, comme c’est le cas pour les
villages de Koroni, Kirina, Fondouka, etc.
J’ai, du reste, eu la bonne fortune de rapporter sur la région
Djenné d’excellents renseignements qui me paraissent d’une
réelle exactitude.
Les itinéraires de Caillié ne m’ont pas été d’un grand
secours : la plupart des noms de villages sont tronqués et
mal orthographiés, et comme noms de contrées il n’en a pas
rapporté. Quant aux peuples qu’il a traversés, il les a réduits
à trois : les Mandé, les Bambara et les Dioula, et il n’a parlé
ni des Siène-ré, ni des Bobo, quoiqu’il en entretienne le lecteur
sous le nom de Bambara.
Au sud et en partant de la mer, j’ai utilisé l’itinéraire de
Pullen sur le Tanoé, de Nougoua à Enchy (60 kilomètres), et j’ai
tiré parti des itinéraires de Treich-Laplène de Bettié à Zaranou
par Annibilécrou en les reconstruisant et en les faisant coïncider
avec mes travaux et ceux de Lonsdale.
Lonsdale a rapporté une carte qui comprend Cape Coast, Koumassi,
Salaga, Yendi et son itinéraire dans le Sahué et le Gaman.
Ce travail est à l’échelle de 1 _inch_ pour 15 milles, ce qui fait
au 1/867500. En vérifiant la distance Koumassi-Cape Coast, j’ai
trouvé qu’on avait employé l’échelle du 1/875000, tandis que,
pour la distance Yendi-Salaga, dont j’ai fait et vérifié une
partie du trajet, je trouve que l’auteur de la carte a employé
l’échelle du 1/625000. Dans ces conditions il ne m’a été
possible que d’accorder une confiance limitée au document précité.
Le peu d’exactitude de l’hydrographie de cette même région ne
m’a également pas permis de m’en servir avec tout le respect
qu’un explorateur consciencieux doit avoir pour tous les documents
de ses devanciers.
J’ai du reste relevé de grandes inexactitudes dans l’itinéraire
de Salaga à Krakye par Badjamsu ; de Salaga à Kintampo, les
renseignements des indigènes sont absolument contradictoires avec
la carte.
La carte de la Côte de l’Or du docteur Mähly (1884), quoique ayant
toutes les apparences d’un travail consciencieux, offre également
entre Krakye et Salaga de grandes lacunes ; beaucoup de noms de
villages sont omis, et il n’y a que les cours d’eau importants
qui figurent sur ce document.
En somme, je n’ai pu m’appuyer sérieusement que sur les travaux
de nos officiers de marine et des explorateurs français.
Les peuples et les pays de la boucle du Niger n’étaient révélés
à l’Europe civilisée que par les itinéraires de Barth, établis
sûrement avec beaucoup de conscience, mais offrant des lacunes bien
compréhensibles. La base d’opérations de Barth était beaucoup
trop éloignée pour que ce voyageur pût rapporter sur les régions
qui nous occupent des itinéraires par renseignements d’une grande
exactitude. Il a également confondu quelques noms de pays avec des
noms de villes, et inversement, de sorte que le tout, au lieu de
bien renseigner, ne fait que jeter une perturbation dans l’esprit
du voyageur.
Les seuls qui auraient pu m’édifier sur la géographie de la boucle
du Niger sont Duncan, Buonfanti et Krausse.
Or, jusqu’à présent, il a été impossible de reconstituer les
travaux de Duncan. Ni Barth ni moi n’avons pu identifier les noms de
localités et de pays rapportés par ce voyageur avec les localités
existantes.
Quant à Buonfanti, il règne une telle obscurité dans ses
récits, qu’il est permis de douter qu’il ait jamais visité
ces régions[63].
Enfin, le dernier, Krausse, qui a poussé jusqu’à Bandiagara
en 1886-87, à travers le Gourounsi et le Mossi, ne nous éclaire
pas davantage. Jamais ses travaux n’ont été livrés à la
publicité. Ses renseignements devaient être incomplets, car ses
compatriotes n’en ont rien publié. Il a donné à l’Institut
de Gotha les grandes lignes de son voyage, mais il n’a révélé
aux géographes qu’une dizaine de noms de centres importants sans
apporter un levé à l’appui, ni préciser la position des lieux
visités sur la route suivie.
Les 4000 kilomètres de levés à la boussole que je rapporte
s’appuient sur 14 observations astronomiques complètes et 4
observations en latitude seulement.
En voici la liste :
LATITUDE. LONGITUDE.
OUOLOSÉBOUGOU 11° 54′ 8″ 9° 57′ 40″
TÉNETOU 11° 13′ 46″ 9° 41′ 54″
SIKASSO 11° 12′ 38″ 7° 34′ 21″
BÉNOKHOBOUGOU 11° 1′ 9″ 8° 29′ 55″
FOUROU 10° 31′ 37″ 8° 3′ 33″
NIÉLÉ (Togada) 9° 47′ 28″ 7° 17′ 30″
LOGKOGNILÉ 9° 42′ 3″ 6° 16′ 21″
KONG 8° 54′ 15″ 6° 9′ 45″
NIAMBOUAMBO 9° 35′ 36″ 5° 57′ 46″
DASOULAMI 10° 53′ 7″ 6° 1′ 15″
BOROMO 11° 32′ 52″ 4° 43′ 36″
BOUGAGNIÉNA 11° 42′ 14″ 3° 42′ 34″
WAGHADOUGOU 12° 14′ 42″ 3° 29′ 5″
OUAL-OUALÉ 10° 28′ 7″
KARAGA 9° 56′ 57″ »
SALAGA 8° 34′ 16″ »
KINTAMPO 8° 4′ 50″ »
BOUNDOUKOU 7° 50′ 12″ »
A partir de Waghadougou, mes chronomètres n’ont plus marché
qu’avec irrégularité, et bientôt après il m’était impossible
de m’en servir.
Les variations de température sont si brusques que presque tous les
instruments, même les mieux construits, finissent par se détériorer.
Pour en donner une idée, je citerai le fait suivant : dans l’écrin
d’un de mes chronomètres se trouvait un compartiment dans lequel
était enfermé un ressort de rechange. Ce ressort était serti dans
un fil de laiton. Quand je l’ai examiné dans le Mossi, ce ressort
était brisé en plus de cent fragments, absolument comme s’il
avait été écrasé par un énorme marteau.
Mes deux montres venaient du Dépôt des cartes et plans de la marine ;
elles ont été repassées soigneusement avant mon départ ; et en
quittant Bordeaux et pendant mon séjour sur le paquebot j’avais
observé et noté avec soin leur marche diurne. Elles ont fonctionné
régulièrement pendant environ dix-huit mois.
Pour les thermomètres (à fronde), j’étais moins heureux : ils
n’ont donné des résultats que pendant un an.
Quant aux baromètres, l’un anéroïde, l’autre holostérique,
j’ai pu m’en servir pendant près de deux ans.
Pour les levés, j’ai fait usage de la boussole Peigné, et dans les
endroits difficiles, où la population était trop méfiante, d’une
petite boussole à main d’un diamètre moindre. Deux boussoles à
fond lumineux m’ont rendu de grands services quand je me mettais
en route de très bon matin, ou que, par suite de circonstances
indépendantes de ma volonté, j’étais forcé de voyager de nuit.
Tous les jours de marche, à la sortie du village je ne manquais jamais
de me faire indiquer à la main par le guide ou les indigènes la
direction générale de la route à suivre, et je la notais. C’est
une bonne précaution à prendre : au moins, si en route on perd le
guide, on a une excellente donnée générale. Je n’ai jamais manqué
de tracer cette direction générale sur mon dessin en arrivant à
l’étape. La plus grosse erreur d’angle que j’aie constatée
était de 9 degrés. On peut donc en inférer que le noir a une idée
très nette de la position relative des villages entre eux.
Mes azimuts étaient soigneusement notés avec les heures. Le détail
à droite et à gauche de la route était ou décrit en regard ou bien
dessiné sommairement. Quant aux cours d’eau, j’ai toujours noté
leur direction en amont et en aval, car on a souvent une tendance à
les placer perpendiculairement à la direction que l’on suit. Parce
que l’on traverse le cours d’eau perpendiculairement à son cours
(en un point seulement), il n’en résulte pas que sa direction
générale soit perpendiculaire à la route suivie.
Je recoupai également souvent les villages et les hauteurs à droite
et à gauche de la route quand ils étaient visibles et même par
renseignements indigènes.
L’appréciation des distances parcourues est facile à l’aide
d’une montre : on se rend compte à quelle allure on marche quand
on a un peu de pratique.
Au bout d’un certain temps on a l’intuition de la réduction des
distances à l’horizon.
Voici le degré d’exactitude auquel je suis arrivé :
En quittant Kong j’ai décrit à l’est de cette ville un
polygone passant à Dioulasou, Waghadougou, Salaga, Bondoukou, Kong,
d’une longueur de 110 étapes, représentant à vol d’oiseau 1500
kilomètres. L’erreur totale sur ce trajet a été de 27 kilomètres
en latitude et 27 en longitude.
J’ai complété mon travail topographique en reliant ma
route aux points déjà connus par un réseau d’itinéraires
par renseignements. Beaucoup d’entre eux offrent une grande
exactitude. Relier deux points connus ne peut en effet donner que des
erreurs de longueur d’étapes entre elles, mais la distance totale
est toujours exacte.
La plupart de mes itinéraires ont été contrôlés dans des pays
différents et dans des langues différentes. C’est précisément
parce que j’ai voulu faire un travail consciencieux que l’on
trouvera encore quelques blancs sur ma carte. J’ai supprimé
les itinéraires qui m’ont paru tronqués en les contrôlant :
il vaut mieux ne rien mettre que de charger un travail de données
hypothétiques. C’est un mauvais service à rendre aux successeurs
que de le charger d’inexactitudes, il s’en glisse déjà assez
involontairement.
Quoique je rapporte plus de 50000 kilomètres de levés par
renseignements, je ne suis pas aussi satisfait qu’on pourrait le
croire : j’aurais voulu en rapporter beaucoup plus. Malheureusement
je n’ai pas traversé souvent des centres intellectuels comparables
à Djenné, Tombouctou, Kano, Sokoto, Kouka, etc., et à part la
population de Kong, j’ai voyagé presque toujours chez des gens qui
étaient peu ou point lettrés. Je n’ai rencontré que deux fois,
dans ce long voyage, des hommes assez instruits et ayant des vues
assez larges pour pouvoir leur avouer que mon voyage avait aussi un
but géographique.
J’ai bien des fois envié Barth, qui, lui, a eu la bonne fortune de
voyager souvent chez des peuples aussi civilisés et aussi instruits
que ceux de Kong, ce qui lui a procuré la douce satisfaction de
rapporter beaucoup de renseignements sur l’histoire des régions
qu’il a visitées.
On m’a demandé pourquoi j’ai noté les noms de ruines. Outre
l’intérêt historique que peuvent offrir ces noms, il y a
l’intérêt géographique. Ils aident à retrouver des itinéraires
et à les contrôler. Quand un indigène vous a donné un itinéraire,
vous le reportez sur votre carte et vous vous apercevez qu’il
recoupe un de vos itinéraires levés à la boussole ; mais où le
recoupe-t-il ? Puisqu’il ne vous a pas cité de nom de village,
c’est que le recoupement a peut-être lieu dans une ruine que
l’indigène a oublié de vous citer. Dans ce cas on est bien heureux
de la lui citer pour s’assurer qu’on ne se trompe pas.
On ne saurait croire combien la connaissance des langues est utile
dans ces pays pour l’étude de la géographie ; je dirai même que
pour faire de bonne besogne il faut connaître les étymologies de
tous les termes géographiques.
Voici les principales :
Cours d’eau : en mandé _ba_, _ko_ ; en haoussa _goulbi_.
Sur la rive : en mandé _badara_ ; en haoussa _baki n’goulbi_.
Pays, contrée : en mandé _dougou_ ; en mossi _tenga_.
Capitales : en mandé _massasou_, _massa-dougou_, _fama-dougou_ ;
en mossi _natenga_, _na-iri_ ; en haoussa _serki-gari_.
Lieux habités de moindre importance : en mandé _sou_, _bougou_ ; en
mossi _tenga_, _iri_ ; en gondja _kadé_ ; en achanti et agni _krou_,
_kourou_, _kroum_ ; en agni, endroit, lieu, _so_ ; en haoussa _gari_,
_guidda_.
La brousse, la campagne : en mandé _kongo_, _birînga_ ; en haoussa
_n’dazi_.
La végétation dense : en mandé _tou_.
Camp, campement : en mandé _biringa_, _dakha_ ; en haoussa
_sansanné_.
La terminaison _coro_, _kolo_, _khoto_ veut dire en mandé : vieux
et à côté.
Les villages et lieux de culture : en mandé _konkosou_ ; en
siène-ré _togoda_ ; en mossi _tanga_, _tenkaï_ et _wouiri_ ;
en foulbé _ouéré_ ; en agni _sisim_.
Bifurcation : en mandé _farako_, _faraka_ ; en haoussa _marraraba_.
Montagnes et mouvements de terrain : _kongo_, _konkili_, _kourou_,
_béré_ en mandé.
La permutation des consonnes joue également un grand rôle dans
les diverses langues des pays dont j’ai fait la description ; il
est bien utile d’en connaître les principales afin de permettre
l’identification de certains noms.
Ex. : D = L = R
B = G
P = K
P = F = H
T mouillé = K
M redoublé = B
S = CH
V = B
D mouillé = G
L = N
D mouillé = Z
APPENDICE II
Renseignements sur l’organisation de la mission. — Énumération
des achats faits avant le départ. — Dépenses de la mission.
Si je publie ces notes, c’est autant pour édifier ceux qui seraient
tentés de croire qu’il faut des sommes fabuleuses pour exécuter
un voyage ayant donné des résultats, que pour détromper ceux qui
croient que l’on peut faire œuvre utile sans ressources.
Il faut éviter de tomber dans l’une ou l’autre
exagération. L’histoire des explorations nous offre pour cela
d’utiles renseignements. Sans rappeler le budget de toutes les
expéditions ni entreprendre l’examen détaillé de l’emploi
des fonds, on peut hardiment avancer, sans être contredit, que les
missions qui ont dépensé et coûté le plus d’argent ne sont pas
celles qui ont donné les meilleurs résultats.
L’utilisation des ressources et le parti que l’on en tire
dépendent essentiellement de l’homme qui entreprend l’exploration.
S’il est bien préparé au voyage, s’il a étudié tous
ses devanciers, l’explorateur qui se dispose à partir aura
sûrement su calculer ce qu’il dépensera approximativement, et
il s’arrêtera à un chiffre de dépenses que l’on peut évaluer
presque mathématiquement.
La première question à se poser est la suivante :
Dois-je partir avec ou sans escorte ?
La réponse est bien facile à trouver :
Si l’on ne peut entreprendre le voyage que protégé, il faut se
protéger suffisamment, il faut, ou bien imposer sa volonté par la
force, ou bien subir dans une certaine mesure celle des peuples que
l’on visite, quitte à la modifier par une diplomatie habile, par un
grand esprit de persuasion, et surtout par beaucoup de circonspection.
Dans le premier cas, il faut partir avec des forces imposantes, il
faut pour une mission comme celle que je viens de terminer 300 hommes
bien armés avec des munitions ; ou alors, si la mission est à plus
grande envergure, il faut faire comme Stanley. Ce sont des missions
qui se chiffrent alors par une dépense de plusieurs centaines de
mille francs, voire même un ou deux millions. Elles ont presque
toujours pour résultat de fermer le pays à la civilisation au lieu
de l’ouvrir.
Il n’y a pas de milieu ; 20, 30, 50, 100 hommes d’escorte ne sont
pas suffisants : si les indigènes ne veulent pas vous laisser passer,
cette force sera impuissante pour lutter.
La portée des armes, le perfectionnement des munitions, la valeur
des soldats, ne peuvent entrer en ligne de compte dans ces pays. Si
les indigènes le veulent, ils empêcheront toujours de passer, ils
feront tomber la mission dans un guet-apens, attaqueront au moment
où l’on passe un cours d’eau, un marais ; s’ils ne possèdent
pas le courage nécessaire pour attaquer, ils évacueront le pays
et feront le vide devant vous. Les vivres faisant défaut, il faudra
bien renoncer à avancer.
Ce n’est donc pas un mode d’exploration à préconiser. Mieux
vaut marcher seul avec le personnel nécessaire au transport des
marchandises d’échange et n’emporter que deux ou trois fusils,
juste ce qu’il faut pour faire voir aux indigènes que tout en
marchant pacifiquement il faut pouvoir résister à quelques voleurs
à l’occasion.
C’est le système pour lequel j’ai opté.
On me dit bien souvent : « C’est vous qui avez inauguré ce
système pacifique de voyager ». A la vérité, ce n’est pas
absolument exact. J’ai un peu étudié tous les voyageurs : en
rejetant le système de Mungo-Park et celui de Flatters, je n’ai pas
voulu tomber dans celui de Lenz et de Caillié, dont les résultats
politiques ont été nuls, et me suis arrêté à un terme moyen se
rapprochant de celui auquel le docteur Barth a été ramené par la
perturbation que la mort de ses compagnons de route a jetée dans
l’organisation primitive de sa mission.
Pour voyager ainsi que je l’ai fait, il faut s’imposer
l’obligation de vivre sur le pays et savoir parler une ou plusieurs
langues indigènes. Pour un voyage de deux ans environ, avec un
excellent choix de marchandises d’échange, il faut compter sur
un poids d’une tonne à transporter. Les moyens de transport sont
subordonnés à la nature des pays à traverser :
Au désert : les chameaux.
Au Soudan : les ânes ou les bœufs porteurs.
Dans les pays boisés : les porteurs.
On en arrive aux nombres suivants :
Ou 5 chameaux ( 5 conducteurs et 2 domestiques).
Ou 10 bœufs (10 conducteurs et 2 domestiques).
Ou 20 ânes (10 conducteurs et 2 domestiques).
Ou 40 porteurs (40 hommes plus 2 domestiques).
Ce sont des types de convois d’une mobilité suffisante, faciles
à protéger, avec lesquels on peut passer partout sans éveiller
la cupidité des peuples que l’on visite et sans leur inspirer de
crainte. La nourriture et les ressources sont également faciles à
se procurer.
L’emploi d’un de ces quatre types de convoi est toujours à
préconiser.
Voici les proportions des achats que j’ai effectués comme objets
d’échange :
Corail de différents types 1000 fr.
Armes d’échange ou de cadeaux avec lesquelles
j’ai acheté mes animaux, 20 ânes, 1 cheval 5000
Étoffes à bon marché, calicot, guinée, étoffes
imprimées[64] 700
Foulards en soie et soie et coton 100
Perles, colliers, verroterie 800
Aiguilles, hameçons 200
Objets en solde, étoffes, galons, boutons,
blouses, papier, etc. 1000
Étoffes riches, algériennes, soieries 1000
Effets arabes, burnous, chéchias, haïks,
gandouras, etc. 500
Tapis de selle arabe, velours et or, pour cadeaux 300
Pacotille assortie, quincaillerie, articles de
Paris 2000
Total 12600 fr.
Pharmacie 300
Campement 250
Transport des marchandises par chemin de fer et
bateau, douane 400
Livres, vocabulaires, cartes, papeterie 230
Semences[65] 20
Armes : 2 fusils de guerre, 1 de chasse, 1
revolver et munitions 500
Batterie de cuisine, ustensiles divers 150
Instruments 500
Total 2350 fr.
---------
Total 14950 fr.
Quelques boîtes de viande (endaubage) 250
---------
Total 15200 fr.
Personnel pendant 28 mois 8000
---------
Total général 23200 fr.
A cette somme de 23000 francs il convient néanmoins d’ajouter mon
passage à bord du paquebot, aller et retour, et ma solde (solde des
officiers de mon grade employés dans le Soudan français) pendant
toute la durée de mon absence de France.
En cours de route, j’ai dû me procurer, avec des marchandises,
deux bœufs porteurs, un cheval et onze ânes de remplacement. Mes
serviteurs, à deux exceptions près, ont été achetés par moi
au début de la campagne à l’aide d’étoffes et d’armes, et
libérés. J’ai, en plus, affranchi en route quatorze esclaves sur
les fonds de la mission.
Quand on songe, d’autre part, que j’ai dû faire des cadeaux
importants à six souverains (cadeaux variant de 200 à 500 francs
en France) et faire journellement des cadeaux aux chefs de village,
à mes hôtes, aux guides, aux gens qui m’ont rendu des services,
fourni des renseignements, à la famille des chefs, aux personnes
qui, dans maintes circonstances, ont préparé les aliments à mes
hommes, et qu’en outre il a fallu assurer notre subsistance pendant
vingt-huit mois, payer quelquefois de lourds droits de passage aux
riverains, on se rendra certainement compte que si avec si peu de
marchandises on peut subvenir à tant de dépenses, c’est que leur
valeur augmente considérablement au fur et à mesure que l’on
avance à l’intérieur. A Kong, les 10000 francs de marchandises
qui me restaient valaient plus de 40000 francs.
C’est ce qui explique comment avec la modique somme de 23000 francs
j’ai pu me tirer d’affaire, payer largement les services rendus
par les indigènes et laisser derrière moi le souvenir d’un homme
généreux — appartenant à une nation qui ne compte pas, et où,
comme le disent les indigènes, tout le monde est riche !
APPENDICE III
Bulletin météorologique. — Tableau comparatif des pluies entre le
bassin du Niger et celui de la Volta. — Saisons. — Observations
sur le climat.
BULLETIN MÉTÉOROLOGIQUE
1887, avril. _Bassin du — Quelques tornades sèches.
Sénégal._
— mai. — — 6 pluies dans la deuxième quinzaine.
— Température maxima à l’ombre, 42
degrés Réaumur.
— juin. — — 14 pluies. — 39 degrés.
— juillet. _Bassin du — 22 jours de pluie sur 31 jours.
Niger._ Durée d’une demi-heure à quatre
heures. Trois pluies torrentielles.
Presque pas de tonnerre, peu de vent,
quelques éclairs seulement.
Températures observées à l’ombre d’un bombax :
7 heures du matin. 2 heures après-midi. 6 heures soir.
Maximum 27° 38° 29°
Minimum 24° 34° 27°
La nuit, à l’intérieur des cases, jusqu’à dix heures, 28
degrés ; vers quatre heures du matin, 19 degrés.
1887, août. _Bassin du — Sur 31 jours, 23 jours de pluie
Niger._ d’une durée variable, dont une
dizaine torrentielles. — Même
température qu’en juillet.
— septembre. _Id._ — Sur 30 jours, il a plu 16 jours,
une forte pluie tous les quatre jours
environ ; les autres pluies étaient
des orages d’une demi-heure ou d’une
heure seulement. — Même température
qu’en août.
— octobre. _Id._ — 6 fortes pluies ; 6 pluies de
courte durée ; 4 tornades sèches. —
Température très supportable, comme
les mois précédents. Rosées
abondantes la nuit.
— novembre. _Id._ — Une seule pluie, le 2. —
Température élevée à la fin du mois.
Maximum à l’ombre, 42 degrés.