et à l’ouest du Bettié, est un pays sur lequel il m’a été
à peu près impossible de trouver des renseignements. Limité à
l’ouest par le Baoulé et au sud par l’Ébrié et le Potou, ce
peuple vit à peu près isolé de tout le monde et semble n’avoir
que des rapports d’hostilité avec ses voisins. Embusqués avec
leurs pirogues dans la végétation, le long de la rive droite du
Comoë, le long de l’Indénié et de l’Alangoua, ils tombent
à l’improviste sur les pirogues de marchandises qui remontent
isolément le fleuve. Il doit être difficile de porter la guerre
dans leur pays, puisqu’on ne le connaît pas. Les gens d’Aniasué
et d’Abradine m’ont dit que la poursuite était impossible chez
eux, qu’on ne pouvait les châtier qu’en s’emparant d’eux
sur le fleuve. C’est pour cette raison que je n’ai pu obtenir
aucun détail sur leurs villages importants et sur les chefs qui les
commandent. Le dialecte qu’ils parlent diffère de celui des Gan-ne
du Baoulé, de l’Agni et de l’Ébrié.
Nous n’avons pas voulu quitter Dabou sans parler de l’intéressante
peuplade des Jack-Jack, qui habitent en face de Dabou sur l’étroite
langue de terre qui sépare la lagune de la mer. Mon brave camarade
Treich est excessivement fatigué ; il a une forte fièvre depuis
que nous sommes à Dabou ; il nous paraît dangereux, à M. Bidaud et
à moi, d’aller accoster en face chez les Jack-Jack. Nous faisons
donc retour en côtoyant la rive gauche de la lagune sans accoster
aux villages jack-jack, à mon grand regret. Nous allons cependant
consigner les renseignements que nous avons eus sur eux.
Ce peuple se nomme _Aradian_. Jack-Jack n’est qu’un surnom donné
par les Européens. Leur pays commence à l’ouest à Morphi et se
termine dans l’est un peu au delà d’Afougou (Half-Ivory Town).
Chaque village de la plage a un port ou village correspondant sur
la lagune. Les atterrissages de la lagune les plus fréquentés
sont : Alindja-Badou, qui est le port intérieur d’Alindja ou
Grand-Jack. Abra est le port sur la lagune d’Amaqoua ou Half-Jack. Il
est séparé d’Abra par une petite lagune guéable que le chemin
traverse. C’est Half-Jack (Amoqoua) qui semble être le village
le plus important situé sur la côte entre la rivière Lahou et
Grand-Bassam ; on y trouve des maisons à l’européenne, habitées
par les principaux commerçants jack-jack.
Au début de notre occupation de la Côte, ce peuple voyait d’un
très mauvais œil notre établissement dans ces régions, mais
actuellement il se rend très bien compte que notre influence lui
assure une grande sécurité dans son commerce avec l’intérieur ;
il existe toujours un grand mouvement, surtout avec Dabou. Les
pirogues dont les Jack-Jack se servent sont de petites dimensions ;
ils naviguent volontiers à la voile, qu’ils manœuvrent très
adroitement, d’autant plus qu’il y a une assez grosse houle dans la
lagune et qu’on sent toujours une bonne brise du large aux environs
de Dabou.
Les Jack-Jack font un commerce considérable d’huile et d’amandes
de palme ; ils en chargent annuellement sur une trentaine de
navires à voiles, tous anglais. C’est un peuple très actif et
très commerçant ; ils trafiquent sans l’intermédiaire de nos
négociants français et font venir directement leurs marchandises
d’Angleterre, par l’intermédiaire des capitaines de bateau. On
évalue à une dizaine de millions le chiffre d’affaires qu’ils
traitent annuellement, tant à l’importation qu’à l’exportation.
Ce sont les Jack-Jack qui alimentent le sud du Ouorodougou, le
Kouroudougou et le Tagouano, en armes et en poudre, et Tiassalé,
Toupa, Tiakba, Dabou et Débrimou semblent être les escales où
résident leurs courtiers qui font les transactions avec les gens de
l’intérieur, car les Jack-Jack ne voyagent pas.
Dans cette tribu, qui parle un dialecte à part, presque tout le monde
sait parler anglais, quoique les capitaines anglais ne descendent
que bien rarement à terre.
Quelques Jack-Jack ont fixé leur résidence près des factoreries
de Grand-Bassam, où ils se livrent à la pêche pour les employés
noirs, auxquels ils vendent le poisson pour quelques manilles[62].
Après avoir longé le territoire des Jack-Jack, nous laissons au sud
les îles Boullay et de Petit-Bassam ; il n’existe pas de villages
sur la rive nord de l’île de Petit-Bassam ; les villages sont
situés sur les deux rives du canal de Petit-Bassam (entre l’île
et la côte) ; le groupe s’appelle Ayouré ou Petit-Bassam et les
habitants sont de même race que ceux d’Abidjean. Comme je l’ai
dit plus haut, situé en face de l’Ébrié, très avantageusement à
cheval sur la mer et sur la lagune, ce point pourrait devenir très
prospère et les habitants pourraient s’y livrer avec avantage à
la traite, tous leurs transports pouvant s’effectuer par eau ;
malheureusement les gens de Petit-Bassam sont moins entreprenants
que leurs voisins, et la guerre qu’ils ont soutenue jadis les a
affaiblis et leur a enlevé le peu d’initiative et d’élan dont
ils étaient doués.
La fin de notre excursion sur la lagune ne fut marquée d’aucun
incident. A partir de l’île des Chauves-Souris il y a peu ou
point de villages sur la rive sud de la lagune ; elle est fortement
déchiquetée ; les anses sont très nombreuses et s’enfoncent en
certains endroits profondément dans les terres. Dans un avenir peu
éloigné, les baies et criques se relieront à la lagune Ouladine et
formeront une vaste île de la presqu’île qui supporte le village
indigène de Grand-Bassam (_Mouoso_ en agni).
Je suis bien heureux d’avoir eu la bonne fortune, grâce à
l’extrême obligeance des agents de la maison Verdier, de faire
connaissance avec les pays si peu connus de la lagune. A cette
satisfaction venait s’ajouter le double bonheur de nous savoir,
mon compagnon et moi, nommés chevaliers de la Légion d’honneur.
La dépêche était ainsi conçue :
« _Gouverneur Sénégal à Résident Grand-Bassam._
« Suis heureux vous annoncer que par décret du 1er avril Binger et
Treich sont chevaliers de la Légion d’honneur. »
Ce brave Treich, malheureusement, n’eut pas la satisfaction de
toaster avec nous : une heure après notre rentrée à la factorerie,
il avait dû s’aliter, pris par un violent accès de fièvre bilieuse
hématurique qui mettait sa vie sérieusement en danger. Pendant
huit jours mon pauvre ami était entre la vie et la mort et aucun
paquebot n’était signalé. Enfin le 4 avril le câble annonça
le prochain passage de la _Nubia_, de l’African Steam navigation
Company, et le dimanche 7 nous eûmes non seulement la bonne fortune
de voir le vapeur au mouillage, mais encore d’avoir une mer qui,
sans être bonne, nous permettait d’espérer de passer la barre
avec des chances de ne pas chavirer.
Treich, installé dans une baleinière, soutenu par deux Kroumen,
était sans connaissance ; je pris place à côté de lui. Une autre
baleinière portait mes quatre fidèles compagnons de route noirs
avec Arba, une des femmes gourounga, mariée à Mamourou.
Un jeune Apollonien, né à la factorerie Verdier, avait désiré
prendre place dans ma baleinière. Ce garçon m’avait pris
en affection et tenait à faire fétiche pour notre heureuse
traversée. Placé à l’avant, il écartait les bras en prononçant
quelques paroles à l’approche des lames qui enlevaient notre
embarcation. La Providence était avec nous. Cinq minutes après,
nous étions hors de danger.
Treich était dans un tel état de faiblesse qu’on le hissa à
bord à l’aide d’un tonneau sans qu’il eût connaissance de
son embarquement.
En arrivant à bord, nous avions bien piteuse mine ; mon compagnon
était à moitié mort et mon costume n’était pas brillant :
je portais un veston en coutil et un pantalon taillé et cousu à
Kong. Les passagers, intrigués, nous regardaient d’un air de pitié.
L’isolement m’avait rendu peu communicatif. Du reste, à peu près
tout le monde à bord était anglais ; seule une jeune dame désireuse
de savoir qui nous étions, mon compagnon et moi, m’adressa la
parole en français.
Cette dame était française, et mariée au colonel Colvile, commandant
du régiment de grenadiers de la garde anglaise. Dès qu’elle sut
qu’il s’agissait d’un officier français, elle mit tout en œuvre
pour nous prodiguer, à mon compagnon et à moi, non seulement tous
les soins, mais encore les marques de la plus grande déférence. A
la noblesse du nom elle a su joindre cette noblesse de sentiment et
de générosité que toute Française porte gravée dans le cœur.
Deux jours après, Treich allait mieux, l’air frais de la mer avait
produit son effet salutaire, mon malade était hors de danger.
Après avoir fait escale sur tous les points importants de la côte
de Krou, à Monrovia et Sierra Leone, nous atteignîmes Gorée,
où je débarquai, laissant mon compagnon de route, trop faible,
continuer sur Liverpool.
A Saint-Louis je rendis compte de ma mission au gouverneur du
Sénégal, ainsi que des derniers événements qui s’étaient
déroulés dans nos possessions du golfe de Guinée. Le 3 mai je
m’embarquai à Dakar sur la _Provence_, vapeur de la Société
des transports maritimes, qui me débarquait le 11 mai 1889 à
Marseille. Le 12 j’étais à Paris, au milieu de ma famille et de
mes amis.
Et maintenant, voulez-vous que je vous dise bien sincèrement quel
souvenir je garde de mon voyage ?
Ces expéditions ne se font pas sans fatigue ni danger, mais elles sont
par cela même attrayantes et elles offrent des compensations et des
satisfactions qu’il n’est pas donné à tout le monde de goûter.
En Afrique, l’homme vit réellement ; livré à lui-même, toujours
en face de situations difficiles ou compliquées, il peut donner
largement cours à son initiative, il se sent vraiment quelqu’un
sur terre.
Le bonheur est certainement toujours relatif, mais croyez-vous que
tous ceux qui, avant moi et comme moi, ont abandonné tout pendant
plusieurs années pour augmenter un peu notre prestige loin de la
mère patrie, et qui ont élargi un tant soit peu le cercle de nos
connaissances géographiques, ne sont pas heureux à leur manière !
Certainement oui, ils le sont, je l’affirme pour eux et pour moi.
Avoir des souffrances de temps à autre est encore le meilleur moyen
de se sentir vivre.
[Illustration : Sierra Leone.]
CONCLUSION
Étendue de nos possessions. — Causes de la dépopulation. — Moyen
d’y remédier. — Résultats à attendre de la pénétration. —
Richesse de notre domaine colonial. — Moyen de l’exploiter.
L’examen de la carte ci-jointe montre que le programme si éminemment
élaboré par les généraux Faidherbe et Brière de l’Isle a été
pleinement rempli. Tandis que le général Borgnis-Desbordes, les
colonels Boilève, Combe, Frey, Gallieni et Archinard, nos commandants
supérieurs du Soudan français, assuraient notre influence entre le
Sénégal et le Niger et plaçaient une partie de la rive droite de
ce fleuve sous notre protectorat, nous avons eu la bonne fortune,
Treich et moi, de relier par des traités nos établissements du
Soudan français à ceux de la Côte de l’Or française.
On peut aller aujourd’hui du cap Blanc au golfe de Guinée et du
cap Vert à Say sans quitter le territoire soumis à l’autorité
française.
Sans faire entrer en ligne de compte les territoires qui relient
l’Algérie au Sénégal et concédés à notre influence par la
récente convention franco-anglaise, notre domaine colonial noir
comprend une étendue à peu près égale à quatre fois la superficie
de la France, c’est-à-dire de plus de deux millions de kilomètres
carrés.
Seules, dans cet océan de terres, se noient les enclaves anglaises
de la Gambie, de Sierra Leone, de la Guinée portugaise et de la
république de Liberia.
L’heure est sonnée ; il faut maintenant et avant tout songer à
l’extension de notre commerce national et exploiter pour le mieux
de nos intérêts ces vastes régions.
La densité de la population est bien diversement répartie dans les
contrées qui nous occupent. Tandis que les États les plus populeux
ont une densité de 25 habitants par kilomètre carré, il y en a
d’autres moins favorisés qui n’ont que 8 à 10 habitants par
kilomètre carré, et enfin malheureusement un tiers environ n’en
a que 3 ou 4.
Il paraît donc sage, à moins de nécessités impérieuses bien
justifiées, de mettre un terme aux luttes avec les indigènes, et
indispensable d’enrayer les guerres que les souverains indigènes
de la boucle du Niger se font entre eux.
Combien de provinces fertiles et populeuses ont été ainsi réduites
en solitudes ! Notre domaine se dépeuple progressivement, et, dans
une époque qui ne paraît pas éloignée, si nous n’y prenons garde,
la dépopulation complète nous surprendra.
C’est une grave question, d’autant plus grave qu’une fois la
population détruite, l’exploitation deviendra impossible au blanc ;
du jour où les bras indigènes feront défaut, l’Afrique sera à
tout jamais perdue, et ceux qui auront fondé des espérances sur
ces pays éprouveront de graves déceptions.
Aussi ne devons-nous pas oublier que le fait de prendre possession
de cet immense territoire nous a créé des obligations, je dirai
même des devoirs impérieux. Le plus puissant de ces devoirs, le
plus immédiat, est celui de rétablir le développement normal de
la population.
Les souverains indigènes, n’ayant pas l’écoulement de leurs
produits naturels du sol, ne peuvent les utiliser pour se créer
des ressources.
Il faut pourtant qu’ils s’entourent d’un certain faste, qu’ils
rétribuent les services, qu’ils entretiennent une force armée
pour se mettre à l’abri de leurs turbulents voisins.
Par quels moyens ?
En rétribuant et en payant à l’aide de captifs, de prisonniers
de guerre. Les richesses naturelles du pays n’ayant aucune valeur
puisqu’on ne peut les écouler, c’est l’esclave qui fixe la
richesse accumulée du Soudanais. C’est par leur nombre qu’est
déterminée la position sociale de chacun.
Leur entretien ne coûte rien au propriétaire ; ils cultivent et
constituent pour leur maître une force qui le fait respecter.
Les routes de pénétration s’imposent donc ; il faut que des
voies sûres permettent aux noirs de l’intérieur d’arriver à
nos comptoirs et d’échanger leurs produits contre nos marchandises
manufacturées.
A quoi servirait-il aux noirs de cultiver le tabac, les textiles,
le coton, l’indigo, etc., d’exploiter les arbres à graisses
végétales, de faire des plantations d’arbres, puisqu’ils ne
peuvent en écouler les produits ?
Ouvrons-leur donc des débouchés, et nous verrons immédiatement leur
état social s’en ressentir ; les chefs se feront payer des impôts
en nature, puisque, par l’ouverture de voies de communication, ils
acquerront une valeur ; ils auront ainsi un budget et ils renonceront
à la guerre.
La pénétration aura forcément pour effet :
1o De restreindre les guerres et d’arrêter le dépeuplement
économique ;
2o De nous créer des relations économiques avec les indigènes ;
3o D’introduire notre civilisation ;
4o D’éteindre progressivement l’esclavage.
Chaque voie de communication terrestre ou fluviale, chaque tronçon
de chemin de fer, chaque vapeur, chaque établissement commercial
aura pour conséquence naturelle le développement du commerce.
Les relations commerciales entraînent, avec l’échange des produits,
l’échange des idées, des institutions et des progrès de notre
vie sociale, car, une fois sur le terrain des intérêts communs,
on arrive promptement à une conciliation et à une identité de vues.
C’est donc dans l’ouverture des voies de pénétration que se
trouve le salut du Soudan, c’est par elles seulement que nous
trouverons aussi les compensations commerciales aux sacrifices que
nous nous sommes imposés.
Le commerce, que nous considérons comme un des plus puissants
auxiliaires de la civilisation, n’a encore effleuré que les
bords de ce vaste continent ; il faut lui permettre d’y pénétrer
jusqu’au cœur.
Le Sénégal d’une part, les Rivières du Sud d’autre part, se
livrent à d’actives transactions, mais une simple inspection de
la carte des régions qui nous occupent montre que presque toute la
boucle intérieure du Niger occupe une position trop excentrique par
rapport à ces deux bases d’opérations commerciales. Les régions
que nous avons visitées ont un champ d’action commercial qui
leur est propre ; le chemin le plus court qui mène au cœur de ces
riches possessions ne part ni du Sénégal, ni des Rivières du Sud,
mais bien de la Côte de l’Or.
La voie commerciale la plus importante de nos nouvelles possessions
est jalonnée par le Comoë, Kong, Bobo-Dioulasou et Djenné, et pour
y accéder les voies les plus rationnelles ont leur origine au golfe
de Guinée.
C’est sur cette côte, qui du Cavally au Comoë a un développement
de 600 kilomètres, que se trouve la base d’opérations commerciales
sur laquelle notre commerce devra s’établir, c’est là qu’il
récoltera de suite les fruits des sacrifices qu’il s’imposera.
L’examen des recettes douanières et l’excédent des recettes de
la Côte de l’Or suffisent à faire ressortir la prospérité de
nos possessions du littoral du golfe de Guinée et les espérances
que nous sommes en droit de fonder sur elles.
Comment en serait-il autrement ?
De la côte au Djimini, sur une profondeur de plus de 300 kilomètres,
s’étend une forêt vierge renfermant de riches essences, bois de
menuiserie, de charpente, d’ébénisterie de couleur, tinctoriaux,
fibreux. Cette grande forêt se prolonge le long de tout le littoral ;
elle a une superficie de 180000 kilomètres carrés, le tiers de
la France.
Les indigènes y exploitent le caoutchouc, l’huile de palme et
d’autres graisses végétales. Ils y cultivent l’arbre à kolas,
et l’ananas y pousse à l’état spontané. On y trouve du miel, de
la cire. Les singes y fournissent de la pelleterie très recherchée.
Enfin partout, sous cette puissante végétation, les indigènes
exploitent le sous-sol. L’or est très abondant ; il y a des
gisements aurifères exploités par les indigènes dans tout le bassin
du Comoë et de la Volta.
Sans vouloir préciser, nous pensons qu’il n’existe pas dans le
monde entier de pays où l’on rencontre autant de poudre d’or et
de pépites entre les mains des indigènes.
Avec les connaissances que nous avons et les moyens dont nous
disposons, l’extraction de l’or atteindrait certainement
un rendement cinq ou six fois plus rémunérateur que celui des
orpailleurs indigènes.
Le bassin entier du Comoë n’est qu’un immense placer à peine
entamé. De Grand-Bassam et d’Assinie à Groûmania et Bondoukou,
toutes les transactions se font en or.
Au nord de ces opulentes et riches régions on entre dans la zone
des céréales et des graisses végétales. Le cé, la pourguère,
le ricin abondent. Au delà, ce sont les riches pâturages du Mossi,
les plantations de tabac, de coton, d’indigo, de textiles.
La plupart de ces produits sont cultivés sur une petite échelle
parce que les indigènes n’en trouvent pas l’écoulement. Notre
établissement chez eux ferait quintupler le rendement de leurs terres.
La fertilité excessive de ces terrains vierges permettrait d’y
acclimater des produits qui, sous un faible volume, représentent
une grosse valeur.
Les plantations de café de Liberia, celles de la maison Verdier à
Élima, nous dispensent de nous étendre davantage sur les espérances
que nous sommes en droit de fonder sur nos nouvelles possessions.
On peut ajouter à ces produits les bananes, ananas et papayes,
avec lesquels on peut fabriquer des conserves et de l’eau-de-vie,
les tabacs, l’indigo, le coton, le cacao, la vanille, les poivres,
qui peuvent fournir d’importants éléments d’échange.
Enfin, pour prouver qu’on peut faire des affaires considérables
sur la Côte, nous faut-il citer à nouveau l’exemple des Jack-Jack,
qui, illettrés, seuls, sans intermédiaires, traitent directement avec
les maisons de Liverpool, et font en moyenne 10 millions d’affaires
par an !
Cette partie de la Côte se prête d’une façon admirable à la
pénétration. Une dizaine de cours d’eau s’y déversent ; ils
sont tous navigables pour les pirogues et ouvrent ainsi, vers le
cœur de la boucle du Niger, des voies d’accès variant de 100 à
600 kilomètres vers l’intérieur.
Voilà ce qu’est notre domaine colonial du Soudan occidental. Il
nous reste maintenant à examiner si l’_État seul_ peut mener à
bien la pénétration et exploiter, pour le mieux des intérêts de
nos nationaux, ces immenses et riches régions.
Nous ne le pensons pas.
L’État ne peut pas exploiter directement à l’aide de ses propres
agents, il lui faut des auxiliaires, et sans l’initiative privée
nos colonies ne seront rien.
Est-il bien nécessaire que l’État s’immisce jusque dans les
moindres détails dans l’administration des colonies naissantes ?
Nous pensons que l’intervention directe de l’État sera toujours
funeste. Bien avant l’établissement de nos nationaux, la colonie
naissante sera bondée de services administratifs, judiciaires,
pénitentiaires, militaires, etc. ; l’initiative privée ne
pourra plus construire une factorerie, un appontement, créer un
chemin, couper du bois, sans que les représentants du gouvernement
interviennent.
La colonisation sera entravée, enserrée par les règlements
administratifs. Le commerce renoncera à se fixer dans nos colonies
et préférera s’établir à l’étranger et travailler sous la
tutelle des Anglais ou des Allemands.
Est-ce à dire que l’État ne peut et ne doive intervenir ? Si. Mais
son action doit s’exercer autrement. Il doit chercher à favoriser
l’établissement de nos nationaux dans nos colonies par tous
les moyens.
Pourquoi ne pas concéder l’exploitation de notre colonie de la Côte
de l’Or à des sociétés particulières ou à des concessionnaires
isolés, sous certaines garanties ?
L’État y aurait tout à gagner, sans de lourdes charges pour son
budget ; il aurait ainsi une colonie prospère, dont les revenus
seraient de beaucoup supérieurs aux dépenses.
Point n’est besoin de revenir absolument aux grandes compagnies ;
on pourrait y apporter le tempérament nécessaire à nos nouvelles
institutions.
En conférant des droits, l’État peut exiger en échange des
compensations, par exemple :
L’établissement de dépôts de charbon et de vivres ;
La construction de wharfs facilitant le débarquement de son personnel
et de son matériel ;
La création d’écoles ;
L’organisation du service postal local ;
Des facilités d’établissement pour nos braves missionnaires.
L’État doit surtout ne pas se montrer trop exigeant :
l’établissement dans ces régions est souvent pénible ; à la
période de début succèdent souvent des années de tâtonnements
laborieux, des essais infructueux.
Il faut donc de grands encouragements et, avant tout, l’exonération
des droits d’entrée pour les machines industrielles ou agricoles
destinées à un premier établissement.
La Côte de l’Or française se prête admirablement au système
des concessions ; nous y possédons neuf cours d’eau dont chaque
vallée pourrait, avec la portion de côte correspondante, faire
l’objet d’une concession.
Nous verrions ainsi nos nationaux créer leurs établissements
principaux au Cavally, aux Bériby, à la rivière San Pedro, au
rio Sassandra, au Fresco, au Lahou, aux Jack-Jack avec le bassin de
l’Isi, à Grand-Bassam avec le bassin du Comoë, à Assinie avec
le bassin du Tendo et la rivière Bia.
De proche en proche, chaque compagnie gagnerait du terrain vers
l’intérieur, créerait de nouvelles factoreries avec des écoles,
et la civilisation pénétrerait ainsi comme un coin jusqu’au centre
de la boucle du Niger.
Parallèlement à l’action des compagnies, marcheraient les
missionnaires ; une fois sur le terrain des intérêts communs, on
arriverait facilement à s’entendre pacifiquement avec les peuples
de l’intérieur.
Avec le commerce s’échangent les idées ; notre civilisation
pénétrerait lentement, mais sûrement.
La violence et la force ne peuvent mener qu’à un désastre ; seul
le lent mouvement du progrès peut imposer nos idées et nos mœurs
aux indigènes.
Que l’on fasse profiter les noirs des connaissances que nous avons
acquises, rien de mieux ; mais n’espérons pas leur faire exécuter
en cinquante ans une étape que nous avons mis près de vingt siècles
à franchir.