villages qui s’allongent au sommet des berges comme pour rechercher
le soleil ; les arbres aquatiques ont été rasés et remplacés par
de belles plantations de cocotiers qui donnent un cadre plus riant
et plus civilisé à ces lieux habités. Au mouillage d’Abidjean,
une belle flottille de pirogues, autour de laquelle s’agite une
remuante et active population de pêcheurs ou de marchands d’huile
de palme, donne une idée tout autre de cette gent lacustre qu’on
serait un peu tenté de prendre pour des anthropophages, si l’on
s’en rapportait aux récits.
★
★ ★
[Illustration : Village sur la lagune. (Photographie de
M. Ch. Alluaud.)]
J’avoue que j’ai toujours eu grand’peine à me représenter
les noirs anthropophages ; je dois le dire, je n’en ai jamais
rencontré ; Dieu sait si cependant j’ai vu des peuples assez
inférieurs pour être suspectés de cannibalisme ! On m’a signalé
à maintes reprises des peuples s’adonnant à ces coutumes barbares :
chaque fois que je suis arrivé dans leur pays, j’ai toujours
constaté qu’ils n’étaient pas assez gourmets pour sacrifier
les années de travail d’un esclave au plaisir relativement court
d’un repas de chair humaine. Quand, dans une guerre, un peuple
fait des prisonniers et qu’il égorge une partie de la garnison
dont il a réussi à s’emparer, le massacre généralement est
limité aux meneurs, aux influents, mais ils ne sont pas mangés. Les
noirs se servent de cette coutume barbare pour jeter l’épouvante,
pour réduire plus tôt le pays. S’ils étaient sûrs d’une paix
honorable et durable, s’ils n’étaient pas convaincus que plus tard
ces mêmes chefs chercheront l’occasion de recommencer à lutter,
la clémence existerait dans maintes circonstances. Les chefs qui ont
fait grâce de la vie à des rebelles ou à des vaincus, ce sont les
chefs forts. Les faibles, pour inspirer la terreur, ont recours à
cette barbare institution, et encore dans une certaine mesure, car les
prisonniers ont une valeur : c’est avec eux qu’ils récompensent
les services de leurs sous-ordres et qu’ils achètent la poudre et
les armes — c’est ce qui limite les exécutions capitales.
Dans le cours de mon voyage on m’a signalé, entre autres peuples,
les Lô — dont j’ai parlé à propos du Ouorodougou — comme
ayant la réputation d’être anthropophages, mais je ne les ai
pas visités. D’après les renseignements que j’ai obtenus, ils
vivraient entre la lagune et le Ouorodougou, au nord des Kroumen et
des peuples du Baoulé. J’en doute donc, puisque beaucoup d’autres
que j’ai vus et qui en avaient la réputation ne l’étaient pas.
Je dois cependant dire que le capitaine au long cours Lartigue,
agent de la maison Régis et Fabre, qui avait fondé des comptoirs en
1843 au début de l’occupation française de la Côte de l’Or,
signala à sa maison le cas de six ou huit laptots sénégalais
qui avaient disparu et qu’on _disait_ avoir été mangés par les
Ébrié. D’autre part, l’amiral Fleuriot de Langle nous dit que
dans le dossier de Piter[61], le chef de Grand-Bassam qui nous concéda
nos droits sur cette région, il releva cette mention qui laisse peu
de doute sur le goût de ce seigneur noir pour la chair humaine :
« Je lis dans le dossier de Piter cette affreuse note : « Condamné
à 10 onces d’or d’amende pour avoir mangé un esclave. »
Les gens de Bouboury et de Tiakba, d’après les mêmes voyageurs,
auraient également quelques-uns de ces forfaits à leur actif.
Si la chose a réellement existé, il est notoire que cela n’a
plus lieu.
J’ai toujours compris que des insulaires, n’ayant pas de ressources
en viande, éprouvent le besoin d’en manger, mais dans des pays où
pullulent le singe, les antilopes, où existent le bœuf, la chèvre,
le mouton, le chien, les poulets et les canards, sans compter les
oiseaux, les caïmans et une quantité prodigieuse de poissons, il
me paraît difficile que l’homme ait besoin de manger son semblable.
★
★ ★
Aux abords d’Abidjean les eaux de la lagune ont creusé
d’innombrables criques et baies, dans lesquelles les indigènes
établissent des pêcheries dont les dispositions sont étudiées
d’une façon presque savante. On peut dire que la lagune n’est
qu’une immense pêcherie ; tous les villages en possèdent et elles
sont toutes disposées à peu près de la même façon.
A l’aide de pieux en palmes ou en bambous les pêcheurs barrent
presque entièrement la lagune, et quelquefois dans des endroits où
elle a plusieurs milles de largeur. De distance en distance, 200 en 200
mètres, la palissade forme un labyrinthe ; le poisson, en y entrant,
passe d’un compartiment spacieux à un compartiment plus petit. Au
fur et à mesure qu’il cherche à traverser, s’il ne repasse pas
exactement par les mêmes passes où il est entré, il s’égare, et
en fin de compte est forcé de rester prisonnier. Aux issues d’aval
ou d’amont (alternativement) sont disposées des nasses, et dans
ces compartiments, véritables viviers, les indigènes prennent le
poisson à l’aide de filets à main. Pour se rendre compte si le
moment est opportun, les pêcheurs versent à la surface de l’eau de
l’huile de palme, pour que l’eau devienne transparente. Quand ils
ont acquis la certitude qu’il y a beaucoup de poissons, ils bouchent
les issues avec les nasses, plongent avec un filet dans chaque main
et prennent ainsi tout le poisson qui se trouve dans la pêcherie.
Quand ce poisson dépasse la quantité nécessaire à l’alimentation
du village, il est séché et vendu contre de l’huile de palme ou
de l’or aux villages de l’intérieur, qui en sont très friands.
La pêche est fétiche deux jours sur trois ; c’est-à-dire que, par
une sage mesure, les chefs l’ont réglementée et ne l’autorisent
qu’un jour sur trois dans la lagune.
Dans un même ordre d’idées, l’igname est fétiche jusqu’à
la récolte. C’est comme la vendange chez nous. On commence à ne
récolter que le jour indiqué par le roi, ce qui donne lieu à des
fêtes bien souvent décrites par les voyageurs de l’Achanti.
La première rivière un peu importante que l’on puisse remonter
pendant quelques milles en pirogue se déverse dans la lagune entre
la grande île Leydet et l’île Lartigue. Les indigènes la nomment
rivière Layou, et nous rivière de l’Ascension. Ce cours d’eau,
qui me paraît bien limité comme cours, pourrait très bien n’être
qu’une bouche de la rivière Agniby ou Ayéby, qui se déverse dans
la lagune en face de l’île Leydet.
A hauteur de l’île Leydet, la marée est insignifiante ; cependant
l’eau de la lagune est de qualité médiocre, elle conserve
une saveur saumâtre ; je ne suis pas éloigné de croire que les
infiltrations d’eau de mer se produisent surtout aux endroits où
la lagune n’est séparée de la mer que par une langue de sable
insignifiante, comme à Petit-Bassam et aux Jack-Jack.
Après avoir doublé les pointes d’Alafa et d’Ilaf, nous entrons
dans la baie de Dabou. Beaucoup de pirogues sont mouillées dans les
anses de la baie ; au fond, à une portée de fusil de l’ancien fort,
que l’on aperçoit à travers les arbres, près de l’atterrissage,
flotte au bout d’un mât le pavillon français.
Le _Paul Bert_ ne peut mouiller qu’à 100 mètres de la plage et
nous débarquons en pirogue.
La maison Verdier a des traitants à Dabou, aussi fûmes-nous très
bien reçus.
Pendant qu’on nous préparait un bon fouto, MM. Bidaud, Treich et
moi allâmes visiter ce qui reste du poste.
On s’y rend par une magnifique allée de manguiers, arbres splendides
et couverts de fruits, dont le feuillage ne laisse passer aucun
rayon de soleil. Près de la porte d’entrée, il fallut se frayer
un sentier à coups de sabre à travers la végétation. Partout ce
sont des haies de goyaviers, des corosoliers, des avocatiers, des
pommes-cannelle, des orangers et des citronniers splendides. C’est
le cœur serré que j’ai pensé à tous nos braves camarades de
l’infanterie de marine, qui sont, hélas ! à peu près tous morts
aujourd’hui et qui ont dû avoir tant de peine à importer, planter
et soigner ces pauvres fruitiers. Rien n’est triste comme de voir
des vestiges de civilisation, des ruines inhabitées, un poste encore
solide, dont les murs semblent vouloir résister, malgré vingt ans
d’abandon, aux ventouses de gigantesques lianes qui cherchent à
tout envahir, et qui comme d’affreux serpents sont enroulées autour
des poutres et des pans de mur, qu’elles finissent par étouffer
et désagréger.
Pauvres camarades qui reposez dans les cinq parties du monde,
c’était bien la peine de vous dévouer, de planter, cultiver
et greffer, de vouloir créer un bien-être pour vos successeurs,
d’aimer et d’adorer ce pays où vous avez peut-être été
plus souvent malades que bien portants, où, dans vos séjours de
trois ou quatre ans, vous avez reçu deux courriers par an, où,
loin de tout le monde, ignorés de tous, vous avez fait si bien
votre devoir, en voulant prouver que, de ces pays qu’on disait
déshérités, on arriverait avec de la patience à faire des lieux
enchanteurs : vous ne vous doutiez pas que d’un simple trait de
plume tout cela retournerait à néant, que votre beau jardin de
Dabou serait abandonné, que votre poste serait évacué, qu’on
ne s’inquiéterait même pas de celui qui en aurait la garde
momentanée !
Si d’aucuns d’entre vous sont encore en vie, et que vous veniez
visiter Dabou, on vous dira comme à moi, quand vous demanderez où
sont passés l’ameublement, les portes et les fenêtres : « Ce
sont les Jack-Jack qui ont meublé leurs appartements avec... ».
Qu’on ne vienne plus dire que le Français est un indifférent en
matière coloniale et que le soldat ne sait que faire la guerre. Allez
voir Dabou : peut-être y trouverez-vous encore des vestiges de
cerisiers et de pommiers, de la figue et de la vigne. En tout cas,
je défie à tout homme de cœur de ne pas déplorer que de tels
résultats aient été sans raison abandonnés.
[Illustration : Jeune fille de la lagune. (Photographie de
M. Ch. Alluaud.)]
C’est à la suite de l’expédition de l’amiral Baudin, en 1853,
que fut décidée la construction d’un poste fortifié à Dabou,
dans l’Ébrié. Ce fut le commandant Faidherbe qui fut chargé de
sa construction. Les pierres furent tirées des îlots de la lagune
et en particulier de la petite île Boullay.
Le poste consistait en une maison carrée, entourée d’un mur
d’enceinte bastionné ; il était construit à 200 mètres de la
lagune sur un monticule qui commande le pays à 1000 ou 1200 mètres
à l’entour. Dabou est situé à 40 milles de Grand-Bassam. En une
demi-journée on s’y rend aisément avec une embarcation à vapeur.
Derrière le poste, on voit une immense plaine ondulée qui s’étend
à perte de vue vers l’intérieur ; la forêt a fait place aux hautes
herbes, les bois séculaires aux bouquets d’arbres rabougris ;
on se croirait sur les bords désolés de la Volta, dans le pays
des Dioummara. Cette immense clairière cesse avant d’arriver à
Débrimou ; là recommence le rempart de végétation qui s’étend
de l’Anno à la mer. C’est même une des parties de la lagune
les plus riches en huile de palme. Au delà de Débrimou et à une
journée de marche au nord, se trouve un gros village nommé Acrédiou,
qui fait partie de la même confédération et parle la même langue
que les gens de Dabou ; c’est le même dialecte que celui dont on
se sert dans l’Abidji (district au nord de l’Adjessi) et dans
plusieurs confédérations du Baoulé.
De Débrimou et d’Acrédiou partent des chemins se dirigeant
par la vallée de l’Isi vers l’intérieur (le Baoulé et le
Kouroudougou). Dabou est en relations avec Tiassalé (village du Lahou)
par un chemin qui traverse le territoire de Bouboury et de Toupa.
Entre la rivière Ascension et Dabou, la lagune reçoit la rivière
Agniby ou Isi, ou Baoulé. Cette rivière prend sa source par 9° 30′
de latitude nord, coule du nord au sud et arrose le pays des Pallaga,
le Tagouano, le Baoulé ; pendant son cours supérieur, elle prend le
nom de Nji et d’Isi ; elle reçoit un important affluent de gauche,
le Ndo, qui arrose le Diammara, et au nord de Dabou on lui connaît
un affluent de droite que les indigènes nomment Biéchai.
La rivière Isi a un cours d’environ 400 kilomètres ; elle subit une
crue considérable en hivernage, ce qui rend son cours torrentueux ;
en temps ordinaire, son embouchure est presque barrée et ne laisse
de chenal que pour les petites embarcations et les pirogues. Les
indigènes de Dabou m’ont affirmé qu’elle était navigable,
mais que son cours moyen était obstrué par les herbes. A plusieurs
reprises, paraît-il, des Européens auraient essayé de la remonter
en embarcation, mais ils ont toujours dû y renoncer à cause de
l’emploi de l’aviron, qui en s’empêtrant dans la végétation
finissait par faire renoncer à pousser plus loin les investigations
de nos compatriotes.
Entre Dabou et la rivière Bandamma ou Lahou est située la région des
Bouboury ; elle comprend trois confédérations de race à peu près
semblable, parlant une même langue, et qui se sont groupées autour
des trois plus grands villages du pays. Ce sont Bouboury, Toupa et
Tiakba. Ces districts, comme je l’ai dit plus haut, avaient au début
de notre occupation, en 1843, la réputation d’être anthropophages.
Nos traitants y vont faire du commerce. Il y a toujours des chalands
ou des goélettes de mouillés à Tiakba et à Toupa, et il n’arrive
jamais rien de fâcheux à nos protégés. D’après les gens que
j’ai interrogés, si cette coutume a existé, il est avéré que,
depuis bien longtemps, on n’a pas entendu parler de scènes de
cannibalisme.
Les anses de Bouboury reçoivent quantité de petits cours d’eau,
dont cinq d’entre eux paraissent être assez importants, puisque
les indigènes m’ont signalé qu’on les traversait à gué et
en pirogue pour se rendre de Dabou à Tiassalé sur le Bandamma ou
rivière Lahou.
La plus importante d’entre elles est la rivière Sira ou Ira, ou
de Cosroë, qui se déverse dans la baie de Tiakba. La région des
Bouboury est limitée à l’ouest par la rivière Bandamma ou Lahou,
qui prend sa source entre Dioumanténé et Oumalokho. Au point où je
l’ai traversée, dans ma route sur Niélé, elle avait 2 mètres de
largeur et coulait dans un lit profondément encaissé. Elle arrose le
Tagouano, le Kouroudougou, le Baoulé, le Souamlé et l’Adou. Dans
le Kouroudougou, en hivernage, elle est difficilement guéable, et son
cours serait navigable en pirogue sur un long parcours. Le Bandamma
n’a été remonté que jusqu’à Tiassalé, gros village de race
agni, situé à une quarantaine de milles à l’intérieur, et point
de départ d’une route fréquentée vers l’intérieur. Elle se
jette dans la mer par une embouchure très étroite et reçoit à
droite les eaux de la lagune Lozo. La mer brise sur son embouchure
avec une telle violence qu’il est impossible de la franchir en
canot. Les pirogues des gens d’Afé (grand Lahou) et de Brafé,
rive gauche, chavirent fort souvent aussi en la traversant.
Aujourd’hui on ne sait pas encore si le Bandamma ou Lahou ne
communique pas avec la lagune Ébrié ; des marigots, amorcés de
part et d’autre sur la lagune et sur la rive gauche du Lahou,
laissent supposer que, si la communication existe, personne ne l’a
jamais explorée.
La configuration de la lagune s’est tant soit peu modifiée depuis
une vingtaine d’années ; quelques baies se sont creusées plus
profondément, des pointes se sont rognées, de nouvelles criques
se sont formées ; j’ai essayé, dans la mesure du possible,
de modifier ce qui me paraissait indispensable et de rectifier
quelques emplacements de village ; telle que je la donne, ma carte,
complétée avec les renseignements fournis par le premier maître
commandant le _Diamant_, sans offrir l’exactitude d’une bonne
carte hydrographique, est un document à jour et utile à consulter.
Le district de Tiassalé, sur le Lahou ou Bandamma, au nord de
Bouboury, parle l’agni. Il est habité par des gens de même race
que ceux de Grand-Bassam, d’Assinie, de Krinjabo, etc. Mais vers
l’embouchure du fleuve, dans l’Adou, les gens parlent un idiome se
rattachant au groupe des langues de la côte de Krou. A l’ouest de
la rivière et vers son embouchure, les habitants se nomment Gléboé,
Grébo ou encore Gléboy ; ils sont de même famille que les Kroumen
qui habitent la côte entre les Gléboé et les Libériens, avec
lesquels ils sont souvent en guerre.
Notre influence s’étend vers l’ouest jusqu’à quelques
kilomètres à l’est du cap des Palmes ; elle est marquée par la
rivière Cavally. Nos droits sont incontestables sur cette région ;
ils s’étendent même sur l’enclave de Garoué, à l’ouest
du cap des Palmes. La côte entière nous appartient, du Cavally
au Tanoë ; elle a une étendue de près de 5 degrés en longitude,
et nos droits à l’intérieur sont incontestables.
Pendant l’occupation de cette région, l’amiral Fleuriot de Langle
a cherché à avoir des renseignements sur l’intérieur. Voici ce
qu’il écrit dans le _Tour du Monde_ (deuxième semestre 1873) :
« La rivière de Grand-Bassam, celles connues sous le nom de rio
Fresco, Saint-André, Biribi, Cavally, seraient les déversoirs d’une
lagune intérieure, recevant toutes les eaux qui s’écoulent des
monts Kong. Les Grébo nomment cette lagune _Glé_ ; ils affirment que
ses eaux sont profondes, qu’elle a 4 milles de largeur et que les
naturels la parcourent depuis les Lahou jusqu’au-dessus de Biribi
et de Cavally.
« Une population blanche, à laquelle les gens de Biribi donnent le
nom de Paï-pi-bri, fait sa demeure sur la rive nord ; les Paï-pi-bri
se confondent probablement avec les tribus qui sont désignées sous
le nom de Paw par les missionnaires anglais du cap Mesurado et du
cap des Palmes, et qu’ils disent être de couleur claire. »
D’autre part l’amiral nous dit dans cette même relation,
page 378 :
« Baouré est situé sur une grande lagune large de 7000 à 8000
mètres, les naturels la nomment _Gindé_.
« On peut aller de la rivière Comoë à Baouré. Les escales sont
au nombre de sept. On met huit jours à exécuter le voyage. Il
faut remonter jusqu’à _Goffin_ (?), appelé aussi _Costrine_
(?). Si l’on veut éviter le détour, on s’arrête à _Agnasoui_
(_Aniasué_), ou l’on gagne Baouré à pied en un jour.
« Agnima, chef d’Abidjean, né à Baouré, déclara également que
la rivière de Baouré est large comme la lagune devant Dabou, qu’on
peut aller de Dabou à Baouré en quatre jours et qu’on passe huit
marigots dont l’un est aussi large que la lagune de Grand-Bassam.
« La rivière de Gindé va se jeter au cap Lahou. Il y a cinq
stations, deux par eau et trois par terre, entre Débrimou et Baouré.
« La ville de Baouré est traversée par le Gindé. La partie
située au nord se nomme _Brafombra_. La lagune de Gindé reçoit la
rivière torrentueuse de Nji, dont le lit est parsemé de roches. Nji,
sur laquelle est située la ville de Bathra, qui est considérable,
vient de Kong. »
De tout cela, il n’est guère possible de tirer des conclusions. Un
fait paraît acquis à l’amiral, c’est qu’au nord de Glébo
se trouverait une lagune semblable à celle d’Ébrié, mais
plus petite. Je n’y crois pas. A l’intérieur, d’après la
configuration des pays que j’ai traversés à l’est, l’existence
d’une sorte de bassin lacustre me paraît douteuse. Je pense au
contraire que les rivières du Cavally au Lahou ne traversent pas
une lagune et qu’elles ont un cours semblable non seulement au
Saint-André, qui est connu, mais encore au Comoë, à la rivière
Bia et au Tendo.
Quant à cette population blanche des Paï-pi-bri, elle est
peut-être tout simplement d’une couleur plus pâle que les autres
ou renferme dans une grosse proportion des nègres blancs ayant perdu
leur _pigmentum_.
L’amiral Fleuriot de Langle nous cite à ce propos son passage à
Cosroë, dans le nord de Tiakba, au fond de la lagune, où il trouva
toute une tribu de nègres blancs aux yeux bleus et aux cheveux
rouges « qui sautillaient à travers le sable et se roulaient dans
l’eau ». Ce sont des albinos, chose qui n’est pas rare et qui se
localise dans quelques villages d’une tribu sans qu’on puisse se
rendre compte des causes qui ont engendré ces noirs-blancs, comme
les appellent mes noirs.
A propos du Baouré dont parle souvent l’amiral, il est facile de se
rendre compte que la plupart des voyageurs confondent le nom du pays
avec celui de la capitale. C’est du reste facile à comprendre,
car un indigène lorsqu’on l’interroge ne dit jamais ou bien
rarement qu’il vient de tel lieu habité ; la réponse qu’il fait
peut correspondre à celle que nous faisons quelquefois nous-mêmes,
en disant : « Il est originaire du Midi ». Or le Midi est grand et
le Baoulé ou Baouré aussi. J’ajouterai qu’à ma connaissance
il n’existe pas de centre portant ce nom. Ce pays est très vaste :
d’après mes renseignements, il est limité au sud par les peuples de
la lagune que je viens d’énumer ; à l’est il tient à l’Attié,
au Morénou, à l’Indénié ; au nord il est borné par l’Anno,
le Djammara, le Tagouano ; à l’ouest, par le Kouroudougou et les
pays appelés par les Mandé : Ouorodougou.
Nos renseignements sont bien conformes à ceux de l’amiral pour
la distance qui sépare Aniasué du Baoulé. Quant à l’autre
itinéraire, celui qui part de Goffin ou Costrine, il ne m’a pas
été possible d’en tirer une conclusion, n’ayant pu identifier
aucun de ces noms à des villages que je connais.
La rivière de Baouré, d’après les indigènes interrogés
par l’amiral, serait large comme la lagune devant Dabou. Cela
est peut-être exagéré, cependant la Volta a des débordements
de plusieurs kilomètres sur ses rives dans son cours moyen, et le
même fait pourrait bien se produire aussi pour la rivière Bandamma,
ou Lahou, ou Baoulé, comme on l’appelle, suivant les régions
qu’elle traverse.
De Dabou on peut également aller dans le Baouré en quatre jours,
en prenant une route partant de Débrimou ou d’Acrédiou ; on
traverserait huit marigots, dont l’un très large. Tout cela me
paraît absolument fondé : puisque de Dabou à Tiassalé on traverse
déjà six marigots pour se rendre plus haut dans le Baouré, il est
certain que l’on doit recouper deux affluents de plus.
La rivière de Gindé, dont parle également l’amiral, doit être
le Baoulé ou Bandamma. Gindé est probablement un village important
arrosé par ce fleuve. Nous savons en effet que dans beaucoup de pays
soudanais la rivière ou le fleuve prend souvent le nom du village
qu’elle arrose ; au Sénégal même, il arrive souvent d’entendre
dire aux indigènes : le fleuve de Bakel, ou de Podor, pour désigner
le fleuve Sénégal.
De tous ces renseignements si précieusement glanés par nos
devanciers, ne peut-on tirer un utile enseignement ? c’est que
les détails les plus insignifiants en apparence arrivent toujours
à être coordonnés à un certain moment, et qu’il faut bien se
garder de négliger de les transcrire, même s’ils ne sont pas
absolument précis.
Voici d’autre part les renseignements que j’ai obtenus à Dabou
et dans l’Anno sur les régions qui nous occupent :
Le Baoulé, dont j’ai indiqué plus haut les limites, serait arrosé
par le Lahou, ou Bandamma, ou Baoulé, ou Gindé, ainsi que par le Nji
ou Isi, ou rivière Agnéby ou de Dabou ; cette rivière recevrait
elle-même comme affluent de gauche le Ndo, qui arrose une partie
du Djammara.
Il pourrait aussi se faire que le Nji ne soit pas à identifier avec
l’Isi. L’amiral Fleuriot de Langle affirme que les indigènes
le disaient affluent du Bandamma, mais je crois que c’est peu
probable. Comme je l’ai dit plus haut, les indigènes considèrent
la lagune comme un fleuve et ils disent volontiers (dans le Bondoukou
et l’Anno) que le Comoë, qui pour eux est la même chose que la
lagune, reçoit l’Isi et le Bandamma, etc.
Voici quels seraient, d’après mes renseignements, les villages les
plus importants du Baoulé : Aoussoukrou, Congo-Dahoukrou et Ammakrou,
appelé aussi Kabana-Mpokoukrou. Mais je n’ai pu me procurer aucune
notion sur l’emplacement exact ni sur l’importance de ces centres.
Les chefs les plus influents du Baoulé seraient : Alagoua
et Anancocoré, chefs souverains, puis viendraient Aoussou et
Kabana-Mpokou.
La population serait composée en majeure partie de Gan-ne, dont
nous avons eu occasion de parler plus haut, et de quelques colonies
agni. Ce pays semble ne pas être placé sous l’autorité d’un
seul chef et paraît plutôt vivre en confédérations.
Le Morénou, beaucoup moins étendu, a pour limites au nord et à
l’ouest le Baoulé, à l’est le Comoë et l’Indénié, et au
sud l’Attié.
Ce pays n’aurait qu’un seul chef, nommé Tanqouao, et l’héritier
présomptif se nommerait Cassiqouao.
Les villages principaux du Morénou, d’après mes informateurs,
sont : Abangua, Créby, Daresso, Andé et Arrah, qui serait la
résidence de Tanqouao.