il était situé sur le bord de la mer, en face du coude est de la
rivière. Ce blockhaus a été abandonné en 1849 et remplacé par
un carré palissadé, bastionné, établi à un mille du village de
Mafia, près de la pointe est de la rivière, mais sur la rive droite.
Toute la région située entre le Sanwi (pays de Krinjabo), la mer,
le Comoë et la lagune Ahy se nomme Akapless. Nous avons eu déjà
l’occasion d’en parler à propos d’Impérié et de Yaou, nous
ajouterons seulement que c’est un pays dans lequel il n’est
pas aisé de porter la guerre, à cause des nombreuses lagunes et
flaques d’eau qui rendent les communications difficiles. Au sud,
l’Akapless est limité par les lagunes d’Hébé, de Kodioboué
et le marigot de Ganda-Ganda, et au nord par la lagune Ono, et les
petits cours d’eau marécageux qui s’y déversent.
La lagune Aby ou d’Ahy s’étend dans les terres sur une profondeur
d’une trentaine de kilomètres, et sa largeur moyenne est de 15 à
20 kilomètres. Ses rives sont parsemées de villages qui se livrent
beaucoup à la pêche.
Ceux d’entre eux qui ont le plus de relations avec nous sont situés
sur la rive gauche de la lagune, aux environs d’Élima, où la maison
Verdier a une plantation de café d’une centaine d’hectares, et
où il existe une école française fréquentée par une quarantaine
de jeunes gens des différents villages de la lagune.
Toute cette région, que nous désignons improprement, sur la
plupart de nos cartes, sous le nom de royaume d’Amatifou[57], se
nomme _Sanwi_. Pour parler des gens du pays de Krinjabo, on dit :
Sanwi Cottoko, c’est-à-dire hommes du Sanwi. La capitale de ce
pays se nomme Krinjabo ; elle est située à une dizaine de milles
à l’intérieur de la rivière Bia, et sur sa rive gauche ; de
l’embarcadère au village il y a un quart d’heure de chemin.
[Illustration : Castor, interprète du gouvernement à Assinie.]
Tous les Européens qui sont venus à Assinie connaissent Krinjabo,
dont ils évaluent la population de 2000 à 6000 habitants. Nous
ne nous étendrons pas davantage sur la description de la ville,
que nous ne connaissons pas, en renvoyant ceux que cela intéresse
particulièrement aux nombreuses publications qui en parlent.
Le Sanwi est limité : au nord et à l’est par l’Indénié,
le Sahué et le Broussa ; à l’ouest par le Bettié, l’Attié
et l’Ébrié ; au sud par l’Akapless, les lagunes Ahy ou Aby,
de Tendo, d’Éhy, le cours du Tanoë et l’Ahua ou Apollonie.
Les habitants du Sanwi[58] sont en majeure partie de race agni,
et de même origine que ceux de l’Indénié, de l’Anno et de
l’Abron ; ils seraient venus il y a environ cent cinquante ans,
sous la conduite d’un chef nommé Amana, des régions du Sahué, et
se seraient emparés du territoire de _Bettri_ et _Aby_, deux peuples
paraissant les autochtones et ayant un air de famille avec les Zemma
ou Ahua Cottoko (gens de l’Ahua), ou Apolloniens. Aujourd’hui les
Bettri et Aby se réduisent à quelques villages de pêcheurs établis
sur la lagune et se sont fondus aussi avec les gens de l’Akapless,
qui paraissent être fixés également depuis longtemps dans le pays.
Dans le Sanwi la succession au trône a lieu d’oncle à neveu,
fils de sœur ; Aka Simadou, le roi actuel, est le neveu, fils de la
sœur aînée d’Amatifou.
Le premier héritier se nomme Couassy ; viennent ensuite les autres
prétendants, Amouy et Aka Simadou (homonyme du chef). Chez les gens
de race agni, il est de règle que le fils aîné du chef occupe la
charge de premier intendant. C’est généralement un personnage
avec la haute influence duquel il faut compter. Le fils aîné
d’Aka Simadou, premier intendant actuel, se nomme Cabranca, mais
son influence est fortement contre-balancée par l’ancien premier
intendant, Azémia, fils d’Amatifou, qui est un homme remarquable
par son intelligence et qui a toujours su conserver l’influence
qu’il s’était acquise pendant le long règne d’Amatifou.
A la lagune Aby ou Ahy fait suite une autre lagune, qui est, elle,
parallèle à la côte ; nous l’appelons lagune de Tendo, mais elle a
été longtemps désignée sous le nom de lagune d’Apollonie ; elle
se termine vers le 5e degré de longitude par deux lagunes en forme
de poche, de moindre importance : les lagunes Éhy et Ouani. Entre
ces deux rivières, le Tanoë ou Tendo se fraye un jour à travers
une série d’îlots pour venir se jeter dans la lagune Tendo.
Le commandant Dubourquois, chef d’état-major de l’amiral
Bouet-Willaumez, a fait en 1849 la reconnaissance du Tendo. Le
_Guet-N’dar_ a remonté la rivière jusqu’à Alacouaba (Alancabo).
Il signale sur la rive droite du Tanoë le territoire d’Anka,
gouverné par une femme nommée Ankara. Sa capitale serait Noassou
(Ennousou, actuellement en ruines). Cet exemple d’une femme exerçant
une certaine autorité sur un pays n’est pas isolé : à Krinjabo
encore aujourd’hui la sœur cadette d’Amatifou, la princesse
Élua, est considérée comme une sorte de souveraine. Moi-même,
dans ma route de Bondoukou à Amenvi (résidence d’Ardjoumani),
j’ai couché dans un village dont le chef était une femme. Comme
Élua, elle était stérile — serait-ce là une condition _sine
qua non_ ? Je l’ignore.
Au nord de l’Ankara, M. Dubourquois signale le district d’Afuma,
tous les deux placés sous la suzeraineté du roi du Sanwi (Amatifou),
actuellement Aka Simadou.
A Alancabo, limite d’exploration de M. Duburquois, le Tanoë reçoit
un grand affluent de droite. Exploré et remonté en 1884 par le
lieutenant Pullen, ce cours d’eau semble identique à la rivière
Soui, recoupée en 1883 par Lonsdale un peu au nord de Tanoëso
(itinéraire de Cape Coast à Annibilékrou).
Quant au Tanoë[59] lui-même, il a un cours beaucoup plus
considérable : après avoir traversé le Sahué, il entre dans
l’Achanti ; ses sources sont situées au nord de la végétation
dense, près des ruines de Tékima, sur la route de Bondoukou à
Koumassi, à une journée de marche au sud de la rivière Tain.
[Illustration : Plantation de café d’Elima, sur la lagune
Aby. (Photographie de M. Ch. Alluaud.)]
La partie nord du district Sanwi, située entre la rivière Bia
et la rivière Tanoë, a été visitée en détail en 1882 par
MM. Brétignière et Chaper, qui ont consigné leurs observations sur
la flore et la faune dans les _Archives des Missions scientifiques_,
publiées sous les auspices du Ministre de l’instruction publique.
Actuellement le commerce est entre les mains des gens de Grand-Bassam,
de l’Akapless, de Krinjabo et de l’Apollonie. Très intelligents,
ces peuples ne tiennent pas à laisser arriver à nos comptoirs les
gens de l’intérieur, parce qu’ils sentent très bien que, du jour
où tout le monde pourra se servir soi-même à nos comptoirs, le plus
clair de leurs bénéfices actuels leur échappera. Cet état de choses
est très préjudiciable aux intérêts de nos commerçants, en ce
sens qu’il limite les transactions aux efforts et à l’activité
déployés par un nombre de traitants bien inférieur à ce qu’il
pourrait être.
Ces peuples, jaloux de voir tout le monde faire des affaires, tiennent
les rivières et les chemins et ne laissent passer les marchands de
l’intérieur qu’après avoir prélevé sur eux un impôt ou des
droits assez élevés pour les forcer à employer leur intermédiaire
dans des achats de marchandises de provenance européenne.
Par le Comoë, la route est plus libre que par l’Akapless et le
Sanwi, mais les chemins sont à peine tracés, et il est difficile
d’utiliser le cours du Comoë, pour les raisons que nous avons
données plus haut : à savoir que les gens de race agni rendent
responsables et solidaires les uns des autres les gens d’un même
village quant au règlement des dettes et des amendes : ce sont
quelquefois des compromis qui existent depuis plusieurs générations,
auxquels se mêlent des successions, de sorte que les jurisconsultes
les plus éminents ne pourraient plus dire quel est celui des deux
partis qui a le droit pour lui. Cet état de choses donne lieu à des
palabres interminables qui durent parfois très longtemps et après
lesquels les deux partis sont forcés de se séparer sans avoir obtenu
une solution.
Les gens de Kong, dont j’ai donné plus haut une évaluation du
chiffre d’affaires, feraient promptement augmenter nos transactions,
qui en quelques années ne manqueraient pas de se quintupler.
Depuis vingt ans nous n’avons plus de garnison sur la Côte de
l’Or ; ce pays est livré à la seule garde de la maison Verdier,
qui a réussi non seulement à défendre l’intégrité de nos
possessions contre les agissements des puissances étrangères, mais
encore à maintenir dans le respect toutes les populations voisines.
[Illustration : Un traitant de la Côte de l’Or. (Photographie de
M. Ch. Alluaud)]
Si des gens de l’intérieur venaient à nos comptoirs, ils verraient
nos magasins, et y trouveraient un grand assortiment de marchandises
ne leur donnant que l’embarras du choix. Un bel étalage séduit au
moins autant un nègre qu’un blanc et l’engage à acheter bien des
objets dont il ne connaissait même pas l’existence, mais dont il a
reconnu l’utilité, trouvé l’emploi, ou même entrevu le moyen
de s’amuser. Nous ne nous appesantirons pas plus sur l’avantage
d’attirer le noir vers nous ; il saute aux yeux que, rendu à nos
comptoirs avec ses produits, l’indigène est forcé de nous les
vendre au prix que nous voulons bien les lui acheter.
Beaucoup de ces peuples nous seraient certainement reconnaissants de
proclamer et de faire respecter la liberté du commerce ; sachant
qu’ils peuvent écouler leurs produits, ils en fabriqueraient
davantage.
Dans la lagune d’Ébrié, nous avons constaté que, quand les
traitants ne vont pas avec des chalands mouiller devant les villages,
les indigènes ne viennent pas apporter beaucoup d’huile aux
factoreries, le trajet en pirogue étant long, pénible et quelquefois
dangereux pour eux.
Les maisons de Grand-Bassam s’en sont bien aperçues, et elles
entretiennent des magasins flottants sur plusieurs points de la
lagune. Tous les habitants font des affaires. Il n’y a qu’à
envoyer des remorqueurs et des récipients vides, ils reviennent
toujours avec leurs ponchons pleins.
Ces peuples ne demandent qu’à faire du commerce, c’est à nous
d’en profiter et de sortir un peu de notre torpeur.
J’ai constaté avec peine que l’on ne vend presque exclusivement
que des produits anglais à la Côte. Cela tient à ce qu’au
moment où je suis passé à Grand-Bassam aucune ligne française ne
desservait la Côte, et surtout à ce que nous nous bornions toujours
à y vendre les mêmes articles.
Est-il besoin de faire ressortir que cette trop restreinte variété
d’articles rend les opérations moins lucratives et quelquefois
très préjudiciables : ainsi, un article vendu tous les jours
finit forcément par être déprécié ; malgré tout, son prix
de vente baisse de jour en jour et bientôt il ne laisse que de
médiocres bénéfices, tandis qu’un autre assortiment, de nouvelles
marchandises plus séduisantes par leur nouveauté, se vendraient
plus facilement, laisseraient aussi de plus beaux bénéfices ; mais
pour cela il faudrait faire l’article, se donner de la peine —
en un mot il faut savoir vendre.
Je suis persuadé que l’on peut se défaire à bon compte de tout
ce que l’on veut, j’en ai fait moi-même l’expérience pendant
le cours de mon voyage, pour lequel je n’ai emporté pour ainsi dire
que des objets _inconnus_ au noir et tous de fabrication française.
J’ajouterai même que nos tissus français sont réputés meilleurs
que ceux d’autres provenances et qu’il n’est pas difficile de
faire primer nos marchandises sur celles de nos voisins ; nous pouvons
fournir mieux et au même prix. Partout le commerçant français est
réputé pour son honnêteté dans les transactions : nous n’avons
donc qu’à profiter d’un état de choses existant déjà.
Si les gens de Kong descendent à la Côte, ils achèteront tout
ce qu’ils verront, depuis des étoffes à 40 centimes le mètre
jusqu’à des soieries de 8 et 10 francs le mètre, des draps de
couleur, des effets arabes, burnous, haïks, etc. Celui qui aurait
l’idée de vendre de la librairie arabe serait sûr d’avoir pour
clientèle la boucle entière du Niger, et ce ne serait pas la plus
mauvaise.
Certains articles anglais, tels que les armes et la poudre, peuvent
plus difficilement être substitués par des articles français,
mais ce n’est pas impossible. En conservant le mode d’emballage,
la couleur de l’étiquette, et, je dirai mieux, surtout le granulage
de la poudre, elle sera toujours acceptée.
J’insiste sur le granulage : c’est une question très importante,
et qui nous paraît insignifiante parce que nous achetons la poudre au
poids. Le noir la vend _à la mesure_ : il faut donc, tout en ayant
l’apparence d’être fine, qu’elle soit assez anguleuse pour
présenter peu de poids sous un gros volume. Toute la question est là.
En somme, celui qui veut s’en donner la peine peut faire des
affaires bien plus facilement qu’en France ; les noirs demandent
à vendre et à acheter ; la main-d’œuvre, on peut se la procurer
à bon compte, et, avec un peu d’activité, mener de front le
commerce, l’agriculture et même l’industrie minière ; la seule
difficulté, c’est qu’il faut des capitaux pour les premiers
frais d’installation et la mise en valeur des friches et plantations
de café.
La France se trouve à la Côte de l’Or dans des conditions
excessivement favorables. Elle a affaire à des populations
particulièrement douces, très maniables et ne demandant qu’à
faire du commerce avec nous. Celles de l’intérieur, aussi actives
que celles de la Côte, nous réclament des voies de pénétration ;
elles veulent écouler leurs produits.
Les différents peuples avec lesquels nous sommes en contact
fournissent d’excellents marins et manœuvres ; ils travaillent
volontiers pour le compte des Européens. Leur concours nous
serait assuré pour l’exploitation des immenses forêts vierges
qui s’étendent sur environ 300 kilomètres de profondeur et
parallèlement à toute la côte.
Les gens de la lagune de Krinjabo travaillent très volontiers dans
les plantations de café établies par la maison Verdier.
Les factoreries ont fort peu de personnel européen ; pour les
employés subalternes, on a recours aux noirs, qui s’acquittent
très bien de toutes les fonctions secondaires.
Les gens de Grand-Bassam, d’Assinie et de Krinjabo sont
d’excellents courtiers ; les Kroumen, les Jack-Jack et les
Apolloniens sont des piroguiers experts et d’excellents travailleurs,
parmi lesquels les factoreries trouvent à recruter des mécaniciens
des tonneliers, des menuisiers et jusqu’à des ouvriers assez
habiles pour construire, sans être dirigés, des habitations à
l’européenne. Avec de tels éléments dans une population, il est
difficile de ne pas arriver à la prospérité.
Il nous reste quelques mots à dire sur le pays situé entre Assinie
et le cap des Trois-Pointes. Le nom réel de ce pays est Ahua, mais
il a été baptisé par les Européens du nom d’Apollonie, parce
que, dit un navigateur ancien, on a reconnu que les nègres de cette
partie de la Côte sont remarquablement beaux et bien faits. Sans
mériter cependant le titre d’Apollons, les habitants de la côte,
les _Zemma_, pour les appeler comme dans le pays, sont mieux faits
que les autres noirs ; ils portent plus volontiers la barbe et ont
un air plus prospère, plus civilisé que les Kroumen et les Agni.
Ce peuple parle un dialecte agni ; la plupart d’entre eux emploient
en outre un mauvais anglais. Ce sont les meilleurs commerçants
et traitants de la Côte. Comme leur pays n’est pas bien riche,
ils émigrent volontiers dans des régions plus prospères ; on les
trouve surtout dans l’Indénié, où ils sont de zélés agents
anglais. Je considère le Zemma comme très intelligent et possédant
l’esprit d’implantation aussi développé que le Mandé.
L’Ahua ou Apollonie était, au moment de l’occupation française
de la Côte de l’Or, un véritable foyer de bandits ; leur chef le
plus redoutable s’appelait _Kako-Aka_ ; c’est lui qui se rendit
coupable de l’assassinat du lieutenant de Thévenard, commandant
d’Assinie, et des laptots qui l’accompagnaient dans une excursion
dans la lagune. Fait prisonnier plus tard par les Anglais, Kako-Aka fut
conduit en Angleterre et pendu. Ce chef eut pour successeur Asino-Kao,
et, depuis, le pouvoir semble être partagé entre le chef de Bayine
et celui d’Attarboé, villages situés à proximité d’Axim, où
réside un commandant de district anglais. Cette région est tout à
fait tranquille actuellement, et les gens du Sanwi n’ont plus que
rarement des différends avec leurs voisins zemma de l’Apollonie.
★
★ ★
25 _mars._ — Aucun bâtiment n’est signalé venant d’Accra ;
je trouve le temps horriblement long ; depuis hier, je caresse le
désir d’aller faire une excursion dans la lagune : je ne tiens
plus en place à la factorerie. Treich partage mon idée et en fait
part à M. Bidaud. Comme celui-ci avait justement besoin d’aller
surveiller ses agents noirs qui traitent dans la lagune, il s’offrit
de nous prendre à son bord.
Le départ sur l’élégant petit vapeur _Paul Bert_, de la maison
Verdier, fut presque une fête pour moi. C’est bien curieux ce
que j’éprouvais, mais tout ce que j’avais vu dans mon voyage ne
m’avait pas rassasié : je voulais voir encore. Cette exploration
me souriait d’autant plus que, telle qu’elle s’organisait,
ce n’était plus qu’une charmante excursion avec tout le confort
désirable : vivres, pain, vin, café, etc.
Sans énumérer tous les travaux des officiers qui ont fait la
reconnaissance de la lagune de 1849 à 1870, il est cependant utile
de citer l’exploration du lieutenant de vaisseau Cournet, qui,
sur le _Guet-n’Dar_, s’avança jusqu’au fond de la lagune, vers
le Lahou. Il était accompagné de MM. Boullay, commandant du poste
de Grand-Bassam, Leydet, chirurgien-major, et de deux négociants,
MM. Audric et Lartigue. C’est en commémoration de ce voyage que
les principales îles de la lagune ont été baptisées[60] — pour
l’époque, c’était une véritable exploration.
M. Cournet se proposait de rechercher la communication que les
indigènes disaient exister par eau entre la lagune d’Ébrié et le
Lahou ; mais, au moment d’arriver au terme du voyage, le chirurgien
Leydet mourut, et, comme il avait demandé de se faire enterrer à
Grand-Bassam, il fallut revenir en toute hâte et interrompre les
recherches.
Depuis 1871, époque à laquelle les garnisons ont été retirées
de nos possessions de la Côte de l’Or, la géographie et
l’hydrographie de la lagune n’ont pas fait de progrès. Il était
donc intéressant pour moi de voir jusqu’à quel point les cartes en
usage étaient à jour, et de vérifier si les rivières que l’on
m’avait signalées comme arrosant le Baoulé étaient connues sous
les mêmes noms à leur embouchure dans la lagune.
Le mouillage de la petite flottille de commerce de Grand-Bassam se
trouve dans une petite crique de la lagune Ouladine, à 300 mètres
derrière les factoreries. Dès qu’on l’a quitté et que l’on
entre dans le Comoë, on est frappé par l’aspect grandiose du
fleuve, par cette perspective des eaux teintées et ombrées à
l’infini, encadrée par les rives du cours d’eau, et des îlots
couverts d’un épais rideau de palétuviers, derrière lequel
s’étagent en gradins les cimes d’arbres d’essences qui me sont
absolument inconnues. Cette épaisse végétation cache à l’œil
le plus exercé le relief du terrain et les villages qui pourraient
se trouver derrière ; au delà, c’est l’inconnu.
Jusqu’à Abra, la navigation est facile ; le chenal se trouve sur
la rive droite de la lagune ; on peut, ou passer entre les deux îles
Vitrié, ou bien le long de la rive gauche de la lagune. Une fois
l’embouchure du Comoë dépassée, le courant est insignifiant.
Les marées se font sentir encore régulièrement un peu au delà de
l’île Vitrié ; plus haut, l’eau est à peu près douce, mais
les indigènes ne la boivent pas : elle est réputée malsaine. Dans
les villages, les indigènes creusent des trous de 1 à 2 mètres
de profondeur, y enfoncent des barriques vides, pour maintenir les
parois du puits.
Près d’Abra débouchent les eaux de la lagune Potou et Aguien. Cette
lagune est alimentée par des ruisseaux insignifiants, au cours très
limité ; ils sont analogues à ceux qui se déversent un peu partout
dans les criques et anses de la rive septentrionale de la lagune.
Les populations de la lagune sont très variées ; elles ont
probablement été rejetées de l’intérieur vers la côte, et
je ne serais pas éloigné de croire qu’on retrouvera plus tard,
quand on aura exploré le Baoulé, sinon des restes de leur famille,
au moins quelque tradition ou légende rappelant leur passage.
Au nord de l’embouchure du Comoë, vers Abra, nous rencontrons la
population lacustre du Potou et de la lagune d’Aguien.
Ces indigènes, appelés, dans les rapports de M. Lartigue de (1845
à 1849), _Baloos_, sont nommés _Batôo_ par les Agni. C’est un
peuple de pêcheurs, qui a fondé des colonies le long du Comoë,
depuis la rivière Tossan jusqu’à Ono.
Ils parlent l’agni et un dialecte semblant tenir à la fois de
l’Attié et des Ébrié, qui limitent leur territoire au nord et à
l’ouest. C’est un peuple misérable, habitant un pays marécageux,
triste et insalubre, dans lequel l’Européen serait vite aux prises
avec le paludisme. La traite de l’huile de palme se fait avec les
Batôo, surtout sur le Comoë, à Aloqoua et à Abra ; rarement les
Européens se rendent dans le Potou, et encore moins dans l’Aguien.
A l’ouest du Potou habitent les Ebrié, une des plus puissantes
confédérations de la lagune, à laquelle nous avons dû plusieurs
fois faire la guerre, entre autres en 1853 (amiral Baudin) et en 1887
(campagne du _Goéland_).
L’Ebrié, dont la capitale Adjamé est située à une journée
de marche au nord de l’anse d’Abata, est alliée au Yapogon et
au Songon. Son territoire est limité à l’ouest par la rivière
Ascension.
Abra cependant n’en fait pas partie. Ce village avec quelques autres
s’est détaché jadis de Grand-Bassam et forme une confédération
à part. Il en est de même des gens d’Abidjean, qui sont de même
race que les gens de Petit-Bassam, et qui parlent un dialecte un peu
différent de l’Ebrié.
Les maisons de commerce de Grand-Bassam ont plusieurs goélettes
mouillées devant Abidjean, à Yopogon, à Songon et à Abréby,
et les traitants m’ont dit n’avoir qu’à se louer de leurs
relations avec les indigènes.
En quittant Abidjean on s’aperçoit qu’on arrive dans la région
des eaux douces, car le palétuvier fait place au palmier. D’autres
plantes, qui semblent se complaire autant dans l’eau qu’en terre
ferme, vous mènent sans transition à la flore majestueuse de ces
régions, où l’on rencontre à côté d’essences pour la plupart
inconnues encore, aux gigantesques troncs qui servent à fabriquer
les pirogues, le palmier à huile. L’_Elæis guineensis_ est le
trésor de la lagune ; tout en poussant sans soins, il donne à ces
populations privilégiées deux récoltes par an.
C’est la forêt vierge, l’imposante végétation tropicale, où
il est presque impossible de circuler. Il existe bien des sentiers,
mais pas comme nous les comprenons en Europe : ce sont à peine
des pistes frayées et tortueuses en travers desquelles viennent
s’enchevêtrer les immenses racines d’arbres gigantesques.
Les basses branches de ces végétaux commencent à 15 ou 20 mètres
du sol et leur couronne se perd dans les cieux. Aux branches sont
suspendues d’immenses lianes tordues qui atteignent bien souvent
un diamètre de 10 à 15 centimètres.
Quand un de ces colosses muni de lianes s’est effondré, vaincu par
les années, ou qu’il a été renversé par la foudre, le voyageur
est forcé de contourner son gigantesque tronc ou de le franchir,
de sorte que chaque sentier a un développement quintuple de ce qui
lui serait nécessaire. Le nègre, avec les moyens dont il dispose,
ne songe même pas à déblayer le passage.
Pour se frayer un sentier dans de semblables forêts, on est forcé
de se faire précéder par des équipes de nègres chargés de couper
avec des sabres les lianes et les arbustes qui barrent le passage.