la descente sur Grand-Bassam.
Le _Diamant_ est une belle chaloupe à vapeur non pontée, comprenant
un équipage de 4 blancs et 8 ou 10 laptots sénégalais ; elle a un
toit autour duquel, pour la nuit, on borde un rideau en toile afin
de mettre l’équipage à l’abri de l’humidité. Le premier
maître, commandant du bord, a un rouf sur l’arrière. L’armement
du _Diamant_ consiste en un hotchkiss. Les hommes sont tous armés
de kropatscheks.
Ce petit bâtiment file environ 6 à 7 nœuds à l’heure et gouverne
très bien. Installé à l’avant avec ma boussole, en compagnie
du pilote, ce n’est pas sans une certaine satisfaction que je me
disais : « Enfin j’en suis à mon dernier _topo_ ».
La navigation est facile, il n’y a que quelques précautions à
prendre en quittant Alépé, à cause d’un banc de roches qui
se termine par le travers de Sibadou, et où l’on voit encore
l’épave de l’aviso l’_Ebrié_, qui s’y est perdu il y a une
trentaine d’années et où se sont jadis échoués le _Serpent_
et le _Guet-N’dar_, deux avisos qui ont une belle page dans la
conquête de ces pays. A partir de ce point, le _Diamant_, qui cale un
peu plus de 1 mètre, chargé comme il l’était, peut naviguer sans
danger : le fleuve a partout environ 200 mètres de largeur et il y a
du fond. Les rives sont bien peuplées ; les villages, très grands,
se touchent presque. Nous stoppons devant Abokayébi, afin de permettre
à Baoto de faire dans un palabre restituer des marchandises volées
à un homme de Grand-Bassam, puis de là nous allons faire de l’eau
douce au village d’Ono, à l’entrée de la lagune qui porte ce nom.
A partir d’Ono, les villages se trouvent sur la rive gauche, qui est
plus élevée et moins marécageuse. Le plus important d’entre eux
est Impérié. Ce village est sous l’autorité d’Amangoua, sorte
d’aventurier originaire de l’Akapless, qui pille de temps à autre
la rivière. Comme Bénié Couamié, ce seigneur a une belle maison à
un étage, bâtie à l’européenne. Le passage de la canonnière a
dû quelque peu le troubler : on ne voit personne sur la plage. Ces
gens-là, qui tous ont quelque acte de brigandage à se reprocher,
ont cru prudent de s’éloigner à notre approche ; sous des cocotiers
se trouvent bien une vingtaine de chargements de pirogues, consistant
en sel, poudre et gin, mais d’habitants, on n’en voit aucun.
Au delà d’Impérié se trouvent Yaou, puis l’embouchure de la
rivière ou lagune Kodiouboué, dont l’entrée, comme celle d’Ono,
est barrée par des troncs d’arbres charriés par les eaux.
Impérié et Yaou ont toujours été des centres turbulents, dont les
chefs, agissant soit pour leur propre compte, soit pour le chef de
l’Akapless, qui réside à Bounoua, dans l’intérieur, fermaient
complètement le Comoë aux transactions. A plusieurs reprises il
fallut châtier ces villages. En 1849, l’amiral Bouet-Willaumez,
avec 250 marins et laptots, tirés de la _Pénélope_, du _Caïman_
et de l’_Adour_, infligea une sérieuse défaite à Aka, l’ancien
chef de l’Akapless[55], et plus récemment on a encore dû châtier
Impérié. Depuis quelques années, de nouveaux traités conclus
avec le roi de Bounoua ont assuré une paix qui n’est troublée
de temps à autre que par des rapines exercées par Amangoua, chef
d’Impérié.
Vers midi nous atteignons l’entrée de la lagune d’Ébrié, et
nous passons presque à raser terre devant Mouosou (Grand-Bassam
village) ou Blé ; le chef nous fait force salutations avec son
pavillon. Quoique encore éloigné des factoreries, je me tenais
à l’avant, en vigie, guettant la mer ; enfin, vers une heure,
je vis par le travers les lames déferler sur la plage et notre cher
pavillon national flotter au-dessus de la factorerie Verdier.
Quelques semaines après, ce devait être le Sénégal, la France
et Paris !
Le _Diamant_, tout fier de nous ramener, avait pris un air de fête et
arboré un beau pavillon neuf, en arrivant au mouillage. En moins de
temps qu’il n’en fallut pour accoster, prévenus par le sifflet,
les trois employés de la factorerie Verdier, M. Bidaud, l’agent
principal, en tête, vinrent nous prendre à bord. Quelle fête
pour nous et pour eux ! car nos braves compatriotes paraissaient
aussi heureux que nous de nous voir arriver. On mit tout à notre
disposition : logement confortable, nourriture exquise, journaux,
lettres qui nous attendaient, je ne sais plus, j’étais si heureux
sur le moment, que je ne me souviens plus bien.
M. Bidaud est capitaine au long cours. Après avoir conduit plusieurs
bateaux à Grand-Bassam pour le compte de M. Verdier, l’armateur et
négociant si désintéressé qui envoya M. Treich à ma rencontre,
il devint agent principal des factoreries Verdier à Grand-Bassam et
Assinie. Au moment où nous arrivions, il remplissait les fonctions de
résident de France à la Côte de l’Or. C’est un de ces braves
modestes, ayant comme titre une carrière toute d’abnégation. Je
me liai de suite d’amitié avec lui. Aujourd’hui surtout je me
rappelle avec bonheur nos conversations sur le banc de quart de la
terrasse de la factorerie, et ses théories pleines de bon sens sur
l’avenir et la politique des pays qu’il administrait de son mieux,
avec les modestes moyens mis à sa disposition par la métropole.
[Illustration : M. Bidaud.]
Et comme il me soignait et prévenait mes moindres désirs ! Je me
rappellerai toujours avec quelle prudence il modérait mon appétit,
qui était devenu de la voracité ; son gros rire quand il me
traitait de naufragé de la _Méduse_, et qu’il me prévenait que
progressivement seulement, il me tolérerait les plats réputés
indigestes.
Qu’il reçoive ici l’expression de ma bien sincère reconnaissance
pour tout ce qu’il a fait pour moi, tant en son nom qu’au nom du
brave Français qu’il représentait, M. Verdier.
En arrivant, je télégraphiai de suite au gouverneur du Sénégal
notre arrivée, et le surlendemain je recevais la dépêche suivante :
« _Gouverneur Sénégal à Résident Grand-Bassam._ Gouvernement
me charge transmettre félicitations pour succès mission à Binger
et Treich. »
En arrivant ici, mes quatre indigènes mandé qui me restaient,
avec Arba, femme gourounga mariée à Mamourou, un de mes hommes,
vinrent me remercier de les avoir conduits à la mer. « Ce que
tu nous disais depuis si longtemps était vrai. Les blancs n’ont
qu’une parole. Tu nous avais dit que tu nous mènerais à la mer,
et nous nous en éloignions tous les jours puisqu’elle est à
Saint-Louis et que nous allions vers le soleil levant, mais tu en
sais plus long que nous, et ce que tu disais était vrai, à moins
que toute la terre ne se soit retournée. — Dieu est grand et toi
tu sais beaucoup de choses. — La mer, nous n’y connaissons rien,
puisque nous ne l’avions jamais vue, mais puisque tu nous dis que
nous ne sommes qu’à dix jours de Saint-Louis, nous embarquerons
avec confiance avec toi. Tu es notre père et notre mère, et nous
sommes heureux que tu ne sois pas mort en route. »
Ces braves gens, durant notre séjour à Grand-Bassam, passaient
leur temps accroupis sur la plage à regarder la mer déferler, ne
pouvant s’expliquer ce phénomène. Probablement ces gens simples,
étonnés eux-mêmes du voyage qu’ils ont fait, pensent avoir été
le jouet d’un être surnaturel dont j’ai été en quelque sorte
l’instrument. En cela, ils n’ont pas tout à fait tort. Dans
leur simplicité, mes braves noirs, qui ont autant souffert que moi,
se rendent bien compte que de telles tribulations surmontées ne sont
pas dues exclusivement au hasard, à l’intelligence et au savoir :
comme moi, ils pensent que le Tout-Puissant nous a aidés à surmonter
tous les obstacles.
Mon personnel m’a rendu bien des services. Quand j’ai pris ces
noirs, ils n’étaient même pas dégrossis ; en rentrant, ces pauvres
gens étaient presque civilisés. A la fin, ils savaient tous bien
tirer et étaient devenus des chasseurs émérites.
En route ils avaient pris le goût du commerce. Au lieu de leur donner
comme argent de poche des cauries, je leur abandonnais quelques
marchandises, et c’était à qui d’entre eux en tirerait le
meilleur parti. J’ai raconté plus haut une histoire bien simple
à propos de cadenas, je pourrais en ajouter bien d’autres et
faire certainement rire en racontant comment ils exploitaient les
autres nègres en leur vendant des gris-gris pour la chasse, contre
les voleurs, etc. Quand j’aurai ajouté qu’ils se créaient des
ressources en fabricant de la vannerie, des bobines à filer le coton,
et d’autres menus objets, et qu’à Salaga ils m’ont recouvert
une ombrelle aussi bien que le ferait un marchand de parapluies,
j’aurai tout dit. Si jamais j’ai l’occasion de les revoir,
ce n’est pas en domestiques que je les traiterai, je leur donnerai
une bien cordiale poignée de main d’ami dévoué.
CHAPITRE XVI
Arrivée de l’aviso l’_Ardent_. — Détails sur Grand-Bassam. —
La barre. — Les piroguiers. — L’embouchure du Comoë et les
mouillages. — L’Akapless. — Le Sanwi et la rivière Bia. —
La lagune Aby. — Krinjabo. — Le Tanoé ou Tendo. — L’Ahua
ou Apollonie. — Départ pour la lagune Ebrié. — Abra. —
L’Ebrié. — Abidjean et les pêcheries. — Rivière Ascension. —
Arrivée à Dabou. — Visite au poste et au jardin. — Rivière
Isi. — Les Bouboury. — Le Bandamma ou Lahou. — Renseignements
sur la côte de Krou et sur les peuples de l’intérieur. —
Le Baoulé, l’Attié, le Morénou. — Départ de Dabou, les
Jack-Jack. — Petit Bassam. — Treich est gravement malade. —
Retour à la factorerie. — Nous sommes nommés chevaliers de la
Légion d’honneur. — Nous nous embarquons sur la _Nubia_. —
Retour en France.
Délivré de tout souci, heureux d’avoir accompli consciencieusement
ma mission, je ne tardai pas à reprendre rapidement des forces. Mon
mal dans l’aine disparut comme par enchantement.
Peu de jours après notre arrivée, l’aviso de l’État l’_Ardent_
vint mouiller devant Grand-Bassam pour procéder à la relève des
hommes libérables du _Diamant_ ; je comptais profiter de l’aimable
offre du commandant Delalande, qui m’invitait à prendre passage
à son bord, lorsque, par dépêche, cet aviso reçut l’ordre de
se rendre à El-Mina, pour y prendre à sa remorque le _Goéland_,
avarié.
Aucun paquebot français ni anglais ne devant passer à Grand-Bassam
avant une dizaine de jours, je profitai du temps qui me restait pour
mettre mes notes à jour et consigner les renseignements que j’ai
pu recueillir sur Grand-Bassam et la Côte de l’Or française.
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La souveraineté de Grand-Bassam a été concédée à la France
en 1842, par traité des chefs du pays avec l’amiral Fleuriot de
Langle — M. le commandant Bouet-Wuillaumez était alors gouverneur
du Sénégal, — mais la prise de possession de la France n’a eu
lieu qu’à la fin de l’année 1843, par une expédition commandée
par le lieutenant de vaisseau de Kerhallet.
A l’ouest et près de l’embouchure du Comoë ou Akba, ou
encore Costa, comme l’appelaient les anciens, on construisit un
établissement qui prit le nom de fort Nemours. C’était un carré
palissadé, flanqué à chaque angle d’un bastion en pierre, armé
d’une caronade de 30. L’établissement possédait en outre trois
obusiers de montagne.
Les factoreries se trouvaient, à l’origine de l’occupation,
à l’intérieur de l’enceinte ; les magasins et la poudrière à
l’extérieur, à portée du poste et des factionnaires.
Des baracons en planches et en maçonnerie servaient de logement aux
Européens ; les travailleurs habitaient dans des cases indigènes.
Grand-Bassam, comme chef-lieu de la colonie, centralisait les
services ; on y avait construit un bel hôpital en pierre de taille.
Les premières factoreries qui vinrent se fixer sur la côte
appartenaient à la maison Régis, de Marseille, puis à la maison
Monk, et enfin à la maison Swanzy, de Londres, et Verdier, de La
Rochelle, à laquelle on céda notre établissement, lorsque après
les revers de 1870 le gouvernement décida qu’il n’y aurait
plus de garnison. La garde de la colonie fut confiée à M. Verdier,
qui remplissait les fonctions de résident.
La maison Verdier a fait de l’ancien hôpital une très confortable
maison d’habitation. Dans l’une des ailes est installé le
télégraphe ; dans l’autre, les agents et les bureaux des deux
employés blancs de la factorerie. Le rez-de-chaussée sert de
magasins ; et une des chambres de caserne aux marins blancs du
_Diamant_, qui viennent y coucher quand leur bâtiment est au
mouillage.
D’autres magasins, aux alcools et aux poudres, sont à portée
du poste, à côté d’une petite mare à eau saumâtre, qui n’a
aucune communication apparente avec la mer.
Une allée de cocotiers menait jadis de la factorerie au mouillage
de la lagune ; actuellement la plupart des arbres ont été coupés
et employés à la construction de wharfs et d’appontements pour
les chalands.
L’amiral Fleuriot de Langle dit qu’il a fait planter plusieurs
centaines de ces arbres ; il en existe à peine une vingtaine en ce
moment ; tout a été saccagé. Pourtant il n’y a qu’à mettre
un coco dans un trou de 50 centimètres de profondeur, le décapiter
et placer dessus une poignée de sel pour le faire germer ; la plage
entière devrait être plantée de cocotiers et depuis longtemps
n’être qu’une splendide forêt.
Actuellement, en dehors de la factorerie Verdier, il y a une factorerie
anglaise (Swanzy, de Londres) et une factorerie libérienne.
La forme générale de toute la côte qui borde nos possessions est
remarquablement droite ; elle est due à un courant marin venant
de l’est. C’est ce courant qui a fait disparaître les baies et
les contours accidentés de la côte, en entraînant avec lui et en
déposant parallèlement à son cours les alluvions apportées par
les nombreux cours d’eau venant de l’intérieur.
L’absence d’anfractuosités sur la côte en rend l’accès
difficile dès qu’il y a une forte houle. Les grandes lames venant
du large déferlent sur la plage et se brisent quand elles arrivent
vers les fonds de 7 et 8 mètres. Ce phénomène est appelé la _barre_
sur toute la côte d’Afrique.
[Illustration : Factorerie Verdier à Grand-Bassam. (D’après une
photographie de M. Ch. Alluaud.)]
La barre se modifie suivant la force des vents et celle des raz de
marée. Devant Grand-Bassam, la barre se forme par les fonds de 7
à 10 mètres, et vient briser à une vingtaine de mètres de la
plage. Ce mouvement de brisants perpétuels, accompagné de raz de
marée, rogne ou augmente la largeur de la plage, de sorte que la
distance de la factorerie à la mer varie tous les ans.
Il y a trois ans, la baraque en bois des télégraphistes employés
au câble a été placée exactement à 100 mètres de la crête
de la plage ; aujourd’hui elle n’est plus qu’à 17 m. 50 ; la
mer aurait donc gagné en trois ans 82 m. 50. Comme ce mouvement ne
se continue pas uniformément, et que le contraire se produit assez
fréquemment, on ne s’en inquiète pas plus que cela ; M. Bidaud,
qui est depuis très longtemps à la Côte, prétendait même que,
si l’on voulait faire, pendant deux ou trois ans, des observations,
on arriverait à connaître la marche mathématique de progrès ou
de recul de la mer, tellement elle lui paraît bien réglée.
Le courant marin et la barre ont bouché ainsi un grand nombre
de rivières, ensablé les embouchures des fleuves et transformé
les baies et anfractuosités de la côte en lagunes séparées de
l’eau salée par une étroite bande de sable, sur lesquelles se
sont élevées les factoreries.
Les lagunes ainsi formées sont de formes variables : les unes sont
perpendiculaires à la côte, comme les lagunes de Potou, d’Assinie
et d’Ehy ; les autres, au contraire, s’allongent parallèlement au
littoral, telles que les lagunes du Lahou, de Grand-Bassam et du Tendo.
Il semble que la Providence ait voulu donner une compensation à cette
côte inhospitalière en permettant au commerce de naviguer en dedans,
à l’abri de la grosse mer, et de drainer ainsi sans danger les
produits vers le mouillage.
C’est aussi probablement grâce au phénomène de la _barre_ que les
embouchures des rivières se bouchent si facilement et d’une façon
si inopinée ; peut-être même arrivera-t-on plus tard à expliquer la
formation des lagunes et à prouver que, dans le temps, les rivières
qui s’y jettent tombaient directement dans l’Océan, en même temps
qu’on expliquerait pourquoi, près du village de Petit-Bassam,
il existe une singulière dépression dans le fond de la mer,
dépression profonde de 340 à 360 mètres, que les marins appellent
_Vallée sous-marine_. Elle est formée sans aucune cause apparente,
car on n’y voit ni bouillonnements des eaux, ni tourbillons.
La barre, constituée, comme nous l’avons dit plus haut, par une
multiple rangée de brisants parallèles, est très dangereuse à
traverser certains jours ; je crois qu’il serait imprudent, même
à des matelots expérimentés, de tenter son passage : il y a des
jours où les Kroumen eux-mêmes n’osent pas s’y hasarder.
Les factoreries se servent, pour le service de la barre,
d’embarcations très solides, arrondies à la quille et à
l’avant. On les nomme _baleinières_, ou encore _surfboats_.
Les Kroumen, les Apolloniens d’El-Mina et les gens de Guet-N’dar
ont la réputation de connaître le mieux la conduite de ces
embarcations, qui sont armées de dix pagayeurs et d’un homme de
barre qui gouverne à la godille. C’est ce patron de barque qui
dirige et stimule les pagayeurs ; il observe le rythme avec lequel
les lames se succèdent, et choisit celle qui devra le porter en mer
ou le faire arriver sans chavirer à la plage.
C’est un spectacle bien émouvant que de voir franchir la barre aux
baleinières des factoreries et aux pirogues indigènes, même par
une mer relativement belle et avec des piroguiers expérimentés. Il
ne se passe pas de semaine où embarcations et pirogues ne soient
chavirées par les grosses lames qui viennent se briser en volutes à
quelques brasses de la côte. Heureusement que la mer est clémente :
elle rejette tout sur la plage quelques instants après ; aussi le
danger ne réside-t-il pas absolument dans le fait de tomber à la
mer, mais surtout dans la violence avec laquelle les embarcations sont
enlevées et roulées sur la plage. A la côte on le sait très bien,
et les piroguiers n’hésitent pas à se jeter résolument à la
mer quand ils peuvent prévoir le danger.
[Illustration : Piroguiers kroumen. (D’après une photographie de
M. Ch. Alluaud.)]
Les Jack-Jack qui vont à la pêche traversent ces brisants dans de
toutes petites pirogues ; ils sont généralement deux, un homme et
un gamin. Pour aller au large, c’est le plus fort qui manœuvre
la pirogue et se tient à l’arrière. Une fois la barre passée,
c’est ce même homme qui pêche, et le gamin suffit à manœuvrer
la pirogue. Il leur faut donc changer de place, et comme il est à
peu près impossible de remuer sans chavirer, chaque homme pique une
tête et ils regrimpent dans la pirogue, l’un à tribord, l’autre
à bâbord, en se faisant contrepoids pour ne pas chavirer.
Ce sont ces grosses difficultés qui ont donné aux maisons de commerce
une excellente idée, celle d’avoir constamment au mouillage un
bateau-ponton, sur lequel les steamers peuvent de suite transborder
leurs marchandises, au lieu d’attendre qu’il y ait une barre
favorable pour les décharger directement sur la plage.
Les marchandises étant provisoirement à l’abri, on les débarque
au fur et à mesure en profitant des barres favorables.
Le Comoë est navigable, pour les vapeurs d’un faible tirant
d’eau, jusqu’à Petit-Alépé. Les indigènes le remontent en
pirogues pendant 200 kilomètres. Le point terminus de la navigation
est Attakrou. Cela ne veut pas dire que la rivière n’est plus
navigable, elle l’est encore pendant plus de 300 kilomètres, mais
les indigènes du cours supérieur ne l’utilisent pas. Ils ne sont
plus de même race que ceux du bas-fleuve et ils semblent peu experts
dans la navigation fluviale.
Ils ont en effet d’autres occupations que le transport des
marchandises : ils se livrent à l’exploitation des terrains
aurifères, qui couvrent la presque totalité du cours moyen du Comoë.
Les goélettes ne calant pas plus de 3 mètres peuvent passer la
barre de la rivière pendant les deux tiers de l’année.
La barre fut franchie la première fois par des bâtiments de
l’État en mars 1849, par Auguste Bouet avec le vapeur _Serpent_
et la goélette _Marigot_.
Autrefois il y avait un poste de pilotes à la barre. De 1842 à 1868
on a observé que la profondeur de la barre, après l’hivernage,
s’est maintenue entre 3 m. 50 et 4 mètres. Quelquefois le courant
rapide de la rivière, qui atteint 6 à 7 nœuds, engorge également
la barre et permet même de la passer à gué, comme cela s’est
produit pendant mon séjour ici.
La population a soutenu que ce phénomène était dû au mauvais esprit
d’un féticheur des Jack-Jack qui, de temps à autre, bouchait la
barre par plaisir et aussi par intérêt, puisque ce brave loustic
se fait donner ainsi une certaine quantité d’onces d’or par les
gens de Grand-Bassam pour la lui faire déboucher.
Après avoir attendu plusieurs jours, le temps de laisser la barre
se modifier, il vient, jette quelques fétiches à l’eau, et, la
barre se trouvant naturellement débouchée plusieurs jours après,
on crie au miracle.
Le Comoë a dû souvent changer de lit, ou au moins, dans les grandes
crues, avoir plusieurs embouchures ; du côté ouest j’ai pu relever
plusieurs traces d’anciens lits.
Les eaux décolorent la mer à 4 ou 5 milles au large. Les marins
considèrent qu’il est prudent, pour mouiller, de se tenir à
environ 1 mille dans l’est ou dans l’ouest de l’embouchure du
Comoë par des fonds de 16 à 20 mètres.
Le mouillage de l’ouest est indiqué par l’alignement des
factoreries et de l’ancien poste. Celui de l’est, nommé mouillage
d’Alassam (village situé à l’est de l’embouchure du Comoë),
était jadis fréquenté par les bâtiments marchands anglais et
leurs traitants noirs, mais actuellement les vapeurs mouillent près
des pontons, qui, la nuit, portent un feu de position.
Le mouillage d’Alassam est réputé par les marins plus favorable
aux débarquements : le rivage y est en pente plus douce qu’à
celui de l’ouest et, par suite, d’un accès plus facile pour les
pirogues et les baleinières.
Quoique n’ayant pas visité la région située entre l’Indénié
et la côte (rive gauche du Comoë), je ne crois pas inutile cependant
de donner quelques notions sommaires sur cette région.
Entre Grand-Bassam et le pays d’Assinie, la côte est presque en
ligne droite, et d’Alassam à l’entrée de la rivière d’Assinie
les villages sont très nombreux et à peine éloignés de 2 à 3
kilomètres les uns des autres.
Alassam, Akapless et Anoua sont les plus importants de ces villages,
qui ont tous la même industrie, la préparation du sel marin, qui
en entraîne une autre, celle de la confection des paniers coniques
qui servent à le transporter.
A l’ouest de la rivière d’Assinie et à une certaine distance
à l’intérieur on aperçoit, du large, une chaîne de collines
nommée par les marins Sueiro da Costa[56]. Les monts _Church_
et _Horn_, qui en sont les sommets les plus élevés, ont l’un
165 mètres, l’autre 139 mètres d’altitude. A l’est de la
rivière d’Assinie et comme leur faisant suite se trouvent les
collines d’Assinie. Leur point culminant est à l’ouest et se
nomme _Grotto_.
C’est entre ces deux lignes de collines que se trouve le bassin
de la rivière Bia ou rivière de Krinjabo. Cette rivière a été
recoupée par Treich près d’Atiébendékrou (Indénié) en 1883,
et dans le Sahué par Lonsdale, en 1883. Elle prend sa source dans le
même massif de collines que la rivière Mézan (affluent de gauche
du Comoë), et semble courir approximativement entre l’Indénié et
le Sahué ; elle entre dans la lagune Ahy un peu en aval de Krinjabo.
Au sud, en sortant de la lagune Ahy, ses eaux passent entre six îles,
dont quelques-unes sont habitées par des pêcheurs, et forment la
rivière d’Assinie. Ce dernier cours d’eau coule pendant environ 8
milles vers l’ouest, parallèlement à la côte, ne laissant entre
lui et la mer qu’une langue de terre boisée d’une largeur de
100 à 200 mètres. L’entrée de la rivière est plus difficile que
l’entrée du Comoë, la barre de brisants est également réputée
très mauvaise. La rivière Bia n’est navigable que jusqu’à
Aïnboisou, un peu en amont de Krinjabo.