_Mercredi_ 20 _mars._ — Au lendemain de cet heureux jour succéda

la descente sur Grand-Bassam.

Le _Diamant_ est une belle chaloupe à vapeur non pontée, comprenant

un équipage de 4 blancs et 8 ou 10 laptots sénégalais ; elle a un

toit autour duquel, pour la nuit, on borde un rideau en toile afin

de mettre l’équipage à l’abri de l’humidité. Le premier

maître, commandant du bord, a un rouf sur l’arrière. L’armement

du _Diamant_ consiste en un hotchkiss. Les hommes sont tous armés

de kropatscheks.

Ce petit bâtiment file environ 6 à 7 nœuds à l’heure et gouverne

très bien. Installé à l’avant avec ma boussole, en compagnie

du pilote, ce n’est pas sans une certaine satisfaction que je me

disais : « Enfin j’en suis à mon dernier _topo_ ».

La navigation est facile, il n’y a que quelques précautions à

prendre en quittant Alépé, à cause d’un banc de roches qui

se termine par le travers de Sibadou, et où l’on voit encore

l’épave de l’aviso l’_Ebrié_, qui s’y est perdu il y a une

trentaine d’années et où se sont jadis échoués le _Serpent_

et le _Guet-N’dar_, deux avisos qui ont une belle page dans la

conquête de ces pays. A partir de ce point, le _Diamant_, qui cale un

peu plus de 1 mètre, chargé comme il l’était, peut naviguer sans

danger : le fleuve a partout environ 200 mètres de largeur et il y a

du fond. Les rives sont bien peuplées ; les villages, très grands,

se touchent presque. Nous stoppons devant Abokayébi, afin de permettre

à Baoto de faire dans un palabre restituer des marchandises volées

à un homme de Grand-Bassam, puis de là nous allons faire de l’eau

douce au village d’Ono, à l’entrée de la lagune qui porte ce nom.

A partir d’Ono, les villages se trouvent sur la rive gauche, qui est

plus élevée et moins marécageuse. Le plus important d’entre eux

est Impérié. Ce village est sous l’autorité d’Amangoua, sorte

d’aventurier originaire de l’Akapless, qui pille de temps à autre

la rivière. Comme Bénié Couamié, ce seigneur a une belle maison à

un étage, bâtie à l’européenne. Le passage de la canonnière a

dû quelque peu le troubler : on ne voit personne sur la plage. Ces

gens-là, qui tous ont quelque acte de brigandage à se reprocher,

ont cru prudent de s’éloigner à notre approche ; sous des cocotiers

se trouvent bien une vingtaine de chargements de pirogues, consistant

en sel, poudre et gin, mais d’habitants, on n’en voit aucun.

Au delà d’Impérié se trouvent Yaou, puis l’embouchure de la

rivière ou lagune Kodiouboué, dont l’entrée, comme celle d’Ono,

est barrée par des troncs d’arbres charriés par les eaux.

Impérié et Yaou ont toujours été des centres turbulents, dont les

chefs, agissant soit pour leur propre compte, soit pour le chef de

l’Akapless, qui réside à Bounoua, dans l’intérieur, fermaient

complètement le Comoë aux transactions. A plusieurs reprises il

fallut châtier ces villages. En 1849, l’amiral Bouet-Willaumez,

avec 250 marins et laptots, tirés de la _Pénélope_, du _Caïman_

et de l’_Adour_, infligea une sérieuse défaite à Aka, l’ancien

chef de l’Akapless[55], et plus récemment on a encore dû châtier

Impérié. Depuis quelques années, de nouveaux traités conclus

avec le roi de Bounoua ont assuré une paix qui n’est troublée

de temps à autre que par des rapines exercées par Amangoua, chef

d’Impérié.

Vers midi nous atteignons l’entrée de la lagune d’Ébrié, et

nous passons presque à raser terre devant Mouosou (Grand-Bassam

village) ou Blé ; le chef nous fait force salutations avec son

pavillon. Quoique encore éloigné des factoreries, je me tenais

à l’avant, en vigie, guettant la mer ; enfin, vers une heure,

je vis par le travers les lames déferler sur la plage et notre cher

pavillon national flotter au-dessus de la factorerie Verdier.

Quelques semaines après, ce devait être le Sénégal, la France

et Paris !

Le _Diamant_, tout fier de nous ramener, avait pris un air de fête et

arboré un beau pavillon neuf, en arrivant au mouillage. En moins de

temps qu’il n’en fallut pour accoster, prévenus par le sifflet,

les trois employés de la factorerie Verdier, M. Bidaud, l’agent

principal, en tête, vinrent nous prendre à bord. Quelle fête

pour nous et pour eux ! car nos braves compatriotes paraissaient

aussi heureux que nous de nous voir arriver. On mit tout à notre

disposition : logement confortable, nourriture exquise, journaux,

lettres qui nous attendaient, je ne sais plus, j’étais si heureux

sur le moment, que je ne me souviens plus bien.

M. Bidaud est capitaine au long cours. Après avoir conduit plusieurs

bateaux à Grand-Bassam pour le compte de M. Verdier, l’armateur et

négociant si désintéressé qui envoya M. Treich à ma rencontre,

il devint agent principal des factoreries Verdier à Grand-Bassam et

Assinie. Au moment où nous arrivions, il remplissait les fonctions de

résident de France à la Côte de l’Or. C’est un de ces braves

modestes, ayant comme titre une carrière toute d’abnégation. Je

me liai de suite d’amitié avec lui. Aujourd’hui surtout je me

rappelle avec bonheur nos conversations sur le banc de quart de la

terrasse de la factorerie, et ses théories pleines de bon sens sur

l’avenir et la politique des pays qu’il administrait de son mieux,

avec les modestes moyens mis à sa disposition par la métropole.

[Illustration : M. Bidaud.]

Et comme il me soignait et prévenait mes moindres désirs ! Je me

rappellerai toujours avec quelle prudence il modérait mon appétit,

qui était devenu de la voracité ; son gros rire quand il me

traitait de naufragé de la _Méduse_, et qu’il me prévenait que

progressivement seulement, il me tolérerait les plats réputés

indigestes.

Qu’il reçoive ici l’expression de ma bien sincère reconnaissance

pour tout ce qu’il a fait pour moi, tant en son nom qu’au nom du

brave Français qu’il représentait, M. Verdier.

En arrivant, je télégraphiai de suite au gouverneur du Sénégal

notre arrivée, et le surlendemain je recevais la dépêche suivante :

« _Gouverneur Sénégal à Résident Grand-Bassam._ Gouvernement

me charge transmettre félicitations pour succès mission à Binger

et Treich. »

En arrivant ici, mes quatre indigènes mandé qui me restaient,

avec Arba, femme gourounga mariée à Mamourou, un de mes hommes,

vinrent me remercier de les avoir conduits à la mer. « Ce que

tu nous disais depuis si longtemps était vrai. Les blancs n’ont

qu’une parole. Tu nous avais dit que tu nous mènerais à la mer,

et nous nous en éloignions tous les jours puisqu’elle est à

Saint-Louis et que nous allions vers le soleil levant, mais tu en

sais plus long que nous, et ce que tu disais était vrai, à moins

que toute la terre ne se soit retournée. — Dieu est grand et toi

tu sais beaucoup de choses. — La mer, nous n’y connaissons rien,

puisque nous ne l’avions jamais vue, mais puisque tu nous dis que

nous ne sommes qu’à dix jours de Saint-Louis, nous embarquerons

avec confiance avec toi. Tu es notre père et notre mère, et nous

sommes heureux que tu ne sois pas mort en route. »

Ces braves gens, durant notre séjour à Grand-Bassam, passaient

leur temps accroupis sur la plage à regarder la mer déferler, ne

pouvant s’expliquer ce phénomène. Probablement ces gens simples,

étonnés eux-mêmes du voyage qu’ils ont fait, pensent avoir été

le jouet d’un être surnaturel dont j’ai été en quelque sorte

l’instrument. En cela, ils n’ont pas tout à fait tort. Dans

leur simplicité, mes braves noirs, qui ont autant souffert que moi,

se rendent bien compte que de telles tribulations surmontées ne sont

pas dues exclusivement au hasard, à l’intelligence et au savoir :

comme moi, ils pensent que le Tout-Puissant nous a aidés à surmonter

tous les obstacles.

Mon personnel m’a rendu bien des services. Quand j’ai pris ces

noirs, ils n’étaient même pas dégrossis ; en rentrant, ces pauvres

gens étaient presque civilisés. A la fin, ils savaient tous bien

tirer et étaient devenus des chasseurs émérites.

En route ils avaient pris le goût du commerce. Au lieu de leur donner

comme argent de poche des cauries, je leur abandonnais quelques

marchandises, et c’était à qui d’entre eux en tirerait le

meilleur parti. J’ai raconté plus haut une histoire bien simple

à propos de cadenas, je pourrais en ajouter bien d’autres et

faire certainement rire en racontant comment ils exploitaient les

autres nègres en leur vendant des gris-gris pour la chasse, contre

les voleurs, etc. Quand j’aurai ajouté qu’ils se créaient des

ressources en fabricant de la vannerie, des bobines à filer le coton,

et d’autres menus objets, et qu’à Salaga ils m’ont recouvert

une ombrelle aussi bien que le ferait un marchand de parapluies,

j’aurai tout dit. Si jamais j’ai l’occasion de les revoir,

ce n’est pas en domestiques que je les traiterai, je leur donnerai

une bien cordiale poignée de main d’ami dévoué.

CHAPITRE XVI

Arrivée de l’aviso l’_Ardent_. — Détails sur Grand-Bassam. —

La barre. — Les piroguiers. — L’embouchure du Comoë et les

mouillages. — L’Akapless. — Le Sanwi et la rivière Bia. —

La lagune Aby. — Krinjabo. — Le Tanoé ou Tendo. — L’Ahua

ou Apollonie. — Départ pour la lagune Ebrié. — Abra. —

L’Ebrié. — Abidjean et les pêcheries. — Rivière Ascension. —

Arrivée à Dabou. — Visite au poste et au jardin. — Rivière

Isi. — Les Bouboury. — Le Bandamma ou Lahou. — Renseignements

sur la côte de Krou et sur les peuples de l’intérieur. —

Le Baoulé, l’Attié, le Morénou. — Départ de Dabou, les

Jack-Jack. — Petit Bassam. — Treich est gravement malade. —

Retour à la factorerie. — Nous sommes nommés chevaliers de la

Légion d’honneur. — Nous nous embarquons sur la _Nubia_. —

Retour en France.

Délivré de tout souci, heureux d’avoir accompli consciencieusement

ma mission, je ne tardai pas à reprendre rapidement des forces. Mon

mal dans l’aine disparut comme par enchantement.

Peu de jours après notre arrivée, l’aviso de l’État l’_Ardent_

vint mouiller devant Grand-Bassam pour procéder à la relève des

hommes libérables du _Diamant_ ; je comptais profiter de l’aimable

offre du commandant Delalande, qui m’invitait à prendre passage

à son bord, lorsque, par dépêche, cet aviso reçut l’ordre de

se rendre à El-Mina, pour y prendre à sa remorque le _Goéland_,

avarié.

Aucun paquebot français ni anglais ne devant passer à Grand-Bassam

avant une dizaine de jours, je profitai du temps qui me restait pour

mettre mes notes à jour et consigner les renseignements que j’ai

pu recueillir sur Grand-Bassam et la Côte de l’Or française.

★

★ ★

La souveraineté de Grand-Bassam a été concédée à la France

en 1842, par traité des chefs du pays avec l’amiral Fleuriot de

Langle — M. le commandant Bouet-Wuillaumez était alors gouverneur

du Sénégal, — mais la prise de possession de la France n’a eu

lieu qu’à la fin de l’année 1843, par une expédition commandée

par le lieutenant de vaisseau de Kerhallet.

A l’ouest et près de l’embouchure du Comoë ou Akba, ou

encore Costa, comme l’appelaient les anciens, on construisit un

établissement qui prit le nom de fort Nemours. C’était un carré

palissadé, flanqué à chaque angle d’un bastion en pierre, armé

d’une caronade de 30. L’établissement possédait en outre trois

obusiers de montagne.

Les factoreries se trouvaient, à l’origine de l’occupation,

à l’intérieur de l’enceinte ; les magasins et la poudrière à

l’extérieur, à portée du poste et des factionnaires.

Des baracons en planches et en maçonnerie servaient de logement aux

Européens ; les travailleurs habitaient dans des cases indigènes.

Grand-Bassam, comme chef-lieu de la colonie, centralisait les

services ; on y avait construit un bel hôpital en pierre de taille.

Les premières factoreries qui vinrent se fixer sur la côte

appartenaient à la maison Régis, de Marseille, puis à la maison

Monk, et enfin à la maison Swanzy, de Londres, et Verdier, de La

Rochelle, à laquelle on céda notre établissement, lorsque après

les revers de 1870 le gouvernement décida qu’il n’y aurait

plus de garnison. La garde de la colonie fut confiée à M. Verdier,

qui remplissait les fonctions de résident.

La maison Verdier a fait de l’ancien hôpital une très confortable

maison d’habitation. Dans l’une des ailes est installé le

télégraphe ; dans l’autre, les agents et les bureaux des deux

employés blancs de la factorerie. Le rez-de-chaussée sert de

magasins ; et une des chambres de caserne aux marins blancs du

_Diamant_, qui viennent y coucher quand leur bâtiment est au

mouillage.

D’autres magasins, aux alcools et aux poudres, sont à portée

du poste, à côté d’une petite mare à eau saumâtre, qui n’a

aucune communication apparente avec la mer.

Une allée de cocotiers menait jadis de la factorerie au mouillage

de la lagune ; actuellement la plupart des arbres ont été coupés

et employés à la construction de wharfs et d’appontements pour

les chalands.

L’amiral Fleuriot de Langle dit qu’il a fait planter plusieurs

centaines de ces arbres ; il en existe à peine une vingtaine en ce

moment ; tout a été saccagé. Pourtant il n’y a qu’à mettre

un coco dans un trou de 50 centimètres de profondeur, le décapiter

et placer dessus une poignée de sel pour le faire germer ; la plage

entière devrait être plantée de cocotiers et depuis longtemps

n’être qu’une splendide forêt.

Actuellement, en dehors de la factorerie Verdier, il y a une factorerie

anglaise (Swanzy, de Londres) et une factorerie libérienne.

La forme générale de toute la côte qui borde nos possessions est

remarquablement droite ; elle est due à un courant marin venant

de l’est. C’est ce courant qui a fait disparaître les baies et

les contours accidentés de la côte, en entraînant avec lui et en

déposant parallèlement à son cours les alluvions apportées par

les nombreux cours d’eau venant de l’intérieur.

L’absence d’anfractuosités sur la côte en rend l’accès

difficile dès qu’il y a une forte houle. Les grandes lames venant

du large déferlent sur la plage et se brisent quand elles arrivent

vers les fonds de 7 et 8 mètres. Ce phénomène est appelé la _barre_

sur toute la côte d’Afrique.

[Illustration : Factorerie Verdier à Grand-Bassam. (D’après une

photographie de M. Ch. Alluaud.)]

La barre se modifie suivant la force des vents et celle des raz de

marée. Devant Grand-Bassam, la barre se forme par les fonds de 7

à 10 mètres, et vient briser à une vingtaine de mètres de la

plage. Ce mouvement de brisants perpétuels, accompagné de raz de

marée, rogne ou augmente la largeur de la plage, de sorte que la

distance de la factorerie à la mer varie tous les ans.

Il y a trois ans, la baraque en bois des télégraphistes employés

au câble a été placée exactement à 100 mètres de la crête

de la plage ; aujourd’hui elle n’est plus qu’à 17 m. 50 ; la

mer aurait donc gagné en trois ans 82 m. 50. Comme ce mouvement ne

se continue pas uniformément, et que le contraire se produit assez

fréquemment, on ne s’en inquiète pas plus que cela ; M. Bidaud,

qui est depuis très longtemps à la Côte, prétendait même que,

si l’on voulait faire, pendant deux ou trois ans, des observations,

on arriverait à connaître la marche mathématique de progrès ou

de recul de la mer, tellement elle lui paraît bien réglée.

Le courant marin et la barre ont bouché ainsi un grand nombre

de rivières, ensablé les embouchures des fleuves et transformé

les baies et anfractuosités de la côte en lagunes séparées de

l’eau salée par une étroite bande de sable, sur lesquelles se

sont élevées les factoreries.

Les lagunes ainsi formées sont de formes variables : les unes sont

perpendiculaires à la côte, comme les lagunes de Potou, d’Assinie

et d’Ehy ; les autres, au contraire, s’allongent parallèlement au

littoral, telles que les lagunes du Lahou, de Grand-Bassam et du Tendo.

Il semble que la Providence ait voulu donner une compensation à cette

côte inhospitalière en permettant au commerce de naviguer en dedans,

à l’abri de la grosse mer, et de drainer ainsi sans danger les

produits vers le mouillage.

C’est aussi probablement grâce au phénomène de la _barre_ que les

embouchures des rivières se bouchent si facilement et d’une façon

si inopinée ; peut-être même arrivera-t-on plus tard à expliquer la

formation des lagunes et à prouver que, dans le temps, les rivières

qui s’y jettent tombaient directement dans l’Océan, en même temps

qu’on expliquerait pourquoi, près du village de Petit-Bassam,

il existe une singulière dépression dans le fond de la mer,

dépression profonde de 340 à 360 mètres, que les marins appellent

_Vallée sous-marine_. Elle est formée sans aucune cause apparente,

car on n’y voit ni bouillonnements des eaux, ni tourbillons.

La barre, constituée, comme nous l’avons dit plus haut, par une

multiple rangée de brisants parallèles, est très dangereuse à

traverser certains jours ; je crois qu’il serait imprudent, même

à des matelots expérimentés, de tenter son passage : il y a des

jours où les Kroumen eux-mêmes n’osent pas s’y hasarder.

Les factoreries se servent, pour le service de la barre,

d’embarcations très solides, arrondies à la quille et à

l’avant. On les nomme _baleinières_, ou encore _surfboats_.

Les Kroumen, les Apolloniens d’El-Mina et les gens de Guet-N’dar

ont la réputation de connaître le mieux la conduite de ces

embarcations, qui sont armées de dix pagayeurs et d’un homme de

barre qui gouverne à la godille. C’est ce patron de barque qui

dirige et stimule les pagayeurs ; il observe le rythme avec lequel

les lames se succèdent, et choisit celle qui devra le porter en mer

ou le faire arriver sans chavirer à la plage.

C’est un spectacle bien émouvant que de voir franchir la barre aux

baleinières des factoreries et aux pirogues indigènes, même par

une mer relativement belle et avec des piroguiers expérimentés. Il

ne se passe pas de semaine où embarcations et pirogues ne soient

chavirées par les grosses lames qui viennent se briser en volutes à

quelques brasses de la côte. Heureusement que la mer est clémente :

elle rejette tout sur la plage quelques instants après ; aussi le

danger ne réside-t-il pas absolument dans le fait de tomber à la

mer, mais surtout dans la violence avec laquelle les embarcations sont

enlevées et roulées sur la plage. A la côte on le sait très bien,

et les piroguiers n’hésitent pas à se jeter résolument à la

mer quand ils peuvent prévoir le danger.

[Illustration : Piroguiers kroumen. (D’après une photographie de

M. Ch. Alluaud.)]

Les Jack-Jack qui vont à la pêche traversent ces brisants dans de

toutes petites pirogues ; ils sont généralement deux, un homme et

un gamin. Pour aller au large, c’est le plus fort qui manœuvre

la pirogue et se tient à l’arrière. Une fois la barre passée,

c’est ce même homme qui pêche, et le gamin suffit à manœuvrer

la pirogue. Il leur faut donc changer de place, et comme il est à

peu près impossible de remuer sans chavirer, chaque homme pique une

tête et ils regrimpent dans la pirogue, l’un à tribord, l’autre

à bâbord, en se faisant contrepoids pour ne pas chavirer.

Ce sont ces grosses difficultés qui ont donné aux maisons de commerce

une excellente idée, celle d’avoir constamment au mouillage un

bateau-ponton, sur lequel les steamers peuvent de suite transborder

leurs marchandises, au lieu d’attendre qu’il y ait une barre

favorable pour les décharger directement sur la plage.

Les marchandises étant provisoirement à l’abri, on les débarque

au fur et à mesure en profitant des barres favorables.

Le Comoë est navigable, pour les vapeurs d’un faible tirant

d’eau, jusqu’à Petit-Alépé. Les indigènes le remontent en

pirogues pendant 200 kilomètres. Le point terminus de la navigation

est Attakrou. Cela ne veut pas dire que la rivière n’est plus

navigable, elle l’est encore pendant plus de 300 kilomètres, mais

les indigènes du cours supérieur ne l’utilisent pas. Ils ne sont

plus de même race que ceux du bas-fleuve et ils semblent peu experts

dans la navigation fluviale.

Ils ont en effet d’autres occupations que le transport des

marchandises : ils se livrent à l’exploitation des terrains

aurifères, qui couvrent la presque totalité du cours moyen du Comoë.

Les goélettes ne calant pas plus de 3 mètres peuvent passer la

barre de la rivière pendant les deux tiers de l’année.

La barre fut franchie la première fois par des bâtiments de

l’État en mars 1849, par Auguste Bouet avec le vapeur _Serpent_

et la goélette _Marigot_.

Autrefois il y avait un poste de pilotes à la barre. De 1842 à 1868

on a observé que la profondeur de la barre, après l’hivernage,

s’est maintenue entre 3 m. 50 et 4 mètres. Quelquefois le courant

rapide de la rivière, qui atteint 6 à 7 nœuds, engorge également

la barre et permet même de la passer à gué, comme cela s’est

produit pendant mon séjour ici.

La population a soutenu que ce phénomène était dû au mauvais esprit

d’un féticheur des Jack-Jack qui, de temps à autre, bouchait la

barre par plaisir et aussi par intérêt, puisque ce brave loustic

se fait donner ainsi une certaine quantité d’onces d’or par les

gens de Grand-Bassam pour la lui faire déboucher.

Après avoir attendu plusieurs jours, le temps de laisser la barre

se modifier, il vient, jette quelques fétiches à l’eau, et, la

barre se trouvant naturellement débouchée plusieurs jours après,

on crie au miracle.

Le Comoë a dû souvent changer de lit, ou au moins, dans les grandes

crues, avoir plusieurs embouchures ; du côté ouest j’ai pu relever

plusieurs traces d’anciens lits.

Les eaux décolorent la mer à 4 ou 5 milles au large. Les marins

considèrent qu’il est prudent, pour mouiller, de se tenir à

environ 1 mille dans l’est ou dans l’ouest de l’embouchure du

Comoë par des fonds de 16 à 20 mètres.

Le mouillage de l’ouest est indiqué par l’alignement des

factoreries et de l’ancien poste. Celui de l’est, nommé mouillage

d’Alassam (village situé à l’est de l’embouchure du Comoë),

était jadis fréquenté par les bâtiments marchands anglais et

leurs traitants noirs, mais actuellement les vapeurs mouillent près

des pontons, qui, la nuit, portent un feu de position.

Le mouillage d’Alassam est réputé par les marins plus favorable

aux débarquements : le rivage y est en pente plus douce qu’à

celui de l’ouest et, par suite, d’un accès plus facile pour les

pirogues et les baleinières.

Quoique n’ayant pas visité la région située entre l’Indénié

et la côte (rive gauche du Comoë), je ne crois pas inutile cependant

de donner quelques notions sommaires sur cette région.

Entre Grand-Bassam et le pays d’Assinie, la côte est presque en

ligne droite, et d’Alassam à l’entrée de la rivière d’Assinie

les villages sont très nombreux et à peine éloignés de 2 à 3

kilomètres les uns des autres.

Alassam, Akapless et Anoua sont les plus importants de ces villages,

qui ont tous la même industrie, la préparation du sel marin, qui

en entraîne une autre, celle de la confection des paniers coniques

qui servent à le transporter.

A l’ouest de la rivière d’Assinie et à une certaine distance

à l’intérieur on aperçoit, du large, une chaîne de collines

nommée par les marins Sueiro da Costa[56]. Les monts _Church_

et _Horn_, qui en sont les sommets les plus élevés, ont l’un

165 mètres, l’autre 139 mètres d’altitude. A l’est de la

rivière d’Assinie et comme leur faisant suite se trouvent les

collines d’Assinie. Leur point culminant est à l’ouest et se

nomme _Grotto_.

C’est entre ces deux lignes de collines que se trouve le bassin

de la rivière Bia ou rivière de Krinjabo. Cette rivière a été

recoupée par Treich près d’Atiébendékrou (Indénié) en 1883,

et dans le Sahué par Lonsdale, en 1883. Elle prend sa source dans le

même massif de collines que la rivière Mézan (affluent de gauche

du Comoë), et semble courir approximativement entre l’Indénié et

le Sahué ; elle entre dans la lagune Ahy un peu en aval de Krinjabo.

Au sud, en sortant de la lagune Ahy, ses eaux passent entre six îles,

dont quelques-unes sont habitées par des pêcheurs, et forment la

rivière d’Assinie. Ce dernier cours d’eau coule pendant environ 8

milles vers l’ouest, parallèlement à la côte, ne laissant entre

lui et la mer qu’une langue de terre boisée d’une largeur de

100 à 200 mètres. L’entrée de la rivière est plus difficile que

l’entrée du Comoë, la barre de brisants est également réputée

très mauvaise. La rivière Bia n’est navigable que jusqu’à

Aïnboisou, un peu en amont de Krinjabo.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2) · 第 24 / 35 段