d’hommes, fut mise à l’eau. A l’arrière, amarré à un long
bambou de 5 mètres, flottait notre pavillon, celui que Treich avait
remis à Bénié en 1887. Bénié s’y embarqua muni de son parasol
et y installa la musique de Bettié (4 tam-tams et 3 olifants) ainsi
que l’escorte réglementaire, sorte de garde du corps composée de
sept ou huit guerriers armés de fusils, qui accompagnent toujours
Bénié. D’autres embarcations plus petites nous transportaient,
Treich et moi, avec nos bagages et notre personnel.
Dès que l’on a dépassé Bettié, on rencontre une série d’îlots
boisés, bordant le fleuve, tant sur sa rive droite que sur sa rive
gauche. Une demi-heure après, on atteint le barrage et la chute
d’Amenvo.
Cet endroit est difficile et dangereux à franchir. Le fleuve est
barré par une série de grosses roches ne laissant qu’un couloir
étroit, dans lequel tombe une chute de 3 m. 50 de hauteur. Pour passer
les pirogues en descendant le cours d’eau, on décharge les bagages,
qui sont portés à dos d’hommes de l’autre côté du barrage,
puis les pirogues sont traînées sur les roches et lancées dans
le rapide, d’où elles gagnent avec une rapidité vertigineuse
l’extrémité d’une île où on les recharge après avoir, au
préalable, vidé l’eau dont elles se remplissent dans ce trajet
dangereux. Deux hommes munis de perches gouvernent dans la descente
et parent les roches avec leurs bambous.
Pour remonter le fleuve, l’opération est un peu plus laborieuse :
les pirogues doivent être traînées sur un long parcours rocheux,
le rapide étant trop difficile à remonter. Bénié Couamié,
que j’ai interrogé, m’a assuré que pendant les hautes eaux il
existe un chenal profond et calme entre l’île et la rive gauche,
par lequel la navigation se fait absolument sans danger.
Du barrage d’Amenvo à Daboisué la navigation n’offre que des
difficultés bien faciles à vaincre : ce sont trois hauts-fonds de
gravier sur lesquels ne subsiste que peu d’eau. Pour nous les faire
franchir, les piroguiers se mettent à l’eau et tirent les pirogues,
et une série de vigoureux efforts en ont raison. A Akouakourou,
petit village de la rive droite, les difficultés cessent ; bientôt
on atteint Kokourou, rive droite, et ensuite Daboisué, sur la rive
gauche d’un ruisseau qui a donné son nom au village.
Les gens de Daboisué, auxquels nous avions été recommandés et qui
nous attendaient, avaient préparé des provisions et nettoyé quelques
cases pour nous permettre de passer confortablement l’après-midi et
la nuit. Accra, le digne cuisinier de Treich, nous prépara un festin
composé de plusieurs plats dont le menu nous a bien amusés. Par
moments, il avait du talent et savait vous nourrir avec bien peu de
chose. Ce jour-là, n’ayant que du foie de bœuf et des bananes,
il nous servit successivement du foie en brochettes, rôti, sauté,
et des bananes frites : cela nous faisait quatre plats bien variés,
comme on le voit.
_Samedi_ 16 _mars._ — De Daboisué à Toria, petit village
situé à 5 ou 6 kilomètres en aval, on peut profiter du fleuve
pour voyager ; mais à partir de Toria la navigation du Comoë est
interrompue jusqu’à Malamalasso. Bénié et les indigènes que
j’ai interrogés m’ont dit que sur tout son parcours le fleuve
s’était frayé un chemin sinueux à travers des couloirs de
roches situées si près les unes des autres, qu’aucune pirogue,
même de petites dimensions, ne peut les franchir. Je regrette bien
de n’avoir pas eu assez de vigueur pour aller visiter ce chaos,
d’autant plus que Bénié s’offrait pour m’accompagner. Treich
était également trop souffrant pour entreprendre cette exploration,
de sorte qu’à notre grand regret nous ne rapportons rien de précis
sur cette partie du fleuve.
Cependant, dans le trajet de Daboisué à Malamalasso, nous
avons franchi une série de collines rocheuses qui s’étendent
perpendiculairement au cours du Comoë et doivent constituer une
série de rapides ; peut-être même quelques-uns de ces bourrelets
ont-ils dû s’effondrer, minés à leur base par les eaux, et faire
présenter ainsi à ces roches leurs stries verticalement : c’est ce
qui expliquerait l’existence de couloirs tels que Bénié Couamié
me les expliquait.
[Illustration : La flottille au départ.]
A Daboisué on se trouve encore et toujours dans cette même forêt,
qui commence avec l’Anno, à quelques étapes au sud de Kong,
pour ne se terminer qu’à la mer. Le chemin, quoique fréquenté
par des porteurs, n’est qu’un étroit sentier dont le tracé
sinueux ne laisse rien à envier aux autres sentiers du haut Comoë ;
il coupe le ruisseau Blagaso un peu avant l’embranchement du chemin
qui va à Toria, puis on atteint un autre petit cours d’eau nommé
Abradé Dabré. Celui-ci, d’après la légende, doit être franchi
dans le plus profond silence : celui qui parlerait en le traversant
risquerait de tomber de mort foudroyante.
Pour respecter les croyances de nos indigènes agni, nous nous sommes
mis à l’unisson, et c’est sans parler que nous avons traversé
ce ruisseau imposant et mystérieux. D’autres cours d’eau aussi
peu importants que les précédents, venant également de l’est,
et la proximité du fleuve rendent cette forêt d’une humidité
extrême. Pendant le trajet et surtout pendant les repos, il est
prudent de se couvrir pour ne pas se refroidir.
A dix heures et demie nous arrivions au campement d’Aponkrou, où
l’on a l’habitude de passer la nuit afin de pouvoir sans trop de
fatigue gagner le lendemain Malamalasso.
Ce campement est situé près de deux ruisseaux à eau courante et
occupe l’emplacement d’un village qui a disparu il y a quelques
années. Nous y trouvons cinq ou six hangars bondés de marchandises :
barils de poudre, caisses de gin et paniers de sel. Personne n’est
là pour les garder ; dans la région on ne s’inquiète pas des
voleurs. Les marchands arrivés à Malamalasso transportent en
plusieurs jours leurs marchandises à Aponkrou, et de là les font
parvenir à Toria, où ils se procurent d’autres pirogues. Les
habitants, quoique aimant à boire, ne touchent jamais au gin ni à
ce qui ne leur appartient pas.
A côté de ces hangars il en existe trois autres vides, servant
d’abris aux voyageurs. On trouve également un mortier, des pilons
et quelques marmites en terre, permettant de préparer un repas
sommaire, fouto de bananes ou d’ignames. Le campement est situé
au milieu d’une petite clairière, d’une centaine de mètres
de diamètre. Les cases sont entourées de quelques cocotiers, de
citronniers, de quelques papayers et de nombreux pieds d’arum
(le taro de Calédonie) et de piments, mais on n’y trouve pas
d’orangers. Je n’en ai du reste jamais vu depuis mon départ
de Bondoukou.
Rien n’impressionne autant que de camper dans ces solitudes
boisées ; la lumière y pénètre à peine dans la journée, et
l’obscurité de la nuit y est intense ; les gens qui circulent
autour des feux du bivouac ont l’air de fantômes et de spectres.
Le silence profond qui vous environne n’est troublé la nuit que
par le cri aigu de quelque musaraigne ou d’un gibier effrayé qui
s’enfuit en brisant tout devant lui ; le moindre animal effarouché
fait penser à un troupeau de fauves traversant la forêt ; l’écho
se répercute d’une façon étonnante : on se croirait dans un
autre monde.
Au petit jour, ce sont des centaines de singes qui voyagent dans les
cimes des arbres en poussant des aboiements et en faisant dégringoler
les branches mortes sur leur passage.
Quand on peut alterner les étapes en pirogue avec celles
à pied à travers la forêt, on y trouve un charme tout
particulier. L’Européen, tout en aimant les sensations violentes,
tient surtout à voir le jour, et les rares blancs qui ont voyagé
pendant plusieurs jours de suite en forêt n’ont jamais manqué de
saluer les rayons du soleil avec un enthousiasme qu’il est facile
de concevoir.
_Dimanche_ 17 _mars._ — Il a plu une partie de la nuit, les feux
sont éteints, et ce matin nous avons eu toutes les peines du monde à
nous réchauffer. En raison de ce vilain temps, nous ne nous mettons
en route qu’à huit heures. Comme je me sens un peu plus vigoureux,
je vais essayer de faire l’étape à pied, autant pour me réchauffer
que pour ne pas être trempé par l’eau qui imprègne le feuillage
et qui tombe à chaque heurt du hamac contre les lianes et les troncs
d’arbres. Le chemin est passable jusqu’à la petite rivière Zanda,
que l’on atteint après avoir traversé trois autres ruisseaux. Cette
rivière Zanda serpente à l’infini et suit la même dépression
que le sentier, qui la traverse onze fois. En cette saison on peut
la franchir en sautant : elle n’a pas plus de 1 m. 50 à 2 mètres
de largeur, et sa profondeur n’est que de 20 à 50 centimètres.
En arrivant près de son origine, on atteint quelques bourrelets
rocheux, terrains de grès mêlés de quartz, qui s’étendent
perpendiculairement au cours du Comoë. Ce sont certainement ces
arêtes qu’il franchit et qui rendent la navigation en pirogue
impossible sur ce parcours.
Quelques-unes de ces petites collines sont à pentes très raides,
ou du moins elles m’ont paru telles à cause de la grande fatigue
que j’éprouvais ; aussi, un peu au delà du Zanda, je dus me
résigner à reprendre le hamac. La pluie, qui tombait de nouveau,
m’avait traversé, j’étais mouillé jusqu’aux os ; il fallut
m’arrêter pour changer de linge en pleine forêt, car je commençais
à sentir le froid me gagner.
Enfin, vers midi, après avoir franchi un dernier ruisseau, nous avons
gravi une petite croupe au sommet de laquelle on débouche comme par
enchantement sur Malamalasso et le Comoë.
[Illustration : Chutes d’Amenvo.]
De ce point on jouit d’une vue splendide. Le village, qui n’est
en quelque sorte qu’un point occupé par deux ou trois familles
de gens dévoués à Bénié Couamié, est bâti en amphithéâtre
sur le fleuve. Le coup d’œil est ravissant. N’était la grande
quantité de palmiers, les couronnes des bananiers et surtout les
troncs élancés d’arbres qui atteignent des hauteurs prodigieuses,
on se croirait presque en face d’un paysage des bords de la Meuse,
entre Mézières et Givet. Les berges mamelonnées sont presque des
collines. Leur pied, qui vient mourir sur la rivière, est formé
de gros blocs de roche, placés par la nature symétriquement dans
quelques endroits, jetés pêle-mêle et au hasard dans d’autres. De
gentils ruisseaux, simples filets d’eau, viennent tomber en cascades
dans le fleuve à quelque distance du village.
Bénié, là aussi, a une habitation à l’européenne, mais elle ne
comporte qu’une seule chambre au rez-de-chaussée et un grenier dans
lequel sont serrées quelques marchandises, et surtout des caisses
vides qui nous servent à installer un lit de camp pour nous mettre
à l’abri de l’humidité. La porte est munie d’une serrure, et
les fenêtres sont closes par des volets conditionnés comme en Europe.
_Lundi_ 18 _mars._ — L’intendant de Bénié, qui habite
Malamalasso, s’occupe aujourd’hui de nous trouver des pirogues
et les gens nécessaires à leur armement. Le départ ne doit
s’effectuer que demain. Bénié, du reste, doit envoyer ses
instructions en même temps que des pagayeurs. Ces gens-là arrivent
en effet dans la soirée et se mettent à notre disposition. Au
même moment nous entendons notre personnel faire une véritable
manifestation à Baoto, l’interprète de la factorerie Verdier de
Grand-Bassam, qui vient d’accoster avec sa pirogue.
Notre arrivée prochaine ayant été signalée à la Côte, autant par
les marchands que par les courriers que Treich avait successivement
envoyés de Kong et d’Attakrou, nos compatriotes avaient cru bien
faire en nous envoyant leur homme de confiance en même temps que de
nouvelles provisions.
Baoto est un jeune homme fort aimable, bien élevé pour un noir
et sachant parler correctement le français. Il était vêtu d’un
immaculé complet en coutil blanc et coiffé d’un élégant panama ;
dans un tel accoutrement il avait l’air, comparativement à nous,
d’un riche planteur nous ayant à son service. En remontant le
fleuve, il avait prévenu les villages de notre prochain passage
et obtenu d’eux que l’on mît partout des pirogues à notre
disposition.
_Mardi_ 19 _mars._ — Nous avons peu dormi la nuit dernière, mon
compagnon et moi, agités par la joie que nous causait notre prochaine
arrivée à Alépé, où Baoto avait laissé le _Diamant_, chaloupe
à vapeur de l’État, qui venait au-devant de nous, expédiée
à notre rencontre par le résident de France à Grand-Bassam. Ne
pouvant dormir, nous avons bu quelques verres de vin chaud et mangé
des biscuits jusque vers une heure du matin.
A cinq heures nous étions sur pied et en plein dans nos préparatifs
de départ. A cinq heures et demie nos trois pirogues poussaient au
large. La navigation par ici est facile ; les barrages sont aisés
et comportent chacun au moins un chenal bien praticable.
Le paysage est à peu près semblable à celui de l’Alangoua, mais
plus mamelonné, et aussi plus riant. Les berges sont constituées
par des collines de 30 à 40 mètres de hauteur ; elles sont
bien boisées ; les palmiers à huile abondent. Aux abords des
villages il y a quelques défrichements, des champs de manioc et
des bananeraies. Le cocotier, qui plus au nord n’existe qu’à
l’état de curiosité[54], se multiplie devant tous les villages,
et près des embarcadères il y en a de nombreuses touffes. Les
habitants possèdent plus de pirogues que dans l’Indénié, et tous
les villages semblent se livrer avec ardeur à la pêche.
Les oiseaux les plus répandus dans cette partie de la rivière sont :
le perroquet gris à queue rouge, les toucans de toutes les variétés
et un oiseau au plumage métallique que l’on nomme _tourako_.
Nous passons de bonne heure devant Aboisou et Eloubou, deux villages
de la rive gauche, ainsi que devant deux villages abandonnés, abris
pour pêcheurs et lieux de culture, que Baoto qualifie avec emphase
du titre pompeux de _petites maisons de campagne_. A neuf heures
nous atteignons Annocankrou, village faisant partie d’un groupe de
lieux habités, connu sous le nom de Nzakourou, où quelques-uns de
nos hommes sont arrivés depuis la veille avec une pirogue et en ont
fait préparer d’autres, car deux de nos embarcations doivent ici
faire retour sur Malamalasso.
Après avoir déjeuné d’une boîte de sardines et d’une boîte de
_corned-beef_ apportées de Grand-Bassam par Baoto, nous repartons,
accompagnés du chef d’Annocankrou, qui se charge de nous conduire
avec des pirogues jusqu’à Cottokrou.
La navigation est toujours très facile ; le bief est profond : en
trois heures (de 11 heures à 1 heure) nous atteignons Cottokrou. Les
habitants de Nzakourou, Aloso, Tafesso, Akotoune et Kandakari nous
saluent au passage. Quelques hommes de l’escorte de Treich y trouvent
des gens de connaissance. Tout nous fait augurer que nous ferons du
chemin aujourd’hui.
[Illustration : Baoto.]
Cottokrou est un gros village, possédant une vingtaine de
pirogues. Treich et Baoto se multiplient pour en faire presser
l’armement. Il fait une grande chaleur, un temps orageux très
lourd, qui inquiète les indigènes ; ils hésitent à se mettre en
route. Je commençais déjà à désespérer, assis au pied d’un
splendide ficus sur la rive même, lorsque, vers deux heures et demie,
tout semble s’arranger à notre grande satisfaction, et à trois
heures dix nous arrivons à nous embarquer.
Ce sont toujours les mêmes scrupules qui arrêtent les habitants ;
ils sont, en somme, bienveillants : ce qui les ennuie, ou plutôt
ne les porte pas à accepter de descendre le cours du fleuve,
c’est qu’ils ont tous quelque créancier récalcitrant en aval
et qu’ils craignent, ou d’être retenus comme otages, ou de voir
saisir leurs pirogues.
Ces créances sont, pour la plupart, des amendes en or à payer
pour adultère : chez les Agni il y a peu de villages où je n’aie
entendu parler de différends engendrés pour ce motif.
Quand l’adultère est commis avec une femme de souverain, l’homme
est dépouillé de tout ce qu’il possède ; s’il n’a rien, il
est mis à mort. Jamais l’homme trompé ne demande le divorce et ne
répudie sa femme : il se contente de réclamer des dommages-intérêts
à son rival.
L’amende à payer varie entre 2 ou 3 onces pour une épouse
ordinaire, mais elle s’élève à 5 ou 6 onces lorsqu’il s’agit
d’une femme médecin.
Si le coupable ne peut payer l’amende que lui inflige le chef
devant lequel les deux parties ont comparu, il va le plus souvent
trouver un notable quelconque, le prie de payer la somme à laquelle
il est condamné et en échange se constitue comme otage ; il a ainsi
un rôle de demi-esclave, duquel il ne sort quelquefois jamais. Sa
fortune est liée à celui qui l’a aidé et il ne cherche nullement
à s’affranchir de la tutelle qu’il s’est imposée. Cette
situation se continue même par hérédité.
Les indigènes parlant le français désignent ces captifs volontaires
par le titre de _boy_. De sorte que la société agni se compose
de quatre éléments : les chefs, les hommes libres, les esclaves,
les _boy_ (qui ne peuvent être aliénés).
Ce qu’il y a de bien curieux, c’est que généralement la femme
elle-même, de son propre mouvement, va raconter à son mari qu’elle
l’a trompé, et lui désigne son amant.
« Faute avouée est à moitié pardonnée », se disent-ils, et puis
on est très philosophe. Les chefs appelés à juger n’incriminent
que le séducteur. Comme me le disait Cadia, l’interprète de Treich,
« si les hommes ne faisaient pas la cour aux femmes, elles resteraient
honnêtes ». Chez les Agni la femme est souvent considérée comme
inconsciente.
Si le mari ne réclame pas souvent le divorce, il n’en est pas
de même de la femme. Dans ce cas, la somme payée aux parents de la
mariée au moment du mariage est perdue pour l’homme, moins 4 _acké_
(24 francs) que la famille rembourse.
L’adultère pour les hommes est sévèrement puni dans les familles
royales. On raconte que la princesse Elua, sœur d’Amatifou, qui
a encore sa cour à Krinjabo, ayant surpris son mari en adultère,
fit exécuter la femme et circoncire son mari, ce qui, chez les Agni,
est le plus grand affront que l’on puisse faire à un homme.
En quittant Cottokrou, le Comoë est obstrué par un nombre
considérable d’îlots de toutes dimensions, reliés entre eux par
une série de barrages, ou plutôt par un barrage continu avec petits
rapides s’étendant au delà d’Attrasou.
A partir de ce village, et après avoir navigué dans une quantité
de pêcheries, on prend le long de la rive droite un chenal d’une
dizaine de mètres de largeur et d’environ 1 kilomètre de longueur,
qui constitue un rapide très dangereux. Les pirogues descendent
avec une vitesse vertigineuse, on embarque des paquets d’eau,
encore bien heureux de ne pas chavirer ou de n’être pas lancé
contre les roches.
De l’autre côté de ce rapide se trouve une série d’îles
devant lesquelles s’élève un gros village nommé Cassi-Amonkrou,
que les indigènes nous signalent en passant.
Ce rapide nous mène devant Yacassé, où nous rencontrons le premier
représentant officiel du royaume de Krinjabo. C’est un porte-canne
d’Aka-Simadou ; il est sur la rive, précédé d’un homme portant
un pavillon français ; lui-même, en signe d’autorité, tient à
la main une canne de 1 m. 50, munie d’une pomme comme celle des
tambours-majors ; cette canne est recouverte d’une bande de papier
d’argent ou d’étain.
Après les politesses d’usage, nous recommandons à ce fonctionnaire
les piroguiers de Cottokrou qui doivent nous accompagner. Il nous
promet de ne pas entraver leur retour, ce qui les décide à continuer
la route. Je croyais les incidents terminés, lorsque vers six heures
du soir — trois quarts d’heure après avoir quitté Yacassé —
les piroguiers veulent à toute force gagner la rive et refusent de
nous conduire plus loin. Devant Kouassikourikourou, l’obstination
augmente ; décidé à ne pas tolérer une semblable mutinerie, je
prends un de mes fusils Beaumont et menace de tirer sur le premier qui
manifeste l’intention d’atterrir : cela les décide à continuer.
Vers six heures et demie il fait nuit noire. Les pirogues se trouvant
prises dans les pêcheries, nos hommes doivent y faire des passes à
coups de sabre et à coups de hache, puis nous atteignons un profond
bief où il y a de nombreux hippopotames ; à chaque instant un de ces
monstres surgissait de l’eau à côté de notre embarcation. Nous
avons failli chavirer vingt fois. C’est peut-être le moment le plus
dangereux que nous ayons eu à passer dans notre descente. Si un de
ces pachydermes, en nageant ou en plongeant, nous avait chavirés,
nous étions sûrement noyés, Treich et moi, n’ayant pas la force
nécessaire pour gagner la rive à la nage. L’obscurité était
si profonde qu’on ne distinguait rien ni devant soi, ni autour de
soi, les berges étaient invisibles. Il nous aurait été impossible
de savoir dans quelle direction il fallait nager. En prévision
d’un semblable accident, et pour sauver mes documents, j’avais
fait un ballot de mes rouleaux en fer-blanc, contenant mes cartes,
levés et journal de marche, enveloppé le tout dans une moleskine,
et amarré soigneusement ce précieux paquet à l’aide de cordes à
ma pirogue. C’était un terrible moment à passer, pendant lequel
les âmes les mieux trempées se livrent à d’anxieuses réflexions.
Vers sept heures et demie nous n’entendions plus les autres
pirogues ; on avait beau se héler, on s’était distancé sans
s’en apercevoir. Au loin, dans cette affreuse nuit, on percevait
le son d’un tam-tam, et vers huit heures un de nos hommes, ayant
cru reconnaître les berges, nous affirma que nous n’allions pas
tarder à atteindre Pétépré.
Baoto, heureusement arrivé avant nous, avait allumé un feu sur la
berge, et nous héla au passage ; enfin, à huit heures et demie nous
étions tous réunis.
Pétépré est un très gros village à cheval sur les deux rives
du fleuve ; il porte aussi le nom d’Édiékrou, et s’appelait
dans le temps Akba. Ce point a été longtemps le terminus de la
partie explorée de la rivière ; il a fait appeler le Comoë par
les Européens : rivière d’Akba. Le premier Européen qui ait
remonté le Comoë est M. Lartigue, capitaine au long cours de la
maison Régis et Fabre ; il alla plusieurs fois à Pétépré (Akba)
et fit des sondages à quelques kilomètres au-dessus.
Plus tard, par ordre du commandant Bouet-Willaumez, on refit le
même voyage sans dépasser ce point. Enfin, en 1850, Hecquard,
sous-lieutenant de spahis, se disposait à gagner par cette voie
le Ségou, mais, abandonné par ses guides entre Akba et Yacassé,
il dut revenir à la Côte sans rapporter de nouveaux renseignements
sur le cours du Comoë.
A cette époque le chef d’Akba se nommait Mouné, et celui de
Yacassé Miessa.
A Pétépré je trouvai deux hommes sachant parler le mandé et ayant
fait, il y a quelques années, des voyages jusque dans l’Anno. L’un
d’eux, Aka Simadou, parent du souverain de Krinjabo, m’affirma que
le _Diamant_ était mouillé depuis deux jours devant le Petit-Alépé
et que, quand la lune se serait levée, nous pourrions facilement,
en une heure et demie, gagner son mouillage.
En attendant que la lune veuille bien nous éclairer, nos hommes et
nous faisons un sommaire repas. Un peu avant dix heures, la lune étant
assez haute au-dessus de l’horizon, nous nous remettons en route.
Nous distinguons très bien Koumasi et Mamodji, villages de la rive
droite, et bientôt après nous atteignons le confluent de la rivière
Tossan, puis Aouassakourou. Enfin, à onze heures et demie, au delà
du tournant, nous apercevons la silhouette blanche du _Diamant_.
Ce n’est pas sans de bien douces impressions que je posai le pied
sur le petit bâtiment français, dont le premier maître chargé du
commandement s’empressa de mettre la cambuse sens dessus dessous
pour nous recevoir le mieux possible : nous étions sauvés !
[Illustration : Arrivée au _Diamant_.]
Deux matelas installés dans le rouf nous permirent de passer une
bonne nuit. Hélas ! nous l’avions bien gagné. Ceux-là seuls
qui ont voyagé en pirogue peuvent se représenter ce qu’est une
navigation ininterrompue d’une dizaine de jours et une dernière
étape de vingt heures, dont dix sous le soleil dans une frêle
embarcation comme la nôtre.
Nos hommes, après avoir amarré les pirogues le long du bord à
l’aide de faux-bras, allèrent coucher à terre, au village de
Petit-Alépé, en se servant du youyou du bord pour s’y rendre.