Le trajet est assez agréable, il n’offre pas trop de difficultés ;

cependant, après vingt minutes de navigation, nous atteignons un îlot

relié à la terre ferme par un amoncellement de rochers qui forme

barrage, mais qui se franchit facilement. Vers six heures un quart nous

passons devant le village abandonné de Zaoccra et atteignons Batouatu

(colonie attié). En aval du village existe un barrage assez facile,

puis le fleuve présente un joli bief assez profond qui nous mène

devant un second village attié nommé Amiakassikrou, auprès duquel

commence une longue île boisée se terminant entre Iapiatuin et

Aricokrou, les deux premiers villages attié construits sur la rive

droite. Le chenal passe entre la rive droite du Comoë et l’île,

et n’est barré qu’une fois. Au delà d’Aricokrou, le bief

se continue libre de tout obstacle ; seule une roche de 4 mètres

s’élève au milieu du fleuve à hauteur d’une petite rivière de

4 mètres de large, venant de l’ouest ; puis on rencontre une autre

roche entourée d’un banc de sable et un petit barrage également

facile, situé à l’embouchure d’une rivière de 4 mètres de

largeur, qui arrose l’Alangoua. Les rives du fleuve s’inclinent en

pente douce : pas de berges escarpées, rien qui dénote de grandes

inondations pendant les fortes crues ; cependant les piroguiers

m’ont fait voir sur la rive même un gigantesque bombax qui est

entaillé à la hache à 7 ou 8 mètres au-dessus du niveau actuel

des eaux. C’est, paraît-il, le point le plus élevé qu’aient

atteint les plus grandes crues des trente dernières années.

Au delà du confluent de cette petite rivière de la rive gauche dont

j’ai parlé, et près d’un barrage assez long, mais facile pour

nos embarcations légères, commence l’Alangoua.

Ce petit pays est très riche en terrains aurifères ; il comprend une

vingtaine de villages, habités tant par des gens de l’Attié et de

l’Indénié que par des colonies de Bettié et surtout de l’Ahua

(Apollonie). Au sud, l’Alangoua est limité par la rivière Mézan,

dont nous parlerons un peu plus loin.

Vers midi nous atteignons Adoukassikrou (rive gauche), où nous nous

décidons à passer la nuit, nos piroguiers nous demandant de ne pas

pousser jusqu’à Blékoum, le village suivant, à cause du passage

de Dabiabosson, qui, paraît-il, est très dangereux à franchir et

demande surtout une grosse dépense de forces physiques.

Adoukassikrou offre suffisamment de cases pour nous abriter ;

nous sommes cependant forcés de camper sur la rive, à cause de

nos piroguiers, qui cherchent à nous abandonner et dont l’envie

de s’en retourner se manifeste de plus en plus. Par surcroît de

précautions, je leur fais laisser les pagayes dans les pirogues et

ordonne à une partie de mes hommes d’y coucher.

Dans ce village nous n’avons trouvé à acheter des provisions

qu’à une heure fort avancée de la soirée, par suite d’un

enterrement.

Cette cérémonie est assez curieuse pour que je la décrive.

Le cortège funèbre était précédé de la veuve du défunt ; elle

portait une calebasse de fouto. Le cadavre était renfermé dans un

cercueil en bois creusé dans un tronc d’arbre et fermé par un

couvercle fixé avec de fortes ligatures en cordes et en lianes. Comme

le défunt était un étranger, on chargea le cercueil dans une pirogue

qui devait le conduire à son village, situé en aval du fleuve. Des

femmes, munies de poteries et de paniers renfermant probablement la

fortune que laissait le défunt, suivaient en pirogue.

Les indigènes m’ont dit qu’au moment où la bière est descendue

en terre, les assistants demandent par trois fois au mort de revenir,

puis on jette une poignée de terre sur le cercueil.

L’anniversaire de la mort est célébré pendant trois ans ; cette

cérémonie est suivie d’un festin et d’une visite à la tombe avec

des mets préparés en l’honneur du défunt. Le deuil consiste pour

toute la famille à avoir la tête rasée pendant plusieurs mois. La

veuve obtient la permission de se remarier six ou sept mois après

la mort de son mari.

Quand le défunt est de famille royale ou un personnage de distinction,

l’enterrement donne lieu à des scènes de sauvagerie et à des

sacrifices humains, dont j’ai parlé dans le chapitre de Bondoukou.

Une partie de l’après-midi fut employée à acheter des

provisions. Les ignames font presque défaut, et celles qui existent

sont d’une bien médiocre qualité. On peut dire qu’à partir

de l’Alangoua, la base de la nourriture consiste exclusivement en

bananes vertes cuites à l’eau, pilées ensuite et préparées en

fouto avec des sauces de piment, du singe ou du poisson sec.

Les payements ne se font qu’en poudre d’or. Nous avons cependant

réussi à nous procurer quelques régimes de bananes par l’échange

direct de menus objets. Nous aurions désiré un peu de viande

fraîche, mais ce village, comme plusieurs autres de la rivière, ne

possède pas de bœufs ; cependant il y a des moutons, des chèvres

et quelques poulets.

Les indigènes nous réclamaient surtout du tabac en feuilles,

qui fait absolument défaut par ici : il n’est cultivé que dans

les pays situés au nord de 8° 30′ de latitude. J’avais une

belle collection de tabacs, environ une trentaine de qualités ;

l’humidité entre Salaga et Kintampo l’a fait moisir : j’ai dû

tout jeter en arrivant à Bondoukou. — Voici quelques renseignements

sur la culture du tabac :

On choisit de préférence des terrains boisés, où l’on abat et

brûle les arbres en décembre. On défriche, on enlève les mauvaises

herbes et les pierres, on assure l’écoulement des eaux, on détruit

les insectes nuisibles en recouvrant le sol de paille brûlée,

on ensemence en juin et octobre, et l’on récolte en mars et avril.

Les terrains les plus favorables paraissent être les terrains boisés

formés d’une couche sablonneuse recouverte d’une couche de terre

grasse. Les terrains pierreux, sans profondeur, ceux où l’eau

s’écoule mal, sont impropres.

En vue d’une répartition égale, la semence est mélangée de sable

et de cendre de bois aussi blanche que possible. Il est bon qu’elle

germe pendant deux ou trois jours sur des toiles humides, puis on

recouvre de paille la surface du sol ensemencé. Pendant la première

quinzaine il faut arroser deux fois par jour, une seule ensuite.

Au bout de quelques jours on enlève cette couverture. Vingt-cinq

jours après, les plantes sont transportées dans les champs,

préparés pour les recevoir. En cas de sécheresse, on les arrose

jusqu’à ce qu’elles aient pris racine. Soixante jours plus tard,

la cime se couronne d’une tige de fleurs, qu’on tranche avec les

ongles. Les rejetons qui naissent entre la feuille et la tige sont

coupés de la même manière.

La récolte arrive deux ou trois semaines plus tard.

Les soins de culture, comme on peut s’en rendre compte, sont bien

donnés ; mais là où le planteur de tabac est inférieur à celui

de Java et des Antilles, c’est quand il s’agit de la préparation.

Le séchage n’existe pas ; la fermentation n’est pas

ordonnée. L’aération et l’obturation du jour, qui sont d’une

importance capitale dans la préparation des tabacs, leur sont

inconnues.

Il suffirait d’initier les Soudanais à ces minutieux détails,

pour obtenir d’eux des qualités de tabac pouvant rivaliser avec

les meilleures de Java ou des Antilles.

Pour donner une idée de l’extension qu’a prise la culture du

tabac à Java, nous citons ci-dessous un passage d’un correspondant

du _Temps_, qui ne manquera pas de jeter un jour favorable sur ce

que peut devenir une exploitation bien ordonnée :

« En 1865, quelques planteurs de Java conçurent l’idée

d’étendre le champ de leurs opérations de culture de tabac à

Sumatra. Les trois premières années ne donnèrent pas de grands

résultats ; mais, à partir de la quatrième, on passait de 200 balles

à 1000, et en 1870 on en produisait 3000 (la balle pèse de 75 à

80 kilos). En 1888 on est arrivé à 140000 balles, représentant

60 millions de francs. En vingt-quatre ans, les ventes à Amsterdam

et à Rotterdam produisaient ensemble plus d’un demi-milliard. Le

marché des États-Unis, d’abord réfractaire au nouveau produit,

en prend annuellement aujourd’hui 40000 balles. »

★

★ ★

Le bandage improvisé confectionné à Aniasué me permettait de rôder

un peu aux alentours. Je me promenais à quelques centaines de mètres

du village avec mon fusil pour essayer de tirer quelque oiseau. Ma

chasse ne fut pas bien brillante : je revins avec un malheureux

rat palmiste qui n’était qu’un bien faible appoint pour notre

modeste gamelle. J’étais tellement affaibli, que le recul de mon

fusil de chasse m’avait, en tirant, jeté à la renverse. Dans de

telles conditions physiques je ne pouvais songer à de plus brillants

exploits cynégétiques. Pourtant les perroquets gris à queue rouge

abondent sur la rive ; il y a des palmiers où l’on trouve trente

à quarante de ces oiseaux en train de jacasser et n’ayant pas

l’air bien sauvages.

Les nuits dans ces forêts sont plus tristes qu’en pays

découvert. Pas d’étoiles visibles, c’est à peine si l’on

aperçoit à travers les éclaircies du feuillage quelques pâles

rayons de lune. Les moustiques abondent, il est impossible de fermer

l’œil sans moustiquaire.

Le profond silence de la nuit n’est troublé que par le murmure

continu de quelque chute d’eau et le cri perçant des musaraignes,

en chasse dans les cimes élevées des arbres de la forêt. C’est

triste, je dirai même presque lugubre. Tout s’en mêle, jusqu’au

feu, qui, au lieu de flamber, ne fait que se consumer à cause de

la grande humidité dont le bois est imprégné. Je regrette bien

des fois le haut pays de Kong et du Mossi avec son soleil, ses beaux

clairs de lune et nos gais feux de bivouac.

_Lundi_ 11 _mars._ — Aujourd’hui nous avons eu une bien pénible

journée. Embarqués à cinq heures un quart ce matin, nous ne sommes

arrivés à Abradine qu’à trois heures de l’après-midi. Malade et

épuisé comme je le suis, ces dix heures de navigation sous un soleil

de plomb m’ont exténué. Je ne veux cependant pas m’endormir

sans avoir transcrit mes notes de voyage.

A six heures, nous avons franchi le passage de Dabiabosson. Ce passage,

amas d’îlots et de roches, est très dangereux ; il comprend de

petites chutes et des rapides pendant quelques centaines de mètres. A

cet endroit le fleuve fait un coude assez prononcé vers le nord,

pour reprendre près de la rivière Bosson-Mutua sa direction nord-sud.

Dans les rapides, un piroguier à l’avant, l’autre à l’arrière,

munis de longs bambous, sont en permanence occupés à parer les

roches entre lesquelles passe le rapide. Un faux mouvement peut non

seulement briser la pirogue, mais dans cette descente vertigineuse,

avec la vitesse acquise, on s’écraserait certainement contre

les roches. Mais ces gens-là sont très adroits et il ne nous

arrive rien de fâcheux. En aval de la rivière Bosson-Mutua nous

passons devant le village de Blékoum, rive gauche, et la rivière

Affroasué, qui vient, nous dit-on, d’Abengourou. Au delà, le

fleuve est parsemé de groupes d’îlots entre lesquels on passe

assez facilement, mais à partir de Bouadikadjoukrou commence un

barrage presque continu qui prend successivement le nom de passage

d’Aouamlan et d’Adiammalan. Ce dernier se termine à Iapokourou

(village de la rive droite).

Ces barrages, difficiles en cette saison, sont bien plus dangereux

pendant les hautes eaux. Nous trouvons dans les roches qui les

constituent quantité de pirogues brisées et suspendues dans toutes

les positions. Dans le passage d’Adiammalan j’en ai compté

jusqu’à sept, ce qui prouve que pendant une certaine époque de

l’année cet endroit doit être très dangereux à franchir, même

pour les gens qui connaissent bien la rivière.

En quittant Iapokourou, on laisse sur la rive gauche l’embarcadère

d’Akobakrou, puis, après avoir passé devant Etiapo ou Mbaso

(rive droite), on atteint l’embouchure du Mézan. Cette rivière

prend sa source dans l’Indénié, aux environs d’Annibilékrou ;

elle a été recoupée près de ses sources en 1882-83 par l’Anglais

Lonsdale, pendant sa route de retour sur Cape Coast. Treich-Laplène

l’a franchie en trois endroits différents en 1887 et en 1888. Son

cours est donc à peu près défini. Elle a environ 6 à 8 mètres

de largeur près du Comoë et serait navigable pour les pirogues

jusqu’en amont de Diangobo, si son lit n’était obstrué par

des troncs d’arbres. Elle sert de limite entre l’Alangoua et

le Bettié et reçoit sur sa rive droite de nombreux affluents

insignifiants, dont les alluvions contiennent beaucoup d’or. Aux

environs de Béboum et d’Agirikrou, les indigènes ont des puits

à galerie pour l’extraction de l’or, qui est surtout exploité

par les Apolloniens.

Après le confluent du Mézan la rivière fait deux coudes très

prononcés et reprend sa direction nord-sud à l’extrémité d’une

île allongée. Quelques instants après, on atteint Abradine, en

face de l’embouchure d’une petite rivière de 4 mètres.

Abradine est situé sur une berge élevée de 6 mètres au-dessus du

niveau actuel du Comoë. A l’atterrissage sont amarrées une douzaine

de bonnes pirogues de différentes dimensions, servant, les unes au

transport des marchandises, les autres à la pêche. C’est ici que

nous rencontrons les premières pêcheries sur le fleuve même. Plus

en amont, ce ne sont que de petites pêcheries à l’embouchure des

ruisseaux, simples barrages en bambou, dans lesquelles sont disposées

des nasses.

Le chef d’Abradine se nomme Bourbé, de sorte que son village

est aussi désigné sous le nom de Bourbékrou. Nous sommes fort

bien accueillis par Bourbé, qui ne nous laisse manquer de rien :

volailles, fouto, bananes et vin de palme nous arrivent en abondance.

_Mardi_ 12 _mars._ — J’ai passé une bien affreuse nuit : cette

grande fatigue d’hier ne m’a pas permis de reposer, j’étais

très agité, et ce matin en me réveillant je me suis trouvé presque

aussi exténué qu’en me couchant hier soir. Pour comble de malheur,

les piroguiers ont tout l’air de nous avoir abandonnés. Comme

les embarcations étaient gardées par mes Mandé armés de mes deux

fusils, ils n’ont pu se sauver de nuit par eau. Une rapide inspection

des cases du village me permit de mettre la main sur les pagayes,

que je distribuai aux gens de Treich ; ils habitent pour la plupart

les environs de la lagune Aby et savent s’en servir. Bourbé, nous

voyant décidés coûte que coûte à partir pour Bettié, essaye de

rallier les piroguiers, mais ces derniers refusent d’embarquer :

ils craignent, disent-ils, que les gens de Bettié ne les retiennent

comme otages, leurs concitoyens d’Aniasué ayant laissé des dettes

à Bettié. Ne voulant pas perdre un temps précieux, je fais pousser

les pirogues au large, et nous voilà partis, laissant nos piroguiers

à Abradine.

La descente s’opère plus aisément que nous ne pensions. Nos

hommes, qui savent que Bettié est un point important à atteindre,

redoublent d’ardeur. Bientôt nous arrivons à Ediéna, point de

départ d’un chemin fréquenté sur l’Indénié, et nous doublons

la boucle sur laquelle est situé ce village. A partir de ce point,

le fleuve, quoique coudé, reprend sa direction nord-sud. Nous

franchissons trois barrages constitués par des roches striées

verticalement, et atteignons Attiéréby, village dépendant de

Bettié et situé sur la rive droite du fleuve. Treich demande de

nous arrêter quelques instants afin de serrer la main au chef de ce

village, qu’il connaît. Je me range d’autant plus volontiers à

son avis que nous pouvons mettre nos pirogues à l’ombre et profiter

de cette halte pour manger quelques bananes.

Une demi-heure après, nous nous remettons en route. Le bief est

profond, on y fait du chemin, et bientôt nous sommes devant Attrasou

et Beniékassikrou. A partir de ce dernier village, le Comoë est

obstrué de nombreux îlots, mais laisse cependant, dans le barrage

qui les longe, un chenal praticable assez facile. A une heure nous

apercevons sur la rive droite les toits de Bettié : nous sommes

à cinq étapes de Grand-Bassam ! — et sûrs de trouver ici un

fidèle allié.

_Mercredi_ 13 _mars._ — Il fait bon aujourd’hui se reposer et

écrire, les préoccupations sont moindres, je me crois presque au

terme de mon voyage.

En arrivant hier, et au moment d’accoster, des gens de Bettié

placés sur la rive nous prièrent de ne pas débarquer de suite,

et d’attendre un instant, pour donner le temps à Bénié Couamié,

le chef de Bettié, de nous recevoir avec le cérémonial qui convient.

Dix minutes ne se sont pas écoulées que le tam-tam résonne,

les olifants jettent leurs notes plaintives, des cris partent un

peu de tous côtés, et Bénié Couamié paraît au haut de la

berge, précédé d’un pavillon tricolore et de sa musique. Il

est proprement vêtu et drapé dans un plaid en soie et laine de

fabrication européenne. N’ayant pas de cheval, il se sert comme

monture d’une sorte de cheval en bois porté à bras par quatre

hommes. Après nous avoir souhaité la bienvenue et serré la main,

il nous engage à le suivre et nous conduit à son habitation. S’il

m’était réservé une surprise, c’est bien celle de trouver

ici une construction à l’européenne et installée très

confortablement ; cette maison a un étage, et elle comporte des

escaliers et des vérandas très bien conditionnés.

Le rez-de-chaussée sert de magasins ; c’est là que Bénié Couamié

met ses marchandises, car ce chef est un des plus importants traitants

de la région. Une des chambres sert d’atelier de menuiserie,

et l’autre de logement au menuisier charpentier qui construit

les escaliers, balustrades, portes et volets, et veille à leur

entretien. Ce menuisier est un Apollonien venu de Cape Coast, c’est

en même temps le gardien des marchandises et l’homme d’affaires

de notre hôte.

On monte au premier par deux escaliers en bois fort bien construits,

avec balustrade à jour en bois façonné. Les escaliers mènent à

un vaste palier servant de chambre d’audience, qui donne par une

large ouverture sur une petite salle couverte de nattes, dans laquelle

se trouvent deux tables et quelques sièges, chaises ou fauteuils

fabriqués en palmier. Une carafe et deux verres à pied bleu, une

image de la Vierge[53] et une grande glace, dans des cadres en bois,

complètent le décor de ce petit vestibule-salon.

De chaque côté de cette salle, et séparées par une cloison et

des rideaux en étoffe du pays, se trouvent des alcôves formant

chambre à coucher, sur lesquelles donne de chaque côté une autre

petite chambre.

L’ameublement des alcôves consiste en une chaise et un lit en bois,

sorte de châssis grossièrement fait, semblable aux lits des Wolof

de Saint-Louis. Chaque couchette est munie d’une bonne paillasse

bourrée de paille de maïs, et d’oreillers, le tout recouvert de

tapis en cotonnade du pays ou de pagnes de Rouen. Les vérandas sont

protégées par une toiture en palmier artistement tressée qui les

met à l’abri du soleil et de la pluie.

Je laisse à penser si, après avoir couché pendant plus de deux

ans par terre, sur une natte, généralement en pleine brousse,

j’ai dû trouver cet intérieur charmant !

[Illustration : Réception de Bénié Couamié.]

Non seulement nous étions très bien installés, Treich et moi,

dans chacune de ces alcôves, mais encore nous avons trouvé à notre

adresse une petite caisse contenant six bouteilles de vin, quelques

boîtes de conserves et une quarantaine de biscuits, c’est-à-dire

plus qu’il n’en fallait pour nous faire oublier nos souffrances. A

l’unanimité il fut décidé qu’on goûterait au vin pour le

dîner, dont le menu ne laissait rien à désirer :

Potage julienne.

Fouto au singe.

Petits pois au lard.

Biscuits.

Vin.

Thé sucré.

Pipes et tabac.

Nous avons si bien dîné que le lendemain nous avons eu quelque

peine à nous lever. Je me sentais, ainsi que mon compagnon, la

tête un peu lourde, et cependant nous n’avons bu, à nous deux,

que 75 centilitres de vin environ,... mais il y avait si longtemps

que j’en étais privé ! Une autre joie nous était réservée : la

délicate attention des employés de la maison Verdier de Grand-Bassam

ne s’était pas bornée à la nourriture corporelle : il y avait

encore, enveloppant les biscuits, une demi-douzaine de journaux de

Bordeaux et de la Rochelle (de trois mois de date) que nous avons

lus et relus plusieurs fois sans en perdre un seul mot, annonces

comprises, ce qui m’a permis de constater une fois de plus qu’on

a beau s’absenter des années, on est toujours heureux de lire

et relire même les choses les plus insignifiantes, pourvu que cela

vienne de son pays.

Bénié Couamié nous fit un excellent accueil, de nombreux cadeaux

en vivres, bananes et viande, et me pria d’accepter une bague en

or surmontée de deux petits canons. Il parle d’une façon assez

correcte le mandé, que lui ont appris des esclaves et surtout un

musulman qui a été son hôte pendant plusieurs années. Sa propre

habitation est moins luxueuse que celle qu’il a mise à notre

disposition : elle comporte plusieurs cases construites autour d’une

cour centrale, à l’instar des habitations des gens du Bondoukou

et de l’Anno, décrites plus haut.

Dans l’une d’elles se trouve cette sorte de châssis en bois,

découpé en forme de cheval, muni de brancards, sur lequel Bénié

se fait porter dans les villages de son domaine quand il ne peut

se servir de la voie fluviale comme moyen de locomotion. De même

qu’Ardjoumani, chef du Bondoukou, un parasol achève de le rendre

tout à fait grotesque sur cette monture plus primitive que le cheval

de bois d’un gamin de six ans.

Ceci n’empêche pas Bénié d’être un brave et digne chef,

aimant les Français. Son intelligence m’a paru supérieure pour un

noir. Ce qui m’a surtout frappé chez lui, c’est qu’il est actif,

nerveux, et presque emporté,... tout à fait Français d’allure.

Son village, que l’on nomme aussi Kodjinna, a environ 500 à

600 habitants. Il est situé dans une position qui lui permet

d’intercepter à son gré la navigation sur le Comoë. Les roches et

les îlots en amont et en aval permettent à des tireurs, même armés

de fusils à pierre, d’empêcher qui que ce soit de passer. Bourbé,

chef d’Abradine, avait voulu, il y a quelques dizaines d’années,

forcer les passes de Bettié, mais Bénié et ses gens lui ont tué

beaucoup de monde et fait sa flottille prisonnière.

Depuis ce jour Bourbé a reconnu la suzeraineté de Bénié Couamié,

en devenant son plus fidèle allié et ami.

Bourbé se plaît lui-même à raconter ce fait d’armes de son

vainqueur.

A Bettié il se fait un grand commerce de sel, provenant des villages

agni du littoral entre Grand-Bassam et Assinie ; on y vend aussi

des armes, des peaux de singes de toute espèce, de l’or, du gin

et des étoffes. L’huile de palme, quoique abondante, ne descend

pas à la Côte ; on n’en fabrique que pour les besoins locaux, et

le palmier n’est recherché que pour en extraire le vin de palme,

qui forme ici, avec le gin, le fond de la boisson.

_Jeudi_ 14 _mars._ — Cette journée a été bien employée. Nous

avons réglé dans un palabre différentes questions politiques en

litige avec Bénié. Ce que ce dernier réclame surtout de nous,

c’est une protection efficace du fleuve en aval de Bettié ; il se

plaint que les gens de Krinjabo établis à Cottokrou, ainsi que le

chef de l’Akapless et du Grand-Alépé, entravent les communications,

ce qui lui cause un grand préjudice. Le fleuve, qui appartient à tout

le monde, n’est pas libre : tout le monde y commande. « Moi-même,

ajoute-t-il, je me fais fort de vendre cinquante fois plus de

marchandises que je n’en écoule, s’il y avait une autorité

réelle qui tienne en respect les populations turbulentes de la

rivière. » Bénié Couamié m’a instamment prié d’envoyer

une garnison française dans son village ; il en ressent si bien la

nécessité qu’il m’a donné à entendre qu’il ferait tout ce

qu’il est possible pour faciliter son installation. « Le traité

que j’ai signé avec les Français, dit-il, est un sûr garant

que votre gouvernement me veut du bien, mais pourquoi ne donne-t-on

pas suite au programme qui s’impose, celui de la protection de la

rivière et des marchands qui y naviguent ? »

Je n’ai pu qu’approuver le désir de ce brave allié et lui ai

promis que je m’emploierais auprès du gouvernement, à ma rentrée

en France, pour activer une solution si désirée, et pour lui,

et pour ceux qui ont des intérêts dans la rivière.

Quelques heures après notre arrivée à Bettié, les piroguiers

d’Aniasué arrivaient avec des pirogues empruntées à Bourbé,

chef d’Abradine. Craignant de voir leurs embarcations confisquées,

ils avaient cru prudent de nous suivre. Comme nous avions traité à

forfait avec eux pour la descente du fleuve et qu’ils n’avaient

pas exécuté les conventions de l’accord intervenu entre nous

et leur chef, je les fis venir devant Bénié Couamié et Bourbé et

défalquai de leur solde acquise une journée de route à l’aller, ce

qui leur parut logique ; après leur règlement je demandai à Bénié

de les laisser s’en retourner. Avec la somme qui leur fut payée, ils

achetèrent du gin, du sel, de la poudre, des armes et des étoffes,

et nous quittèrent, heureux de s’en tirer à si bon compte.

Ces différents détails réglés, il fut convenu avec Bénié

qu’il nous accompagnerait le lendemain avec ses pirogues jusqu’à

Daboisué ; que, de là, nous gagnerions par terre Malamalasso, et

que ses pirogues nous conduiraient jusqu’à Annocankrou, faisant

partie d’un groupe de villages que les indigènes désignent sous

le nom générique de Nzakourou.

_Vendredi_ 15 _mars._ — Ce matin, nous ne sommes partis que vers

neuf heures, par déférence pour Bénié. Il nous était impossible

de protester.

Du reste ce brave chef y mettait tellement du sien, que nous ne

pouvions réellement lui tenir rigueur du retard que nous éprouvions.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2) · 第 22 / 35 段