Quelques instants après avoir dépassé l’îlot et le village,

nous passons sur la rive droite, devant l’embouchure d’une petite

rivière d’environ 4 mètres de largeur, qui coule dans un véritable

berceau de verdure. Au moment où je m’étonnais de la façon calme

dont s’effectuait notre descente, la rivière fait brusquement

un coude, elle forme une boucle et nous franchissons successivement

trois barrages assez difficiles. Le premier se passe assez aisément,

le chenal étant juste au milieu ; mais, pour les deux autres, il faut

habilement manœuvrer pour trouver le chenal, qui est presque contre la

rive gauche. A peine sortis de ces barrages, nous atteignons un point

nommé Ebohoré, situé à peu près à mi-chemin entre Attakrou et

Satticran. Cet endroit est un véritable chaos de roches et de bancs

de petites huîtres. On met juste une bonne heure pour franchir ce

passage difficile ; mais il n’y a ni rapides, ni endroits dangereux,

ce ne sont que de fréquents échottages et des manœuvres d’une

rive à l’autre pour passer les pirogues avec le moins de dégâts

possible. Une demi-heure après, on franchit à peu d’intervalle deux

barrages moins importants : le premier par un chenal au milieu ; le

second, qui s’appuie sur un îlot, n’est praticable qu’en serrant

de près la rive droite. Là s’étale un beau bief, bien profond,

où l’on fait du chemin. Nous brûlons, sur notre rive gauche,

le village de Mangokourou, en face duquel se trouve un atterrissage

fréquenté par les gens du Morénou. Ce joli bief est limité en

amont de Satticran par un barrage facile, à cheval au milieu, puis

par un grand îlot en face d’un ruisseau de 3 mètres de large (rive

droite) qui a son confluent à la fin de l’île. Quelques bons coups

de pagayes bien rythmés nous font doubler un banc de sable de la rive

gauche, et, quelques instants après, nous arrivons à Satticran,

où nos hommes nous attendent depuis deux heures environ ; il est

quatre heures et demie de l’après-midi au moment d’accoster. Il

n’est pas possible de s’imaginer ce qu’un voyage de dix heures

en pirogue est fatigant ; aussi, au lieu d’aller me promener autour

du village, me suis-je mis de suite à transcrire notre premier jour

de navigation, pour pouvoir plus à mon aise et l’esprit tranquille

m’allonger et reposer mes reins courbaturés.

[Illustration : Couché dans la pirogue.]

Sur la recommandation du chef d’Attakrou, nous sommes très bien

reçus à Satticran. Les habitants nous offrent de la canne à sucre,

des ananas, des bananes et des ignames, qui, avec un gros quartier

de singe boucané, nous font un dîner succulent ! Mes hommes se

fabriquent un gigantesque fouto avec de la viande de biche boucanée

emportée d’Attakrou.

Dans la soirée, des gens d’Angoïkhé, petit village situé à 1

kilomètre en aval du fleuve, viennent nous voir. Quoique éreinté,

je prends des renseignements sur la route à suivre le lendemain par

nos porteurs, qui doivent se rendre à pied par la forêt à Aniasué

et doubler l’étape ; ils suivront le fleuve d’Angoïkhé à

Assémaone et n’ont à traverser qu’une rivière large de 5 à

6 mètres, qui passe entre Ammoaconkrou, la résidence du chef de

l’Indénié, et le village de Zébédou, traversé par Treich en

1887. Demain, huit de nos hommes doivent revenir à Kabrankrou pour

me transporter en hamac de cet endroit à Aniasué.

Tous les détails pour le lendemain étant réglés, nous essayons de

dormir. Hélas ! mon mal me donne une fièvre qui me fait délirer

malgré la quinine préventive. Agité toute la nuit, non seulement

je ne puis reposer, mais encore ce bon Treich ne ferme pas l’œil,

prévenant mon moindre désir et me demandant, chaque fois que je me

retourne un peu brusquement, si j’ai besoin de quelque chose.

_Lundi_ 4 _mars._ — Au petit jour nos porteurs se mettent en

route. Treich et moi, nous nous embarquons dans notre frêle

embarcation, emportant quelques bananes grillées au feu qui

doivent composer notre déjeuner. Un bief profond, limité par un

petit barrage facile, à hauteur de la rivière de Zébédou, et le

barrage d’Assémaone nous permettent de naviguer assez rapidement ;

malheureusement, de ce dernier village à Darou — situé à un

coude à angle droit que forme la rivière, — le lit est obstrué

d’une suite de barrages dont les passes, situées tantôt à droite,

tantôt à gauche, nous font perdre un temps précieux. Devant Darou,

le fleuve est presque à sec, et des habitants le traversent à

gué pour se rendre dans le Morénou, dont le sentier qui y mène se

détache de la rive droite, en face du village.

De Darou à Kabrankrou il n’y a qu’un seul barrage, facile à

franchir. Nous atterrissons à onze heures vingt.

A Kabrankrou, le fleuve se dirige sur Aniasué, par une série

de méandres très longs à franchir. La navigation n’est pas

interrompue, quoiqu’il y ait de nombreux barrages. A Kabrankrou

même, il en existe un assez difficile, élevé de 2 mètres au-dessus

des eaux, dans lequel se trouve une petite passe contre la rive droite.

Sur ce parcours en méandres de Kabrankrou à Aniasué, il n’existe

qu’un seul village, sur la rive gauche, à mi-chemin ; il se nomme

Bourouattakrou. D’après nos piroguiers, le chef de ce village

aurait une belle pirogue à vendre ; il en demanderait 2 à 3 onces

d’or (de 90 à 120 francs). Notre premier soin en débarquant est

naturellement de nous informer si cette pirogue n’a pas encore

trouvé acquéreur. Le soir, nous étions fixés : elle avait été

vendue deux jours auparavant à des gens d’Arikokrou ; il n’y a

donc plus à y songer.

C’est jusqu’à Kabrankrou que les pirogues d’Attakrou devaient

nous conduire. Benié ne peut communiquer avec le chef d’Aniasué,

avec lequel il vient d’avoir un différend au sujet d’une

dette. D’autre part, comme je l’ai dit plus haut, le trajet en

pirogue par Bourouattakrou est très pénible aux basses eaux. Il

faut nous résigner à gagner Aniasué à pied. A cet effet nous nous

installons à Kabrankrou, village comprenant une seule famille venue

récemment du Morénou.

Treich, me laissant avec son domestique et un de ses hommes, part le

lendemain de bonne heure pour Aniasué, afin de me renvoyer les huit

porteurs qui doivent me prendre avec le hamac.

_Mardi_ 5 _mars._ — Quelle longue et affreuse journée ! Je souffre

tellement de cette espèce de hernie, que je m’évanouis en voulant

faire quelques pas. La douleur est intolérable. Une vieille femme du

village, très compatissante, est allée, sans qu’on le lui demande,

chercher des feuilles pour me faire un cataplasme, de sorte que dans

l’après-midi je suis un peu soulagé.

Dans cette région les cases sont couvertes, comme dans l’Anno,

de larges feuilles d’arbres et surtout de feuilles servant à

emballer les kolas. Ces toitures sont faites avec un grand soin. Les

feuilles sont maintenues sur les branches qui forment la cage de

la toiture par de petites fiches en bois. Pas une fissure ne laisse

pénétrer le soleil. C’est ici aussi que j’aperçois la première

couverture en palmes. Elle est arrangée et combinée avec beaucoup de

savoir, et disposée par lots de cinq à six palmes bien assujetties

ensemble. Non seulement cette toiture est bonne et solide, mais elle

est encore élégante.

Kabran, le chef de famille qui a donné son nom à cet embryon de

village, est un chasseur de profession. A deux reprises différentes

il est parti pendant dix minutes environ pour revenir, la première

fois avec une biche, et la seconde avec un gros singe noir à queue et

tête blanches, de l’espèce appelée, en agni, _foé_. C’est le

singe le plus répandu. Son long poil noir luisant fait rechercher sa

fourrure en Europe. Il est beaucoup acheté par les Apolloniens qui

viennent dans la région et qui payent une belle peau jusqu’à 50

centimes en or. Ces fourrures ne sont pas achetées par les factoreries

d’Assinie et de Grand-Bassam, pour une raison que je ne m’explique

pas et que l’on n’a pas su me donner à Grand-Bassam ; elles vont

toutes sur Cape Coast.

Nos hommes ne sont de retour d’Aniasué qu’à une heure déjà

avancée de la soirée. Comme ils n’ont pas mangé et que, d’autre

part, il est impossible de dormir à cause des moustiques, ils passent

la nuit à préparer de la viande que nous vend Kabran.

_Mercredi_ 6 _mars._ — Il est impossible de songer à se mettre en

route ; mes malheureux porteurs sont incapables de refaire la route

en me portant dans le hamac ; aussi n’ai-je pas de peine à faire

remettre le trajet à demain.

Si dans certains endroits des régions que j’ai parcourues le

moustique fait totalement défaut, il y en a d’autres où cet

insecte pullule, et c’est le cas pour Kabrankrou. Je n’ai jamais

eu, ou très rarement, à en souffrir, ayant toujours eu soin de

faire établir ma moustiquaire. C’est une excellente précaution,

car, même quand il n’y a pas de moustiques, ce faible tissu vous

préserve non seulement de la forte rosée, mais encore des fourmis,

araignées et autres insectes malfaisants.

[Illustration : Habitation à l’européenne avec couverture en

palmes à Bettié.]

_Jeudi_ 7 _mars._ — Nous sommes partis ce matin dès qu’il a

fait jour, à cinq heures trois quarts. Il est impossible de se

rendre compte de la fatigue qu’éprouve un malade voyageant en

hamac. Malgré toute la bonne volonté des porteurs, on est cogné,

par suite des sinuosités du chemin, contre les arbres et les lianes,

le long du sentier. Les indigènes, pour se faciliter un passage,

ont coupé de jeunes arbres à environ 80 centimètres ou 1 mètre

du sol : ce sont autant de pieux sur lesquels on manque de se faire

empaler. Les lianes, les arbres, contre lesquels on heurte le hamac

dans les tournants, font tomber des bois morts, des nids de termites

logés dans les arbres, des feuilles sèches et des rameaux pourris,

qui vous aveuglent. On peut encore s’estimer très heureux de

n’être pas blessé, estropié par quelque bois mort volumineux qui,

suspendu dans les airs à une hauteur de 20 mètres, s’effondre au

moindre choc. De soleil, point ; il règne dans cette forêt de trente

jours de marche une sorte de demi-obscurité qui fatigue. On a soif de

voir le jour, de voir de l’herbe, car ici le sol n’est tapissé

que de jeunes pousses d’arbres et de fouillis d’ananas. Pas de

fougères, pas de fleurs, rien qui réconforte, qui parle au cœur, à

l’âme — la monotonie est terrible dans ces régions. Et cependant,

comme toute cette forêt est grandiose et mystérieuse ! Comme on

s’y promènerait volontiers si l’on n’avait la préoccupation

du lendemain ! Comme ce silence est imposant ! Ni le vent ni le soleil

ne pénètrent dans cette immensité. A 100 mètres d’un village, on

est isolé du monde. C’est à peine si l’on aperçoit les oiseaux :

ils vivent dans les cimes, goûtant à la fois le soleil et l’ombre ;

leur babil n’arrive pas jusqu’au sentier, étouffé par les coups

de sabre des indigènes qui frayent le chemin en coupant des lianes

et des arbres qui ont quelquefois 20 centimètres d’épaisseur. De

temps à autre on entend cependant fuir un gibier, qui en se sauvant

paraît briser tout sur son passage ; ce n’est pourtant qu’une

toute petite gazelle, de la grosseur d’une chèvre. Dans les haltes,

quand, assis dans le sentier, tout le monde se réconforte d’une

igname bouillie, froide, ou de quelques bananes, il passe à 20 ou

30 mètres au-dessus de vous une joyeuse bande de singes dont les

cris sont étouffés par le craquement de bois morts qui tombent en

plein sur votre tête et vous forcent à vous garer.

Ces forêts sont tellement imposantes, que la vue d’un sentier à

peine ébauché qui coupe le vôtre vous cause une joie infinie ;

on se dit : « Il y en a donc d’autres aussi qui traversent ces

solitudes ». Quand ces sentiers se représentent souvent et surtout

quand ils se dirigent dans le sens opposé à celui que l’on suit,

le courage se ranime, les forces reviennent, la tête de la caravane

annonce « un chemin de jardin » : c’est l’indice de la proximité

d’un village ; mais, hélas ! il faut quelquefois marcher encore

pendant deux mortelles heures pour l’atteindre.

[Illustration : La forêt.]

Quel bonheur ! comme le cœur bondit ! comme on se sent vivre, quelques

instants après, à la rencontre d’un tronc à demi creusé qui doit

fournir une pirogue ; puis peu à peu les plantations de palmiers à

huile, un sentier élargi, une bananeraie, et, après, ces sommets

de toits à couleur incertaine recouverts de feuilles mortes ou de

palmes bistres, le chant du coq, ou ce bruit de crécelle rythmé

qui révèle la présence d’un tisserand.

Oh ! ce chant du coq, quelle douce illusion il m’a

produite ! Fatigués, avançant avec peine, ne sachant si nous

rencontrerions bientôt le village, l’oreille au guet, nous croyions

l’entendre bien souvent. « Comment serons-nous accueillis ? »

nous disions-nous. Hélas ! le désir d’arriver à l’étape nous

faisait prendre pour la réalité ce qui n’était qu’une illusion

de notre cerveau fatigué. Quand après deux nouvelles heures de

marche nous arrivions au village tant envié, le coq dormait ainsi

que les habitants.

Aujourd’hui, à part les chemins de bananeraie aux abords de

Kabrankrou et d’Aniasué, nous n’avons rencontré que le sentier

d’Assémaone, auprès duquel nous avons fait une halte d’un quart

d’heure. Une demi-heure avant d’arriver à Aniasué, quelques

habitants venus au-devant de moi ont voulu à toute force aider mes

gens, et c’est porté par eux que j’entrais à Aniasué vers midi.

Treich, depuis son arrivée à Aniasué, n’était pas resté

inactif : il avait engagé des pourparlers avec le chef, de sorte

que pour le surlendemain les pirogues étaient promises. Le nom de

ce chef est assez difficile à retenir : ce seigneur s’appelle

_Kakou Anougoua_.

_Vendredi_ 8 _mars._ — Bien accueilli dans le village, qui est assez

grand (700 à 800 habitants), et avec l’appui du chef, Treich arrive

à engager les piroguiers nécessaires pour nous conduire jusqu’à

Bettié. Ce trajet doit se faire en quatre jours ; mais les piroguiers

ne veulent pas dépasser l’Alangoua ; cependant, sur nos instances,

et après avoir promis au chef d’Aniasué qu’il n’arriverait

rien de fâcheux aux piroguiers, ce dernier leur donne l’ordre de

nous conduire jusqu’à Bettié. Le marché fut conclu et le prix

débattu jusqu’à Bettié inclusivement.

Pour me soulager, et profitant de cette journée de repos, Treich

me confectionna, avec un morceau de cuir souple, des chiffons et le

fer-blanc d’une boîte à sardines, un bandage destiné à soutenir

cette espèce de hernie qui me fait tant souffrir et m’empêche

de marcher. Deux courroies provenant de bretelles de fusil servent

à le fixer. Muni de cet appareil, je peux, sans trop souffrir, me

promener une heure par le village, qui est construit comme ceux de

l’Indénié. Il me semble riche ; tous les habitants paraissent y

vivre dans l’aisance. La moitié de sa population est composée de

Zemma (Apolloniens), qui viennent y acheter des peaux de singes et de

l’or de l’Alangoua, en remplacement de gin, de poudre, d’armes,

d’étoffes qu’ils apportent de la Côte par le Sahué.

Les habitants se livrent beaucoup à la chasse. Dans ce village,

la viande de biche et de singe boucanée ne fait pas défaut ; en

tirant les mères, les indigènes s’emparent des petits singes

vivants. Dans presque toutes les habitations, on en voit un ou deux

en liberté ou attachés avec une ficelle, de sorte qu’on peut les

examiner à loisir.

On trouve dans cette région neuf variétés de singes :

1o Le _cynocéphale_, qui est connu dans presque tout le Soudan et

dont je me dispense de faire la description ;

2o Le _foé_, ce singe noir à poil long et à tête et queue blanches

dont j’ai fait la description plus haut ;

3o Le _kouamé_, genre de cynocéphale à poil gris très

clairsemé. Ce singe, qui est très laid avec sa face ladre, se

distingue surtout par des callosités prononcées aux fesses ; il

passe pour être aussi intelligent que le cynocéphale, dont il doit

être proche parent ;

4o L’_assibé_, singe de taille moyenne, à la fourrure d’un vert

jaune avec le ventre gris blanc et la figure noire ; il ressemble

au singe que nous appelons au Sénégal _singe de Podor_, mais son

pelage est beaucoup plus clair ;

5o L’_adéré_, presque de la même couleur que le précédent,

mais portant sur le bout du nez une belle tache toute blanche qui

l’a fait surnommer par les Européens _pain à cacheter_ ;

6o Le _kômo_, de petite espèce, pelage foncé à reflets noirs,

verts et bleus ; il pousse fréquemment un cri qui l’a fait

surnommer _kômo_ ;

7o Le _tah-hié_, au pelage noir à long poil, avec la figure et le

ventre rouge brun. Cet animal est un des plus intéressants que je

connaisse ; il fait des sauts étonnants en largeur sans se servir

de ses mains, simplement en se ramassant sur son arrière-train,

qui se contracte et se détend comme un ressort ; en retombant, il

lève les bras en l’air en appliquant les principes de gymnastique

qu’on nous enseigne au régiment et à Joinville ;

8o Le _tié_, le plus joli des singes que l’on puisse rêver. Sa

robe est d’un gris irisé, et son dos dans le sens de l’épine

dorsale est partagé en deux par une bande de poils rouge feu. Il

a le ventre blanc, et sa tête est encadrée d’une belle barbe

blanche se terminant par une longue barbiche, blanche également,

qu’il se laisse volontiers caresser quand il est apprivoisé.

9o Enfin le chimpanzé, qui est rare[52].

Les peaux les plus marchandes sont, dans l’ordre de préférence,

celles des _foé_, _tié_, _tah-hié_, _assibé_, _adéré_ et

_kômo_ ; celles du cynocéphale et du _kouamé_ sont utilisées par

les indigènes pour les usages domestiques.

Au premier abord on pourrait croire que l’on éprouve une certaine

répugnance à manger la chair de ces animaux, et qu’elle doit être

très coriace. Le fait est vrai pour quelques variétés de singes,

surtout pour le cynocéphale, qui est peu comestible ; mais dans ces

forêts le singe ne vit pas exclusivement de fruits, il se nourrit

surtout de jeunes pousses d’arbres, et quelques-uns d’entre eux,

tels que le _tah-hié_ et le _foé_, n’arrivent à manger des fruits

qu’après un acclimatement progressif.

Ces deux variétés de singes offrent également une particularité,

c’est qu’ils ne sont munis que de quatre doigts aux mains :

le pouce a totalement disparu. Chez certains d’entre eux il y en

a cependant trace. Dans ce cas, il a à peine 3 ou 4 millimètres

de longueur.

_Samedi_ 9 _mars._ — Nous avons pu quitter ce matin Aniasué à

sept heures. Tout notre monde est réparti dans trois pirogues de

6 à 7 mètres de longueur. A sept heures dix, nous saluons, en

passant, les habitants d’Amangouakourou, puis nous franchissons

trois barrages offrant des passes commodes vers la rive droite ;

et à huit heures et demie, après avoir dépassé un îlot boisé

en face duquel débouche la rivière Betti, qui vient de Yacassé

(Indénié), nous atteignons Inguérakon. Nous restons à ce village

jusqu’à onze heures sous un prétexte que je ne saisis pas trop,

et nous faisons un déjeuner de fouto.

Le danger ayant disparu (c’étaient des gens de l’Attié,

avec lesquels nos piroguiers avaient eu maille à partir, qui nous

observaient dissimulés dans la végétation sur la rive droite),

nous franchissons les trois barrages d’Inguérakon et atteignons

à midi et demi Kommokourou, situé un peu en aval du confluent de

la rivière d’Abengourou.

De Kommokourou à Ahinikourou, où nous devons passer la nuit, le

fleuve est obstrué par une série d’îlots et deux barrages qui

en rendent la navigation pénible, surtout en cette saison ; enfin,

vers deux heures et demie, nous atteignons Ahinikourou, habité par

une colonie de l’Attié, pays situé en face de nous sur la rive

droite du Comoë et s’étendant dans l’ouest jusqu’au Baoulé.

Ce village n’ayant que quatre cases, nous campons sur la rive. J’en

suis d’autant plus satisfait que pendant le trajet j’ai cru

comprendre, dans une conversation des piroguiers, qu’ils seraient

enchantés de nous planter là et de repartir de nuit avec leurs

pirogues vides pour Aniasué, ce qui nous gênerait considérablement.

La descente du fleuve est très intéressante : le cours accidenté

et la végétation qui borde le Comoë ne ressemblent pas au Sénégal.

En quittant Attakrou, les rives s’affaissent insensiblement ;

au lieu d’être abruptes, elles s’abaissent doucement et, par

une pente douce, viennent mourir dans l’eau. Point de ces longs

villages comme dans le Fouta et le pays sonninké de Bakel, où toute

la population est sur la rive pour vous voir passer. Ici les lieux

habités sont cachés dans la végétation ; leur présence ne se

révèle que par le vert tendre des plantations de bananiers et un

ou deux toits qui émergent en bordure sur une toute petite clairière.

D’autres fois, le village, enfoui sous la végétation, n’est

deviné que par un chemin d’atterrissage et une ou deux pirogues

au mouillage. Pas de bruit, le silence n’est troublé que par

les piroguiers qui se stimulent d’instant en instant avec le cri

souvent répété de : « _Diakha ! Diakha !_ » qui veut dire :

« Pagayons ! pagayons ! »

Les bancs de sable sont dépourvus des oiseaux aquatiques que

l’on trouve par milliers sur les bancs du Sénégal. C’est

à peine si de temps en temps on aperçoit deux ou trois paires

de sarcelles. Pas d’ibis, pas de spatules, encore moins de

pélicans ou de marabouts. Les caïmans et les hippopotames sont

rares également. Dans les biefs, l’eau est calme : le courant,

cependant, est encore d’environ 1 nœud à l’heure.

Dans la journée, pendant la grosse chaleur, il est difficile de

rechercher l’ombre des rives : elles sont défendues par des

bois morts et des racines qui rendent la navigation difficile. Je

regrette bien mes joyeuses fusillades sur les bords de l’île

à Morfil (Sénégal), où toute la journée on peut s’amuser

à tirer des singes, des oiseaux aquatiques, des caïmans ou des

hippopotames. Ici, rien, ou à peu près ; le fleuve paraît mort,

on croirait qu’il n’est pas habité ; les seuls indices qui

dénoteraient la présence d’hommes consistent en petites pêcheries

dans le lit des affluents qui se déversent dans le Comoë, près

de leur embouchure. Aujourd’hui, cependant, Treich a tiré deux

coups de fusil sur des tintans, oiseaux pêcheurs bruns, à huppe,

qui poussent des cris perçants en prenant leur vol, et sur un aigle

pêcheur à tête blanche, perché sur la cime d’un arbre mort.

Nous sommes ici sur la frontière de l’Indénié.

Ce pays, qui limite le Sanwi au nord, est borné à l’est par le

Broussa, l’Aowin et le Sahué, au nord par l’Assikaso, « pays

de l’or », province du Bondoukou, et par l’Anno. A l’ouest il

confine au Baoulé, au Morénou, à l’Attié et au Bettié.

Ammoacon, le souverain de l’Indénié, a fixé sa résidence à une

journée de marche dans l’est d’Attakrou ; elle porte son nom,

auquel on ajoute _krou_ : Ammoaconkrou.

Les autres centres dont les chefs, tout en référant à l’autorité

du souverain, jouissent par eux-mêmes de quelque influence, sont

ceux d’Attakrou, d’Aniasué et d’Abengourou, dont nous avons

donné les noms plus haut.

L’Indénié est peuplé de gens de race agni, avec quelques colonies

du Morénou et de gens de l’Attié, mais ce pays est surtout envahi

par les Zemma ou Apolloniens, qui y ont accaparé tout le commerce.

L’Alangoua, situé au sommet du triangle formé par le Comoë et

le Mézan, est autant sous la protection de l’Indénié que du

Bettié. M. Treich a cependant, en 1887, cru prudent de le lier à

nous par un traité spécial qui reconnaît en fait son autonomie.

L’Indénié est très avantageusement situé pour les transactions

commerciales : il occupe une position relativement rapprochée de

la Côte (8 journées) ; on peut rayonner aisément vers l’Abron,

le Bondoukou et Kong, l’Anno, le Djimini et le Kong, et les tribus

du Baoulé et du Morénou voisines du Comoë peuvent également venir

s’y approvisionner.

_Dimanche_ 10 _mars._ — Quel miracle ! nous avons réussi à quitter

avec nos trois pirogues Ahinikourou à cinq heures et demie. Ici,

comme ailleurs du reste, quand on est à la merci des indigènes et

des piroguiers, il est difficile de rassembler ceux qui doivent vous

accompagner à un titre quelconque ; on peut se considérer comme

ayant une fière chance quand on réussit à se mettre en route

avant sept heures du matin ; aussi nous sentons-nous tout heureux,

mon compagnon et moi, de partir avant le lever du soleil.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2) · 第 21 / 35 段