de l’amande concassée. Le rendement est moins considérable et
ne doit pas dépasser 40 pour 100. A Kong et dans les pays mandé on
nomme cette huile _tingolotoulou_.
Vers la côte, les indigènes se bornent à vendre l’huile de
palme rouge aux factoreries et à y apporter les amandes, qui sont
expédiées en sacs vers l’Europe, où elles sont traitées pour
la saponification, la stéarine et même souvent pour le beurre.
La coque de l’amande, découpée en rondelles par les indigènes,
leur sert à se fabriquer des colliers.
_Mercredi_ 20 _février._ — Nous traversons Kouadioukrou et
Adikrou, gentils petits villages où les habitants ont l’air très
bienveillants. Dans cette région, l’or est aussi exploité ;
mais j’ai cependant remarqué bien moins de puits sur le chemin
même : l’exploitation a lieu dans des endroits situés à
quelques kilomètres du sentier que nous suivons à l’est et à
l’ouest. Nous arrivons à Ndiénou vers neuf heures et demie du
matin. Il était temps, mon mal n’avait fait qu’empirer, et
c’est exténué que je me jetai sur ma natte dans la case que le
chef du village mit à notre disposition.
Ndiénou est un village assez important par sa situation. Du
village part un chemin par Ahouan et Duhinabo sur Annibilékrou
dans l’Assikaso (en agni « lieu de l’or »). Un autre chemin
non moins important mène par Assonakrou et Bankokrou à Amakourou,
village important du Baoulé, où réside un chef influent, nommé
_Kabana Mpokou_, qui a souvent des démêlés avec l’Anno ; mais
actuellement une paix profonde semble régner.
Il y a à Ndiénou une petite caravane de Gan-ne du Baoulé qui ont
les bras et les jambes ornés d’anneaux en cuivre creux à l’instar
des Mossi ; j’y ai vu aussi quelques coiffures originales.
Les femmes Gan-ne se bornent à se rouler de toutes petites mèches
espacées de 3 ou 4 centimètres. Les jeunes gens, en revanche, ont
quelques mèches sur le front et les tempes, les cheveux coiffés en
arrière et ramassés en touffe sur le sommet de la tête.
Très souvent ils portent un peigne en bois fabriqué par eux.
_Jeudi_ 21 _février._ — Il m’est impossible de continuer ma
route : mon mal n’a fait qu’empirer. La grosseur dont je suis
affligé est dure et plus grosse que le poing ; elle m’occasionne
une fièvre très intense qui me fait délirer, malgré les fortes
doses de quinine que j’absorbe. Ce brave Treich me force à rester
couché, et nous remettons le départ au lendemain. La journée est
occupée par un palabre dans lequel nous engageons huit hommes pour
porter nos bagages ; cela permettra à huit de nos porteurs de se
relayer pour mon transport dans un hamac dont M. Treich avait eu la
bonne idée de se munir à son départ d’Assinie.
Pour l’installer, il ne s’agissait que de trouver une solide
perche longue et légère et d’y amarrer les extrémités.
Le chef de Ndiénou mit une grande complaisance à nous procurer
des hommes ; il fut convenu qu’ils seraient payés à raison de 2
_takou_ (1 franc) par jour et par homme, payables en poudre d’or,
et, pour chaque journée de retour, 1 _takou_. Ces hommes prirent
l’engagement de nous servir jusqu’à Attakrou, premier village
de l’Indénié, sur la rive gauche du Comoë.
_Vendredi_ 22 _février._ — Cette étape, tout en apportant un
grand soulagement à mon état, a été bien fatigante. Mes huit
porteurs ne savent pas encore manœuvrer habilement le hamac ; ils
portent deux par deux, un à chaque extrémité, et se relèvent de
demi-heure en demi-heure. Le sentier serpente tellement qu’il faut
user des plus grandes précautions pour tourner avec une perche de 2
m. 50 supportant un hamac. Les lianes et les branches vous battent
la figure, des branches mortes vous tombent sur la tête, et enfin
à maintes reprises on risque de s’empaler sur de jeunes arbres
coupés à 1 mètre du sol. Dans ces conditions, le voyage d’un
malade dans un hamac n’offre qu’un seul avantage, celui de le
transporter ; quant à lui éviter la souffrance, il n’y faut pas
songer. J’étais calé par un coussin et des couvertures, ce qui me
permettait de faire usage de ma boussole et de noter mes azimuts. Je
puis le dire, jamais la mise au net de mon levé topographique n’a
subi un retard de plus de vingt-quatre heures.
[Illustration : Dans le hamac, au milieu des fourrés.]
De Ndiénou à Tiokonou, où nous faisons étape, nous n’avons
traversé qu’un seul village, qui se nomme Benzi, et aux environs
duquel se trouvent des exploitations aurifères.
A Tiokonou, une femme médecin essaye de me persuader que le seul
remède à mon mal serait de prendre un lavement au piment.
C’est un procédé bien primitif, auquel cependant j’ai cru devoir
me soustraire, n’entrevoyant pas du tout l’effet que cela aurait
pu produire sur une maladie du genre de celle qui m’affligeait.
Cette médication est très usitée chez tous les peuples achanti et
agni, et personne ne voyage sans un irrigateur (si l’on peut appeler
cela ainsi). Cet instrument primitif consiste tout simplement en une
calebasse de la forme d’une poire allongée, percée d’un trou
carré au sommet de la partie sphérique. C’est par là qu’on
introduit la préparation. La tige de la calebasse sert de canule,
et le médecin, appliquant sa bouche sur le trou carré, souffle de
toute la force de ses poumons pour faire prendre le lavement au malade.
Ce lavement n’est pas précisément émollient ; il faut y être
habitué très jeune pour pouvoir le supporter, car il entre en
général plus de 100 grammes de piment pilé et macéré dans
50 centilitres d’eau. Pour un Européen, une telle médication
doit produire une inflammation intense ; mais les indigènes
s’administrent cela aussi aisément que nous avalons une pastille ou
un bonbon. On peut dire que la calebasse à injections fait partie du
costume de ces gens-là ; ils la portent ostensiblement suspendue à la
ceinture ou dans leurs bagages, et quand on a, comme Treich, la bonne
fortune de posséder un cuisinier, la place indiquée de la calebasse
à injections est toujours le panier à provisions ou à vaisselle !
_Samedi_ 23 _février._ — Les porteurs, déjà un peu habitués,
m’ont moins fatigué aujourd’hui ; ils commencent à savoir
faire évoluer le hamac assez facilement à travers les innombrables
détours de la forêt. De plus Kwaoukrou et Iaoukrou, séparés l’un
de l’autre par une petite heure de marche, nous font paraître
le temps moins long et l’étape moins fatigante. A neuf heures,
nous entrons à Zanzanso, grand village neuf qui vient récemment
d’être déplacé ; il s’élève dans une belle friche encore
fumante, au milieu d’une splendide végétation.
Il y a là partout des arbres magnifiques et d’essences inconnues
au-dessus de 8° 30′. Le kola ne semble plus être cultivé ici. La
seule occupation de cette population est l’extraction de l’or
et la culture des bananiers et du manioc. Les ananas existent
à profusion, mais les indigènes ne semblent pas en être bien
friands. Je crois qu’ils font plutôt leurs délices de quelques
variétés de singes et surtout du _kouamé_ (nom agni), sorte de
cynocéphale à poil blanc sale très rare, à la figure ladre. Ce
singe est gratifié de callosités, au postérieur, de dimensions
extraordinaires. Les femelles sont parfois d’un aspect hideux. Ce
singe, quoique comestible, est un des moins appréciés pour sa viande,
parce qu’il se nourrit beaucoup de fruits, et sa peau n’a aucune
valeur marchande. Il existe encore d’autres variétés de singes,
dont j’aurai plus loin l’occasion de parler.
_Dimanche_ 24 _février._ — Il est impossible de se rendre compte
de ce qu’est un sentier dans cette forêt. Deux de nos hommes munis
de sabres d’abatis coupent les lianes et les branches ; le sentier
contourne les moindres petits obstacles, arbres trop rapprochés,
troncs d’arbres en travers du chemin, lianes trop grosses pour être
coupées. Nous marchons ainsi plus de quatre heures pour ne faire à
vol d’oiseau que 11 à 12 kilomètres. Il n’y a pas de village sur
notre route ; on ne traverse qu’un groupe de cases nommé Akannda,
à 1 kilomètre avant d’arriver à Apposo, où nous avons décidé
de faire étape.
Le chef d’Apposo nous reçoit moins bien que les chefs des villages
que nous venons de traverser ; il nous envoie cependant neuf ignames,
quelques bananes et un poulet. Le cadeau que nous lui faisons, et qui
consiste en un rasoir, une glace, un bonnet de velours, un foulard
et quelques chaînettes, ne semble pas le séduire, et finalement il
refuse de l’accepter.
Je ne me suis expliqué cette façon d’agir que parce que son
désir était de nous voir lui faire un second cadeau, pour le chef
d’Abé (village situé sur le fleuve), de l’autorité duquel il
semble relever.
_Lundi_ 25 _février._ — J’ai fait donner les cadeaux refusés
par le chef à quelques gens du village, qui les acceptent avec
reconnaissance. Le chef lui-même, auquel je fais visite le matin de
bonne heure avant le départ, ne fait plus allusion à rien, et c’est
en nous donnant une bonne poignée de main que nous nous quittons. Une
heure après notre départ nous atteignons Benti-Kouassikrou,
et à huit heures et demie nous arrivons à Zouépiri, le village
suivant étant trop éloigné pour que nous songions à l’atteindre
sans exténuer nos porteurs. De ces deux derniers villages partent
également deux sentiers sur Abé et le Comoë, pour de là se diriger
par Tenkoualan sur Annibilékrou (Assikaso).
_Mardi_ 26 _février._ — C’est bien curieux : si je n’avais
rencontré des gens venant d’Attakrou, je me serais imaginé que les
indigènes cherchent à me tromper. Au lieu de faire aujourd’hui,
comme les jours précédents, du sud avec un peu d’est, nous passons,
dans l’étape d’aujourd’hui, à l’ouest-sud-ouest. J’ai eu
le secret de cette anomalie en causant, dans une halte, avec des gens
de l’Indénié qui se rendent à Groûmania : ils m’ont expliqué
que, la région n’étant pas peuplée du tout par ici, le chemin
faisait un grand détour pour gagner Adiouakrou, afin de permettre
aux voyageurs de se ravitailler. Le pays est aussi sauvage que plus au
nord, mais je n’y ai remarqué aucune trace d’exploitation d’or.
Le chef d’Adiouakrou nous reçoit tant bien que mal et a cependant
l’air mécontent du cadeau que nous lui faisons. Treich y ajoute une
petite bêtise, une brassée d’étoffe, ce qui nous réconcilie. Tout
le monde s’occupe des provisions, car demain il faut coucher dans
la brousse, et l’on n’arrivera à Attakrou qu’après-demain
dans la journée, en marchant bien.
_Mercredi_ 27 _février._ — Nous quittons le village à six
heures. En route, nous dépassons un endroit où l’on peut bivouaquer
et où l’on trouve un peu d’eau ; après y avoir fait une halte
de vingt minutes, et vers midi, nous atteignons un autre endroit où
l’on campe d’ordinaire, près d’un petit ruisseau qui a un bief
contenant un peu d’eau croupie.
Rien n’est plaisant comme l’installation d’un campement quand
on est bien portant et d’humeur joyeuse. J’ai toujours éprouvé
un certain bonheur à choisir un bon emplacement pour y passer les
heures chaudes, puis à en faire préparer un autre pour la nuit. Ici,
malgré ma douleur et mon impotence, je me fais organiser une petite
retraite à l’ombre d’un _edia baca_, (arbre à fou). Les lianes
me servent à amarrer les couvertures qui doivent me protéger du
soleil. En face de moi, de l’autre côté du petit ruisseau sans eau,
Boukary nettoie deux emplacements pour la natte de Treich et la mienne,
que nous séparons de l’intervalle nécessaire à l’établissement
d’un feu de bivouac.
Nous avons déjeuné d’un riz préparé je ne sais trop comment,
et le soir, avant de nous coucher, nous avons mangé une boîte
de _corned beef_, de l’igname et du maïs grillé. Une tasse de
thé et une cuiller à café d’élixir de la Grande-Chartreuse
achèvent de nous donner l’illusion d’un excellent dîner. Je me
suis endormi ce jour-là avec une quiétude parfaite sur l’issue
de notre voyage. Hélas ! j’étais bien bas. Ce brave Treich m’a
avoué depuis que plus d’une fois il s’était relevé la nuit
pour sentir si mon cœur battait encore.
_Jeudi_ 28 _février._ — Dieu, quelle étape ! Nous avons surtout
fait du sud. Et que de circuits ! comme cela fatigue ! cette
même flore, ces mêmes plantes, ce pays uniforme, mais joli quand
même ! Mes porteurs de hamac sont sur les dents, ils n’en peuvent
plus, les malheureux. Quelques Gan-ne nous laissent entrevoir que
nous n’allons pas tarder à atteindre le fleuve.
A une heure trente-cinq, nous arrivons sur les bords du Comoë. Ma
dernière pensée a été de prendre ma boussole, d’y faire
une visée en amont et en aval, avant de m’affaisser épuisé,
rendant grâce à Dieu de m’avoir laissé les forces nécessaires
pour atteindre les pirogues qui devaient nous permettre de regagner
la Côte.
CHAPITRE XV
Attakrou. — En quête de pirogues. — Descente du Comoë. —
Incidents de navigation fluviale. — Séjour à Kabrankrou. —
Départ par terre pour Aniasué. — Toujours l’imposante forêt. —
Illusion d’ouïe. — Aniasué. — Les singes de l’Indénié. —
Départ des pirogues. — L’Indénié, limites, population. —
Nous longeons le Morénou et l’Attié. — Cérémonie funèbre
agni. — L’Alangoua. — Abandonnés par les piroguiers. —
Bettié et Bénié Couamié. — Une maison à l’européenne. —
Mon premier verre de vin. — Départ pour Malamalasso. — Chutes et
rapides. — Daboisué. — Deux étapes à pied. — Malamalasso. —
Arrivée de Baoto. — Difficultés constantes nées de coutumes
bizarres. — La société agni. — Pénible navigation de nuit. —
Nous atteignons le _Diamant_. — Arrivée à Grand-Bassam. — Accueil
à la factorerie Verdier. — Le capitaine au long cours Bidaud. —
Mes compagnons noirs.
Devant Attakrou le Comoë a environ 100 mètres de largeur. Sur les
rives émergent des grès et quelques bancs de sable. Au milieu,
le fleuve a 1 m. 20 de profondeur. Les berges sont assez élevées
pour permettre à une crue de 8 à 10 mètres de se manifester sans
danger pour le village, qui est construit le long de la rive gauche,
dans un fouillis de bananiers, de palmiers et d’ananas. Le chef
actuel se nomme Bénié, ce qui fait qu’on appelle aussi Attakrou :
_Béniékrou_, _krou_ voulant dire « village » en langue agni.
Par ordre de Bénié, on nous avait installés et l’on nous avait
approprié deux cases dans lesquelles étaient disposés trois ou
quatre tapis en fou, l’un sur l’autre, recouverts eux-mêmes de
couvertures très propres et bien blanchies. C’était un semblant
de lit qui n’était pas à dédaigner. Treich rencontra une femme
médecin des environs de Bettié qu’il connaissait ; elle se
mit aussitôt en devoir de nous préparer un excellent fouto. Deux
heures après, Bénié et notre hôte nous firent cadeau de bananes,
d’ignames, de manioc et d’une cinquantaine d’ananas délicieux.
A propos d’ananas, il est intéressant d’examiner les ressources
que le commerce des ananas pourrait offrir pour nos possessions de
la côte d’Afrique.
Actuellement les ananas frais qui arrivent sur notre marché (du
mois de novembre à fin juin) proviennent des Açores, d’où les
navires anglais les transportent à Londres : c’est donc de ce
dernier pays qu’ils sont réexpédiés et qu’ils sont livrés
à la consommation à des prix relativement élevés (4 à 8 francs
pièce, suivant la grosseur et la finesse).
Nous croyons que les ananas de la Côte de l’Or pourraient lutter
avantageusement avec ceux des Açores, étant donné que la traversée
s’effectuerait dans un laps de temps qui, n’étant pas beaucoup
plus long, permettrait aux fruits d’arriver dans de bonnes conditions
aujourd’hui, grâce aux nouvelles lignes de paquebots.
Voici d’ailleurs, sur le mode de préparation actuellement employé
pour ces sortes d’envois, des renseignements puisés à bonne source
et que nous croyons utile de porter à la connaissance de nos lecteurs.
Les fruits sont cueillis avant d’être mûrs, de façon à
supporter le voyage ; on leur laisse une longueur de tige de 15 à
20 centimètres, et comme ornement le petit bouquet de feuilles qui
les termine.
Pour l’emballage, on les couche dans de grandes caisses mesurant
de 1 m. 20 à 1 m. 30 de long sur 80 centimètres de large et
25 centimètres de hauteur. Chaque caisse est divisée en deux
compartiments par une cloison ; les ananas doivent être entourés
de feuilles de maïs. L’emballage étant la question capitale, il
faut éviter, en le faisant, de casser les tiges et le petit bouquet
de feuilles, et remplir avec soin les vides, afin d’empêcher tout
mouvement du fruit dans la caisse.
Les ananas existent à l’état spontané en si grande quantité dans
les forêts, qu’on pourrait se les procurer, rendus à Grand-Bassam,
à 25 centimes pièce, au grand maximum.
★
★ ★
Après avoir pris quelque repos et procédé à une toilette sommaire,
Treich et moi, nous allâmes faire visite à Bénié. Sur une
petite place devant son habitation, au pied d’une sorte de ficus,
il nous attendait assis sur une chaise. A côté de lui, un jeune
homme le garantissait du soleil avec un parasol. Bénié a environ
une quarantaine d’années. Sa figure inspire plutôt la sympathie
que la défiance. Il parle peu, d’une façon bien calme et tout à
fait digne. A notre arrivée, ses musiciens, au nombre de cinq, nous
saluent d’une aubade qui avait l’air d’être prisée par tout
le monde, sauf par nous. Cette musique se composait de deux tam-tams,
une clochette, une trompe en ivoire et un clairon en cuivre rouge de
fabrication européenne. Pendant que la musique nous écorchait les
oreilles, quatre jeunes gens munis de queues d’éléphant (emblème
royal) éventaient le seigneur d’Attakrou et lui chassaient les
mouches.
Bénié nous souhaita la bienvenue en termes fort courtois et offrit
à notre escorte cinq litres de gin, que s’administrèrent les
gens de Treich, les miens, quoique fétichistes, ne voulant pas
boire d’eau-de-vie.
Dans l’Anno et l’Indénié, où nous venons d’entrer, les
villages sont construits à peu près de la même façon. Attakrou
ne se distingue des villages de l’Anno que par sa population plus
nombreuse, 700 à 800 habitants, tandis que la moyenne des autres
varie entre 100 et 300.
[Illustration : Bords du Comoë à Attakrou.]
Sa situation sur le Comoë comme terminus[51] de la navigation
fluviale, à proximité des chemins du Baoulé, du Morénou,
de l’Anno, du Barabo et de l’Abron, y a attiré quantité de
marchands Zemma (Apolloniens) qui viennent s’y fixer avec des
produits de nos factoreries d’Assinie, de Grand-Bassam et de la
colonie anglaise de Dioua (Cape-Coast). Ces Apolloniens, qui sont
très remuants et marchands par excellence, aussi intelligents que
les Mandé et les Haoussa, ont installé, par les rues et dans les
cours des habitations, des boutiques volantes avec étalage où
dominent surtout les fusils à pierre, dits _boucaniers_ mâles et
femelles, des barils de poudre, des caisses de gin, du sel en paniers,
fabriqué par les riverains du littoral, quelques étoffes à très
bon marché, des perles en rocaille, et quantité d’autres objets,
tels que cadenas, colliers de corail, couteaux, sabres d’abatis, etc.
Le mouvement commercial, tant par le Comoë que par la voie de terre,
semble assez développé, et pendant notre route de Groûmania
à Attakrou nous avons rencontré presque tous les jours quelques
charges de produits européens. Malheureusement mon état de santé
ne m’a pas permis de noter les charges aussi soigneusement que je
l’ai fait pour Kong. Ce calcul n’aurait, du reste, offert qu’un
tableau bien médiocre de l’importance commerciale, les marchandises
bifurquant surtout à leur arrivée à Attakrou ; en effet, de là,
les Mandé du Barabo et du Bondoukou quittent la route de l’Anno,
passent à Eléso en amont d’Attakrou et de là remontent au nord
par la vallée du Bâ.
_Vendredi_ 1er _mars._ — Encore deux visites à Bénié, visites de
remerciements et visites intéressées ; il s’agissait en effet de le
décider à nous procurer des pirogues et des pagayeurs et d’obtenir
de lui qu’ils nous conduisissent le plus loin possible. On croirait
que c’est tout simple, car les pirogues ne font pas défaut, il y en
a plus que nous n’en avons besoin ; malheureusement l’autorité de
Bénié est méconnue à deux jours de marche d’ici, et il craint
qu’il n’arrive des désagréments à ses piroguiers. Dans toute
cette région il existe en effet une bien drôle de coutume : c’est
celle de rendre solidaires les uns des autres les gens d’un même
village quant aux dettes. Ainsi, parce qu’un homme d’Attakrou
devait une certaine somme à un citoyen d’Aniasué, aucun des
autres habitants ne pouvait s’y aventurer sans craindre d’avoir
ses pirogues confisquées ou d’être retenu en otage jusqu’à
extinction de la dette ; bon gré mal gré il fallait en passer par
là, trop heureux encore de ne pas se voir refuser leur concours. Les
pirogues ne nous sont promises que pour après-demain.
_Samedi_ 2 _mars._ — Je ne m’en plains pas trop, ce repos forcé
nous est bien nécessaire ; je souffre encore beaucoup, et ce brave
Treich est sur les dents ; tout le service repose sur lui : réveil,
organisation du convoi, ravitaillement, etc. ; mon état ne me permet
de m’occuper que du journal de marche et des levés.
Il est quatre heures environ. Je suis dans des transes terribles. Le
calme, ou plutôt le peu d’empressement et d’activité de ces
gens-là me crispe. Je songe à demain, à ce départ tant désiré,
aux heures que nous allons perdre pour rassembler nos huit malheureux
piroguiers ; encore, il n’y a même pas à songer à emmener tout
notre monde en pirogue : Bénié trouve d’excellentes raisons
pour leur faire faire la route à pied ; la moitié seulement de nos
bagages et de nos hommes pourra partir avec nous.
_Dimanche_ 3 _mars._ — Ce matin à trois heures et demie, nous
étions debout. Une heure après, nous savourions un fouto au singe,
réchauffé de la veille, et quelques bananes grillées. Tout était
prêt, soi-disant, mais à six heures et demie les pagayeurs couraient
encore après leurs pagayes et nous ne quittions la rive qu’à sept
heures un quart.
Quel soulagement quand, en signe d’adieu, j’ai agité mon chapeau
de feutre en loques, et quel bonheur pour moi d’être momentanément
dispensé de ce fatigant voyage en hamac !
Boukary, mon domestique, m’avait installé dans la pirogue une
couverture sur laquelle je me suis étendu en ayant le haut du corps
appuyé contre des bagages en guise d’oreiller. Ma grosseur dans
l’aine ne me fait plus autant souffrir, mais je sens que la fièvre
va me reprendre. J’ai à côté de moi mon carnet, mes deux boussoles
et mon ombrelle, qui m’a été bien utile dans la journée.
En quittant Attakrou, le fleuve coule presque en arc de cercle, mais
la direction générale est sud. Partout il y a du fond. Au bout
d’une heure environ nous laissons sur la rive droite un énorme
banc de sable, puis, un quart d’heure après, on atteint un joli
îlot boisé en face duquel et sur la rive gauche se trouve le petit
village d’Akhiékrou ou Akhiékourou.
Deux femmes qui lavent vont appeler le chef de village, il nous
apporte deux bouteilles à gin pleines de vin de palme frais. Point
n’est besoin de manœuvrer habilement pour accoster : le chenal
est tellement peu profond (à peine 10 centimètres d’eau) que la
pirogue s’échoue d’elle-même, ce qui nous permet de déguster
à loisir ce bon vin de palme.