Nous en avons acheté un gros morceau pour nos dernières 400 cauries,

car Aouabou est le dernier village vers le sud où ces coquilles aient

cours : ailleurs la monnaie consiste en poudre d’or et en pépites ;

mais les dénominations des poids et valeurs ont changé : on emploie

déjà ici le système de Krinjabo, d’Assinie et de Grand-Bassam,

qui diffère de celui de Bondoukou, de Salaga et de Kong.

A première vue et sans approfondir les étymologies, les poids et

appellations de cette région semblent n’offrir aucune relation

avec le mitkal, ses subdivisions et ses multiples, qui sont, comme

j’ai eu l’occasion de le dire plus haut, d’importation et

d’origine arabe.

Cependant on est frappé de voir que là aussi l’unité des forts

payements correspond au _barifiri_ des Mandé (4 mitkal) ; en effet,

en agni, 16 grammes d’or ou demi-once se nomme _anraé_, et l’once

(32 grammes) se dit _anra niua_, mot à mot : _anra deux_ : _anraé_

est donc un radical. Cela prouverait bien que, dans le principe,

le barifiri des Mandé, qui est peut-être un peu supérieur en

poids à 17 ou 18 grammes, devait être le _anraé_ des Agni. La

diminution de poids et la réduction de cette unité de poids à

16 grammes s’expliquent très facilement : à force de voyager,

d’être pesé et surtout nettoyé aux factoreries, le barifiri ne

donnait plus que 16 grammes.

Dans les factoreries, on se sert de l’once de 32 grammes (96 francs

or) et de ses subdivisions pour les affaires que l’on traite en or.

Chaque once vaut 16 _ackés_ à 6 francs.

Chaque acké vaut 12 _takou_ à 50 centimes.

Voici les appellations agni pour l’or :

Pouassaba (commun aux Mandé), valeur décomptée à 3 francs 0 f 125

le gramme

Damma (commun aux Mandé) 25

Dé, égal au banankili mandé, ou takou (au pluriel _dé_ se

dit _ba_) 0 50

Dé n’damma 0 75

Bâa (ne pas confondre avec le _ba_ court, pluriel de _dé_) 1 »

Bâa n’damma 1 25

Ba san (_ba_ pluriel de _dé_ ; _san_, trois) 1 50

Ba na (4) 2 »

Ba nou (5) 2 50

Ba sien (6) 3 »

Ba nso (7) 3 50

Ba mokué (8 fois 50 centimes) 4 »

Ba ngouna 4 50

Ba bourou 5 »

Ba bourou n’takou (0,50 × 10 + 0,50) = 5,50 5 50

Méttéba ou Méttéva ou 1 acké 6 »

Mettéba n’takou 6 50

Njunia 7 »

Mokué 8 »

Essoba 9 »

Nzonzan 10 »

Nzonzan bâa 11 »

Zamalfan (moitié) 12 »

Enzouazan 13 »

Enzouazan bâa (terme peu usité et chiffre peu employé par

superstition) 14 »

Tuabo 15 »

Nzarazué ou encore : tuabo ani ba san 16 50

Bandézui 18 »

Anu zui 19 »

Taraé 21 »

Zémaré 24 »

Baré 27 »

Essan (ce devrait être : nzonzan essan, l’usage a fait

tomber le premier terme) 30 »

Bagoua n’déa 33 »

Étéa 36 »

Anrué ou anrui 39 »

N’dua 42 »

N’dua (ni) ba sien (42 + 3) 45 »

Anraé (demi-once, le barifiri des Mandé) 48 »

Etté sui 54 »

Assé nua (essan nua ou 30 × 2) 60 »

Bagoua ndé nua (33 × 2) 66 »

Ba ndéa 72 »

Anumia 78 »

Ndua niua (42 × 2) 84 »

Ndua niua mettéba (42 × 2 + 6) 90 »

Anra niua (48 × 2) (1 once) 96 »

Anra niua mettéba (48 × 2 + 6) 102 »

Attatué 108 »

Anrué san (39 × 3) 117 »

Ndua san (42 × 3) 126 »

Anra san (48 × 3) 144 »

Ta 162 »

Banna (2 onces) (96 × 2) 192 »

Banna (suivi d’un autre chiffre qui le multiplie, banna

n’est plus qu’une once ; ainsi, dans le chiffre suivant :

_banna ani niua_, c’est comme si l’on disait 1 once + 2 = 3

onces) 288 »

Anra niua bourou, ce qui revient à dire 1 once 10 fois = 10

onces ou 960 »

_Dimanche_ 17 _février._ — Les adieux à la population d’Aouabou

et à Kommona Gouin, auquel nous promettons de revenir, nous prennent

une bonne heure. Enfin, à six heures vingt notre petite troupe de

porteurs s’ébranle, précédée d’un guide de Kommona Gouin qui,

à l’approche de Bookrou et de Prompokrou, souffle dans une trompe

d’éléphant à laquelle sont fixées deux mâchoires humaines,

trophée d’une guerre contre les Ton du Gaman. A Prompokrou, où nous

faisons une halte de dix minutes pour laisser respirer nos porteurs,

nous trouvons une délégation de gens de Dionkrou, petit village sur

notre flanc gauche, qui vient pour nous inviter à camper chez eux,

et nous ne pouvons nous remettre en route que lorsque le guide leur

affirme que par ordre du roi nous devons coucher à Iaoukrou, où

nous arrivons vers dix heures du matin. Nous n’avons rencontré

dans cette étape qu’une dizaine de Gan-ne, revenant de Iaoukrou

porteurs de kolas.

Leur tatouage a quelque analogie avec celui des Tagoua : il se compose

de trois petites entailles presque parallèles de chaque côté de

la bouche.

La végétation est très puissante dans cette région : de grosses

branches servant de pieux pour les enceintes et clôtures poussent avec

autant de facilité qu’une bouture de pourgère dans le Cayor. Dans

la case où nous habitons, un jeune homme émonde le petit palanquement

qui entoure le fétiche _accra_. Ce fétiche, très répandu dans

l’Agni, se retrouve dans toutes les maisons. C’est généralement

un arbuste planté au milieu de la cour, au pied duquel on voit un

ou deux vieux chaudrons vides en terre cuite, un autre contenant

de l’eau et une quantité d’œufs ou de coquilles d’œufs. Le

tout est entouré par un petit palanquement qui sert de protection

contre les animaux, poules, chèvres, moutons, etc., car les enfants

et les grandes personnes se gardent bien d’y toucher. J’ai

demandé souvent quelle était la vertu de ce fétiche sans jamais

rien apprendre. Cadia, un Agni de Krinjabo, interprète de Treich,

se contentait de me répondre... que c’est une coutume du pays et

qu’il n’en savait pas plus long.

Nous avons été bien accueillis à Iaoukrou. C’est la première

fois que nous réussissons à nous procurer du vin de palme depuis

notre départ du Bondoukou, ce qui est très agréable, car l’eau

est mauvaise dans toute la région.

_Lundi_ 18 _février._ — Un quart d’heure après avoir quitté

Iaoukrou, nous atteignons un petit village nommé Tobiéso. Une

marche fatigante à travers la forêt nous mène à Babraso, où

nous goûtons un bon repos de vingt minutes, avant de repartir pour

Pirikrou, où nous devons faire étape.

Les étapes sont pénibles. Quelques sections du chemin sont cependant

relativement bien débroussaillées, mais une partie située entre

deux chemins de culture est excessivement difficile ; le sentier

fait des méandres à n’en plus finir et toutes les dix minutes

on est forcé de franchir des troncs d’arbres qui sont en travers

de la route, déracinés par les ouragans en hivernage ou tombés

de vétusté. A Babraso, assis sous un hangar, le chef de village

se livre à des démonstrations d’amitié ; il veut nous garder,

nous offrir l’hospitalité. On est presque tenté d’accepter, mais

la raison reprend vite le dessus : un jour perdu peut en entraîner

d’autres, on en perd déjà assez mal à propos, et bon gré mal

gré on se met en route, satisfait, en arrivant à l’étape, de

voir qu’on s’est rapproché d’une journée de marche de la mer.

En quittant Babraso, nous traversons de splendides plantations de

kolas. Ces arbres sont plantés en quinconces alternant avec des

palmiers à huile.

Cette variété de sterculia produit le kola blanc et le kola rose. Le

tronc ressemble un peu comme écorce à notre hêtre ; et la feuille,

au ficus ; mais ce qui m’a frappé, c’est qu’à 1 mètre de terre

tous les troncs se bifurquent. Les branches ne sont pas émondées

quand elles sont jeunes, de sorte que dès que l’arbre commence

à prendre de la vigueur les indigènes sont forcés d’étayer les

branches pour les empêcher de se briser.

J’ai vraiment éprouvé un sensible plaisir en voyant le

nègre se livrer à une culture dont le rendement n’est pas

immédiat. Hélas ! partout où je suis passé, j’ai trouvé les

noirs si indolents, si peu prévoyants ! C’est à peine s’ils

plantent de temps à autre un bombax sur la place du marché ; ils

n’ont pas encore eu l’idée de multiplier l’arbre à cé et le

néré, qui sont cependant d’un bon rapport, même dans les pays

d’origine. Les quatre indigènes qui me restaient et auxquels je

faisais remarquer que les Gan-ne étaient plus prévoyants qu’eux,

se promirent bien de les imiter en rentrant, et de planter des

cé et des néré. Ceux de Treich rapportaient même des graines

de quelques arbres de la zone Kong, tellement ils étaient pleins

de zèle. Ils n’en feront rien, je les connais : un tam-tam dans

leur village leur aura tout fait oublier. Le noir est enfant, il le

restera encore longtemps.

Dans l’état actuel de la société noire, où l’organisation du

pays, la forme du gouvernement, la fortune sont si peu stables, il est

bien difficile de porter un jugement absolument partial sur le degré

d’intelligence ou de perfectibilité intellectuelle du Soudanais.

Des causes diverses mettent les noirs dans une situation

d’infériorité souvent si accusée, qu’on est forcé, dans bien

des cas, de les excuser. Il y a cependant des caractères généraux

qui les dépeignent assez bien.

Ainsi, comme dispositions arithmétiques, ils nous sont toujours

inférieurs. Ils ne peuvent embrasser d’un seul coup d’œil que

des chiffres très restreints ; au-dessus de cinq, ils se trompent

souvent, s’ils n’ont pas soin de ranger les objets comptés

d’un même côté. Ce défaut de coup d’œil les prédispose à

l’exagération : au-dessus de cinq ou dix, ils traduisent les nombres

par : _A ka sia_, « Il y en a beaucoup » ; quand c’est de centaines

qu’il s’agit, ils disent : _A nté ban_, « A n’en plus finir ».

Souvent le noir ne se rend pas compte de ce que c’est que le devoir :

pour lui, quand on est libre, on doit pouvoir facilement se dégager

d’une tâche tracée à l’avance. Combien de fois ne me suis-je

pas entendu traiter de fou, d’insensé, tout simplement parce que,

sans être surveillé, étant libre de mes actes, je m’astreignais

par devoir à une besogne topographique qui, par son aridité, me

mettait quelquefois hors de moi.

[Illustration : En route pour Attakrou.]

Ce qui manque aussi souvent au noir, c’est l’amour de la patrie.

La patrie, _a fortiori_ le drapeau, n’existe pas pour lui ; on

cite trop souvent l’exemple de noirs qui, au lieu de se rendre,

eux et la place dans laquelle ils étaient assiégés, préféraient

se suicider. Ce n’est pas par le même sentiment que nous qu’ils

agissent ainsi : derrière cet acte d’héroïsme se cache le plus

souvent _le simple désir d’échapper au supplice qui leur serait

réservé_.

Mais si le noir ne sert pas son pays, on ne peut pas lui reprocher

de ne pas servir une idée, et surtout un homme. Quand il a su lui

inspirer la confiance, un chef peut attendre de son subordonné

tout ce qu’il obtiendrait d’un être européen bien policé

et civilisé. Nous en avons eu des exemples frappants dans nos

compagnies de tirailleurs, et moi-même je puis affirmer que mes noirs

m’ont servi avec abnégation, dévouement, sans arrière-pensée

d’intérêt ou de lucre.

Ont-ils réellement du courage ? Je le crois par moments, et pourtant

je ne puis l’affirmer. Quand ils se lancent dans une mêlée à

tête perdue, quand ils se jettent dans une rivière infestée de

caïmans, est-ce un courage spontané ou réfléchi ? Pour moi, c’est

l’un et l’autre, mais amoindri par le fait que ces gens-là se

croient indemnes ou invulnérables, soit par les prédictions d’un

kéniélala ou le port d’une amulette.

A côté d’actes tout à fait louables, car ces gens-là — je

parle de mes serviteurs ou de tirailleurs, tous gens connus — ont

de beaux faits à leur actif, on en voit qui sont remarquablement

lâches ; il y en a dont le père a été, non pas tué à l’ennemi,

mais exécuté, et qui servent le meurtrier de leur père.

Quelle incohérence dans l’étude de gens aussi bizarrement doués,

dont les facultés ont été tronquées par les superstitions, les

croyances et une morale qui n’est pas la nôtre, et combien il est

difficile, même pour ceux qui, comme moi, ont longtemps vécu parmi

eux, de discerner la vérité !

L’enfant, par suite des travaux multiples et fatigants auxquels

la mère est forcée de se livrer, est bien en retard sur celui

des pays civilisés. Porté sur le dos jusqu’à l’âge de deux

à trois ans, époque à laquelle il est sevré, le bébé ne peut

rien apprendre, la mère ne lui causant jamais, de sorte qu’il ne

commence réellement à parler qu’à trois ans et demi ou quatre

ans. A partir de cette époque, son intelligence se développe avec

une rapidité surprenante : il a une mémoire extraordinaire et il

est capable d’apprendre tout ce qu’on lui enseigne ; il est aussi

bien doué que les enfants européens de son âge. Malheureusement,

aussitôt qu’il atteint l’âge de la puberté, tout développement

intellectuel cesse.

Cet arrêt complet se produit presque brutalement : non seulement

son intellect reste stationnaire, mais je dirai qu’il diminue ; la

mémoire s’en va ; d’éveillé et d’intelligent qu’il était,

il devient sot, méfiant, vaniteux, menteur ; dans cette période,

qui quelquefois dure deux ou trois ans, il n’est assimilable qu’à

un être tout à fait inférieur. A cet arrêt intellectuel doit

correspondre, dans ces régions, la soudure de la boîte cervicale :

le développement du crâne s’arrête et empêche le cerveau de se

dilater davantage.

Il n’est pas rare de trouver des adultes doués d’une façon

exceptionnelle ; on rencontre aussi parmi eux des gens moins bien

doués, mais qui ont le bon esprit de s’en rendre compte, ce qui

prouve qu’ils sont intelligents.

Malheureusement, ces deux catégories d’adultes sont noyées

dans une troisième, composée de gens à intelligence ordinaire,

au-dessous de la moyenne, mais qui ont la sotte prétention de se

croire des êtres supérieurs.

C’est dans cette catégorie d’individus que l’on trouve les

tribuns, les demi-savants : ce sont des gens qui croient savoir ; ils

sont prétentieux, fats, difficiles à manier, et il est dangereux

de se trouver aux prises avec eux. Quand on a le malheur de tomber

sur un individu de ce genre comme interprète ou intermédiaire pour

régler quelques affaires graves, on a de la peine à s’en tirer

avantageusement.

Dans les conversations de longue haleine, ils perdent le fil de la

discussion, ne se souviennent plus du but à atteindre ; au lieu de

vous rendre service, ils vous causent préjudice.

Quand ils mentent, ils le font grossièrement, maladroitement, et

répondent toujours évasivement aux questions qu’on leur pose ;

ils ont tout un vocabulaire de locutions et d’exclamations à

l’aide desquelles ils se tirent d’affaire sans se compromettre.

Quelle différence avec le brave vieillard, chez lequel, en général,

on trouve l’intelligence, la sagesse et la logique réunies ! Les

anciens à barbe blanche sont de véritables patriarches, honnêtes,

sérieux, calmes, ouverts ; il est possible de causer avec eux et

de leur faire comprendre les choses les plus difficiles. Ce sont des

gens sensés, dont le jugement sain m’a toujours frappé.

On peut, il est vrai, les accuser d’esprit d’imprévoyance dans

maints cas, mais ils sont excusables : cela tient aux défauts de

leur organisation sociale, au peu de sécurité qu’offre leur

gouvernement et aux vicissitudes des guerres qui désolent ces pays.

★

★ ★

Depuis mon départ d’Aouabou je souffrais cruellement d’une

grosseur dans l’aine droite ; je me demandais si c’était une

hernie ou une adénite. Les gens, me voyant souffrir ainsi et me

traîner péniblement par les chemins en m’appuyant sur un bâton,

ne manquaient pas de me demander ce qui causait mon infirmité. Je

dus, bon gré mal gré, faire voir cette grosseur aux bonnes femmes

de Pirikrou, qui, après avoir palpé le mal, s’en allèrent par

la forêt chercher des médicaments. Dans la soirée, une femme

_médecin_, accompagnée d’une jeune femme, vint dans ma case,

et, après avoir mâché chacune une ou deux variétés de feuilles

et d’herbes, elles me crachèrent la préparation sur le mal. Ce

remède m’ayant permis de dormir sans fièvre, je faisais ramasser

des herbes par mes hommes, qui, tous les jours, en arrivant à

l’étape, me soignaient de cette façon. J’aurais enduré cette

horrible souffrance plus volontiers si elle ne m’avait privé de

rôder aux abords des villages ; malheureusement je dus me borner

à lever la route suivie et limiter mes excursions à 50 mètres du

village, le repos m’étant indispensable pour achever ma guérison

et me permettre de repartir le lendemain.

A Pirikrou, derrière ma case, qui était tout contre la brousse, les

indigènes avaient disposé une quantité de pièges à singes. Ces

animaux pullulent dans la forêt ; avec l’antilope que j’ai

décrite plus haut et deux autres variétés plus petites, ainsi

que des sangliers et quelques rongeurs, ils constituent la faune de

cette région.

Le manque d’eau se fait bien sentir partout ; on n’en trouve que

dans quelques méchantes mares. Le cours de l’Isi étant parallèle

à celui du Comoë et relativement très rapproché explique le manque

d’affluents de droite et leur cours limité.

Beaucoup d’habitants, comme à Waghadougou, sont atteints de la

filaire de Médine, cet affreux mal dont tous mes noirs ont été

successivement atteints et auquel je n’ai échappé que grâce à

ma sobriété et en n’absorbant que de l’eau bien reposée dans

les villages, eau puisée depuis assez longtemps pour que toutes

les matières organiques et animales aient pu se précipiter au fond

du récipient.

_Mardi_ 19 _février._ — Encore une étape bien pénible que

celle d’aujourd’hui : quatre longues heures de marche appuyé

sur mon bâton ! Le sentier est très mal entretenu et serpente à

l’infini. J’ai franchi plus de 50 troncs d’arbres. Heureusement

que l’étape est intéressante : nous traversons une région

aurifère excessivement riche, à en juger par la façon dont elle

est fouillée. Le terrain est composé de deux tiers de quartz semé

de rose et d’un tiers d’argile sablonneuse couleur d’ocre

jaune. Les puits à extraction sont creusés à 5 ou 6 mètres de

profondeur et atteignent environ 70 centimètres de diamètre.

Pour permettre à l’ouvrier d’y descendre facilement, on a

ménagé dans la paroi du puits un bourrelet assez solide qui y

descend en hélice. Afin d’empêcher l’hélice de se dégrader trop

facilement en y appuyant les pieds et les mains pour la descente et

l’ascension, les bourrelets sont revêtus d’une couche de terre

glaise qui les solidifie.

Le manque d’eau pendant une partie de l’année donne lieu à

deux façons d’extraire l’or qui diffèrent essentiellement entre

elles. En saison sèche, les indigènes exploitent les puits à côté

des ruisseaux, lavent les alluvions et en tirent la poudre d’or et

la petite pépite en assez grande quantité pour que ce métier soit

très rémunérateur pour tous les gens des environs. Les habitants

de villages situés à plusieurs jours de marche au nord sont aussi

autorisés à se livrer à ce travail moyennant une légère redevance

à payer au moment de s’en retourner chez eux.

Pendant la saison des pluies, l’or est seulement exploité par les

gens du village. C’est alors qu’ils creusent des puits profonds

et qu’ils concassent les quartz, se bornant à rechercher les

pépites. Ce procédé fait que toute la menue poudre, est perdue

faute d’eau et par conséquent de lavage.

C’est un des placers réputés les plus riches, avec ceux de

l’Alangoua (région située sur la rive gauche du Comoë entre le

fleuve et le confluent du Mézan). Bien dirigée, et entre les mains

de gens plus pratiques, cette exploitation pourrait donner un beau

rendement, surtout si l’on amenait par des conduits l’eau du

Comoë sur les lieux mêmes.

Dans toute cette région, il n’est pas un homme qui ne possède de

l’or ; ainsi, à Ndéré-Kouadioukourou, où nous faisons étape,

nous sommes rejoints par un habitant de Bahirmi, village que nous

avons traversé à huit heures et demie. Cet individu vient nous

prier de nous intéresser à un vol de 20 onces d’or dont il

venait d’être victime (20 onces d’or représentent 2000 francs

environ). Et encore cet homme disait qu’heureusement le voleur

n’avait trouvé que cela.

Les gens de Krinjabo, et entre autres Cadia, qui était venu faire

la traite de la poudre d’or par ici, m’ont affirmé qu’ils

avaient vu des pépites pesant 5 ou 6 onces d’or (de 500 à 600

francs). J’avoue que la plus grosse que j’aie vue ne pesait que

400 francs, mais, toute exagération à part, je crois qu’il y a

de l’or en quantité, soit en poudre, soit en pépites. Dans les

conversations on entend parler de sommes prêtées s’élevant à 10,

15, 20 onces ; des amendes infligées pour adultère s’élèvent

à 3 ou 4 onces, ce qui prouve que parler de 300 ou 500 francs d’or

ici n’a rien d’excessif.

Ndéré-Kouadioukourou est le premier village où les cases ne sont

plus couvertes en chaume. Les clairières sont rares, l’herbe

fait défaut, ce qui a forcé les indigènes à devenir industrieux

et à couvrir les cases avec de larges feuilles d’arbres de 20

centimètres de long sur 15 centimètres de large. Ils les disposent à

peu près comme nous les ardoises, mais ils en mettent naturellement

une épaisseur de 5 à 6 centimètres pour se garantir de la pluie

et du soleil.

Les cases sont assez bien entretenues et comportent quelques

grossières peintures à l’ocre jaune, rouge ou cendre. J’ai vu

également deux portes sculptées assez originales.

Les dessins ne sont pas très réguliers, mais ils font assez bon

effet. Le système de ferme-tube consiste en deux pilons et un cadenas

de fabrication européenne.

Dans tous ces villages nous avons été bien reçus ; la population est

paisible et bienveillante. Presque toujours, on nous offre quelques

ignames, des bananes, des œufs, un ou deux poulets et des graines

de palme pour préparer le _fouto_.

La graine de palme est ici la base de toutes les sauces, comme ailleurs

le gombo, la feuille de baobab et, dans le Mossi, le _soumbala_.

Pour en indiquer l’emploi, il me faut parler du fouto, le plat

national des gens de race agni.

Tous les Européens de la Côte sont persuadés que _fouto_ est un mot

agni ; c’est une erreur : fouto est un mot mandé employé surtout

par les Bambara du Ganadougou. Ce mot a été importé à la Côte

de l’Ivoire par les tirailleurs, qui, par analogie à leur fouto

national, ont donné ce nom au plat si succulent qu’on nomme en

langue agni : _arié_ et non _fouto_.

La base du _fouto_ est « l’huile de palme », que fournit en

abondance, dans toute la région à végétation dense, l’_Elæis

guineensis_, ou vulgairement le palmier à huile. Ce palmier croît

à l’état spontané ; il est aussi beaucoup cultivé, mais pas

autant qu’il pourra l’être du jour où le Comoë sera ouvert à la

navigation jusqu’à Groûmania. Les indigènes habitant entre le 8e

degré de latitude nord et le littoral du golfe de Guinée se livrent

tous à l’industrie de l’huile de palme, mais aujourd’hui ils

ne peuvent l’écouler faute de communications faciles avec la côte.

Le palmier à huile produit deux régimes par an. Dès qu’il est

à maturité, le régime est coupé. Les amandes, enveloppées dans

une sorte de matière fibreuse rouge, sont extraites des alvéoles

du régime et bouillies dans de l’eau. On les bat ensuite dans

des mortiers en bois afin de détacher l’amande de son enveloppe ;

puis on fait bouillir de nouveau le sarcocarpe fibreux qui enveloppe

l’amande. Le corps gras qu’il renferme, dans une proportion de

65 à 70 pour 100, surnage, et est recueilli dans des cuillers en

bois. Cette graisse est d’un beau rouge orange, et fraîche elle

a un goût aromatisé auquel on s’habitue volontiers.

L’huile fraîche étant obtenue, on en arrose du poisson sec,

du poulet, une viande quelconque, mais surtout du singe fumé,

préalablement cuit à l’eau, et l’on replace à nouveau sur

le feu. Quelques plantes aromatiques cueillies dans la forêt et

surtout une bonne poignée de piments en font un mets délicieux,

qui, fortement assaisonné, excite beaucoup l’appétit.

Avec cette sauce on mange soit de l’igname bouillie, soit de

la banane verte cuite à l’eau et pilée pour en former un pain

consistant.

[Illustration : Portes sculptées.]

Pour bien savourer le fouto, ou arié, pour parler agni, il faut le

manger sans fourchette : on prend avec les doigts une motte de pain de

bananes que l’on trempe dans la sauce, tout en rongeant une cuisse

ou une aile de poulet. Moyennant quelques perles ou tout autre petit

cadeau, on trouve toujours une femme assez complaisante pour vous

préparer un fouto ; elles y mettent même un certain amour-propre,

et c’est avec une véritable fierté qu’elles vous regardent

savourer leur plat national.

C’est cette huile de palme qui donne lieu à un si important commerce

d’échange sur toute la côte occidentale d’Afrique. Elle est

expédiée en tonneaux de 500 à 600 kilogrammes, appelés _ponchons_,

sur les marchés de Marseille, de Liverpool et de Hollande.

Les alcalis, tels que la potasse et la soude, la saponifient et forment

avec elle des savons jaunes, blancs ; on en obtient même de la bougie.

A Kong cette huile se nomme _tintoulou_.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2) · 第 19 / 35 段