village, comprenant une trentaine de cases rectangulaires qui abritent
la famille royale et quelques captifs de Kommona Gouin.
Sur une place, devant l’habitation royale, se trouvent deux baobabs
entre lesquels est une grosse pierre qui supporte un chaudron en
cuivre de 1 m. 20 de diamètre. Il y a bien un mois qu’on me berce
de cette douce surprise : « Voir la marmite d’Aouabou, qui est
tombée du ciel ».
J’ai beau m’évertuer à l’examiner, jamais je ne pourrai me
persuader que je suis en présence d’un aérochaudron : il a bel et
bien été fabriqué en Europe et même à une époque qui ne doit pas
être reculée de plus de deux cents ans. Quel est l’individu qui a
pu avoir la constance de le charrier de la mer ici ? Je l’ignore ;
toujours est-il qu’il est là, et qu’il fait et fera encore
l’admiration de plus d’une génération. Une pierre en guise de
billot qui se trouve à côté indique suffisamment qu’il y a à
peine une trentaine d’années, au temps où les mœurs achanti
étaient encore en vigueur, la pierre et la marmite servaient de
lieu de sacrifice. Actuellement, et depuis que l’islamisme s’est
infiltré dans la région par les Mandé, ce chaudron n’a plus que
le rôle d’oracle : les sorciers du roi le consultent la nuit quand
il y a de graves décisions à prendre.
Il n’est pas étonnant que les gens d’Aouabou considèrent plutôt
ce chaudron comme tombé du ciel que fabriqué par des Européens,
puisque dans la plupart des pays que j’ai visités on ne nous
croit pas assez adroits pour faire des fusils. A peu près partout on
regarde l’Européen comme un simple intermédiaire entre le noir et
des êtres surnaturels habitant dans les profondeurs de la mer qui,
seuls, seraient, aux yeux de ces populations ignorantes, capables de
fabriquer un canon de fusil ou des soieries.
Cela tient à une fausse interprétation des ouvrages musulmans qui
ont pénétré chez les peuples noirs. On y dit : « _De l’autre
côté de la mer habitent les blancs_ ». Le noir ne comprend pas
qu’il s’agit d’une distance en largeur, il est persuadé que
c’est après avoir traversé une couche d’eau considérable
en profondeur, qu’on atteint les pays peuplés de blancs. J’ai
déjà eu l’occasion de raconter plus haut que l’on me croyait
amphibie. Le seul fait de prendre mon tub une fois par jour et de
saisir souvent ce prétexte pour éloigner les êtres gênants qui
ne me laissaient pas de répit, faisait dire à ces braves gens que
pour moi l’existence n’était possible qu’à la condition de
passer une partie de la journée _au fond de l’eau dans une grande
calebasse en toile_.
A Aouabou, Treich et moi, nous fûmes reçus royalement. Nous avons
été hébergés et nourris par les soins de Kommona Gouin, qui nous
fit donner à plusieurs reprises du mouton, et, quelques jours avant
notre départ, un bœuf qu’il envoya prendre dans un de ses villages.
Dès la seconde entrevue, et après lui avoir fait un joli cadeau,
auquel il répondit du reste en m’envoyant trois pépites d’or,
je crus devoir le pressentir sur l’importance qu’il y avait pour
lui à se placer sous notre protectorat — comme venaient de le faire
le Bondoukou, les États de Kong et le Djimini. Dans une première
réunion, qui ne comprenait que quelques chefs des villages voisins,
il me demanda de nouveaux délais afin de pouvoir réunir tous les
personnages influents de son pays. Pressé par moi, il fit cependant
diligence en expédiant de suite des courriers ; de sorte que je
n’eus à séjourner en tout que douze jours à Aouabou. Ces lenteurs
me donnèrent le temps d’étudier un peu la région et ses habitants.
L’Anno est habité par trois peuples de races distinctes.
Les plus anciens sont les Gan-ne. Ils semblent n’avoir jamais
habité que les épaisses forêts de la région où viennent le kola
et le palmier à huile. Leur type est caractérisé par une taille
au-dessous de la moyenne, une figure ronde et pleine, une peau d’un
brun chocolat. J’en ai vu trop peu pour les esquisser comme je le
voudrais ; on n’en rencontre guère que quelques-uns par-ci par-là
dans les villages, ou encore dans la forêt, portant des charges de
fou, de kolas ou d’amandes de palme.
[Illustration : Aouabou : la demeure royale.]
Dans ces forêts épaisses, presque dépourvues de sentiers, on
ne peut songer à employer des animaux pour les transports, ils ne
pourraient passer : tout transport doit se faire à dos d’hommes,
sinon en pirogue.
Du reste le cheval et l’âne ne pourraient y vivre. La végétation
est tellement vivace, que les graminées atteindraient hauteur
d’homme quelques jours après les semailles. La tige serait
gigantesque, mais ne produirait pas de graines ; il faudrait se livrer
à des défrichements perpétuels ; les lianes et les jeunes pousses
envahiraient les cultures et étoufferaient les graminées. Le sol
est tapissé de jeunes pousses d’arbres et de bouquets d’ananas,
mais on n’y voit pas un brin d’herbe.
Les lianes sont très nombreuses, les branches enchevêtrées les unes
dans les autres ; il est impossible de porter sur la tête, les charges
tomberaient à tout instant. C’est pourquoi les Gan-ne organisent
leur fardeau en hotte — deux lianes servent de bretelles. De cette
façon ils ont les mains libres et peuvent se frayer un passage en
écartant les lianes ou en les coupant à l’aide d’un long couteau
qu’ils portent toujours à la main. Ces couteaux sont de différents
modèles. La lame varie de 35 à 50 centimètres de longueur. Les
Gan-ne se servent de cette espèce de sabre d’abatis avec une grande
adresse. Quelquefois ils fabriquent une grossière gaine en cuir pour
y mettre l’arme, et généralement ils l’ornent de deux ou trois
coquilles d’huîtres teintes en rouge, qui proviennent de la Côte.
La coiffure des hommes et des femmes gan-ne est celle des
Siène-ré. Les hommes ont la chevelure arrangée de toutes les
façons et très souvent ornée de perles et de pierres, de petites
cordelettes à nœuds et autres ornements.
Les Gan-ne habitent surtout les confins du Baoulé et semblent
s’être retirés devant l’arrivée des migrations agni dans
l’Anno. Les Agni de l’Anno ont une origine commune avec les Agni de
l’Abron (le Bondoukou méridional), de l’Indénié, du Morénou,
de l’Alangoua, du Bettié, du Sahué, du Sanwi (pays de Krinjabo),
de l’Akapless, des confins de l’Ahua (Apollonie), et même de ceux
qui habitent le cours inférieur de la rivière Bandamma (rivière
de Lahou), aux environs de Tiassalé (voir le chapitre XVI).
Les Mandé appellent _Ton_ ces gens de race agni ; c’est une
appellation impropre : les Ton habitent le Bondoukou central et parlent
l’achanti presque pur, tandis que les Agni de l’Anno parlent la
même langue que les gens de Krinjabo ; en un mot, ils sont de même
famille que les habitants de l’Abron et de l’Assikaso, qu’on
nomme _Bouanda_. Le vrai nom, le nom des indigènes par lequel ils
désignent et le peuple et sa langue, c’est _Agni_.
Les hommes de cette race sont très propres ; ils passent une bonne
partie de la journée à se baigner et à se savonner en se servant
de fibres d’arbres ou de fou comme éponge. Après chaque bain
ils se graissent le corps avec du beurre de cé dans lequel ils
introduisent volontiers du musc ou toute autre forte odeur. Il est
très rare que les gens de race agni se rasent la tête ; ils ont
tous une coupe de cheveux à peu près uniforme : cheveux coupés
courts (environ 2 centimètres), de façon à pouvoir les peigner,
ce qui est une de leurs grandes occupations.
On peut dire que ces gens tiennent le milieu entre l’Achanti et
le Gan-ne. Ils se distinguent surtout de ces derniers par un plus
grand luxe dans les vêtements ; en général, ils ne se servent
que des cotonnades mandé, tandis que les Gan-ne, à part le fou, ne
portent guère que des vêtements en coton teints en _bassi_ (rouge
brun). Cette couleur, qui peut être presque considérée comme un
indice ethnographique, me paraît importée chez eux, et l’on aurait
tort d’y voir un lien de parenté avec la race mandé. Ces derniers,
qui ont beaucoup de relations avec les régions productives du kola,
ont fort probablement introduit cette teinture chez eux ; en tous cas,
l’arbuste nommé _bassi_ n’existe pas dans cette région.
Les peuples de race agni et les Gan-ne semblent, à force
d’avoir vécu en commun, s’être adonnés aux mêmes pratiques
superstitieuses. Quantité d’objets et d’animaux, et en général
tout ce qui est blanc, est fétiche et sacré : les œufs, les poules
blanches, certains arbres, etc. Cette coutume s’étend même souvent
à des femmes et à des hommes qui, pour se distinguer des profanes,
se bariolent de blanc avec de la cendre délayée dans de l’eau.
Ces individus voués au fétiche sont consultés comme oracles dans
beaucoup de cas ; ils sont maîtres en l’art d’empoisonner et
pratiquent la médecine.
Lorsqu’un malade a besoin du ministère d’un de ces
médecins-sorciers, il le fait mander.
L’homme de l’art pose d’abord un fétiche devant le malade,
généralement une statuette en bois représentant un homme ou une
femme grossièrement exécutée, à laquelle il ne manque jamais les
détails anatomiques intimes. Puis le médecin bariolé de blanc danse
une sarabande désordonnée autour du malade, et se fait montrer le
siège du mal. Après un court massage, il ne manque jamais de retirer
du membre malade une éclisse ou un fragment d’os qu’il avait
eu soin de dissimuler dans une de ses mains. Le malade ne manifeste
aucun étonnement de se voir retirer de sa jambe ou de son ventre un
corps étranger, sans incision apparente, et — ce qu’il y a de
bien curieux — neuf fois sur dix il se dit guéri !
Si la religion de ces peuples se bornait à ces sottes pratiques,
elle serait bien inoffensive, malheureusement les sacrifices humains
existent encore chez eux. Ils ont cependant la pudeur de les cacher
aux yeux des Européens.
[Illustration : Un Gan-ne dans la forêt.]
A la mort de tout souverain ou personnage de marque, on immole quelques
victimes, généralement une partie des esclaves du défunt ; puis,
pour fêter sa mémoire, ses parents et amis se livrent à des orgies
qui ne prennent fin que quand ils ont mangé et bu tout ce qu’ils
ont trouvé dans le pays.
On tue les bœufs et les moutons ; le vin de palme et le gin coulent
à flots.
Très fréquemment aussi, j’ai vu des femmes porter une poupée en
bois serrée dans le dos comme si c’était leur enfant. C’est,
paraît-il, un remède infaillible contre la stérilité. Chez
d’autres peuples, les Wolof par exemple, les jeunes filles portent
aussi quelquefois, en guise d’enfant, un tibia d’animal orné
de perles. Je n’ai jamais manqué l’occasion de demander à mon
domestique Diawé ce que cela signifiait, afin de m’attirer cette
réponse qui me faisait sourire chaque fois : « Ça il y a trop bon
pour gagner petit ». Quels heureux peuples que ces noirs : ils ont
des remèdes pour tout.
Le blanc est toujours une couleur fétiche. C’est ainsi qu’il y
a des pierres et des arbres fétiches, et que certaines îles des
lagunes près de Grand-Bassam sont considérées comme telles, à
cause de quelques roches blanches qui s’y trouvent.
Les poules blanches sont d’excellents fétiches, et en avaler un
œuf est toujours de bon augure.
Dans toute cette région, quand les indigènes ont à vous remercier
pour un cadeau que vous leur avez fait, toute la famille et les amis
viennent vous dire merci et déposer devant vous un petit caillou,
une motte de terre ou encore une paille ou un morceau de bois, en
disant « _Naçio_ ».
Dans le Gourounsi j’avais déjà vu une pratique de ce genre ;
les indigènes, pour vous demander un cadeau, vous mettent dans la
main un de leurs instruments ou outils, ou bien vous le suspendent
à l’épaule.
Les villages gan-ne et agni de l’Anno sont presque tous construits
d’après un même type, et forment généralement une grande rue
unique. Les habitations et leur ameublement sont analogues à ceux
décrits dans le Bondoukou, mais construits avec moins de soin et
mal entretenus. On trouve, dans presque tous les villages, un ou deux
bancs d’une dizaine de mètres de longueur sur lesquels on s’assied
pendant les veillées ; ces bancs sont aménagés tout simplement à
l’aide de deux troncs d’arbres montés sur un chevalet ; l’un
sert de siège et l’autre de dossier.
Les Gan-ne et les Agni ont aussi le _banan_ ou _benteng_ des Mandé,
ce fameux hangar où les oisifs viennent se reposer pendant les
heures chaudes. Le grenier de ces hangars sert de magasin à ignames
ou à maïs.
L’Anno ne se nourrit pour ainsi dire que d’ignames et de bananes,
les céréales n’y viennent pas. Ce pays a aussi fort peu de
bétail ; cinq ou six villages à peine possèdent quelques vaches,
les autres n’ont guère que des moutons et des chèvres.
Les abords des villages sont couverts de broussailles et de bois dans
lesquels circulent d’étroits sentiers conduisant aux défrichements,
jardins à bananes, à manioc, ou champs d’ignames. Ces deux
végétaux forment la base de l’alimentation des peuplades
forestières de l’Anno.
Aux quatre points cardinaux du village se trouve un endroit
aménagé pour y servir de watercloset ; ou bien c’est une sorte
d’échafaudage fait de troncs d’arbres, ou encore un arbre coupé,
le long duquel on a creusé un fossé, ou bien encore de véritables
fossés avec feuillée, tels qu’on les fait construire dans les
campements par les troupiers. Ces endroits se nomment _bacaso_ en
langue agni, ce qui veut dire : « l’endroit du morceau de bois ».
[Illustration : Un indigène de race agni faisant sa toilette.]
On trouve peut-être ces détails un peu oiseux, mais il est si rare,
dans ces pays, de rencontrer des gens propres, qu’il serait injuste
de ne pas leur rendre justice.
J’ai vu aux abords d’Aouabou et de plusieurs autres villages,
généralement dans le coin de quelque bananeraie, des tombes,
au-dessus desquelles est disposé le plus souvent un petit hangar en
clayonnage recouvert de chaume, ou bien encore la tombe est dissimulée
par une série de branches qui se croisent au sommet.
Dans une ou deux cases, un peu à l’écart du village, se retirent
les femmes à une certaine époque. Pendant tout ce temps la femme est
considérée comme impure et aucun homme n’a de commerce avec elle.
L’Anno comprend aussi quelques colonies mandé venues du Diammara, du
Kong et du Kouroudougou, qui se sont surtout fixées à Groûmania. Ces
colonies ont toujours été très puissantes ; elles ont fourni de
nombreux contingents lors des guerres qu’ont soutenues le Dagomba,
le Mampoursi et le Gondja contre le souverain de Nalirougou.
On sait, comme je l’ai dit plus haut, que les guerriers mandé de
Groûmania sont restés sur le théâtre de la guerre et ont obtenu de
grandes concessions de terrains sur la route de Yendi au Haoussa, où
ils ont créé un centre très important encore et dont l’existence
nous a été révélée par les itinéraires par renseignements de
Barth. Cette ville s’appelle toujours « le Camp de Mango »,
_Sansanné[49]-Mango_. Les chefs actuels de Sansanné Mango sont
encore des Ouattara.
Quand la puissance achanti est tombée, d’autres Mandé ont quitté
l’Anno et ont fondé des colonies dans le Barabo (rive gauche du
Comoë, à l’est de l’Anno). Cette colonie mandé du Barabo est
placée sous l’autorité d’Ardjoumani, comme nous l’avons vu.
Pendant notre séjour à Aouabou je me rendais souvent chez Kommona
Gouin pour le saluer, lui parler de la France et du commerce des
Européens, ce qui l’amena à me confier que depuis longtemps il
avait le désir d’entrer en relations avec nos comptoirs de Mouoso
(Grand-Bassam). Voici à peu près en quels termes je l’ai engagé
à traiter :
« La protection que nous avons accordée à Amatifou (ex-chef du
Sanwi) et que nous continuons à son successeur Aka Simadou, est un
sûr garant que nous ne voulons pas la guerre et que nos intentions
sont tout ce qu’il y a de plus pacifique. Ce que je suis venu faire
dans ces régions, tous, vous l’avez compris : je veux vous aider
à vous passer des nombreux intermédiaires et courtiers qui vous
enlèvent le plus gros de vos bénéfices, et, par un accord entre
nous, vous faciliter l’accès de nos comptoirs. » Il s’engagea
à ouvrir une route suffisamment large de Groûmania à Attakrou
(premier village de l’Indénié) et ne concéda le droit de venir
commercer dans son pays qu’à nos nationaux.
[Illustration : Un malade en consultation.]
Cet homme, comme généralement tous les chefs âgés, est un brave
et digne homme ; il a toute ma sympathie. Il est retiré dans son
petit village d’Aouabou, à la porte de Groûmania, et a l’air
d’administrer honnêtement son pays ; partout on nous a fait
l’éloge de sa probité et de sa façon de gouverner. Sa bonté
est proverbiale.
Son intérieur est très modeste : il se tient presque toujours dans un
hall formé de quatre petites cases rectangulaires. L’une renferme
le panier dans lequel le transportent quatre vigoureux gaillards
quand il se déplace, quelques lances, des fusils à silex et une
belle peau de panthère, cadeau du chef de Bouna. Une autre case
contient toute une série de tam-tams autour desquels sont amarrées
quantité de mâchoires humaines, derniers trophées de la guerre que
Diané, ancêtre du chef, livra à Fofié, un des prédécesseurs
d’Ardjoumani, qui fut tué à Moroukrou deux jours après avoir
traversé le Comoë. La mâchoire de Fofié est attachée au plus
gros tam-tam.
[Illustration : Type d’un village gan-ne ou agni.]
Cette demeure royale n’est ni gaie ni séduisante, et ce n’est pas
la présence de Kommona Gouin qui l’égayera. Habillé en musulman,
coiffé d’une grande chéchia rouge, il est toujours assis sur une
sorte de chaise, entouré d’un ou deux de ses enfants. Le pauvre roi
est presque aveugle ; il porte une barbe blanche à peine cultivée
dont l’extrémité (la barbiche), teinte en rouge au henné ou avec
du jus de kola, est roulée sur elle-même et forme une assez grosse
pelote, ce qui lui donne un air tout à fait grotesque.
Le cadre d’un palabre n’augmente guère le faste royal de la cour
d’Anno. Le public est plus nombreux cependant, et c’est un peu
plus original, la parole n’étant portée que par les porte-canne,
sorte de factotums qui ont en main une canne sculptée et ne font
que répéter les paroles du roi ou des intéressés qui viennent
solliciter une mission ou en rendre compte. Dans ces palabres souvent
il y a aussi des individus faisant fonction d’huissiers : ils
indiquent les places à occuper par les assistants, leur font donner
des tabourets, en un mot s’occupent de l’ordre des préséances,
etc. ; on reconnaît ces individus à une tête de singe qu’ils
portent suspendue au cou : c’est la chaîne de nos huissiers.
Comme je logeais chez Acra, le premier porte-canne de Kommona Gouin,
et qu’il parlait mieux le mandé que son souverain, je réussis à
me procurer les noms des chefs qui ont précédé le roi actuel.
Le plus ancien en date dont on se souvienne dans l’Anno
se nommait Diâné ; c’est celui qui a tué Fofié (roi du
Bondoukou). D’après l’âge de deux vieillards qui disent l’avoir
vu quand ils étaient enfants, il devait régner vers 1823.
Puis vinrent : Morou, jusqu’en 1835 ;
Diamdiâne, jusqu’en 1842 ;
Bomma, jusqu’en 1849 ;
Famissa, jusqu’en 1856 ;
Bomma Koummonaba, jusqu’en 1875 ;
Et enfin Kommona Diaou, ou Kommona Gouin, ou Cabran Gouin, chef actuel.
A ce dernier succédera son frère Diangoué, qui est le prince
héritier.
Depuis l’avènement de Diâné, les chefs de l’Anno ont toujours
été musulmans. Avec l’avènement de ce chef et sa conversion à
l’Islam il s’est produit une grosse perturbation dans le mode de
succession au trône. Avant, le prince héritier était toujours,
comme chez les peuples de race agni, le neveu (fils de sœur)
du roi, tandis qu’en ce moment la succession, tout en étant
latérale aussi, comprend d’abord les frères par rang d’âge,
puis l’aîné des fils de frère, — quand les choses se passent
normalement, car très souvent le pouvoir est usurpé, comme dans
tous les gouvernements nègres.
_Situation politique._ — Avant la décadence de l’Achanti,
l’Anno était l’allié de la cour de Koumassi et agissait de
concert avec elle contre le Bondoukou et l’Abron, de sorte que jamais
l’Anno n’a vécu en bonne intelligence avec ses voisins de la rive
gauche du fleuve ; ils ne se font cependant pas la guerre, grâce
à la médiation des Mandé musulmans de Groûmania et du Barabo :
il n’y a jamais de gros conflits ; leur animosité mutuelle ne se
traduit que par des confiscations de marchandises qui s’opèrent
généralement dans l’Indénié.
[Illustration : Kommona-Gouin.]
L’Anno a aussi de temps à autre des démêlés avec le Baoulé,
mais ces querelles ne sont que locales et ne s’étendent guère
qu’aux gens du Baoulé qui habitent Amakourou, à deux étapes dans
l’ouest de Ndiénou. En somme, ce pays est très tranquille ; il est
même fort heureux pour nous que l’Anno ne soit pas l’allié du
Bondoukou, chacune de ces régions ayant une importance considérable
par ses voies de communication qui débouchent de l’Indénié. En
cas d’hostilité ou de guerre dans l’un des deux pays, on peut
prendre ou la rive droite ou la rive gauche du Comoë.
J’ai donné, au chapitre Bondoukou, les principales routes de
l’Abron et du Bondoukou par la rive gauche du Comoë ; voici
d’autre part les communications qui existent entre l’Anno et
l’Indénié par la rive droite de ce même fleuve.
En dehors de la route que je me propose de suivre, par Ndiénou
et Zouépiri sur Attakrou ou Béniékrou (premier village de
l’Indénié), communication la plus occidentale, il existe une autre
route assez fréquentée également, qui mène presque, en longeant le
Comoë, de Groûmania à Annibilékrou (Assikaso, partie méridionale
de l’Abron). Ce chemin passe à Ahouan et traverse le Comoë près
de Duhinabo, un peu en aval du confluent de la rivière Yéfou.
D’autres sentiers mènent des villages situés entre Zanzanso
et Zouépiri par Abé (passage du Comoë) également sur
Annibilékrou. Ces chemins, dépourvus de villages et occupés par
des chefs quelquefois très exigeants pour les marchands, ne sont pas
très sûrs, de sorte qu’en général on préfère se diriger sur
Attakrou ou Eléso[50], où commence la navigation en pirogues du
Comoë. De ces deux points, on peut descendre le fleuve en pirogue
ou bien faire la route à pied.
_Vendredi_ 15 _février._ — Le séjour à Aouabou, qui commence à
me peser d’une façon excessive, tire heureusement à sa fin. Dans
l’après-midi, pendant un grand palabre, on a accepté tous les
articles du traité que j’ai présenté. Les dernières hésitations
ont été levées grâce à l’intervention de mon ami Ahmadou
Sakhanokho, le notable mandé de Groûmania, qui a voulu signer à
côté de Kommona Gouin.
Le soir, on a fait un tam-tam de quelques heures et l’on s’est
séparé après de nombreuses poignées de main. Le roi voulait me
faire prolonger mon séjour de quelques jours encore, et le lendemain
je dus faire usage de tous les arguments possibles pour lui démontrer
l’importance que j’attachais à un départ prochain.
A notre très grande satisfaction à tous, il se décida pour le
dimanche suivant. Cette vie d’attente était insupportable ; nous
avions tous hâte d’atteindre la mer, que je faisais entrevoir à
mes hommes depuis deux ans comme le terme final de nos tribulations.
_Samedi_ 16 _février._ — Depuis hier soir nous vivons dans
l’abondance ; les gens du village viennent de nous amener un bœuf
et des moutons, cadeau de Kommona Gouin. Nous avons tout fait abattre
par notre hôte Acra, le porte-canne du roi, qui est musulman,
pour pouvoir offrir de cette viande au roi et à sa maison. Nous
nous réservons seulement un mouton, auquel je fais couper le cou
par un de mes hommes non musulman afin de ne pas en distribuer, ou,
pour parler franchement, ne pas être obligé d’en offrir, car nous
allons bientôt n’avoir que du poisson sec et du singe boucané.
[Illustration : Palabre à Aouabou : signature du traite.]
Un chasseur a rapporté une antilope qu’il venait de tuer dans un
champ d’ignames ; c’est une variété que je n’avais pas encore
rencontrée et qui ne vit que dans les grandes solitudes boisées
du Comoë.
Très bas de jambes, les cornes tout à fait inclinées en arrière,
de manière à ne donner aucune prise aux branches ni aux lianes,
cet animal semble avoir été créé exprès pour vivre dans les
fourrés. Il mesure environ 70 centimètres au garrot. Son pelage
est très foncé et ne comporte que des poils très courts et
clairsemés. La chair est fortement musquée.