Dans le Djimini. — Ethnographie. — Dakhara. — Industrie,

commerce. — Les régions limitrophes. — Kamélinsou. —

Le Comoë. — Premières plantations de kolas. — Arrivée

dans la capitale de l’Anno. — Honnêteté proverbiale des

habitants de l’Anno. — Industrie, commerce, agriculture. —

Départ pour Aouabou. — La marmite fétiche. — Populations

de l’Anno. — Mœurs, coutumes, armes, ustensiles. — Un

mot sur Sansanné-Mango. — Entrevue avec Kommona Gouin. —

Palabres. — Histoire de l’Anno. — Routes commerciales. —

Un animal inconnu. — Appellations agni pour l’or. — Départ

d’Aouabou. — Entrée dans la grande forêt. — Un mal gênant. —

Les mines d’or. — Le _fouto_. — Rencontre de Gan-ne. — Voyage

en hamac. — Bizarre médication indigène. — Comment on voyage

dans la forêt. — Longues et pénibles étapes. — Arrivée sur

les bords du Comoë.

_Jeudi_ 24 _janvier._ — Le pays de Kong est séparé du Djimini par

une zone inhabitée de 25 kilomètres de profondeur, coupée par une

petite rivière de 7 à 8 mètres de largeur nommée _Kenguéné_, qui

sert de frontière entre les deux États. Pendant cette marche j’ai

observé plusieurs soulèvements de grès ou de granit de 30 à 50

mètres de relief environ, et, vers le sud, un autre groupe de collines

peu élevées. D’après leur orientation, ces petites boursouflures

et poussées semblent se rattacher au système du pic des Kommono,

auquel elles se relient par les hauteurs de Gouroué-Gaouy-Samata.

Tout près de Ouandarama, il y a du splendide granit bleu, qui émerge

des deux côtés de la route, ce qui force les habitants à étendre

leurs cultures assez loin.

A Ouandarama, notre logeur, un brave musulman nommé Karamokho Sirifé,

nous fit admirablement recevoir par Péminian, chef des trois villages

qui constituent Ouandarama ; il nous donna des poulets et plusieurs

charges d’ignames et refusa absolument de nous laisser quitter son

village le lendemain.

Les trois groupes qui forment Ouandarama sont respectivement habités

par des Mandé-Dioula, des Mandé-Ligouy (Veï), que l’on appelle ici

_Kalo-Dioula_, et enfin par les autochtones, ou plus anciens occupants,

les _Kipirri_. Ces derniers ne sont qu’une fraction des Siène-ré,

comme je l’ai de suite constaté, beaucoup de femmes ayant la lèvre

supérieure percée, et les jeunes gens portant des plumes blanches

dans les cheveux. Par la forme de leurs briquettes et leur façon de

construire les cases rondes, par leur tatouage, la variété de leurs

bœufs et surtout l’idiome qu’ils parlent, ils sont plutôt à

rattacher aux Siène-ré du Follona, qui diffèrent assez sensiblement

des Siène-ré du Kénédougou, du Pomporo et du Mienka.

Péminian était frappé de ce que je saisissais une partie de sa

conversation avec un de ses amis, mais lorsque je lui eus expliqué

que j’avais traversé le territoire d’un peuple qui parle leur

langue et qui se trouve dans l’ouest, il me raconta avoir déjà

entendu dire par des vieux qu’il existait des gens de leur race

dans l’ouest, mais il ignorait si ses ancêtres sont venus de

l’ouest ou si ce sont les Follona qui ont émigré du Djimini vers

le Kénédougou.

Il est plus simple de supposer que quand les Tagoua sont venus se fixer

dans le Tagouano, la poussée qu’ils ont produite a séparé les

Siène-ré en deux tronçons, dont le moins important a été rejeté

dans le Djimini. Les Kipirri ont un village très propre et des cases

en fort bon état. On peut en dire autant des Mandé-Dioula et des

Ligouy, qui font tous les deux usage de constructions rectangulaires à

toit en chaume. L’ensemble de ces villages ne laisse que le regret

de n’y rencontrer aucune physionomie féminine passable. J’ai

rarement vu le sexe faible aussi mal partagé que dans ce pays.

Ouandarama est très riche en bœufs ; ce n’est qu’un immense parc,

dont j’estime le nombre à deux ou trois cents têtes de bétail.

_Samedi_ 26 _janvier._ — Péminian, qui jouit d’une certaine

influence dans cette partie du Djimini, nous donna un de ses

captifs devant nous conduire à Domba Ouattara, chef du Djimini,

nous recommander à lui de la part du chef de Kong, et le prier de

nous faire conduire au chef de l’Anno ou Mangotou.

Précédés du guide, nous suivîmes pendant quelques kilomètres

la route qui conduit dans le Diammara par Dabakala, autre village

important du Djimini, puis nous nous dirigeâmes sur Koroniodougou

et Kangransou, deux villages mandé très propres où l’on

semblait s’occuper avec activité du tissage et de l’élevage

du bétail, partout fort prospère. Nous fîmes ensuite une petite

halte dans un village kipirri nommé Samasokhosou (« village des

perceurs d’éléphants ! ») où le chef nous fit un cadeau de

200 cauries ! regrettant, disait-il, que nous ne vinssions pas lui

demander l’hospitalité. De là à Dombasou il n’y a que deux

petits villages à traverser.

Le village où réside Domba-Ouattara, chef du Djimini, est connu

sous trois noms différents. On l’appelle indifféremment Dombasou,

Dakhara ou Kaffoudougou.

_Dombasou_ veut dire « village de Domba ». _Dakhara_ signifie

« campement, lieu où se trouvent le chef et l’armée, quartier

général ». L’autre nom, _Kaffoudougou_, est tiré d’un village

du Kipirri, qui est situé à quelques kilomètres dans l’ouest et

qui, primitivement, servait de capitale au Djimini.

Dakhara n’est pas de création récente, à en juger par ses

habitations délabrées et les ordures entassées à portée

du village ; aussi le séjour n’en est-il pas précisément

agréable. On peut cependant faire quelques promenades dans les

sentiers menant à un fourré qui limite le village au sud et sur

la bordure duquel poussent quelques citronniers et des pourguères

(_Jatropha curcas_), que je n’ai vu nulle part atteindre un pareil

degré de vigueur. J’ai trouvé des pieds ayant 25 centimètres

de diamètre, de véritables troncs. On cueille les fruits pour en

faire du savon ; les graines sont un violent émétique, l’huile

qu’elles renferment purge à la dose de 10 à 12 gouttes : c’est un

purgatif violent ; à dose élevée, c’est un poison. Les feuilles

de la pourguère sont rubéfiantes dans quelques espèces. On ne se

sert de la pourguère pour faire du savon qu’à défaut du cé,

qui ne produit plus sous cette latitude, et de l’arachide, qui

n’est cultivée que sur une trop petite échelle.

Dakhara étant un des derniers villages où l’on cultive le

sorgho et pour ainsi dire la limite sud où le cheval peut vivre,

je fis mettre en vente la jument de M. Treich. Il ne manquait pas

d’amateurs, la bête étant plus belle que celles du village ;

la grande question était d’en obtenir en payement autre chose que

des cauries. Comme il n’y a que peu d’or, qui vient de l’Anno,

il nous fallut accepter trois captifs, un homme déjà âgé et deux

femmes de trente à trente-cinq ans, gens dont M. Treich se proposait

de doter l’école d’Elima, près d’Assinie.

Domba-Ouattara est un petit vieillard dont la période d’activité

est presque terminée, mais il a un frère, Brahima-Ouattara, qui a

la physionomie et toutes les allures d’un vieux militaire : c’est

à lui que reviendra le pouvoir. Le trouvant fort bien disposé à

notre égard, j’usai de son influence pour amener son frère Domba

à placer le Djimini sous notre protectorat.

Le vétéran, comme l’avait baptisé Treich, fut pour nous un

excellent auxiliaire, et la veille de notre départ il décida son

frère à signer le traité et à prendre notre pavillon.

_Jeudi_ 31 _janvier._ — Domba nous fit diriger sur Iaousédougou

et nous adressa au chef du village kipirri qui est à l’ouest du

village mandé.

Cette région est bien peuplée ; nous traversâmes successivement

Samasokhosoufittini, Djimbaladougou, Sandiokhosou, appelé aussi

Sibicoro (qui signifie « à côté des rôniers »), gros village

sur la rive droite d’un ruisseau à eau courante, aux abords

marécageux, qui porte le nom de _Songounkô_, puis Agouadougou,

Natéré et Gouérécoro.

Tous ces villages ont un troupeau de bœufs, des chèvres et quelques

moutons. On semble y cultiver avec succès le coton et le riz.

Dans le Djimini on fabrique beaucoup de poterie, réputée dans toute

la région, à cause de sa parfaite cuisson, qui est exclusivement

faite avec l’écorce du _mana_. Cette plante, arbuste dans certaines

régions et arbre dans d’autres, ressemble comme écorce et feuilles

au cé. Elle est bien connue de tous les indigènes, qui se servent

des petites branches comme bois à frotter les dents. Sans la cuisson

à l’écorce de _mana_ et le vernis au _sounsoun_, la poterie n’a

pas de valeur chez les ménagères soudaniennes.

_Vendredi_ 1er _février._ — Entre Iaousédougou et l’Anno ou

Mangotou, le Djimini porte le nom de _Bandokho_. Ce nom, comme je

le supposais d’abord, ne correspond pas à un ou deux villages ;

on peut dire qu’il s’applique à tout le district sud du Djimini,

dont il fait partie et dont il est séparé par une ligne de collines

peu élevées, traversées par de mauvais sentiers.

Comme j’étais mal renseigné et que le guide m’avait fait

changer d’itinéraire, je perdis un jour, en faisant des étapes

trop courtes. Par suite de ce malentendu, je campai le 1er à Konwi,

le 2 à Niamaniondougou, et ce ne fut que le 3 que j’atteignis

Kamélinsou, premier village de l’Anno.

Le Djimini m’a paru fort bien peuplé. J’estime la densité de sa

population à 12 habitants par kilomètre carré. Elle est composée

mi-partie de Kipirri (de race siène-ré), mi-partie de Mandé et de

Kalo-Dioula (veï) venus de Diammara. On y cultive surtout le coton,

à l’aide duquel on fabrique des étoffes toujours rayées bleu et

blanc, d’un bon marché exceptionnel. Ces étoffes sont connues dans

toute la boucle du Niger et donnent lieu à un mouvement d’affaires

très important pour le Djimini ; elles se vendent presque à aussi

bon marché que les cotonnades blanches du Mossi, auxquelles elles

font, dans la région de Salaga, une très sérieuse concurrence. Les

gens du Djimini s’occupent aussi de la vente du kola blanc, qu’ils

vont prendre chez les producteurs mêmes ; ce fruit est cultivé avec

succès dans l’Anno, comme nous le verrons plus loin. A l’aide

du kola et des cotonnades, ils se procurent du sel et des captifs,

qu’ils échangent, dans l’Anno, l’Indénié ou le Baoulé,

contre de la poudre et des fusils ; ils alimentent d’armes et de

munitions les guerriers d’un Mandé nommé Morou, parti de Sakhala

(Ouorodougou), qui ravage depuis quelques années le Tagouano. Je

n’ai pu obtenir de renseignements précis sur cet aventurier ni sur

le pays qu’il occupe, ce Morou n’ayant pas de résidence fixe et

errant dans la région à l’instar des colonnes qui opèrent dans

le Gourounsi.

Ce que l’on m’a affirmé, c’est que pour se rendre chez Morou

on trouve d’abord une assez grosse rivière, nommée _N’do_,

qui se jetterait dans un fleuve que les noirs appellent _Isi_ et que

l’on traverserait également. S’agit-il d’un affluent du Bagoé,

ou de ce cours d’eau lui-même, ou bien d’affluents de droite du

Comoë ? de la rivière de Dabou, ou même du Lahou ? c’est ce que

je me suis demandé bien longtemps.

Pendant mon séjour à Aouabou chez Kommona Gouin j’ai obtenu

quelques détails sur cette région et les cours d’eau qui la

sillonnent. La rivière Ndo traverse le Diammara, colonie mandé

de la famille veï, originaire du Ouorodougou et venue par le

Kouroudougou et le Tagouano. Les familles ouattara de Diarawary, chef

de village à Kong, et de Domba, chef du Djimini, viennent également

du Diammara (qui veut dire « pays des étrangers »). Le Ndo, qui

est peu important, se jette dans une grosse rivière nommée _Nji_

et _Isi_, guéable en été, mais impossible à traverser pendant les

hautes eaux ; on m’a dit qu’elle rejoignait la rivière de Mouoso

(Grand-Bassam), mais c’est faux. Les indigènes identifient la lagune

Ebrié avec le Comoë. Des gens qui connaissent Dabou m’ont affirmé

que la rivière de Dabou porte le nom d’Isi ; elle traverse le

Tagouano et le Bahouri ou Baoulé, auquel elle a donné un de ses noms,

car l’Isi est connue aussi par les Mandé sous le nom de Baoulé.

Le Kouroudougou est arrosé par une rivière encore plus importante

que l’Isi et qui porte le nom de Bandamma ; on la dit navigable

et on la passe en pirogue presque toute l’année pour se rendre à

Kanyenni. Les uns m’ont dit qu’elle recevait l’Isi, d’autres

qu’elle rejoignait la mer (?) ; d’autres, enfin, m’ont assuré

que c’est un cours d’eau distinct. Dans ce cas-là, ce serait la

rivière de Lahou (voir le chapitre XVI).

Par suite de la route indirecte que j’ai suivie, je n’ai pu

observer à loisir le mouvement commercial entre Kong et l’Anno,

les marchands passant généralement par une route plus à l’ouest,

celle qui traverse Koumarasou. Je puis cependant dire que l’article

le plus importé par cette voie est le beurre de cé des Komono et

surtout la ferronnerie de la région Bobo-Dioulasou. Le kola blanc,

rapporté en échange, va beaucoup sur Kong, qui l’exporte sur

Léra, Niélé et Bobo-Dioulasou ; ce fruit a son débouché plutôt

vers l’est, car il s’en évacue de grandes quantités sur Bouna,

Boualé, Bondoukou et Salaga, qui fournissent en partie le sel à

cette région.

_Dimanche_ 3 _février._ — Kamélinsou, comme je l’ai dit plus

haut, est le village frontière de l’Anno quand on vient du Djimini ;

il est habité exclusivement par des Gan-ne, et porte pour cette raison

aussi le nom de Gan-nesou. Nous fûmes reçus par un beau vieillard à

barbe blanche qui s’empressa de nous faire installer de son mieux,

car les cases de ce village sont fort mal entretenues. Les femmes

et les jeunes filles se sont toutes crues obligées de nous faire un

cadeau, de sorte que le riz, les ignames, bananes, papayes et poulets

ne nous ont pas manqué.

Ce village, quoique d’un aspect misérable, a la réputation

d’être riche. Beaucoup d’habitants en effet portent comme bijoux

des pépites d’or. Ils m’ont aussi paru travailleurs et possèdent

des plantations de kolas. Les femmes s’occupaient de la cueillette

du fruit et triaient les kolas par grosseurs et par qualités. J’ai

vu aussi à Kamélinsou préparer du savon avec le fruit du kobi,

qui est assez commun par cette latitude.

_Lundi_ 4 _février._ — Le chef de Kamélinsou, au lieu de nous

faire conduire directement sur Mango (Gouènedakha), nous fit mener

à Moroukrou ou Moroudougou, où résident deux chefs parents du roi

de l’Anno. Comme ce détour me rapprochait du Comoë, sur lequel

je voulais me procurer quelques renseignements, je ne fis aucune

observation et me laissai conduire à Moroukrou[47], où nous fûmes

bien accueillis par Lendou et Gouami, les chefs de l’endroit.

Le Comoë (rivière d’Akba) a ici plus de 100 mètres de largeur ;

il est très fortement encaissé ; actuellement encore, il n’est pas

guéable, et les perches ne peuvent servir à manœuvrer les pirogues

que sur les rives. Les gens du village viennent y prendre leur eau ;

les femmes descendent, pour la puiser, par un sentier presque à pic,

qu’elles remontent avec adresse leur potiche sur la tête, ce qui

serait presque un tour de force pour des Européennes.

D’après le dire de toutes les personnes que j’ai eu l’occasion

d’interroger, le Comoë, dans la partie entre Nabaé à Moroukrou

et de ce point à Attakrou[48], n’offrirait pas de difficultés

à la navigation en pirogue ; les indigènes n’utilisent pas le

fleuve pour leurs communications ; ils donnent comme raison qu’ils

ne sont pas experts dans la fabrication des pirogues ; en cela je

suis absolument d’accord avec eux : les embarcations que j’ai

vues sont toutes grossières, massives et peu maniables ; avec de

telles pirogues il ne faut pas songer à naviguer, elles sont tout

juste bonnes à traverser la rivière.

En revenant du Comoë, les gens du village nous firent voir l’endroit

où les guerriers de l’Anno ont vaincu ceux du Bondoukou, il y

a environ soixante ans, sous le règne de Diané, qui, dans cette

affaire, tua Sofié, le chef du Bondoukou, un des prédécesseurs

d’Ardjoumani.

[Illustration : Femmes puisant de l’eau au Comoë.]

_Mardi_ 5 _février._ — Le lendemain, Gouami nous fit faire étape

dans le centre le plus important de l’Anno. S’il existe une

question embrouillée pour le voyageur, c’est bien celle de la

dénomination de ce marché. Beaucoup de Mandé désignent le centre

commercial de la région par _Mango_, et la région sous le nom de

_Mangotou_ (brousse de Mango) ; l’un et l’autre de ces noms

sont impropres, car le pays est appelé par ses habitants _Anno_

depuis Kamélinsou jusqu’aux frontières de l’Indénié, et le

centre commercial désigné sous le nom de Mango en mandé se nomme

ou _Groûmania_ ou _Gouènedakha_ : Groûmania est le nom _agni_ ;

Gouènedakha, le nom _gan-ne_. D’autres appellent aussi Mango

_Koffésou_, quoique ce nom ne se rapporte en réalité qu’à une

sorte de faubourg habité par les autochtones.

C’est dans ce faubourg de Koffésou ou Koffikrou (en agni) que

l’on nous fit loger. Il n’est éloigné de Groûmania que de

quelques centaines de mètres, ce qui me permit d’y aller pendant

la grosse chaleur. Des amis que j’y rencontrai me conduisirent chez

quelques notables mandé et eurent l’obligeance de me présenter

et de me recommander au personnage le plus influent de la ville, à

Ahmadou Sakhanokho, dont l’amitié me fut très précieuse lorsque

le moment vint de traiter avec le chef de l’Anno.

Groûmania, ou Gouènedakha, ou Mango, ou Koffésou, est composé de

trois agglomérations d’habitations.

Au nord, et séparés du village principal, se trouvent deux groupes

de cases habités par quelques Gan-ne et quelques gens de race agni ;

c’est une espèce de faubourg, nommé _Koffésou_ en mandé ou

_Koffikrou_ en agni (_Koffi_ est le nom du chef, et la terminaison

dans les deux langues veut dire « maison de »).

Cette ville, irrégulièrement bâtie, comme presque tous les centres

de ces régions, est bien située, et entourée de plantations ; on

y trouve quelques cocotiers et un ou deux orangers. Groûmania est

dans la zone de transition, entre la végétation peu couverte de la

région Kong et celle, si dense et si touffue, du bassin inférieur

du Comoë. Aux environs, on voit de fort beaux sites, surtout sur

les bords du Comoë, près de Siripon et d’Assouadé. En quittant

Moroudougou ou Moroukrou, surtout, je fus agréablement surpris

en traversant de grandes oasis boisées d’essences rappelant nos

hêtres et nos frênes, avec le sol tapissé de petites pousses de

toute nuance, produisant un amalgame de tous les verts que l’on

puisse rêver.

On ne saurait croire combien une plante ressemblant aux nôtres

peut agir sur le moral de ceux qui, depuis longtemps, ont quitté

l’Europe : tout se réveille, la patrie vous apparaît, la famille,

les amis, le cœur bat fort ; bien que faible, exténué, on se sent

revivre ; ces joies sont trop courtes, hélas ! et pendant qu’avec

ce brave Treich nous nous laissions aller aux doux rêves du retour,

devant nous défilaient, comme pour nous rappeler à la réalité,

les troncs dépouillés des arbres à _fou_, dont l’écorce sert

à confectionner les vêtements des Gan-ne et des Agni. De temps en

temps, une échappée laissait entrevoir des friches de bananiers,

des fouillis d’ananas ou encore une plantation de kolas ; plus loin

apparaissaient de petites clairières à peine couvertes d’un chaume

rabougri et de quelques termitières avec un gigantesque bombax,

dernier survivant d’un village peut-être jadis prospère, mais

dont le nom même a échappé aux habitants.

Je ne veux pas quitter Groûmania sans donner au lecteur une idée

du mouvement commercial de ce lieu, qui passe pour le plus honnête

du monde noir. La loyauté des gens de l’Anno est proverbiale :

on peut laisser un colis en souffrance dans un chemin quelconque, il

ne sera sûrement pas volé ; l’habitant s’en charge volontiers

et le remet consciencieusement à son chef de village, qui jamais

n’en disposera et sera toujours prêt à le faire remettre à son

destinataire à la première réquisition de ce dernier.

[Illustration : Croquis de Mango.]

L’industrie de Groûmania consiste surtout en tissage et teinture. On

semble s’être spécialisé à fabriquer l’article si avantageux

du Djimini : la cotonnade commune blanche à raies bleues, qui fait

une si sérieuse concurrence aux produits similaires blancs du Mossi.

Les Mandé de Kong, de Bouna, de Boualé y importent beaucoup de

ferronnerie tirée des pays siène-ré et de la partie nord des

États de Kong ; en échange, ils se procurent les tissus dont je

viens de parler, ou bien alors le kola blanc. Son abondance et son bon

marché excessif lui permettent de supporter trente jours de transport

et d’atteindre Bobo-Dioulasou ou Salaga en donnant de très gros

bénéfices. Dans les villages du Mangotou (alentours de Groûmania),

ce kola ne se paye qu’une caurie pièce ; rendu à Salaga, il se

vend en gros 25 cauries, et en détail jusqu’à 40. En échange,

on prend généralement, dans ces deux autres centres, du sel, qui

se vend à Groûmania un prix exorbitant, les communications avec

le littoral du golfe de Guinée étant devenues très difficiles,

pour des raisons que nous indiquerons dans la suite de notre relation.

A côté de ce mouvement commercial très actif, l’Anno produit le

_fou_ en quantité considérable. Le fou est l’écorce d’un arbre

qui atteint de grandes dimensions ; le tronc a l’aspect d’un tronc

de hêtre. C’est peut-être le même arbre que Schweinfurth signale

dans l’Ouganda, l’Oungoro et chez les Monbouttou. Ce voyageur le

nomme _rokko_. C’est probablement l’_Urostigma Kotschyanum_. La

façon de préparer le fou est bien originale : avant de détacher

l’écorce du bois, on la bat avec un maillet allongé couvert

d’encoches formant des rainures. Cette première opération a pour

but de détacher l’enveloppe extérieure de l’écorce, la partie

rugueuse qui constitue, à proprement parler, l’épiderme. Ce travail

terminé, l’écorce, qui a un aspect rougeâtre, est battue avec

des maillets plats sans encoches, afin de la détacher du tronc ;

puis, par une série de battages, on arrive à la rendre tout à fait

souple et malléable.

Elle présente alors l’aspect d’un grossier tissu dans le genre des

nattes en fibres de palmier tressées sur le littoral, ou des _tapa_

des mers du Sud, mais son épaisseur varie entre 3 et 5 millimètres.

Le prix du fou est proportionné à sa surface : j’en ai vu de 3

à 4 mètres carrés.

On en confectionne presque tous les vêtements, surtout le pagne

pour femmes, des sacs, des musettes, des bonnets, etc., que l’on

teint soit en rouge brun, soit en bleu indigo. Les petits morceaux,

les déchets, sont utilisés comme serviettes. Dans le pays de Kong,

personne ne sort sans une bande de fou, avec laquelle on éponge

la sueur et on se lave. Les très gros morceaux sont utilisés

comme emballage, et servent à l’occasion de stores, de portes,

de nattes pour dormir, et le plus souvent à réparer les toits que

les intempéries ont endommagés.

Les femmes s’occupent beaucoup d’exploiter les feuilles d’ananas,

en confectionnant du fil avec ses fibres. Mis en écheveaux, il est

vendu écru ou teint en rouge minium à l’aide du kola, ou en bleu

avec l’indigo, ou encore en jaune avec le souaran. Ce fil sert aux

musulmans à broder les coussabes, les bonnets, les pantalons. A

Bobo-Dioulasou, un écheveau d’une douzaine de fils de 1 mètre

coûte près de 500 cauries.

Enfin, une des spécialités des marchands de l’Anno est de fournir

les armes et surtout les poudres à petits grains, qu’ils tirent

d’Assinie et de Grand-Bassam et qui sont les plus appréciées dans

toute la boucle du Niger.

Malheureusement, il y a souvent pénurie, les communications vers la

mer laissant toujours à désirer et les pays Sanwi étant surtout

trop protectionnistes. On peut dire qu’il est presque impossible

aux hommes de l’Anno d’arriver à nos comptoirs. Quand nous leur

aurons ouvert une route sûre vers la mer, le chiffre d’affaires

de nos compatriotes de la Côte se quintuplera.

_Mercredi_ 6 _février._ — Koffi refusa absolument de nous introduire

auprès de Kommona Gouin ou Cabran Gouin, chef de l’Anno, qui réside

à Aouabou. Il faut nous rendre au préalable à Boniadougou, où

réside Diamdiane, un chef qui jouit de quelque considération dans

la région. J’avais bien peur d’être forcé d’accepter son

hospitalité, et de subir de nouveaux retards, mais ce brave homme,

en nous voyant, Treich et moi, n’a insisté que mollement. La vue

des visages pâles a eu l’air de l’impressionner assez fortement

pour ne lui permettre de nous regarder qu’à la dérobée. Après

l’avoir salué et pris congé de lui, nous nous dirigeons vers

le sud-est sur Aouabou, qui n’est éloigné de Boniadougou que de

quelques kilomètres.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2) · 第 17 / 35 段