pour réciter une oraison funèbre ; d’autre part, une bonne partie
de mes voisins m’accompagna, de sorte que cette visite revêtit
presque le caractère d’une cérémonie.
Pendant la prière funèbre on se frappe le front de la main droite en
disant « _amina_ » (amen) chaque fois que l’auditoire le prononce,
puis la famille vous dit : « _ini-sé_ » (merci). A ce moment,
le visiteur répond : « _Allah ma lour souna sira !_ » (Que Dieu
vous laisse dormir en paix dans votre case !) Cette phrase dite,
on donne un cadeau de 1000 cauries quand on est dans l’aisance,
ou moins dans le cas contraire.
Cette visite et une lettre en arabe que j’avais composée à coups de
dictionnaire et de phrases empruntées, avec quelques modifications,
aux ouvrages de _Bel Kassem ben Sédira_, et que j’avais fait
parvenir de Salaga à Kong quelques jours avant mon arrivée, me
valurent l’amitié de toute la population ; mes derniers ennemis
se rangèrent du côté des gens sages : je ne comptais plus que
des amis à Kong. L’entrée facile de M. Treich et l’accueil
qu’on lui fit en sont les meilleurs garants. Cette population, qui
comptait tant de gens hostiles lors de mon premier passage, était
complètement gagnée à notre cause ; elle n’avait pas oublié
le nom de France que je lui avais appris avec tant de patience et me
faisait l’accueil qu’elle aurait fait à un de ses propres enfants.
Une population aussi bien disposée ne pouvait manquer d’accepter
les ouvertures au sujet d’un traité, cette question ayant, grâce
à la campagne menée par les amis que j’avais laissés à Kong,
fait du chemin pendant dix mois.
Dès mon premier séjour on était décidé à traiter ; mais, devant
l’hostilité marquée de certaines gens, Karamokho-oulé crut
prudent de laisser les esprits s’apaiser. « Quand tu reviendras,
disait-il au moment où je partais pour le Mossi, la question sera
vite réglée, laisse-moi faire, l’imam et mes amis nous aideront ».
Depuis deux mois on ne parlait que du traité à signer et de mon
retour. M. Treich avait été conduit par les guides d’Ardjoumani au
chef de Kawaré (petit village situé à une forte journée de marche
à l’est de Kong). Dès son arrivée, Bakary, le chef de ce village,
arrière-petit-fils de Sékou-ouattara, et par suite petit-cousin de
Karamokho-oulé, avait entretenu Treich de la question du traité :
tout faisait donc prévoir une issue favorable. A Kong, mon compatriote
engagea cette question avec Karamokho-oulé. Comme on me savait sur
la route du retour, il fut décidé qu’on attendrait mon arrivée
pour terminer cette importante question. Aussi, dès que j’eus
quelques instants à moi, je rédigeai les clauses et les discutai
avec Karamokho-oulé. Le 10, les signatures étaient données, et
une expédition accompagnée d’un pavillon fut remise à notre
nouvel allié.
[Illustration : Visite de condoléance chez Lansiri, à Kong.]
Karamokho-oulé a plusieurs cousins (petits-fils de Sékou comme
lui) établis sur les principales routes rayonnant sur Kong. Il me
pria d’aller avec M. Treich rendre visite à Dakhaba, qui habite
Limono. Comme ce n’est qu’une courte étape, et que ce fut ce
même Dakhaba qui me fit entrer à Kong, j’accueillis de bonne grâce
ses propositions, et le départ fut décidé pour le surlendemain.
Dakhaba et Sabana, le fils de Iamory, dont j’ai parlé lors de
mon premier passage, nous reçurent de leur mieux. Notre visite
fit grand plaisir à ce vieux brave homme ; Kérétigui, frère de
Karamakho-oulé, et Bafotigué, notre hôte, qui nous accompagnèrent,
lui ayant appris la signature du traité, Dakhaba s’en réjouit et il
fallut lui promettre de revenir ou d’envoyer tous les ans quelqu’un
des nôtres à Kong : « Vous pouvez même venir beaucoup (ce qui
veut dire en nombre) : tu sais que vous serez toujours bien reçus. »
La nouvelle de cette visite fut fort bien interprétée par les gens
de Kong et considérée comme une marque de déférence donnée par
nous à celui qui doit par son âge et son rang prendre le pouvoir
à la mort de Karamokho-oulé si les choses se passent régulièrement.
La question du traité étant réglée, je songeai à envoyer de
nos nouvelles en Europe. M. Treich étant arrivé à Kong avec un
personnel plus que suffisant[45], je renvoyai Fondou et Birama, mes
deux plus vieux serviteurs, accompagnés de leurs femmes gourounga,
porteurs d’un courrier adressé au commandant supérieur du Soudan
français par l’entremise du commandant de Bammako. Je leur confiai
également deux charges d’effets confectionnés et d’étoffes
fabriquées tant à Kong que dans le bassin du Niger, destinés au
sous-secrétaire d’État aux colonies. Pour plus de sécurité,
il fut en outre décidé que M. Treich, de son côté, enverrait un
courrier sur Krinjabo et Assinie par Bondoukou.
Mes hommes quittèrent Kong le 16 janvier, et ceux de M. Treich le
17. Quelques jours après leur départ, j’appris, par un homme de
Bobo-Dioulasou qui vint me rendre visite, qu’un captif d’El-Hadj
Mahmadou Lamine, de Ténetou, était arrivé à Dioulasou un mois
après mon départ de cette ville, porteur d’un courrier qui
m’était destiné. Cet homme, atteint de la filaire de Médine,
dut prolonger son séjour à Dioulasou jusque dans le courant de
juillet et quitta cette région avec la certitude que j’avais fait
route pour le Mossi. Ce courrier, en partant de Bammako, s’était
dirigé par les régions soumises à Dioma, par le Mianka ou Menguéra
sur Bobo-Dioulasou en contournant au nord les États de Samory et
de Tiéba[46].
Désireux de continuer ma route de retour par la rive droite du
Comoë, je fis part aussitôt de mon désir à Karamokho-oulé, qui
s’empressa d’y satisfaire. Les quelques jours qui précédèrent
mon départ furent employés par lui à faire prévenir les régions
avoisinantes de mon prochain passage. Nos préparatifs ne furent
pas longs. Le départ de Kong fut fixé au 21 janvier. Dans les
visites d’adieu que je fis avec M. Treich, j’eus la satisfaction
de constater que tout le monde à Kong n’avait plus qu’un seul
désir, celui de voir les chemins s’ouvrir vers la côte le plus vite
possible. Active et laborieuse, cette population comprend qu’une voie
sûre vers le golfe de Guinée lui rapportera de grands bénéfices
et lui ouvrira un nouveau débouché pour son industrie. Partout on
ne songe qu’à cela à Kong. Tributaire pour les articles d’Europe
des gens de Bondoukou, de Salaga et de l’Anno, la population attend
avec impatience le jour où elle pourra s’affranchir et entrer
directement en relations avec nous.
A sept heures et demie du soir, la veille de notre départ, l’imam
Sitafa Sakhanokho vint, accompagné de son frère et de quelques amis,
me faire ses adieux, me souhaiter bon retour et me prier de saluer
de leur part « le Président de la République et tous les anciens
de France », pour me servir de son expression.
La démarche de cet homme, qui jouit par sa situation comme chef
religieux d’une grande considération à Kong, et qui s’était
jusqu’à présent tenu sur un terrain de neutralité à mon
égard, prouve jusqu’à quel point la population est gagnée à la
France. Nous serions bien coupables de ne pas profiter de ce mouvement
vers nous, si nous ne continuions à entretenir de bonnes relations
avec les gens de Kong, car je les place bien au-dessus des autres
peuples que j’ai eu l’occasion de visiter dans mon voyage. Il
est de notre devoir et de notre intérêt de conserver leur amitié,
qui nous est offerte bien loyalement et dans le seul désir de voir
la civilisation et le bien-être pénétrer chez eux.
★
★ ★
Quelques jours avant notre départ, il m’est arrivé une histoire
bien plaisante qui n’a pas manqué de nous procurer de l’agrément
à Treich et à moi.
On se souvient que, dans le sauf-conduit des gens de Kong on parle
d’une femme laissée par moi à Kong. Je dois ici en dire deux mots :
Nion, c’est le nom de cette jeune femme, était marchande de _niomi_
(galettes de farine de mil ou de maïs) sur le marché de Tiong-i. Mes
hommes lui en achetaient de temps à autre, et presque tous les matins
elle nous envoyait quelques galettes, attention pour laquelle Diawé
ou un autre de mes hommes allait lui porter de ma part quelques perles
ou un peu d’étoffe.
Un beau jour elle disparut, et mes hommes vinrent me rapporter que
son père, qui habitait Fourou, venait de mourir, et que le chef des
sofas avait confisqué sans autre forme de procès toute la famille
du défunt sous prétexte de se couvrir d’une dette.
Ce procédé barbare n’existe pas généralement pour les gens
du pays même, on n’en use qu’à l’égard des étrangers. —
Nion était originaire de Ngokho dans le Follona et appartenait à
une famille tagoua : c’est ce qui explique pourquoi l’on avait
agi avec si peu de scrupules.
Quelques jours après sa disparition de Tiong-i, Nion arriva à Fourou
avec une caravane d’esclaves : elle était comprise dans un lot
d’esclaves destiné à servir à l’achat d’un cheval.
Je n’avais jamais vu cette pauvre femme, mais comme mes hommes
semblaient avoir de l’affection et de la pitié pour elle, j’allai
voir le chef de la caravane, décidé à faire ce qui était possible
pour qu’on lui rendit la liberté.
Diawé plaida sa cause avec chaleur, me persuada qu’elle serait
utile pour préparer la nourriture indigène, blanchir mon linge,
et qu’elle rendrait en outre un service signalé à notre convoi,
car elle parlait parfaitement le siène-ré.
J’entrai donc en pourparlers pour l’acheter et fis venir le chef
de la caravane, qui y consentit à la condition que je lui donnasse
une autre femme à sa place et que je lui payasse une différence.
Un des deux Haoussa résidant à Tiong-i me proposa de faire
l’échange avec une de ses captives que je lui payerais 6 pièces
de calicot à 4 fr. 30, soit 25 fr. 10, et deux blouses de rouliers,
plus dix-sept pierres à fusil. Je ne sais pas à quel trafic le
Haoussa se livra, mais le soir j’étais en possession de la jeune
femme, que je m’empressai de libérer devant mes hommes.
« Ne m’abandonne pas ici, me dit-elle en pleurant, car demain on
me reprendrait : je suis seule et sans défense, tandis que si je
t’appartiens, je serai sûre que personne ne me réclamera plus. Je
préfère être ta propriété. Les blancs sont bons, je l’ai
entendu dire, et je veux être à toi. Tu seras content de moi, je ne
demande qu’à travailler, à te faire la cuisine et à te chasser
les mouches quand tu dormiras, et puis je porterai des bagages. »
Je l’habillai proprement avec quelques coudées d’étoffe, lui
donnai un peigne, du corail et quelques verroteries.
Basoma, mon hôte, qui était forgeron, lui confectionna deux boucles
d’oreilles à l’aide de deux pièces de 50 centimes en argent.
La pauvre fille était heureuse comme une reine. Basoma lui fit voir
le côté heureux de sa nouvelle situation, et au bout de quelques
jours elle était tout à fait habituée à nous.
Deux jours après, nous allions à Fourou, où personne ne
l’inquiéta.
Elle tomba bientôt légèrement malade.
Elle avait du vague dans les yeux et l’air souvent abattu. Je
lui demandai si elle était malheureuse, et bientôt, pressée de
questions, elle m’avoua en pleurant qu’elle était enceinte, que
pendant les deux nuits qu’elle avait passées comme prisonnière,
un des sofas de Samory en avait abusé et qu’elle ne savait même
pas son nom.
Je la consolai, ce n’était pas bien difficile : l’incident en
lui-même ne la chagrinait pas trop, c’était seulement la crainte
de déplaire qui l’avait attristée.
Rassurée sur ce point, elle retrouva sa gaieté. Elle me soigna
admirablement au moindre petit malaise et nous rendit, à mes hommes
et à moi, de réels services pendant nos nombreuses étapes.
Arrivé à Kong et craignant de ne pas avoir le temps de finir mon
voyage avant le dénouement et de voir la pauvre femme malade en route,
je demandai au chef de Kong de garder Nion pendant notre absence. A
cet effet je lui donnai des ressources pour pourvoir à ses dépenses
pendant environ un an.
Lorsque Treich arriva à Kong, fin décembre 1888, Diawé, qui
m’avait devancé, lui présenta l’enfant de Nion, né pendant
mon absence, en disant : « Ça il y en a petit Binger ».
Treich, en voyant l’enfant, d’un beau noir d’ébène, renia
naturellement pour moi la paternité de cette progéniture, persuadé,
sans m’avoir jamais vu, que je devais avoir la peau beaucoup plus
claire que celle de l’enfant de Nion.
A mon retour à Kong, Nion vint en pleurant se jeter à mes pieds,
me présenta une calebasse avec de l’eau et me lava les mains. Puis
elle se mit à boire cette eau sale pour me prouver sa joie de me
revoir. Le petit fut choyé par toute mon escorte et je l’embrassai
devant tout le monde, comme s’il était réellement mon fils. Je
pensais qu’accepter la paternité de ce petit être ne tirait pas
à grande conséquence dans ces pays et que, sans inconvénient,
je pouvais aux yeux de tous passer pour son père.
Tout allait pour le mieux : on me consultait sur l’époque de
la circoncision, je payai l’opérateur et la femme qui traitait
l’enfant, en un mot j’acceptai avec plaisir toutes les charges
qui incombent en cette circonstance à un papa nègre.
Vint le jour du baptême.
Karamokho-oulé, accompagné d’un instituteur et de quelques
notables, vint annoncer qu’on allait baptiser mon fils et me pria de
choisir un nom. Je lui demandai de bien vouloir lui servir de parrain,
et l’on commença la cérémonie. Après les prières d’usage
et tous les vœux de réussite et de prospérité, on distribua des
cauries aux malheureux, et les dragées de France furent remplacées
par une bonne provision de kolas, suivant l’usage à Kong.
Tout semblait aller pour le mieux, lorsque au cours de la cérémonie
il se produisit un incident qui ne laissa pas de m’inquiéter
pendant quelques instants. Le perruquier, après avoir, suivant la
coutume, rasé la tête de l’enfant, se mit en devoir de m’en
faire autant ; je protestai naturellement, trouvant que la charge de
père avait quelquefois des inconvénients, lorsque Karamokho-oulé,
de son ton calme, donna l’ordre au perruquier de raser la tête à
un des spectateurs. Comme il fut dit, il fut fait. C’est ainsi que
le jeune fils de Nion a, outre son véritable père, qui est inconnu,
le père auquel on a rasé la tête, et moi, qui, tout en étant son
papa honoraire, passerai toujours pour le vrai. Quoi qu’il en soit,
l’enfant s’appellera Karamokho-oulé-Binger.
A Kong il m’aurait été difficile de faire croire le contraire : ces
gens-là, n’ayant jamais vu de mulâtres, sont persuadés qu’une
femme noire ne peut jamais avoir qu’un enfant noir ou albinos,
quand même le père de l’enfant serait blanc ; et inversement,
une femme blanche ne peut, d’après eux, n’avoir jamais qu’un
enfant blanc, même si son père est noir.
★
★ ★
_Lundi_ 21 _janvier_ 1889. — Quoique notre départ eût lieu
au clair de lune, Karamokho-oulé, accompagné de son frère et de
quelques amis communs, tint à nous faire la conduite. Sous un arbre,
au bord d’un petit marigot qui limite Kong au sud, il nous fit des
adieux bien sincères, me recommanda de saluer le Président de la
République de sa part et de l’assurer de son entier dévouement,
puis il nous remit entre les mains de Bafotigué Daou et de son frère,
qui devaient nous accompagner jusque dans le Djimini.
La route de Djimini en quittant Kong se dirige vers le sud-est
pendant les premières étapes et est presque parallèle à la
route du Gottogo. Le premier village que l’on rencontre se nomme
Ténenguéra. Presque inhabité (environ 200 habitants), ce village
était jadis très grand et a joué un rôle considérable dans
l’histoire de Kong. C’est de Ténenguéra que la fraction des
Mandé-Dioula comportant les familles Ouattara, Barou et Daou vint
s’établir lorsqu’elle quitta les pays mandé. L’ancêtre
des Ouattara, nommé Fatiéba (le père Tiéba), commença une
série d’expéditions qui devaient rendre sa famille maîtresse de
toute cette région jusqu’à la rivière Comoë. Occupée par une
population hétérogène composée de cinq éléments différant assez
sensiblement entre eux, cette conquête paraît cependant avoir été
assez laborieuse pour occuper tout le règne de Sékou Ouattara. Ce
prince, successeur de Fatiéba, termina son règne par une série
de massacres qui finirent par rendre les Mandé-Dioula maîtres de
Kong même, où s’étaient réfugiés les derniers éléments de
résistance (voir chapitre Kong).
Cette population, dont on retrouve encore des vestiges dans toute
la région, est connue actuellement par les Mandé-Dioula sous
le nom de _Sonangui_, nom qui veut plutôt désigner les captifs
armés, c’est-à-dire ceux qui peuvent être utilisés en cas
d’expédition, car les Mandé-Dioula musulmans ne font la guerre
que tout à fait exceptionnellement, à la dernière extrémité.
Les Sonangui comprennent :
1o Une fraction de _Pakhalla_, qui habitent quelques petits villages
de la rive droite du Comoë ;
2o Une autre fraction des Pakhalla, qui se dénomme _Nabé_, habitant
surtout Gaouy et Koulla ;
3o Quelques familles _Zazéré_, qui, tout en se rattachant
ethnographiquement aux Pakhalla, semblent s’être détachées
depuis plus longtemps de cette famille. Ces Zazéré, contrairement
aux Pakhalla et Nabé, sont tatoués ; ils portent sur les joues
une volute ;
4o Au nord de ces trois peuples se trouve, disséminée dans quelques
villages, une fraction des Komono, qui s’appelle _Miorou_ ; elle
parle le komono et a conservé le tatouage de ce peuple ;
5o Enfin, vers le sud-ouest et autour de Kong, on trouve encore
quelques Fallafalla (fraction des Tagoua). C’est à eux
qu’appartenait Kong, ou plutôt le village sur l’emplacement
duquel s’élève actuellement la ville, car la cité actuelle a
été créée par les Mandé-Dioula.
A Ténenguéra habite un arrière-petit-fils de Sékou Ouattara
(Massa Gouli) ; il est le fils puîné de Pinetié, qui a quitté
le pays et est établi actuellement au nord de Bobo-Dioulasou, chez
les Tagouara. Ce parent de Karomokho-oulé n’étant pas levé au
moment de notre passage, cela nous épargna une visite et nous permit
d’arriver de bonne heure à Mélenda, après avoir traversé le
petit village de Gougollo.
A Mélenda réside Dabéla, le frère aîné de Massa-Gouli. C’est
chez lui que Bafotigué nous fit descendre. De même que beaucoup de
noirs, fils de chef, ce jeune homme se figure que, comme descendant
de Sékou, il doit s’abstenir de travailler : aussi vit-il presque
dans la misère et ne put nous recevoir que fort modestement.
_Mardi_ 22 _janvier._ — Dabéla nous dirige sur Bogomadougou,
où habite Badioula, huitième petit-fils de Sékou Ouattara. En
l’absence de ce chef, parti aux funérailles d’un ami, à Sokolo
(route du Gottogo), nous sommes reçus par Sory, son chef de captifs,
qui nous donne quelques provisions en ignames et mil, et nous facilite
l’achat d’une chèvre au prix de 1750 cauries.
_Mercredi_ 23 _janvier._ — Kourou, où nous faisons étape, est le
dernier village des États de Kong dans cette direction. Au delà
on entre dans le pays de Djimini, qui est indépendant. A Bougou,
petit village au nord de Kourou, on me fait faire un détour avec le
cheval, cet animal étant considéré par ce village comme un _tenné_
(fétiche qui porte malheur).
Pour le pays de Djimini et l’Anno (Mangotou), c’est l’âne qui
répand la terreur ; aussi les marchands, quand ils viennent du nord,
ne peuvent-ils dépasser Kourou avec les ânes, et quand ils viennent
de l’est, de Bondoukou ou de Baoulé, doivent-ils les laisser à
Tenko (rive gauche du Comoë).
C’est pour cette raison que nous avons été forcés de nous défaire
de l’excellent âne de M. Treich qui aurait pu nous rendre de réels
services. N’ayant qu’un cheval pour nous deux, nous faisons nos
étapes moitié à pied, moitié à cheval.
A quelque chose malheur est bon : cela nous obligeait à nous refaire
un peu à la marche, car bientôt il faudrait aussi nous défaire du
cheval. Le sorgho n’est plus cultivé au delà du Djimini, et le
climat du pays d’Anno est aussi funeste aux chevaux que celui du
Diamman, où j’ai perdu mes deux dernières bêtes. D’autre part,
je ne crois pas que, même avec une grosse provision de grain pour
les chevaux, on arriverait à traverser la forêt.
Les sentiers qui existent ne sont que des pistes à peine visibles
pour des gens exercés ; ils sont difficiles à suivre à cause
des nombreux troncs d’arbres tombés en travers ; les lianes ne
permettent même pas aux porteurs de passer avec des charges sur
la tête ; ils doivent agencer leurs colis en forme de hotte afin
de pouvoir se faufiler à travers la brousse, qu’ils ne peuvent
franchir le plus souvent qu’accroupis.
Les racines enchevêtrées font saillie sur le sol ; le cheval
marcherait avec difficulté, même sans cavalier. Enfin les ravins
sont souvent érodés et ont des berges à pic, dans du terrain
argileux et détrempé, et il faudrait, comme cela m’est arrivé
dans mon itinéraire de Bondoukou à Amenvi, s’arrêter plusieurs
fois pendant une étape afin de tailler des rampes d’accès et
débroussailler pour livrer passage au cheval. D’autre part, le
fourrage fait absolument défaut ; les rares clairières que l’on
traverse sont couvertes de chaume clairsemé et aqueux, que les
chevaux refusent, et, sous bois, le sol n’est tapissé que de jeunes
pousses d’arbres mêlées à des fouillis d’ananas. L’humidité
extraordinaire qui règne dans la forêt est également un important
facteur avec lequel il faut compter.
Diawé, mon premier domestique, avait quitté Dogofili, son village,
y laissant une jeune fille qu’il devait épouser. Ce brave garçon
songeait continuellement à s’en retourner, mais par délicatesse il
n’osait m’en parler, ayant pris l’engagement de m’accompagner
jusqu’à la fin de la campagne. Désirant le récompenser pour le
dévouement dont il avait fait preuve pendant toute la durée de nos
pérégrinations, une fois arrivés à Kong je lui offris de s’en
retourner vers Bammako avec les deux hommes chargés du courrier. Il
refusa et ne consentit à me quitter que sûr de me voir en bonne
route, de sorte qu’il m’accompagna jusqu’à la frontière des
États de Djimini. Là, il fit retour avec Bafotigué, dont le frère
devait, sur les instructions de Karamokho-oulé, nous accompagner
jusqu’à Ouandarama et nous remettre entre les mains de Péminian.
★
★ ★
Le 16 mars dernier, une dépêche adressée au sous-secrétaire
d’État aux colonies m’apprenait la mort de M. Treich-Laplène,
le courageux jeune homme qui s’était offert pour aller du golfe
de Guinée au-devant de moi.
M. Treich-Laplène était revenu épuisé par les émotions et les
fatigues qu’il avait eu à supporter pendant ce trajet de sept
mois. Hélas ! le courage et l’audace ne sont pas seuls nécessaires
dans ces contrées : il faut un tempérament de fer pour résister
aux privations et au reste.
A peine rentré en France, le Gouvernement, confiant dans le
tact et l’énergie de Treich, le renvoya à la côte avec
mission d’organiser administrativement notre nouvelle colonie de
Grand-Bassam. C’est dans l’accomplissement de cette mission que
la mort est venue nous le ravir.
Ayant souffert avec lui et partagé ses peines pendant plusieurs
mois, j’ai été à même d’apprécier tout ce que son caractère
renfermait de généreux, de désintéressé : il ne connaissait que
le devoir. Dans les deux dernières lettres que Treich a écrites à
sa mère, il se sent malade, mais ne veut à aucun prix abandonner son
poste : « Ma présence est nécessaire ici, dit-il : je ne quitterai
qu’à la dernière extrémité ».
J’avais beaucoup d’affection et d’estime pour Treich ; la
nouvelle de sa mort a été bien pénible et bien douloureuse pour
moi. J’avais pour lui la plus profonde amitié, celle qui est basée
sur des souffrances communes, et je l’estimais infiniment.
Treich était un vaillant, un patriote et, par-dessus tout, un
modeste. Si sa mère pleure aujourd’hui, à l’amertume de ses
larmes doit se mêler un consolant souvenir de légitime fierté,
celui que son fils est estimé et regretté par tous ceux qui l’ont
approché, et que sa belle conduite et le vaillant patriotisme dont
il était animé ne l’ont jamais écarté du sillon du _devoir_.
CHAPITRE XIV