après avoir quitté à Bondou le chemin de Kong, traverse Donfaé
pour se diriger par Kouanna, Taoudi, etc., sur la rivière Comoë. Ce
chemin est fréquenté aussi par les gens de Baoulé, qui le prennent
pour aller chercher le kola blanc de l’Anno, de sorte qu’il y a des
jours où il règne une grande animation dans ce village hospitalier.
A 7 kilomètres au nord de Donfaé, à quelques centaines de
mètres d’un petit village nommé Panamvi en ton et en pakhalla,
et Birindara[43] en mandé, on atteint la route de Bondoukou à Kong.
Le jour même de mon arrivée à Panamvi, je préparai une lettre
destinée à M. Treich-Laplène dans laquelle je l’informais de ma
prochaine arrivée et lui donnais quelques conseils sur la façon
dont il fallait agir avec la population de Kong. Je confiai ce pli
à Diawé[44], mon premier domestique, pensant que sa présence à
Kong pourrait être utile à mon compatriote.
_Mercredi_ 26 _décembre._ — De Panamvi à Nasian il y a 30
kilomètres à vol d’oiseau, mais avec les nombreux circuits que
fait le sentier il faut compter 38 à 40 kilomètres. Les marchands
chargés sont obligés de camper à mi-distance, sur les bords
d’un des nombreux ruisseaux qui sillonnent cette vaste plaine, et
dont quelques-uns ont encore, à cette époque, conservé quelques
flaques d’eau.
En quittant Amenvi, j’ai laissé un de mes chevaux mourant à
Ardjoumani ; je comptais fermement pouvoir, avec l’autre, gagner
Kong ou au moins le Comoë, mais en arrivant ici il était dans un
tel état que je dus renoncer à m’en servir.
Il me fallut donc faire l’étape à pied. Affaibli par un violent
accès bilieux qui m’avait pris à Bondoukou, je ne me sentais
pas trop vaillant ; cependant je franchis à peu près sans trop
de fatigue la moitié du chemin. Vers midi nous prîmes un peu de
repos, et comme à deux heures je me sentais dispos, je proposai à
mes hommes de nous mettre en route pour Nasian : en marchant bien,
nous arriverions avant la nuit.
Arrivés à une dizaine de kilomètres de Nasian, il me fut
impossible de pousser plus loin. Cette marche au soleil m’avait
considérablement affaibli, j’avais la bouche sèche et je ne pouvais
plus plier mes pauvres jambes, et pourtant, comme Européen et comme
chef d’expédition, je ne pouvais me laisser aller à un acte de
faiblesse et tomber sur le bord de la route. Heureusement qu’un
violent incendie de la brousse nous enveloppa à hauteur des ruines
de Boropoé ; il fallut s’arrêter, l’éteindre et camper.
J’étais sauvé, mes noirs ne m’avaient pas vu faiblir à la
marche.
_Jeudi_ 27 _décembre._ — Arrivé de bonne heure à Nasian, je
comptais pouvoir gagner le même jour Deknion, mais l’homme laissé
en arrière avec mon cheval n’est arrivé que dans l’après-midi :
je dois donc remettre mon départ à demain.
Mon pauvre cheval était mort un peu plus qu’à mi-chemin. Son
palefrenier me rapporta la selle.
Nasian est un très vieux village, qui jadis devait être beaucoup
plus grand qu’il n’est actuellement. Son chef jouissait de quelque
influence avant l’avènement d’Ardjoumani : il s’est retiré
dans l’ouest, vers la rivière Comoë ; il habite un village à
côté du Barabo, nommé : Nasian-Massadougou. Nasian est le même
village que Bowdich mentionne sous le nom de Naséa.
28 _au_ 30 _décembre._ — Pendant ces trois journées de marche
je fis successivement étape à Deknion (Dépakhé ou Dégouékhé),
à Dédi ou Lédi, et enfin, le 30, à Kagoué.
[Illustration : Femmes portant de gigantesques bonbonnes de vin
de palme.]
De Kalbo, petit village insignifiant situé entre Nasian et Deknion,
part sur Amenvi un chemin qui évite la longue étape Panamvi-Nasian
et traverse les villages pakhalla de Pakhady, Pon, Kiramsi, Taoudi
et le village ton de Kimbédi. Moins direct que le précédent,
ce chemin est cependant fréquenté par quelques marchands qui se
rendent dans ces villages pour y acheter des peaux de singes noirs,
principalement portées sur Dioua (Oqoua ou Cape Coast) par les gens
de Bondoukou. De Deknion et de Bavanvy (entre Dédi et Kagoué)
partent sur Bouna des chemins par lesquels vient presque tout le
coton employé dans le Bondoukou et les régions avoisinantes.
_Dimanche_ 30 _décembre._ — Kagoué se distingue des autres villages
pakhalla par quelques beaux arbres à campement. J’y trouvai des
gens de Kong se rendant pour la plupart à Bondoukou avec du beurre
de cé et des étoffes afin d’y acheter des kolas et des piments de
l’Achanti, qu’ils se proposaient de porter ensuite sur Djenné
et Bandiagara. D’autres, mais en petit nombre, se dirigeaient par
le Barabo sur le Djimini et l’Anno ; j’appris par ces derniers
que, depuis mon départ de Kong, la paix était rétablie entre
les gens de Kong et ceux de Djimini, grâce à l’intervention de
Karamokho-oulé auprès d’un de ses neveux, Bakary-Ouattara, qui
réside à Kawaré, rive gauche du Comoë et qui de temps à autre
se livrait à des brigandages sur la frontière.
Ces gens ne suivaient pas la route directe (celle de la rive droite du
Comoë), tout simplement pour trouver un placement plus avantageux de
leurs charges d’outils en fer (haches et pioches) qu’ils venaient
de chercher chez les Tousia, à l’ouest de Bobo-Dioulasou. Cette
nouvelle ne manqua pas de me causer un certain plaisir : je me
proposais depuis longtemps de traverser le Djimini pour me rendre
dans l’Anno, d’où je comptais descendre, sinon le cours de la
rivière même, tout au moins le pays de sa rive droite en y touchant
le plus souvent possible.
_Lundi_ 31 _décembre._ — De Kagoué au Comoë il n’y a que 10
kilomètres. Au point où l’on atteint la rivière se trouve un
petit village nommé Nabaé ou Nambaye, dont le chef s’occupe
du transbordement des gens et des marchandises venant de la rive
gauche. Quand on vient de la rive droite, ce sont les gens de Timikou
qui font ce service.
C’est de Nabaé que M. Treich-Laplène envoya demander au chef
de Kawaré (États de Kong) l’autorisation de se rendre à Kong ;
mon compatriote avait fait dans ce village un séjour de dix jours,
aussi j’y fus bien accueilli. Le chef, voulant m’éviter le passage
du gué, qui se trouve à 500 mètres en amont, mit avec empressement
sa pirogue à ma disposition, de sorte que de bonne heure j’arrivai
à Timikou, petit village de passeurs situé à 2 kilomètres de la
rivière et sur sa rive droite.
Le Comoë a, au point de passage, 70 à 80 mètres de largeur. Quoique
son niveau ait considérablement baissé et que du haut de ses berges
on domine la rivière d’environ 15 mètres, elle est encore assez
profonde pour qu’on ne puisse passer la pirogue qu’avec les
pagayes, les perches étant insuffisantes pour le milieu du lit. Ce
bief, semblant s’étendre fort loin en aval, est barré en amont
par une nappe de grès qui ne laisse qu’un chenal de 1 m. 20 de
profondeur contre la rive droite. C’est là que se trouve le gué.
★
★ ★
La rivière sert ici de limite entre les États d’Ardjoumani
et le pays de Kong. C’est là que se termine le territoire des
Pakhalla. Ce territoire, est très étendu ; il est limité au nord par
les districts sud du Lobi et le petit pays de Bouna, à l’est par la
Volta Rouge, au sud-est par le Fougoula (pays des Ligouy), au sud par
le Diamman ou pays de Bondoukou et à l’ouest par le Barabo, colonie
mandé, riveraine du Comoë, dont le centre principal est Sandouy
(ou Sandui) et qui fait également partie des États d’Ardjoumani.
Ce vaste pays est habité par une race unique nommée _Pakhalla_, elle
parle une langue qui lui est propre et que l’on appelle _ngouala_. Ce
nom semble avoir pour étymologie _dagoua_ et _gouada_, qui veut
dire « bonjour ». Cependant, à côté de cette langue, beaucoup
de Pakhalla savent parler le dialecte achanti des Ton et le mandé.
Suivant les régions de leur territoire, les Pakhalla emploient
comme habitations les cases ligouy, ton, achanti ou mandé ; leur
costume se ressent aussi de la proximité de ces quatre peuples ;
on peut cependant conclure qu’ils ont une tendance à imiter le
Ton plutôt que les autres peuples. La raison en est bien simple :
ce peuple est depuis fort longtemps tributaire des Ton, qui les
gouvernent ; ces chefs ton sont nommés par Ardjoumani.
Ils ont cependant emprunté aux Mandé de nombreux usages : celui de
marquer l’entrée de leur chemin de culture par deux petits tertres,
par exemple, et de cultiver le tabac contre le village même. Leurs
ustensiles offrent plus d’analogie avec ceux des Mandé qu’avec
ceux des Ton, mais cela tient à ce qu’ils ont des relations
très fréquentes avec les Mandé ; la région est sillonnée par
les marchands mandé de Kong, de Bouna, Boualé, du Bondoukou et
du Mangouto.
Intellectuellement, ils sont si inférieurs aux uns et aux autres,
que je crois téméraire de les apparenter à une de ces familles ;
je les rattacherais plus volontiers aux Diammoura de la vallée de
la Volta et par suite aux Gourounga.
Comme quelques fractions de Gourounga, ils ne sont pas tatoués ;
ils enterrent aussi leurs morts à l’extérieur du village et ont
des tombes en forme de tumulus, comme j’en ai vu dans quelques
villages du Gourounsi. A côté de cela, ils sont superstitieux à
l’excès, comme les Gourounga. Dans les étapes, on risque de se
créer des désagréments en employant telle ou telle variété
de bois mort pour la cuisine, en plaçant un fusil contre tel ou
tel arbre. Certains individus s’informent avant de vous parler si
vous mangez de l’escargot ou telle ou telle variété de poisson ;
dans l’affirmative, il ne faudrait pas songer à une entrevue,
ce serait peine perdue. Le chef de Kagoué ne voulut pas avoir
de relations avec moi... parce que je mangeais de la chèvre :
hélas ! il le fallait bien, souvent je n’avais pas le choix,
et je mangeais ce que je trouvais.
Fort peu de Pakhalla sont musulmans ; leur culte paraît avoir beaucoup
d’analogie avec celui des Mandé-Bambara et avec celui des Ton ;
je n’ai cependant vu, tant dans ma marche sur Bondoukou que dans
celle sur Kong, des cases à fétiches qu’à deux reprises : à
Sorobango et à Dinnokhadi, situés tous deux sur la limite de la
région habitée par les Ton.
Comme pratiques dignes d’être mentionnées, je signalerai l’usage
du tocsin pour annoncer les incendies et, dans quelques villages,
un carillonnage pour le réveil et le couvre-feu.
Quelques villages pakhalla de la région méridionale m’ont paru
vivre dans une aisance relative ; ils possèdent un troupeau, ont
des ressources en vivres, et s’occupent activement de la culture du
tabac. D’autres sont plongés dans une noire misère ; on voit des
malheureux estropiés et des gens couverts de plaies ; cela tient
un peu au pays ingrat qu’ils habitent, car, dès que l’on a
abandonné la zone méridionale où croît le palmier, on entre dans
une contrée desséchée, arrosée par des ruisseaux insignifiants qui
sont à sec pendant une bonne partie de l’année. Le granit fait
sa réapparition et avec lui la couche de terre végétale diminue,
le terrain et les cultures sont brûlés par le soleil, la campagne
a un aspect triste et désolé. Les terrains ferrugineux, que l’on
trouve assez fréquemment, ne sont pas assez riches en minerai pour
que l’on puisse songer à en extraire le fer ; aussi ce pays, ainsi
que celui qui est sur la rive droite du Comoë, est tributaire pour
ses outils et les balles de fusil de la région Bobo-Dioulasou. Cela
donne lieu à un commerce très actif de la part des gens de Kong.
La configuration de toute cette région, ni accidentée ni coupée,
permet d’y porter facilement la guerre et d’y faire la chasse aux
esclaves ; aussi elle n’a pas échappé aux Ton, qui en ont fait
pendant longtemps leur pays de prédilection pour les razzias. Peu
à peu la situation de ces malheureux Pakhalla s’est modifiée,
les Ton ne leur font plus la guerre depuis longtemps, et s’ils se
contentent actuellement de leur faire payer un lourd tribut, il est
vrai de dire aussi qu’ils les autorisent à venir dans le Diamman
et l’Abron pour extraire et laver l’or pour leur compte pendant
la saison des pluies. Si les Pakhalla veulent s’en donner la peine,
ils peuvent prospérer.
[Illustration : Village pakhalla.]
★
★ ★
Deux chemins mènent de Timikou à Kong. Celui du sud, qui passe
à Binimona, est fréquenté par les marchands, de préférence à
l’autre, parce que les villages se trouvent plus rapprochés, ce
qui permet de faire de petites étapes. Les hommes de Kong, portant
de très lourdes charges, redoutent les étapes qui dépassent 15
kilomètres (à vol d’oiseau).
Quoique très fatigué par la marche, je pris de préférence le
chemin du nord, qui passe à Koniéné, afin de gagner deux étapes
et de voir en passant les terrains aurifères que l’on m’avait
signalés aux environs de Samata.
Comme le trajet de Timikou à Gaouy est trop fatigant pour être fait
en une seule étape, je me décidai à partir le même jour et à
aller coucher à Son ou Sou, petit village d’une dizaine de cases,
où j’arrivai à huit heures du soir seulement.
Mon entrée tardive jeta un peu l’émoi dans cette petite population,
qui actuellement ne se compose que de femmes. Mais, dès qu’on
m’entendit parler le mandé, je fus reconnu pour le _blanc de Kong_
et l’on procéda à mon installation. Le manque de maris dans ce
village me valut la visite de trois jeunes femmes qui me demandèrent
un gris-gris pour avoir des enfants.
Je n’eus pas de peine à leur expliquer qu’il fallait d’abord
songer à trouver un mari, et les renvoyai à mes hommes pour plus
amples informations !
Le lendemain de bonne heure, deux de ces jeunesses, auxquelles
j’avais donné quelques perles, s’armèrent résolument d’un
bâton de route, comme l’auraient fait leurs maris absents, et nous
accompagnèrent jusqu’aux environs de Koulla.
Inutile de dire que l’accueil plus que bienveillant de ce village
féminin fut le sujet de conversation de mes braves compagnons de
route, qui ne regrettaient qu’une chose, c’est de ne pas trouver
souvent de villages semblables sur leur chemin.
1er _janvier_ 1889. — Ce n’est pas sans un certain émoi que
j’inscris cette date sur mon calepin de route. Tout en priant Dieu
de me conserver la santé et de me ramener à ma patrie, je reprends
courage en me disant : « Peut-être dans quatre, cinq, six mois,
aurai-je le bonheur de revoir la France ! »
C’est plein d’espoir et confiant dans l’avenir que j’atteignis
Gaouy.
Ce village, dont j’évalue la population à 200 habitants, respire
un air de prospérité ; j’y trouvai des poulets, de la viande
boucanée, des bananes, des papayes et même des tomates, que je
n’ai rencontrées que deux fois, pendant mes pérégrinations.
Situé à 3 ou 4 kilomètres du Comoë, Gaouy avait quelque importance
il y a un an, quand les communications de Kong avec Bouna se faisaient
par cette route. De là on se rendait à Balabolo, rive gauche du
Comoë, et ensuite à Kousso et Bouna ; mais, depuis, les villages
intermédiaires entre Balabolo et Kousso se sont déplacés, de sorte
qu’actuellement les marchands traversent le Comoë entre Timikou et
Nabaé et se rendent soit à Bavanvy, soit à Deknion, pour y prendre
une des deux routes qui mènent de ces points à Bouna.
_Mercredi_ 2 _janvier._ — De Gaouy à Samata il n’y a pas de
villages ; on traverse une grande plaine coupée un peu plus d’à
mi-distance par un soulèvement en arc de cercle qui, d’après ce que
j’ai pu voir, se prolonge de l’autre côté du Comoë et semble
faire suite au pic des Komono, auquel il paraît se rattacher. Cette
ligne de hauteurs, dont les plus importants sommets n’ont que 100
mètres de relief environ, se prolonge dans le sud ; on la coupe
également en prenant la route de Timikou par Gouroué sur Sipolo.
Les grès dénudés des hauteurs et la végétation rabougrie de cette
région achèvent de donner à la plaine un aspect désolé. Les bords
des ruisseaux seuls ont conservé un peu de verdure. Les autres arbres
et les herbes ont été incendiés. Si ce n’était la grande chaleur,
on se croirait dans une campagne de France pendant l’hiver, avec
cette différence que le manteau de neige est remplacé par une couche
d’herbes brûlées et des troncs d’arbres à moitié calcinés.
La proximité du fleuve rend cependant ce pays très giboyeux ;
on y rencontre à peu près toutes les variétés d’antilopes
et de gazelles, des cynocéphales, des singes noirs, le sanglier,
l’éléphant et l’hippopotame. A Samata j’ai vu des carapaces
de tortues et une peau de singe blanc que l’on avait tué aux
environs. Cette variété de singes, que nous appelons vulgairement
le _dominicain_, est appelée par les Mandé _soula massa_ (roi des
singes), parce qu’elle est excessivement rare par ici. Les noirs
le croient de la même espèce que le singe noir à queue blanche,
et ajoutent avec sérieux : « Il n’y a que les chefs de cette
espèce qui sont blancs ».
Le perroquet gris se voit aussi quelquefois dans la région, mais
fort rarement ; il ne quitte généralement pas la forêt dense,
et les sujets isolés qui ont été tués ici ont remonté la bande
de verdure qui longe le Comoë.
C’est à 2 kilomètres avant d’arriver à Samata, autour
d’une ruine, que se trouvent les terrains aurifères. Dans un
rayon de 1 kilomètre le sol est absolument à jour ; les puits ou
mines sont très rapprochés ; quelques-uns ont près de 3 mètres
de profondeur. Pour avoir été ainsi fouillé, il faut que ce
terrain soit très riche en or. L’eau faisant défaut dans les
environs, les gens de Samata la tirent de puits taillés dans le
conglomérat ferrugineux et atteignant de 3 mètres à 3 m. 50 de
profondeur. J’ignore les causes qui ont fait cesser l’exploitation
de cette mine. A Kong, on m’a dit que le village avait dû se
déplacer à la suite d’une épidémie et que les gens de Samata,
qui étaient venus élever leur village près de cette ruine, ont dû
abandonner l’exploitation de l’or, après quelques essais, faute
de connaissance du lavage. Ce n’est pas la première fois que je
rencontre des terrains aurifères aux environs de Kong même. Pendant
mon premier séjour dans cette ville, comme je parlais à mon hôte
Bafotigué Daou de terrains quartzeux situés sur la route de Limono,
celui-ci me raconta qu’on avait en effet trouvé de l’or dans
plusieurs endroits, précisément dans les parages que je lui citais
et entre autres près d’un petit tertre situé à gauche de la route
en marchant sur Limono, mais, faute d’eau, les gens de Kong ont dû
abandonner l’extraction, le travail devenant dans ces conditions
par trop fatigant.
Samata est très bien situé, au milieu d’un bouquet de
végétation. Récemment, il a été abandonné par une partie de ses
habitants, qui ont émigré sur Diadié, village plus près du Comoë,
et ne comporte en ce moment que quatre familles.
Je fus reçu cordialement par un vieux musulman, qui, le lendemain,
mit son fils à ma disposition pour m’accompagner jusqu’à Kolon.
_Jeudi_ 3 _janvier._ — En quittant Kolon, le guide nous fit
traverser deux villages sans importance, Dadougou et Toura, où nous
nous arrêtâmes quelques instants pour satisfaire à la curiosité
des habitants. A Koniéné, qui est un grand village composé
de plusieurs groupes, il me fallut rester une bonne demi-heure,
les habitants voulant me faire boire du lait. A mon arrivée, le
chef, ou celui qu’on me montra comme tel, me conduisit chez un
pèlerin de la Mecque qui a fixé sa résidence ici, quoiqu’il
soit originaire de Djenné. Ce musulman, qui est un homme fort bien
élevé, m’accueillit de son mieux et voulut me forcer à accepter
l’hospitalité chez lui ; mais, mon personnel ayant dépassé le
village, j’eus un prétexte tout trouvé pour obtenir ma liberté
et continuer ma route sur Kolon, où je n’arrivai, par suite de
ces retards, que vers une heure de l’après-midi.
A Kolon, qui est également un gros village, je fus presque choyé,
y ayant rencontré des jeunes gens dont j’avais fait connaissance
près de Léra et à Kong même ; ils se souvenaient encore fort bien
de mon nom et le répétaient à tous les curieux.
Les Mandé de toute cette région me connaissent sous le nom de
lieutenant Binger, et prononcent : _iétenan Binzé_. Ces amis furent
sans pitié, et malgré mon extrême fatigue il fallut leur raconter
mon voyage de _a_ à _z_, sous peine de les froisser. C’est tout
au plus si on me laissa quelques instants pour mettre mon levé au net.
_Vendredi_ 4 _janvier._ — Les marchands chargés mettent trois jours
pour se rendre de Kolon à Kong ; ils font étape à Déléguédougou
et Kongolo. Suffisamment entraîné à la marche, et ne craignant plus
les étapes trop longues, je me décidai à brûler Déléguédougou
et à aller coucher à Kongolo. En route, je fis la rencontre de deux
hommes de M. Treich qui venaient au-devant de moi avec un âne, que je
m’empressai d’utiliser. A part la question de la selle, qui était
très primitive, ce bourriquot, de belle taille et très vigoureux,
constituait à défaut de cheval une excellente monture. Il me porta
gaiement à un petit campement, un peu au delà de l’emplacement
d’un village où s’embranchent les chemins qui viennent de
Kawaré et de Korobita. A ces lieux de halte, où l’on s’arrête
généralement pour laisser passer les heures chaudes, je trouvai à
acheter des papayes, des bananes et des ignames auprès des femmes qui
se rendaient au marché de Kong, de sorte que, sans trop de privations,
nous passions deux ou trois heures à l’ombre des arbres d’un des
deux ruisseaux qui font leur jonction un peu plus au nord. De là à
Kongolo il n’y a qu’une bonne heure de marche. Le chef de village
auquel je demandai l’hospitalité me connaissait depuis mon premier
passage à Kong : je fus fort bien reçu par lui et ses gens ; ils
m’offrirent tout ce qu’ils pensaient m’être agréable. Aussi,
le lendemain, après une bonne nuit de repos, je ne fis qu’un saut
de Kongolo à Kong, où j’entrai à huit heures du matin.
_Samedi_ 5 _janvier._ — A trois kilomètres de la ville, je
rencontrai Diawé qui venait au-devant de moi avec un cheval de
M. Treich. Impatient de rejoindre mon compatriote et de prendre
connaissance des nouvelles de notre chère France, je traversai au
galop Marrabasou, répondant de mon mieux à tous les teinturiers
qui me saluaient, et me dirigeai sur l’habitation de mon ancien
hôte, chez lequel M. Treich était descendu. Arrivé, grâce au
cheval, presque en même temps que le courrier qui devait annoncer
mon arrivée, je surpris M. Treich au moment où il se disposait à
aller à ma rencontre.
L’émotion que je ressentis est difficile à décrire. Je tombai
dans les bras de ce brave compatriote, qui, à peine remis d’un
long séjour à la Côte de l’Or, s’était spontanément offert
pour aller me ravitailler. Il m’apportait, en plus d’une lettre de
ma mère, des nouvelles de quelques bons amis, qui me firent oublier
toutes mes fatigues et privations.
Pendant que je faisais honneur au pâté et au biscuit que m’offrit
M. Treich, il me mit au courant des événements saillants qui
s’étaient déroulés en Europe pendant mon absence. Quelques
minutes après, un spectateur nous aurait pris pour d’anciennes
connaissances ; cette amitié spontanée, propre aux gens d’Afrique,
avait déjà fait de nous deux amis.
[Illustration : M. Treich-Laplène.]
J’appris que pendant plusieurs mois le bruit de ma mort avait
circulé en France. Un courrier que j’avais expédié des environs de
Kong le 10 mars 1887, parvenu à Bammako fin juin, avait heureusement
fait tomber ces fâcheux bruits et rendu un peu d’espoir à ma
famille et à ceux qui s’intéressaient à moi.
Sur l’initiative de M. Verdier, armateur à la Rochelle,
propriétaire des comptoirs français d’Assinie et de Grand-Bassam,
et par le concours généreux de M. de la Porte, sous-secrétaire
d’État aux colonies, et de M. le Ministre des affaires étrangères,
un convoi de ravitaillement fut organisé à la Côte de l’Or et
confié à M. Treich-Laplène.
Le concours de M. Treich-Laplène ne pouvait que m’être
précieux. Il venait de faire un long séjour à la côte, et
remplissait avant son départ les fonctions de résident de France
à Assinie. En cette qualité, il fit vers l’intérieur deux
voyages successifs qui ont abouti en 1887 à la conclusion de deux
traités (ces traités plaçant le Bettié et l’Indénié sous
notre protectorat). M. Treich m’apportait en outre un stock de
marchandises qui pouvaient m’être utiles pour le retour.
Les trois jours qui suivirent mon arrivée à Kong furent employés aux
visites qui sont absolument de rigueur dans cette cité soudanienne,
sous peine de passer pour un mal élevé. Karamokho-oulé, les chefs
des _qbaïla_, tout le monde enfin me fit bon accueil. Je dus un
peu partout raconter les péripéties de mon voyage, aucun peuple
n’égalant le Mandé-Dioula en curiosité.
Pendant mon absence, Diarawary était mort : j’allai donc faire une
visite à son frère et successeur Lansiri, visite de condoléance
et de félicitations.