geste les princes, fils, petits-fils, neveux, etc., assis sur des
tabourets à la gauche du chef, puis les vieux, conseillers, captifs
influents, assis à sa droite. Devant lui, deux jeunes gens, porteurs
de l’épée royale, faisaient face au groupe. L’épée, ou plutôt
le sabre d’Ardjoumani, est une longue lame en forme de yatagan de
1 m. 20, munie de dents comme une scie ; elle est surmontée d’une
poignée en or fondu, creuse, comprenant une double pomme (d’un
poids d’environ 1 kilogramme). Elle est dépourvue de dessins,
mais ornée d’un quadrillage assez bien tracé.
Cette première entrevue, fort courtoise, ne fut qu’une visite de
politesse, dans laquelle je me bornai à demander au chef un plus
long entretien pour le lendemain. Ardjoumani me fit l’éloge de
M. Treich-Laplène, qu’il disait mon jeune frère, et m’informa
que les hommes qui devaient lui porter ma lettre datée de Sorobango
n’avaient pu le joindre et étaient revenus, lui disant que M. Treich
devait être actuellement à deux ou trois marches de Kong.
_Samedi_ 22 _décembre._ — Dans ma visite du lendemain, Ardjoumani,
mis par moi sur la question du traité, m’apprit qu’il venait
d’en signer un avec M. Treich-Laplène, et me montra l’expédition
laissée entre ses mains ; il renouvela devant moi les engagements
pris avec mon compatriote, protesta hautement de son amitié pour la
France et de son désir de voir les routes s’ouvrir vers la Côte ;
de son côté, il promettait de faciliter le voyage vers la mer à
tous les marchands qui voudraient passer chez lui. L’entretien
se termina par l’examen de mes deux fusils Beaumont et un tir au
revolver dirigé sur les cocos des rôniers.
[Illustration : Ardjoumani et ses fils, roi de Bondoukou.]
★
★ ★
Limité à l’ouest par le Comoë, qui le sépare de l’Anno et des
États de Kong, le pays d’Ardjoumani s’étend au nord jusqu’au
Lobi, à l’ouest jusqu’à la Volta, englobe le Fougoula (pays
des Ligouy) pour toucher à l’Achanti entre Kwobyne et la rivière
Tain et au Sahué, à quelques kilomètres au sud des sources du
Mézan. Enfin, les États du Bondoukou donnent la main à nos pays
de protectorat, qui comprennent dans cette direction : l’Indénié
ou Ndénia, l’Alangoua, le Bettié, l’Akapless et le Sanwi (pays
de Krinjabo).
Politiquement, les États d’Ardjoumani comprennent :
I. La partie sud, touchant à l’Indénié et au Sahué, qui porte
le nom générique d’Abron ou d’Abonno, mais que l’on désigne
aussi souvent sous le nom d’Asikkaso (endroit de l’or) lorsqu’on
veut spécialement désigner la région aurifère qui s’étend
d’Annibilékrou à Krobo.
On y parle la langue d’Agni et le ton (dialecte achanti).
Le point le plus important de l’Abron est Annibilékrou. C’est
ce village qui est la clef des communications de la région ; il est
en relation :
1o Avec Krinjabo et Assinie par Diambarakrou et Iaou.
2o Avec Bettié et Grand-Bassam par Abengourou, Zaranou et
l’Alangoua.
3o Avec le Morénou et l’Attié par Abengourou et Aniasué.
4o Avec le Baoulé par Yacassé, Ammoaconkrou (capitale de
l’Indénié) et Eléosou et Attakrou.
5o Avec l’Anno et Kong par Tenkoualan, Abé sur Zanzanso,
Gouènedakha (Mango), le Djimini et Kong.
6o Avec l’Anno et Kong par Tenkoualan, Duhinabo, Kottobo et
Gouènedakha (Mango).
7o Avec le Barabo par plusieurs chemins qui aboutissent à Talagnini
et Sandui et qui se dirigent de ces deux points par Kourounza sur le
Djimini et Kong ou par le territoire des Pakhalla sur Bouna et le Lobi.
8o Sur Amenvi ou Zaranou (capitale d’Ardjoumani) et Bondoukou par
Annofonto et Voirabo d’une part et Denba et Sikkaso de l’autre.
9o Sur Bondoukou par Dadiasi et Darbri.
10o Sur Cape Coast par le Sahué et la vallée supérieure du Mézan.
L’Abron et l’Asikkaso sont arrosés par la rivière Ba et ses
affluents et la rivière Yéfou qui se jette dans le Ba un peu avant
son confluent avec le Comoë, à quelques kilomètres en amont de
Duhinabo.
II. La partie centrale, appelée Diamman ou Gaman, mais mieux connue
sous le nom de Gottogo ou Bottogo non seulement par les Mandé,
mais encore par tous les peuples de la boucle du Niger. Le centre
principal est Bondoukou (Bottogo, Gottogo, Bitougou, etc.), dont nous
avons déjà eu l’occasion de parler. On y fait usage du mandé
pour les affaires, mais on se sert aussi du dialecte achanti des Ton,
et du _Ngouala_ (langue des Pakhalla). Le Diamman est arrosé par le
cours supérieur du Tain, les sources de la rivière Ba et quelques
affluents de la Volta.
III. Le Fougoula ou pays des Ligouy ; on y parle le vei, le
mandé-dioula, le diammoura et l’achanti.
IV. Le Barabo, région qui s’étend de l’Abron le long du Comoë
jusque vers le district de Nasian. Il est peuplé d’une colonie
mandé très nombreuse, venue du Diammara et du Tagouano, qui a rendu
tributaires quelques autochtones (Pakhalla). Ses centres les plus
importants sont : Sandui, Yoroboudi et Talagnini.
V. Le territoire des Pakhalla.
Ardjouma ou Adjimani ou Ardjoumani (Vendredi) est originaire d’une
famille de l’Abron, de race bouanda-agni, venue d’un pays appelé
Demma, sur les confins de l’Achanti.
Il a succédé à Héba ou Héboï, qui, lui-même, a succédé
à Fofié : c’est le plus ancien roi dont on ait conservé le
souvenir. Ce Fofié a été tué dans une guerre contre l’Anno,
sur les bords du Comoë, à une centaine de mètres du village de
Moroukrou (Anno) (voir chapitre XIV).
Bowdich raconte que Saï Apokou, le roi de l’Achanti, qui acheva
Koumassi, fit une invasion dans le Gaman. Le roi qui régnait alors
au Gaman se nommait Abo. Bowdich dit que, devant les troupes achanti,
Abo prit la fuite et se réfugia dans les États de Kong. Ceci se
passait en 1720.
Le même auteur nous apprend que les pays tributaires de l’Achanti
étaient le Sahué, l’Akim, l’Assin et le Ouarsâ ; que le Coranza
était exempt de charges pour services rendus à la guerre ; et enfin
que l’Inta (région de Salaga) et le Dagomba payaient annuellement
un faible tribut à l’Achanti.
D’après l’auteur précité, ni l’Anno ni le Gaman n’auraient
jamais relevé de l’Achanti. Ceci concorde absolument avec les
renseignements que j’ai obtenus en traversant ces pays — ce qui
ne manque pas de donner du poids aux renseignements rapportés par
le voyageur anglais du commencement de ce siècle.
Mais revenons à Ardjouma et aux prétendants éventuels à sa
succession.
Le premier héritier du trône s’appelle Adoukadjou ; il habite
Adoukadjoukrou.
Le deuxième héritier se nomme Andrufi ; il est chef de Bambaso. Les
autres chefs influents sont : Annibilé, chef d’Annibilékrou,
Papey et Boitène, qui résident près de Bondoukou.
Le mode de succession est analogue à celui de tous les peuples de
race agni-achanti et le trône se transmet aux neveux, fils de sœur ;
la charge de premier intendant du royaume est occupée par le fils
aîné du roi régnant.
Cette charge est actuellement remplie par Diassy, fils aîné
d’Ardjouma ; il habite dans un petit village près de Bambaso.
A la suite de nombreuses exactions commises par Diassy, tout
un parti s’est rallié à l’ancien intendant du royaume, au
fils aîné d’Héba, qui se nomme Cocobo. Cet état de choses a
engendré une lutte entre ces deux fonctionnaires ; ils mettent à
sac alternativement des villages du royaume.
Ardjouma ne sévit que mollement ; il n’ignore pas que son fils
Diassy a de grands torts ; comme père il lui pardonne, et sa faiblesse
pour ce fils l’empêche de le mettre à la raison.
Cocobo, l’ancien intendant, a un frère qui jouit aussi d’une
assez grande influence dans le pays, mais qui reste en dehors de
toutes ces chicanes ; il se nomme Couassy Sékré et habite Tabaye
(entre Bondoukou et Amenvi).
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★ ★
Comme Ardjoumani me priait avec instance d’attendre le retour ici
de M. Treich, je crus bien faire, pour éviter de le froisser, de ne
pas brusquer mon départ, et je lui promis de prolonger mon séjour de
vingt-quatre heures. C’était déjà pour moi un grand sacrifice,
Amenvi n’étant pas précisément bien agréable. Ce village n’a
pas de cultures, et toutes les provisions se tirent des environs ;
ce n’est qu’avec les plus grandes difficultés que l’on peut
s’y nourrir, et si les vivres ne vous viennent pas du chef on risque
d’y mourir de faim. Les parents, amis ou captifs de la famille
royale, tout en vivant un peu aux dépens d’Ardjoumani, se créent
des ressources en or, soit comme part de prise dans les razzias de
captifs que fait ce souverain sur les frontières de l’Achanti,
soit dans la perception de l’impôt, qui doit se faire, comme chez
tous les peuples noirs, d’une façon plus ou moins arbitraire.
Au moment de mon passage à Bondoukou et pendant mon séjour à Amenvi,
les chefs ou agents d’Ardjoumani partaient précisément, en vue de
la perception de l’or. Rien n’est curieux comme le départ de ces
personnages. Assis dans un long panier porté sur la tête de quatre
esclaves, et précédés de deux ou trois tam-tams, suivant son rang,
le chef essaye de se donner un air d’importance en faisant flotter
son plaid en étoffe voyante sur les flancs du panier, et tournoyer
son ombrelle dans tous les sens. Le cortège se complète par les
captifs porteurs de la chaise ou du tabouret du chef, auquel est
presque toujours fixée une sonnette ; puis les porteurs de gris-gris,
— queues de bœufs, de chevaux ou d’éléphants, — et enfin le ou
les porte-épée ou porte-canne, qui transmettent les paroles du chef.
J’ai vu aussi monter à âne à Amenvi, mais ce n’est que
l’exception ; ceux que j’ai vus n’étaient pas des chefs. Ceux-ci
doivent, ou se faire porter en panier, ou bien monter à cheval ;
mais comme cet animal ne vit pas ici, le pays ne produisant ni sorgho
ni graminées propres à sa nourriture, c’est le mode de transport
en panier qui est le plus pratique et le plus usité.
Dans le Diamman (Bondoukou et ses environs), la population, à
l’exclusion des colonies mandé fixées à Bondoukou et dans
quelques gros villages, est composée à peu près de gens de même
race que les Achanti. On les désigne sous le nom de Ton. D’une
taille un peu plus élevée que les Achanti du Coranza et les galli
qui viennent commercer à Bondoukou, il est facile de reconnaître
chez eux les caractères physiques de la race achanti, avec laquelle
je les crois fortement apparentés. La langue qu’ils parlent est
l’achanti presque pur. Plus au sud, à environ une journée de
marche d’Amenvi, dès que l’on entre dans l’Abron, les Ton
sont déjà fortement mélangés à des gens qui semblent de même
race que les Sanwi (gens de Krinjabo) et que l’on désigne sous le
nom de _Bouanda_ ; ils parlent la langue de Krinjabo, — la langue
_agni_. Les Ton, qui vivent à côté des Bouanda, dans l’Abron, ont
conservé le dialecte des Ton du Diamman, mais la plupart comprennent
l’agni ; cette langue, dans l’Asikkaso déjà, est seule en usage,
et s’étend par le Sahué et le Sanwi jusqu’à Assinie.
Les Ton, tels que je les ai vus dans le Diamman, sont d’une propreté
excessive ; ils passent plusieurs fois par jour un temps très long
à se savonner, se baigner et se frictionner à l’aide de fibres
de palmier en guise d’éponge, après quoi vient le graissage
de tout le corps, au beurre de cé ou à l’huile de palme. Comme
l’usage d’une coiffure quelconque, bonnet ou chapeau, leur est
absolument inconnu, leur chevelure est l’objet de soins très
minutieux. Rarement ils se rasent la tête : ils se coupent les
cheveux à l’aide de ciseaux et les peignent soigneusement avec des
peignes en bois fabriqués par eux ou des peignes en corne venus de
la côte. Leur vêtement consiste en une bande d’étoffe portée
comme ceinture et passant entre les jambes. Avec cela, ils portent un
pagne en cotonnade de couleur voyante de provenance européenne ou
fabriqué dans le pays, dans lequel ils se drapent fièrement comme
dans un plaid.
Comme bijoux, ils se parent volontiers de colliers et de jarretières
en pierres ou perles ordinaires, auxquels est souvent suspendu,
en guise de médailles ou de pendeloques, un petit morceau d’or,
travaillé dans le pays.
[Illustration : Départ des agents d’Ardjoumani.]
Ainsi accoutrés et munis d’une ombrelle, les Ton tranchent sur
les autres peuples noirs et surtout sur les musulmans, auxquels ils
n’ont pas cru devoir emprunter les vêtements confectionnés. Comme
chez les Achanti, ni hommes ni femmes ne sont tatoués.
Le costume de la femme ne diffère pas, pour ainsi dire, de celui
des autres Soudaniennes ; elles portent le châle ou voile et
se ceignent les reins d’un pagne qui est porté par-dessus une
tournure assez volumineuse en forme de traversin, comme en ont les
femmes mandé-dioula de quelques pays que j’ai visités.
Les habitations en usage chez les Ton sont de plusieurs types :
rondes, rectangulaires ou carrées ; elles sont construites en bambou
ou branches de palmier ban, légèrement enduites de béton ou terre
glaise et badigeonnées en ocre rouge ou noire.
Presque toutes sont recouvertes en feuilles de rônier et en
chaume. J’ai remarqué que les cases rondes étaient généralement
réservées aux femmes, tandis que les carrées ou rectangulaires
constituent le _home_ des jeunes gens ou des maris. Tous ces types
de cases se distinguent des constructions des autres Soudaniens par
des ouvertures larges et spacieuses en guise de portes et par leur
surélévation au-dessus du sol.
Quelques cases rectangulaires d’Amenvi, de Tabaye et de Marawi ont
leurs façades ornées de piliers et de dessins en creux moulés
sur des lianes ou brins de bambou disposés en arcs, en cercles,
triangles, losanges, etc. Rarement on les trouve isolées ; on les
rencontre toujours par groupes de quatre cases formant un carré et
une petite cour centrale. Ainsi disposés et munis de toits assez
élevés, ces logements sont agréables à habiter, surtout pendant
les heures chaudes, puisque deux d’entre eux sont toujours au moins
à l’abri du soleil.
L’ameublement consiste en nattes, chaises de divers modèles,
tabourets, peaux de singes servant de sièges, quelques bassins en
cuivre et des cruches en grès de provenance d’Europe. Au plafond
est généralement suspendue une lampe en fer, à l’aide de deux
chaînettes.
Les occupations des Ton sont les cultures, l’extraction de l’or,
la récolte du vin de palme, le tissage.
S’il m’est difficile d’édifier le lecteur sur l’état
des cultures de cette région, il m’est encore moins facile de
le renseigner sur l’extraction de l’or : ce dernier travail
n’ayant lieu que pendant l’hivernage, je n’ai pas eu l’occasion
d’assister à des lavages.
Ce qui m’a frappé, c’est que depuis mon dernier passage de la
Volta je n’ai pas vu un seul lougan ; il semblerait que les Ton et
les Pakhalla, leurs tributaires, aient pris un soin jaloux de cacher
leurs _diakha_ (champs d’ignames). Ces champs doivent se trouver
à de très grandes distances des lieux habités, les travailleurs
ne rentrant jamais que longtemps après le coucher du soleil. Dans
les jardins aux abords des villages, on peut cependant voir un peu de
maïs, du manioc, des papayes et surtout des bananiers ; l’indigo
et le coton sont inconnus par ici.
Le coton, qui leur vient des régions plus au nord, est filé par
les femmes. J’ai vu quelques Ton, très entendus dans le tissage,
faire des dessins assez symétriques en damiers ou en raies. On peut
cependant dire que cette industrie est peu prospère. Les Ton tirent
leur linge de la Côte, ou bien ils se servent d’étoffes indigènes
fabriquées par les peuples voisins.
La religion des Ton me paraît offrir quelque analogie avec le culte
des Mandé-Bambara et Malinké ; comme eux, ils ont dans un lieu
écarté du village une case à fétiche (_namabong_, en mandé)
soigneusement préservée des regards des profanes par une clôture
en aloès et des arbres dans lesquels sont disposés des chaudrons
sur lesquels on sacrifie les poulets.
Ils possèdent aussi toute la série des sorciers mandé dits
_soubakha_ (maîtres de la nuit), et pendant la nuit on entend rôder
dans le village les _koma_ et les _dou_, déguisés avec des vêtements
en fibres de palmier et tirant de cornes d’animaux des sons qu’on
ne peut comparer à aucun cri connu ; ils se servent pour cela de
grandes cornes de bœufs sauvages d’une variété connue par les
Mandé sous le nom de _minnaba_.
Ce peuple a aussi de nombreux _tenné_ (fétiches). Ainsi tel ou tel
bois apporté dans le village, ainsi que la vue de tel ou tel animal,
peuvent entraîner les plus grands malheurs sur le pays. Beaucoup de
Ton ont pour fétiche les chèvres, d’autres les escargots, etc.
Si leur religion se bornait à l’observation et à la pratique
de ces mœurs ridicules, les Ton ne seraient pas à blâmer, mais
malheureusement, comme les Sanwi, les Achanti et les peuples du
Dahomey, ils se livrent à la cruelle pratique des sacrifices humains,
non seulement à la mort de leur souverain, mais encore à propos de
la mort de tout individu ayant joui de quelque influence.
Le décès d’un personnage de marque donne lieu à des sacrifices
humains qui atteignent quelquefois des proportions plus fortes
qu’on ne se l’imagine, et à des orgies qui, sans se renouveler
souvent, sont menées tellement à fond qu’elles occasionnent la
famine de toute une région. Les convives ont le droit de s’inviter
eux-mêmes et de piller partout ; quand une bande semblable s’abat
sur un village, c’en est fait de lui : tout ce qui n’est pas à
l’abri, bœufs, moutons, volailles, ignames, bananes, est dévoré ;
le village n’est évacué que lorsqu’il n’y a plus rien à
manger et à voler. Je suppose que c’est la raison pour laquelle
tous les villages, tant Ton que Pakhalla, dissimulent si bien leurs
cultures, car de la Volta à Bondoukou et de ce point au Comoë,
je n’ai jamais eu l’occasion de voir un lougan.
[Illustration : Types de Ton avec leur ombrelle.]
Cette coutume des sacrifices semble avoir été instituée pour
préserver les chefs et personnages influents des morts violentes,
le poison jouant dans ce pays un rôle considérable.
A l’avènement d’un roi, on rassemble sa maison civile et militaire
et toutes les personnes qui, de près ou de loin, approchent le
souverain, et on leur tient le langage suivant : « Vous avez tout
intérêt à prolonger la vie de votre maître ou souverain, de veiller
à son entière sécurité et d’empêcher qu’il ne soit empoisonné
ou tombe dans une embûche quelconque. Votre vie est entièrement liée
à la sienne : le jour où il mourra, vous serez tous décapités. »
C’est en effet ce qui a lieu : une partie des esclaves sont
exécutés. Ces sacrifices humains, sans atteindre les chiffres
fantastiques dont parlent souvent les publications, s’élèvent
cependant encore à un nombre de victimes qui varie de 8 à 20. Ce
nombre s’accroîtrait certainement si l’esclave n’avait pas, dans
cette région déjà, une valeur assez forte pour qu’il n’existe
pas en grande quantité comme dans le Mossi et les pays limitrophes.
Treich m’a dit avoir assisté, lors de son passage, à un massacre
de ce genre, à l’occasion de la mort d’un personnage influent de
Bondoukou. Les Mandé m’en ont aussi souvent parlé, mais moi-même
je n’ai jamais eu l’occasion d’assister ni de près ni de loin
à une semblable scène de sauvagerie.
Si nous nous reportons de dix-huit siècles en arrière, nous trouvons
que nos ancêtres les Gaulois avaient des coutumes à peu près
aussi barbares ; aujourd’hui nous semblons l’avoir complètement
oublié. Pourtant nous lisons dans notre histoire :
« Tout ce que le défunt a chéri pendant sa vie, on le brûle
après sa mort, même les animaux. Il y a peu de temps encore, pour
lui rendre les honneurs complets, on brûlait ensemble les _esclaves_
et les _clients_ qu’il avait aimés », etc.
_Dimanche_ 23 _décembre._ — Dans l’après-midi, je me disposais
à aller voir Ardjoumani pour lui demander de me faire partir
le lendemain afin de rallier Kong. A la même heure me parvint un
courrier de M. Treich-Laplène daté du 15 décembre. Il m’informait
que, depuis quelques jours, arrêté à Nabaé, sur les bords de la
rivière Comoë, pour attendre la réponse du chef de Kong, il venait
d’apprendre par un marchand mon arrivée à Bondoukou.
C’était afin de s’assurer de la vérité de la nouvelle qu’il
me dépêchait un courrier ; il m’informait également que,
s’il recevait l’autorisation de se rendre à Kong, il pousserait
jusque-là en attendant qu’il pût se mettre à ma disposition.
Je saisis avec empressement cette occasion pour faire accepter mon
départ par Ardjoumani ; il ne fit du reste aucune difficulté et me
laissa partir en mettant avec complaisance un guide à ma disposition.
_Lundi_ 24 _décembre._ — Sous cette latitude et tant que l’on
se trouve dans la région de la végétation dense, l’heure du
départ, même pour les marches longues, peut être retardée sans
inconvénient ; le matin jusque vers dix ou onze heures il brouillasse
assez fortement pour que sous bois on se croie surpris par une pluie
fine, et le soleil ne paraît guère avant une heure et demie ou
deux heures de l’après-midi. Dans ces conditions et même lorsque
le tracé du sentier laisse à désirer, on peut faire du chemin ;
aussi les Ton, qui sont de véritables « hommes de brousse »,
comptent-ils par étape 25 à 30 kilomètres en dehors des lacets et
circuits. D’Amenvi à Krinjabo, par exemple (250 kilomètres à vol
d’oiseau), ils comptent 9 à 10 jours de marche ; en réalité il
y en a bien 25.
De l’autre côté de la petite rivière, en pleine forêt,
se trouvent deux villages de culture, autour desquels il y a un
peu de maïs, du manioc, des bananiers et des papayers ; mais ces
cultures sont étouffées par la végétation, on les dirait presque
abandonnées des habitants, qui, peut-être par paresse, ne s’en
occupent pas. Ces deux lieux de culture portent le nom de Mandadiasisim
et Iatiésisim, ce qui veut dire en ton « case de culture de Mandadia,
de Iatié ».
Plus loin, on traverse deux villages plus importants, Tengouvini et
Maravi, également situés en forêt, mais dans d’assez grandes
clairières. A Maravi, où je m’arrêtai quelques instants,
les habitants m’offrirent des bananes, des papayes et du vin de
palme ; c’est le dernier village ton que l’on rencontre dans
cette direction. Zeppo, que nous traversons trois heures après, et
Dinnokhadi, où nous faisons étape, sont déjà peuplés exclusivement
de Pakhalla.
Dinnokhadi est un village de 200 à 300 habitants. J’y fus très bien
accueilli ; le chef, comme le reste de la population masculine, était
sous l’impression du vin de palme. En faisant le tour du village, aux
abords duquel se trouvent quantité de cases à gris-gris et d’arbres
fétiches sous lesquels sont entassés chaudrons et marmites, je vis
deux ivrognes invoquer avec ferveur un de ces fétiches. Ce village
m’a du reste paru jouer un certain rôle comme village fétiche,
à l’instar de quelques villages mandé-bambara et mandé-malinké
de la vallée du Niger. Il possède un féticheur dont la réputation
est connue dans toute la contrée.
Le guide qui m’accompagnait m’a appris qu’Ardjoumani n’était
jamais venu dans ce village, par crainte de ces féticheurs ; il
aurait peur d’y mourir.
_Mardi_ 25 _décembre._ — Au nord de Dinnokhadi coule une petite
rivière de 8 mètres de largeur qui, m’a-t-on dit, recevrait la
rivière d’Amenvi. Ce cours d’eau est un affluent de gauche de la
rivière Comoë. Actuellement il n’a que 20 centimètres d’eau,
mais en hivernage il est profond et a un courant très rapide. Au
delà de cette rivière et jusqu’à Donfaé existe une sorte de
flore de transition qui, sans être la flore commune au Soudan,
n’est cependant plus la végétation dense ; elle comporte plus
de clairières et presque pas d’arbres remarquables. En revanche,
c’est le pays du vin de palme par excellence : les palmiers à vin
et à huile abondent, et Donfaé, par toute la région, est renommé
pour son vin.
Précisément au moment de mon entrée dans le village, débouchaient
par tous les chemins des femmes portant de gigantesques boulines de ce
vin, et, cinq minutes après, les hommes du village s’installaient
autour des marchands. Je ne me fis pas prier par les convives, et comme
le vin était très frais, j’en absorbai plein une petite calebasse.
Dès que les habitants furent convaincus que je n’étais pas
musulman, il m’arriva des calebasses de toutes parts. Bon gré,
mal gré, il me fallut goûter à chacune d’elles et en avaler
quelques gorgées, de sorte qu’en quittant ces braves gens je me
sentais tout guilleret.