Je reçus de nombreuses visites de gens de Kong, qui me donnèrent

un peu des nouvelles de toutes les personnes que j’y connais ;

un captif de Diarawary arrivé le même jour que moi m’annonça

qu’il avait croisé l’Européen à Panamvi (route de Kong). Le

lendemain, le courrier de Sitafa revenait d’Amenvi et me confirmait

le départ de M. Treich-Laplène[41] pour Kong. Je me décidai donc

à envoyer un courrier à M. Treich-Laplène pour lui annoncer

mon prochain départ pour Kong, bien résolu, malgré mon état

de santé précaire, à me mettre en route dès que mes forces me

le permettraient. M. Treich-Laplène était arrivé à Bondoukou

dès le commencement de septembre ; les gens auxquels il s’était

adressé pour avoir de mes nouvelles, et entre autres Sitafa mon

hôte, ont été d’une coupable négligence dans cette occasion. Mon

arrivée dans le Mossi annoncée à Kong, la nouvelle s’était vite

colportée et les gens de Bondoukou savaient tous que j’étais

dans ce pays. Il suffisait d’informer mon compatriote qu’en

venant du Mossi on débouche soit à Boualé, soit à Salaga, pour

qu’il envoyât de suite un courrier dans ces deux directions ; mais

ces gens-là sont apathiques au dernier degré, et quand ils se sont

reposés sur la volonté divine par le fameux « _in chi allaho_ »,

tout est dit, il est inutile de prendre aucune mesure. N’obtenant

pas de renseignements, M. Treich s’est dirigé de suite sur

Kong afin de récolter de plus amples détails sur la route que je

suivais. C’était le plus sage parti à prendre. Le jour de mon

entrée à Bondoukou, M. Treich était à Panamvi, attendant ses

guides, qui devaient le rallier à ce point.

Au fur et à mesure que les forces me revenaient, je faisais quelques

petites promenades vers le marché et dans l’intérieur de la petite

ville, car chez Sitafa, dont l’habitation est tout à fait située

dans le sud et sur la lisière de la forêt, on est un peu isolé et

il est difficile de se rendre compte exactement du mouvement commercial

de Bondoukou.

CHAPITRE XIII

Les divers noms du Bondoukou. — Son histoire. — Description de la

cité. — Le marché. — Insalubrité de l’eau. — Des diverses

sauces. — De l’or, du mitkal et de ses subdivisions. — Articles

d’importation et d’exportation. — Départ pour Amenvi. —

Les États d’Ardjoumani. — Un village où l’élément féminin

domine. — Arrivée à Amenvi. — Une audience d’Ardjoumani. —

Bizarre moyen de locomotion employé par les chefs agni. —

Ethnographie. — Costumes. — Habitations. — Coutumes. —

Départ pour Kong. — Beauté de la végétation. — Arrivée à

Panamvi. — Rencontre avec des gens de connaissance de Kong. —

Arrivée sur les bords du Comoë. — Encore un village où il n’y

a que des femmes. — 1er janvier 1889. — Des singes. — Mines

d’or de Samata. — Koniéné et Kolon. — Retour à Kong. —

Rencontre avec Treich-Laplène. — Visites à mes amis. — Nous

signons un traité. — Envoi de courriers. — Nouvelles d’un

courrier parti à ma recherche. — Adieux de la population. —

Visite de l’almamy. — Recherches ethnographiques. — Entrée

dans le Djimini. — Départ de Diawé.

Les Achanti, les Ton et les Pakhalla appellent les territoires soumis

à Ardjoumani : _Gaman_ ou _Diamman_, les Mandé les nomment _Bottogo_

ou _Gottogo_, et les Haoussa et gens de Salaga : _Bitougou_.

Bondoukou ou Bitougou est plus ancienne que Djenné : sa fondation

est antérieure à 1043. D’après Ahmed Baba, qui la désigne sous

le nom de Bitou, c’est en faisant le commerce du sel de Téghasa et

de l’or de Bitou que Djenné s’est enrichie. Il suffit, du reste,

de se promener dans Bondoukou pour acquérir la certitude qu’on

est en présence d’une des plus vieilles cités soudaniennes :

les cendres, détritus et ordures atteignent plusieurs mètres

d’épaisseur. C’est en vain qu’on chercherait des terres

servant à la confection des briquettes pour faire les cases ; aussi

les habitants extrayent la terre nécessaire aux cases à plusieurs

centaines de mètres de l’emplacement actuel de la petite ville,

ce qui est excessivement loin, lorsqu’on songe que le noir est de

son naturel très fainéant. D’autres indices, tels que des ruines

qui s’étendent assez loin, prouvent que le village était jadis

très grand ou qu’il s’est plusieurs fois déplacé.

Actuellement, la plupart de ses habitations menacent ruine ; on trouve

un peu partout des pans de murs écroulés et des rues passant sur

l’ancien emplacement de lieux habités dont il reste des piliers

et des poutres formant portiques.

Dans quelques ruines, j’ai vu un ou deux orangers, dont j’ai

réussi à me procurer quelques fruits. Ces arbres, non soignés,

sont redevenus sauvages, et leurs fruits ressemblent plutôt, comme

goût, au citron qu’à l’orange d’Algérie.

Les quartiers du centre, dans le voisinage du grand marché,

sont habités par des Mandé d’origines diverses, mais venant

principalement de Kong, de Bouna et de Boualé ; ceux du nord sont

occupés par les Marraba (Haoussa), qui s’occupent de la teinture

à l’indigo ; et ceux de l’est, par les Pakhalla et quelques Ton.

Les quartiers mandé portent, pour les distinguer les uns des autres,

les noms du _kémokhoba_ (notable qui y exerce quelque autorité). On

peut donc ajouter au quartier des Haoussa celui des Pakhalla, et ceux

des Mandé Kamakhaté, Timité, Ouattara, Diabakhaté.

A part l’habitation de Sitafa Ouattara, mon hôte, et deux ou

trois autres, ainsi que la mosquée neuve, Bondoukou n’est qu’un

amas de masures. Les deux mosquées sont construites sur le style de

celles de Kong et de Lokhognilé que j’ai déjà décrites ; seule

l’habitation de Sitafa mérite une mention. Bâtie en terre dans le

style des habitations arabes d’El-Arouan (voir Lenz et Caillié)

et comprenant une cour unique sur laquelle donnent les ouvertures

de toutes les chambres, cette habitation, bien crépie en terre

blanchâtre, surmontée d’un couronnement dentelé, avec un minuscule

minaret à chaque coin, fait très bon effet. Malheureusement, la

population qui grouille là dedans laisse à désirer sous le rapport

de la propreté : si l’extérieur est engageant, l’intérieur

de quelques chambres ne répond pas au luxe et à la propreté que

l’on s’attend à y trouver.

La population de Bondoukou s’élève à environ 2500 à 3000

habitants. L’autorité n’y est pas exercée par un chef de village,

comme à Kong ; chaque quartier reconnaît l’autorité du plus ancien

notable. Il y a en outre un chef religieux, l’imam, vénérable

vieillard qui tranche les différends sérieux entre musulmans, et

un chef de village pour les Pakhalla, que l’on désigne sous le

nom de _bambara massa_ (roi des infidèles).

Quoique à Bondoukou il y ait un grand marché et plusieurs petits,

les ressources en vivres ne sont pas grandes ; on peut cependant s’y

procurer tous les jours du bœuf à un prix élevé, des papayes

et quelquefois des bananes ; les ignames et la farine de maïs

se vendent assez cher pour que les étrangers, comme à Salaga et

Kintampo, soient forcés de faire leurs provisions dans les villages

des environs. Quant à se procurer des poulets, pintades, du sorgho

ou du petit mil, il ne faut pas y songer. Ce défaut de ressources

rend le séjour peu agréable pour l’Européen.

Mais ce qu’il y a surtout de mauvais, c’est l’eau ; son

absorption même modérée occasionne des coliques et de fortes

diarrhées aux étrangers ; elle est tirée du ruisseau qui coule à

l’ouest et au sud de Bondoukou et qui est bordé d’une végétation

très dense, parmi laquelle j’ai remarqué le _talli_.

Cet arbre a le tronc assez lisse et blanchâtre, et une feuille

semblable au netté. Il empoisonne les cours d’eau quand ses

racines y baignent ou que ses feuilles ou fleurs y séjournent quelque

temps. Il croît à peu près sous toutes les latitudes et est bien

connu par la plupart des peuples noirs, qui emploient son écorce

pilée, mélangée à de la farine de mil, comme mort-aux-rats.

[Illustration : Habitation de Sitafa (vue extérieure.)]

L’emploi du filtre est sans effet contre ce poison. Les habitants,

pour combattre les coliques et les malaises occasionnés par l’eau,

emploient dans leurs sauces de to des baies très amères cueillies

sur un arbre nommé _damsa_ ou _gamsa_. On en fait un usage constant ;

on voit quantité de ces fruits sur les petits et le grand marché,

et les ménagères ont soin d’en mettre dans tous leurs plats.

En fait de condiments et de sauces, on emploie aussi le _ndatou_, fait

avec de la graine de chanvre, ou encore avec de l’oseille. Cette

sauce, conservée, est surtout employée dans le Kaarta et le

Bakhounou. Je l’appréciais beaucoup, et partout où j’en ai

trouvé j’en faisais usage de préférence à toute autre.

On fait aussi du _banantou_, sauce fabriquée avec des graines

de bombax. On l’emploie surtout dans le Mampoursi, le Dagomba

et le Gondja. Dans beaucoup de régions on prétend que son emploi

journalier prédispose à la surdité, mais je ne puis rien affirmer

à cet égard ; j’en ai mangé pendant des mois en m’en trouvant

très bien.

Enfin le _siradinn tou_ ou _kondoro_, fabriqué avec les graines

de baobab. Employée à Kong quelquefois, cette sauce n’est nulle

part bien appréciée ; on n’en fait usage qu’en cas de disette,

et surtout chez les Bambara du Kaarta.

Dans le Mossi et en général dans la plupart des pays que j’ai

visités, on se fait aussi un régal des sauces préparées à

l’aide de chenilles séchées. Ces chenilles, qui sont vertes, ne se

nourrissent que de la feuille de cé : c’est pourquoi on les nomme

_cé tombo_. J’ai plusieurs fois, par curiosité, goûté à ces

sauces en mangeant mon to traditionnel : je n’ai trouvé cela ni bon

ni mauvais, probablement parce que la ménagère qui m’a préparé

mon plat a été très parcimonieuse. Du reste, les chenilles sont au

préalable réduites en poudre, de sorte qu’on peut en manger sans

s’en apercevoir. Ce que je puis affirmer, c’est que je n’ai

nullement partagé l’enthousiasme de nos amphitryons.

Si le marché est sans importance, il n’en est pas de même du

commerce qui se fait dans l’intérieur des cases.

Ayant déjà longuement parlé, aux chapitres Kong, Salaga, Kintampo,

du commerce qui se faisait entre ces marchés et Bondoukou pour le sel,

le kola, les étoffes indigènes de Kong, du Djimini, de Boualé,

et des captifs d’origine gourounga, je pense pouvoir passer sous

silence la revue de ces articles pour arriver au commerce de l’or

et des objets d’Europe, chapitre beaucoup plus intéressant pour

nous. Bondoukou peut sans contredit prendre le titre d’entrepôt

d’articles d’Europe, et sous ce rapport il a une importance

beaucoup plus grande que tous les marchés que j’ai visités

jusqu’à présent, ces derniers, y compris Kong et à l’exception

de Salaga, tirant leurs articles d’Europe de Bondoukou. Mais,

avant de parler des objets manufacturés, je crois utile de dire

quelques mots sur l’or ; cela me permettra de fixer le prix avec

ce métal précieux qui sert ici presque exclusivement comme payement

des marchandises d’Europe.

Comme nous l’apprend Ahmed Baba dans son _Tarich es-Soudan_, Bitou

(Bondoukou) était déjà renommé au XIe siècle pour son commerce de

l’or. Actuellement encore on y trouve beaucoup ce métal. Il m’en

coûte certainement d’employer la phrase vague qui précède et

il serait préférable de pouvoir fixer un chiffre. Malheureusement

il m’est impossible d’évaluer ce mouvement, et je crains de

me tromper et d’induire en erreur. Je puis cependant affirmer que

toute personne à Bondoukou possède au moins une balance à or avec

ses _birita_ (poids) et qu’il ne s’est pas passé un jour où

je n’aie vu faire des payements en or, soit chez mon diatigué,

soit dans la première case venue et même dans la rue.

[Illustration : Habitation de Sitafa (vue intérieure).]

A Bondoukou, le mitkal a quantité de subdivisions, et le plus

petit payement qui peut se faire en or est de 150 cauries ou 0

fr. 225[42]. Pour peser cette quantité, on se sert d’une petite

graine rouge corail qui porte une tache noire. L’arbuste qui produit

cette graine donne une liane après laquelle poussent des grappes de

cosses renfermant les graines. Il est très répandu en Casamance,

et les Diola s’en servent pour orner leurs casques de guerre. On

nomme ce poids damma.

2 _damma_ valent une graine de bombax, banan-kili = 300 cauries.

4 banan ou _banan-nani_ se nomment _diappa-kili_ = 1200 cauries.

Le diappa est un terme peu usité. On se sert plus volontiers de

l’expression banan-nani, et l’on est convenu de compter en banan

jusqu’à 8 banan, ce qui se nomme _banan-ségui_ ou _safan-kili_.

Le safan-kili ou 1 safan est exactement le tiers du mitkal et vaut

2600 cauries.

3 safan se nomment indifféremment _mitkal-kili_ ou _diappa-ouoro_. Le

mitkal vaut à Bondoukou 8000 cauries.

1 _mitkal_ plus 1 _safan_ se nomme _tenkoro_.

1 _mitkal_ et demi — _diouassourou_.

1 _mitkal_ et 2 _safan_ — _nanféssourou_.

2 _mitkal_ se nomment _soussou_ 16000 cauries.

3 _mitkal_ — _diouggou_ 24000 —

4 _mitkal_ — _barifiri_ 30000 —

Mais dès qu’il s’agit de plusieurs _barifiri_, on change les

dénominations et l’on ne dit plus _barifiri fla_, _saba_, etc., 2,

3, 4 barifiri, etc., mais _manna fla_, _saba_. Le pluriel de barifiri

est donc _manna_.

L’étalon du mitkal est égal à 24 _graines_ de banan ; cependant,

comme au delà de 7 _banan_ on ne se sert plus de graines, mais

d’objets quelconques en cuivre, fer, corne, os, faïence, etc.,

les poids se perdent peu à peu.

C’est ainsi que j’ai observé que le barifiri pesait exactement 17

gr. 6, poids inférieur à deux fois le _soussou_ (2 mitkal), qui pèse

9 grammes. Cela devrait porter le barifiri à 18 grammes. Les petits

poids sont du reste tous trop forts, et j’explique cette anomalie

ainsi : Les gens de Bondoukou vendent aux villageois qui exploitent

l’or de petits objets, pioches, foulards, calicot, verroteries,

grains de corail, couteaux, etc., dont la valeur ne dépasse jamais 1

ou 2 mitkal d’or ; ils achètent donc l’or avec des poids forts,

et le vendent avec des poids faibles aux étrangers mandé ou achanti.

J’ai, un peu plus haut, parlé du peu de probité des Ligouy dans

leurs transactions ; je porte le même jugement sur les Mandé de

Bondoukou. Pendant mon séjour chez Sitafa, il ne s’est pas passé

vingt-quatre heures sans que j’aie vu ce dévot musulman manquer à

sa parole de commerçant et nier ce qu’il avait avancé la veille,

ou bien renoncer le soir à un marché conclu le matin. A des Achanti

de Dioua (Cape Coast) descendus chez lui, il faisait des payements

de 1 barifiri à raison de 30000 cauries, puis, quand ces derniers

furent sur le point de partir, il tira profit de leur embarras en ne

leur faisant céder (comme intermédiaire ou courtier) le barifiri

qu’à 32000 cauries !

L’or se porte à Bondoukou soit serti dans de petits chiffons noués

avec un fil, soit dans des étuis fabriqués à l’aide de plumes de

gros oiseaux, bouchés avec un tampon en bois. En général, l’or est

en poudre ; on trouve cependant assez souvent des pépites variant de

1 gramme à 18 grammes. J’en possédai moi-même une de 44 grammes

et j’en ai vu une entre les mains de Sitafa du poids de 130 gr. 5.

[Illustration : Bondoukou.]

Mon désir était d’acheter cette pépite de 130 gr. 5, et je

me proposais de faire un sacrifice de 50 francs en plus pour me la

procurer, mais Sitafa n’a pas voulu s’en défaire, et m’a donné

comme raison que tout le village lui connaissait cette pépite ; que

s’il la vendait, cela ne lui porterait pas bonheur, car il la tenait

de son père. Un autre riche musulman auquel je me suis adressé et

qui en possède une de la même grosseur à peu près n’a pas non

plus voulu me la vendre. Les pépites de cette grosseur sont en effet

assez rares, et cela s’explique facilement : les indigènes ne lavent

pour ainsi dire que les alluvions et terres tout à fait à proximité

des cours d’eau, ils sont bien trop paresseux pour porter de l’eau

à une certaine distance, et puis il faudrait piocher le sol, couper

le réseau serré des racines qui en couvrent la surface : ce serait

une besogne trop fatigante pour des gens qui n’aiment pas le travail.

Par ici, et contrairement aux bassins aurifères du Lobi et du

Gourounsi, l’or ne se trouve que dans les terrains boisés que nous

sommes convenus d’appeler la _végétation dense_. Ils s’étendent

du Diamman aux environs de Krinjabo. C’est certainement sous cette

végétation vierge qu’on doit trouver les filons dont les eaux

désagrègent les morceaux friables, les petites parcelles et pépites

de faible poids, pour les entraîner dans les cours d’eau.

La valeur en cauries que j’ai donnée en regard des divers poids

d’or ne s’applique qu’à Bondoukou même : dans tous les villages

où l’on exploite l’or, le _damma_ ne vaut que 125 cauries et le

_banan_ 250, ce qui porte le mitkal à 6000 cauries seulement au lieu

de 8000 qu’il se paye à Bondoukou.

Les articles d’Europe qui font l’objet des échanges les plus

importants sont au nombre de sept, savoir :

1o Le foulard rouge, dessin noir et blanc, se vend, les 15 douzaines,

1 _barifiri_, en chiffres ronds 50 francs, c’est-à-dire un peu

moins de 28 centimes pièce ;

2o Le coton rouge filé qui entre dans la confection des étoffes

indigènes et surtout des _el-harrotafe_ de Kong : 60 à 65 écheveaux

pour 1 barifiri, environ 75 centimes l’écheveau.

3o Le drap rouge dit _mourfi_, les 12 mètres carrés : 1 barifiri,

ou 4 fr. 16 le mètre carré.

4o Le cuivre en baguettes de 1 mètre, suivant la grosseur, le cent :

50 francs à 62 fr. 50.

5o Les colliers en corail, brins, tout petits, d’une valeur de 28

centimes en France ; le cent : 50 francs.

6o Une brocade blanche bien apprêtée, largeur 75 à 80 centimètres,

pliée en piécettes des 10 _yards_ : 12 à 14 piécettes pour 1

barifiri ou 50 francs. Le mètre environ, 40 centimes.

7o Une sorte de tissu rouge, d’une largeur de 35 centimètres,

dont j’ai perdu le métrage : 38 à 40 piécettes pour 1 barifiri.

Ces articles, de monnaie courante à Bondoukou, sont presque tous de

provenance étrangère, anglaise ou allemande, et viennent de _Dioua_

(Oqoua ou Cape Coast) par Koumassi, et d’Assinie et Grand-Bassam par

Krinjabo. Ils sont apportés à Bondoukou par des Achanti marchands,

désignés sous le nom de _galli_ (du verbe mandé _gallo_, « vendre,

échanger, trafiquer »). Ces galli constituent une société à

part ; comme les _dioula_ dans le Soudan, ils passent partout ;

ainsi, actuellement, tout Achanti non galli s’aventurant dans le

Diamman a le cou coupé par les Ton, tandis que les Achanti dits

galli passent partout.

L’inimitié semble avoir régné depuis une époque reculée

entre l’Achanti et le Gaman ou Diamman. Bowdich nous parle d’une

invasion du Gaman par Saï Apokou, souverain de l’Achanti, vers

l’année 1720, puis le même auteur signale une autre guerre entre

les deux puissances en 1819. Le Gaman n’a jamais été tributaire

de l’Achanti.

Très actifs, ces galli sont en outre sobres et économes : jamais ils

n’ont fait chez Sitafa plus d’un repas par jour, et encore ne se

composait-il que d’une très petite quantité de to d’ignames. Leur

unique vêtement consiste en un grand plaid en calicot de couleur,

qui leur sert aussi de couverture la nuit.

Il n’y a que ceux qui n’ont pas l’expérience suffisante qui se

laissent prendre au change des cauries ; les anciens sont impitoyables

et n’acceptent en payement que de l’or de préférence, ou bien

des captifs, du beurre de cé, des étoffes de Kong (couvertures

siriféba) ou des étoffes de Djimini et de Boualé.

Les Galli apportent aussi de la côte de menus objets, gros couteaux,

glaces, verroteries, etc., puis les piments longs dits _kani_ et le

piment dit _Niamakou_ que les gens de Kong portent sur Djenné.

Comme industrie, il y a le tissage et la teinture, mais la production

ne dépasse pas la consommation locale ; nous avons vu plus haut que

ses habitants, sous ce rapport, sont tributaires de Kong, Boualé et

Djimini. Bondoukou est aussi près de Krinjabo que d’Oqoua ou Dioua

(Cape Coast), et nous pourrions y vendre beaucoup de nos produits,

malheureusement nous n’avons pas de traitants noirs à la côte,

c’est ce qui nous fait défaut. Sans nous avilir à fabriquer et

imiter ces objets manufacturés allemands et anglais que j’ai

cités, nous pourrions y écouler, avec de beaux bénéfices,

des satinettes, des florences, des étoffes de laine légère,

des vêtements confectionnés arabes, haïks, turbans, gandouras,

culottes, selles de prix, etc., sans compter les livres saints

musulmans et quantité d’autres articles dont je me propose de

donner la nomenclature dans un chapitre spécial.

Comme à Bondoukou je ne me trouvais éloigné que de deux jours

de marche d’Amenvi et que j’ignorais si mon compatriote avait

réussi oui ou non à y faire accepter notre pavillon, je me mis

en mesure d’aller visiter le chef Ardjoumani afin de traiter au

besoin avec lui dans le cas où mon compatriote ne l’aurait pas

fait. L’importance qu’a pour nous la région Bondoukou ne peut

échapper à personne. Ce pays et ceux de la rive droite du Comoë

sont les portes par lesquelles nos produits de France devront passer

pour entrer dans les États de Kong, dont la population intelligente,

active et commerçante se chargera de les drainer par toute la boucle

du Niger.

_Jeudi_ 20 _décembre._ — Comme les relations de Bondoukou avec

Amenvi, résidence royale d’Ardjoumani, sont à peu près nulles

au point de vue commercial, l’état des chemins s’en ressent. A 1

kilomètre de Bondoukou, dès que l’on a quitté le chemin de Kong

par Bondou, il n’existe plus qu’un affreux sentier qui se perd en

maints endroits. Le sentier entre dans la végétation dense dès la

sortie de Bondoukou. Une belle petite rivière au courant rapide et

ses affluents, que l’on traverse, nous obligent par leurs berges

à pic à tailler des rampes d’accès pour y faire passer mes deux

chevaux. Ces cours d’eau prennent leur source dans un petit massif

mamelonné duquel sortent aussi la rivière Tain et quelques-uns de

ses affluents. Quoique le relief des sommets principaux ne dépasse

pas 50 à 60 mètres, les pentes excessives du sentier mal tracé

et les pierres roulantes rendent la marche très pénible pour

les hommes et les animaux. Aussi ce n’est qu’à midi que nous

atteignons Kouffo, tout petit village perché sur le sommet d’un

de ces mamelons. Ce petit village ne se trouvant pas tout à fait à

moitié chemin d’Amenvi, je me décide à pousser jusqu’à Sapia,

situé à 3 ou 4 kilomètres plus loin.

Entre ces deux villages coule une petite rivière de 6 mètres de

largeur dont les abords et le lit sont percés de puits à or, ce

qui rend son passage difficile. J’eus l’imprudence de vouloir la

traverser sans mettre pied à terre. Mon cheval s’embourba de telle

façon, qu’il me fallut près d’une demi-heure pour dégager

ses jambes de derrière. Le bain forcé que je pris me fit perdre

une boussole de rechange à fond lumineux, que je serrais dans les

fontes et qui m’était fort précieuse dans les marches de nuit.

[Illustration : Bain forcé.]

A Sapia, où nous arrivons vers deux heures de l’après-midi,

nous ne trouvons pas d’hommes ; ils sont tous partis dans les

lougans. Les femmes me conduisent chez le chef de village. C’est une

jeune veuve, parente d’Ardjoumani ; elle donna des ordres afin de me

faire installer rapidement. Je fus très bien reçu dans ce village,

où l’élément féminin commande et domine. Le lendemain matin il

me fallut me démener pour partir : on voulait nous forcer à passer

la journée dans le village. Sapia est le premier village ton que

l’on rencontre en marchant vers l’ouest.

_Vendredi_ 21 _décembre._ — De Sapia à Amenvi on peut dire qu’il

y a un chemin. Les villages de Zerré, Iéguéla, Tabaye et Barakody,

peu éloignés les uns des autres, ont des relations entre eux, de

sorte que cette étape se fait sans trop de fatigue. A Tabaye, où

réside un parent d’Ardjoumani, que je vais saluer, on me donne,

sans que je le demande, un guide jusqu’à Barakody, afin que je ne

m’égare pas dans les nombreux sentiers qui vont dans les cultures

et les villages voisins.

Les collines ont fait place à de belles vallées verdoyantes,

couvertes d’une épaisse végétation de grands ajoncs, nommés

_sangandié_ en mandé. Les hautes terres sont parsemées de splendides

rôniers qui fournissent le vin de palme à toute cette région.

[Illustration : Un coin d’Amenvi.]

C’est au milieu d’une de ces clairières de rôniers que s’est

fixé Ardjoumani. Son village porte, outre le nom d’Amenvi, celui de

Zaranou ; il n’a rien qui puisse faire supposer la résidence d’un

souverain commandant à des États dont la superficie est de près

de 50000 kilomètres carrés. Un amas de cases, tant rectangulaires

que rondes, entourées de clôtures en roseaux et couvertes de toits

en feuilles de rôniers, comprenant une rue centrale orientée à peu

près nord-sud, dans laquelle circulent des bœufs et quelques ânes

fétiches en liberté, constitue la capitale de cet important pays.

Ardjoumani, dès qu’il fut prévenu de mon arrivée, me fit installer

dans un groupe de cases proprettes, et le soir vers cinq heures il

me fit dire qu’il me recevrait.

A l’heure indiquée, son porte-canne étant venu me chercher,

j’allai saluer notre nouvel allié, devant la case duquel je vis

flotter nos chères couleurs nationales.

Sous un immense parasol bleu, entouré d’une large bordure flottante

en drap garance, Ardjoumani, drapé dans un pagne amarante galonné

or et rouge, était assis sur une chaise en bois ornée de clous en

cuivre et fumait une pipe en terre fort bien culottée. Il me fit

signe de m’asseoir à droite et devant lui.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2) · 第 13 / 35 段