Au village de Gouéré[38] je fus fort bien reçu. Le chef des

passeurs m’offrit de suite son amitié, et sur ma demande il se

mit aussitôt en devoir de s’acheminer vers le fleuve, qui coule

à environ 1 kilomètre et demi dans le nord.

Arrivés à la Volta, nous y trouvâmes sur les deux rives une

quinzaine de personnes attendant depuis plus de vingt-quatre heures que

les passeurs voulussent bien les faire traverser ; aussi ce n’est

pas sans une certaine satisfaction qu’ils me virent arriver au

fleuve accompagné des piroguiers. La Volta, à cet endroit, vient du

sud-ouest et prend à une centaine de mètres du lieu de passage une

direction presque nord. Ses rives sont peu boisées en cet endroit

et son lit est profondément encaissé ; elle a baissé déjà de

15 mètres, mais elle est loin d’être guéable : avec de longues

perches on n’atteint pas encore le fond. J’estime sa largeur à

environ 220 mètres, et d’après mes calculs l’altitude au sommet

des berges doit être de 200 mètres.

Boukary, mon domestique cuisinier, ayant coupé le cou à un poulet

sur cette rive, le chef des passeurs fut sur le point de refuser de

nous traverser, sous prétexte que dans ces circonstances cela portait

malheur. Mon guide, sur mes instances, expliqua à ce brave homme que

« si, pour les noirs du pays, un pareil acte était téméraire,

il n’en était pas de même chez les blancs : eux, au contraire,

tuaient toujours un poulet avant de passer les fleuves ». Ce

naïf mensonge persuada les passeurs ; l’opération eut lieu de

suite et sans incidents. Les droits de passage pour mon personnel

s’élevèrent à 3500 cauries.

Sur la rive gauche je rencontrai des connaissances de Bobo-Dioulasou

venant de Boualé par Fougoulabanancoro et Tasalima ; ils me donnèrent

des nouvelles de quelques gens de Dasoulami et m’apprirent que Samory

avait, au commencement de l’hivernage, levé le siège de Sikasso,

que Tiéba n’avait pas jugé à propos de le poursuivre, mais

s’était contenté de brûler les neuf diassa qui restaient debout.

Les terrains de la rive gauche du fleuve, bien moins élevés que

ceux de la rive droite, sont encore en partie inondés, et pendant 3

kilomètres sur 5 qui séparent le fleuve de Bampé, on chemine dans

des terrains fangeux. Bampé, où l’on fait étape, est un tout

petit village comptant une cinquantaine d’habitants ; on trouve

cependant à s’y procurer quelques ignames.

Je rencontrai dans ce village deux jeunes gens de Kong : ils

m’apprirent qu’ils avaient vu à Bitougou un de mes compatriotes

venant de Krinjabo qui me réclamait par tous les échos. Arrivé

depuis longtemps, il était décidé à se rendre jusqu’à Kong

s’il ne recevait pas de mes nouvelles d’ici quelque temps.

_Jeudi_ 29 _novembre._ — De Bampé à Tasalima c’est une longue et

monotone étape ; on chemine dans des terrains pauvres agrémentés

d’une chétive végétation. Un petit village sur la route nommé

Dakourbé est sur pied au moment de mon passage. Les vieux me prient

de descendre de cheval, m’offrent de l’eau et un peu de tabac. Ces

gens et en particulier tous les Diammou m’ont paru bien affables :

un peu effarouchés à mon approche, ils s’apprivoisent très

rapidement, la terreur des femmes se change bientôt en curiosité,

et toute cette population vient se grouper autour de moi pour

m’examiner. Comme beaucoup d’entre eux parlent le mandé, ils

ne se privent pas de me questionner sur les nombreux pays que j’ai

traversés et sur la future route que je compte suivre.

Vers midi nous atteignons Tasalima ou Soukoura (« village neuf »),

créé depuis à peine quatre ans par les Ligouy de Fougoula. Ce

village se distingue par sa propreté et la disposition de ses

coquettes cases rectangulaires formant des rues qui aboutissent

à une grande place de 200 mètres de côté où l’on a eu soin

de planter deux rangées de jeunes _doubalé_ (ficus banian). Un

groupe de Ligouy que j’abordai sous un hangar me conduisit, sur

ma demande, chez le chef du village. Ce vieillard, après m’avoir

offert à boire et interviewé comme il est de coutume dans ces pays,

mit à ma disposition tout un corps de bâtiment pour m’abriter

avec mon personnel. L’habitation de ce brave homme est presque une

caserne ; il y a chez lui de quoi loger 200 à 300 personnes sans

être gêné. Après avoir goûté d’un léger repos, je reçus de

nombreuses visites. Ces gens me racontèrent qu’après avoir évacué

Fougoula (Banda), détruit par Ardjoumani, tandis qu’une partie des

leurs allaient s’établir à Kintampo, Takla et Soso, eux, sous la

conduite d’un vieil imam, vinrent faire choix de cet emplacement et

y créer le village. C’est pourquoi encore aujourd’hui les Haoussa

nomment Tasalima : Guidda l’Imamy (« village de l’imam »).

Les Ligouy de Tasalima ont pour diammou _Bamba_ ; ils savent qu’ils

font partie du groupe mandé veï, et les vieux m’ont dit qu’ils

venaient de l’ouest. Beaucoup des leurs habitaient, disent-ils,

non loin de la mer, bien loin derrière le Ouorodougou — ce sont

probablement les Veï du cap Sestos de la république de Liberia,

ceux dont Kœlle[39] et Norris ont étudié la langue et le système

d’écriture.

Ce village, si de nouvelles guerres ne surviennent pas, est appelé

à un avenir qui peut devenir brillant. Admirablement situé dans le

triangle Boualé-Bitougou-Kintampo, à la porte de l’Achanti qui

produit le kola, les Ligouy, très remuants, pourront facilement

attirer à eux une partie du commerce qui se fait dans ces trois

localités. Actuellement déjà le village a un air de prospérité ;

ses habitants sont aussi proprement et luxueusement vêtus que les

gens de Kong : ils possèdent même une dizaine de chevaux, ce qui,

pour un village soudanien, surtout dans cette région, est un signe

d’aisance manifeste. Ce sont les gens de Tasalima qui accaparent

une bonne partie de l’or tiré des environs de Ouosipé et de

Sanoudinkara (États de Boualé).

_Vendredi_ 30 _novembre._ — L’étape d’aujourd’hui est des plus

intéressantes. Dès la sortie de Tasalima on commence à s’élever

et à franchir la croupe qui termine un soulèvement de 500 mètres

d’altitude orienté assez sensiblement nord-sud ; puis on franchit

un large col très aplati dans lequel prennent naissance deux jolis

petits cours d’eau aux rives ornées de palmiers ban. De l’autre

côté de ces ruisseaux, sur la base d’un autre soulèvement,

s’élève Diamma, gros village de 500 à 600 habitants, tous

Diammou. Le chemin s’engage ensuite dans une large vallée bornée

par deux soulèvements en forme de pâtés allongés orientés

sud-ouest-nord-ouest. Le sentier, au lieu de suivre le thalweg, se

rapproche au contraire de la montagne de Diamma (800 m.) et enserre

fortement la base. Ce soulèvement, à pentes assez raides, est bien

boisé et semble s’être peu désagrégé, car on ne rencontre que

peu d’éboulis. Cette vallée est entièrement défrichée. Les

cultures sont bien entretenues et consistent surtout en manioc, petit

mil et cotonnières appartenant tant aux gens de Diamma qu’à ceux

des petits villages de Loubié et de Kourmboé, qui se trouvent vers

l’extrémité du vallon, près du fleuve.

C’est à Kourmboé que se trouvent les passeurs. Dès mon arrivée

dans le village je leur manifestai le désir de traverser le fleuve

dans la journée même, car je savais par expérience combien il est

difficile de les décider à se lever de bon matin. Ces gens étant

pour la plupart sous l’influence du gin, je résolus de camper dans

le village en attendant que leur ivresse se dissipât un peu. Comme de

l’autre côté du fleuve on ne rencontre pas de village pendant 50

kilomètres, je fis des provisions en vivres pour quarante-huit heures

et me procurai les cauries nécessaires au prix de passage en vendant

une dizaine de chaînettes en cuivre qui furent enlevées en un clin

d’œil. Je crus aussi opportun de faire un petit cadeau en calicot à

un vieillard qui semblait jouir de quelque autorité dans ce village,

ce qui me valut la promesse de me faire transborder sur l’autre

rive de la Volta dans l’après-midi. Vers trois heures en effet

ce brave homme mit deux captifs et deux pagayes à ma disposition et

je m’acheminai vers le fleuve. Comme sur l’autre rive deux jours

auparavant, une quinzaine de malheureux venant de Bitougou étaient

campés depuis plus de vingt-quatre heures, attendant en vain que

les passeurs voulussent bien les transborder.

Pendant que peu à peu l’unique pirogue calfatée en terre de toutes

parts effectuait le transbordement de mes bagages et de mes hommes,

je procédai à une reconnaissance sommaire du fleuve.

La Volta Noire, que j’ai traversée en sortant du Dafina pour

entrer dans le Gourounsi (entre Boromo et Baporo), et qui déjà à

cet endroit coule du nord au sud en séparant le Lobi du Gourounsi et

Bouna de Boualé, vient se heurter près de Kourmboé à un épais

massif de grès et de granit qui lui barre le passage et la force

à quitter la direction nord-sud pour prendre une direction presque

ouest-est. En aval du point de passage, elle vient une seconde fois se

heurter à un pâté montagneux qu’elle n’a pu entamer, mais dont

elle a fortement érodé la base tout en prenant pendant 2 kilomètres

une direction sud-nord jusqu’à ce qu’elle atteigne la base du

soulèvement de Diamma. Là, le fleuve s’engage dans le défilé

formé par ces deux montagnes, entre lesquelles il s’est creusé

un lit étroit et profond, n’ayant pas plus de 40 à 50 mètres

de largeur ; mais dès qu’il a pu se dégager, il s’épanouit

dans la plaine de Dakourbé-Bampé et il reprend sa largeur normale,

qui est de 150 à 200 mètres, comme nous l’avons vu à Gouroué

deux jours avant.

Au point de passage des pirogues la profondeur du fleuve doit être

considérable. Cet énorme volume d’eau, resserré dans un lit de 60

mètres de largeur à peine, n’a baissé encore que de 1 m. 50 à 2

mètres, et le passage à gué en cet endroit ne peut s’effectuer

que vers le mois d’avril seulement, à la grande satisfaction des

gens de Kourmboé, qui ont ainsi un beau revenu d’assuré pendant

presque toute l’année.

A ce propos j’ajouterai que les _Dioumma_, ou _Diammou_[40], comme

ils se dénomment eux-mêmes, ne m’ont pas paru aussi sauvages

qu’on me les avait dépeints avant que j’eusse fait connaissance

avec eux. A part les chefs, qui malheureusement s’adonnent au gin

avec passion, le reste de la population m’a semblé se livrer avec

soin aux cultures. Dans les quelques villages où j’ai été en

contact avec eux, je les ai trouvés plutôt affables et soumis

qu’enclins au mal et sauvages comme les Gourounga. Je ne suis

pourtant pas éloigné de leur assigner une parenté avec ce dernier

peuple et en particulier avec les _Youlsi_ ou _Tiollé_, qui, comme

eux, ne sont pas tatoués. D’une taille élevée comme ces derniers,

je leur ai trouvé comme type une certaine ressemblance avec quelques

adultes que j’ai bien observés à Mantiala (Gari Adama) et qui

m’ont particulièrement frappé. Le village que je viens de citer

est disposé par groupes de cases comme les villages youlsi, et les

cases elles-mêmes sont semblables aux habitations que j’ai vues

partout lors de mon passage chez les Gourounga : formes extérieures,

dispositions intérieures, tout est pareil. Dans les autres villages

on rencontre bien par-ci par-là une habitation de ce genre, mais

le toit plat en terre est remplacé par un toit en chaume, et toutes

les autres cases sont construites sur le type de celles des Ligouy,

leurs suzerains. Ceux-ci affirment que les Diammou sont apparentés

aux Achanti, et donnent comme seule raison qu’outre leur langue

propre ils comprennent tous l’achanti. Pour moi, ce n’est pas

une raison suffisante : ces gens-là, captifs des Achanti pendant

peut-être plusieurs siècles, ont naturellement appris cette langue,

dont ils ne font du reste usage qu’en parlant aux étrangers.

La même manière de construire les cases n’est pas une raison

suffisante pour apparenter deux peuples. Des gens de même

origine habitant des pays différents, sous d’autres latitudes,

ayant d’autres matériaux à leur disposition, peuvent très bien

adopter la manière de construire des aborigènes ou des voisins. Les

Arabes vivent aussi bien dans des gourbis, sous la tente et dans

des habitations en terre ou en pierres. Les Wolof, dans le Cayor,

optent pour la case en paille, ceux qui deviennent traitants se

construisent des habitations plus confortables en terre, et à Dakar

et à Saint-Louis même, beaucoup habitent des cases en planches.

Mon avis a toujours été que les Gourounga viennent du sud. J’ai

trouvé chez eux, à une latitude où les autres ne les cultivent plus

depuis longtemps, l’igname d’une part et le finsan de l’autre. La

population du Gourounsi est tout à fait hétérogène, parlant

des dialectes et peut-être même des langues diverses. Quantité

de fractions, entre elles, ne se comprennent pas du tout. Il est du

reste intéressant d’observer que tous les peuples qui constituent

ce que les noirs appellent le Gourounsi sont disposés en bandes

étroites parallèles entre elles et orientées sensiblement nord-sud,

ce qui ferait supposer que ces peuples ont remonté les vallées de

la Volta noire, rouge et blanche, et se sont établis sur une rive

ou sur l’autre et le long de ses affluents.

Dire que les Diammou ou Dioumma peuvent être ethnographiquement

rapprochés des Achanti ne peut se soutenir un seul instant. Les

Achanti, tels que je les ai vus partout dans cette région, sont

d’une taille plutôt petite que moyenne, avec de grands yeux sortant

de l’orbite et une tête peu volumineuse, tandis que le peuple dont

il s’agit est d’une forte taille, bien charpenté et musclé ;

on ne voit pas chez eux de membres grêles, ils sont tous de robustes

et vigoureux gaillards.

Dès à présent et sans attendre que de nouveaux explorateurs fassent

plus ample connaissance avec les Dioumma, étudient leur langue et

leurs mœurs à fond, je pense que ce n’est pas se hasarder que de

nier tout lien de parenté entre eux et les Achanti.

_Samedi_ 1er _décembre._ — Désireux de relever les principaux

sommets du massif montagneux dans lequel j’allais cheminer,

je ne me mis en route que lorsque le soleil fut déjà assez haut

sur l’horizon pour dissiper la brume épaisse qui couvrait la

campagne. Malgré le sacrifice que je m’imposais de faire toute

l’étape en plein soleil, je fus mal servi, car non seulement

pendant la matinée mais encore pendant le reste de la journée les

sommets restèrent noyés dans les nuages, de sorte qu’il me fut

impossible de me livrer à un travail sérieux ce jour-là.

Aussitôt après avoir dépassé l’ancien emplacement d’un

village, la direction générale paraît être un pic que l’on

aperçoit assez distinctement dans le sud-ouest, mais qui, au fur

et à mesure que l’on s’en approche, semble se dédoubler,

et bientôt ce que l’on prenait pour un bonnet de police n’est

plus que l’extrémité d’un soulèvement en forme de pâté,

de l’altitude de 1000 mètres environ.

Au pied du pic coule une petite rivière aux berges fortement

érodées. Le sous-sol, que j’ai examiné en plusieurs endroits

en cheminant dans son lit, est constitué de calcaire marneux et

d’argile schisteuse. Sur sa rive droite se trouvent une dizaine de

gourbis : ce lieu sert de campement.

Le massif, dont on longe la base pendant 6 kilomètres, est tantôt

à parois verticales, tantôt à pente assez douce pour en permettre

l’ascension : une végétation très dense mais rabougrie couvre

son flanc, duquel se sont détachés de nombreux blocs de granit

gris veiné de blanc qui gisent épars de-ci de-là et qui forcent le

sentier à faire quantité de détours. Auprès d’une des nombreuses

sources, dont quelques-unes sont ferrugineuses, la présence de

quelques bombax marque encore l’ancien emplacement d’un autre

village qui paraissait plus grand que celui traversé précédemment.

Vers son extrémité sud, le massif semble s’être affaissé

et écroulé. On gravit des croupes et des monticules placés en

désordre dont les strates de grès, disposées sous un angle de 45

degrés, prouvent suffisamment qu’ils proviennent du massif même

et ne constituent pas, comme on pourrait le supposer de prime abord,

de boursouflures distinctes.

Dans ce chaos et à mi-côte se trouve, près d’un petit ruisseau,

un autre groupe de gourbis, campement peu fréquenté à cause de son

exiguïté et de l’éloignement du bois. Ce n’est que 3 kilomètres

au delà, près d’un joli petit ruisseau bordé de bambous et à

quelques centaines de mètres d’une ruine, que se trouve le campement

habituel des gens qui font le trajet entre Bitougou et Kintampo. A cet

endroit il y a une trentaine de gourbis, un mortier pour écraser

les ignames et deux marmites qui permettent de faire cuire les

aliments. Comme il était près de deux heures de l’après-midi,

je me décidai à m’y arrêter, quoique n’ayant pas parcouru la

moitié de la distance qui sépare la Volta de Tambi, premier village

Pakhalla, que l’on rencontre en marchant vers Bitougou.

_Dimanche_ 2 _décembre._ — Comme je n’avais pas fait assez de

chemin la veille, ce fut une longue et pénible étape. En quittant

le campement, on gravit quelques petits mamelons qui se rattachent

à la chaîne de droite. Du point culminant de l’un d’eux, le

guide me fait voir dans le sud-est un petit massif mamelonné au

pied duquel se trouvent les ruines de Fougoula (Banda, en achanti),

ex-capitale des Ligouy. De ces hauteurs sortent quantité de ruisseaux,

tous affluents de gauche de la rivière Tain ; les uns sont sans eau,

les autres bordés d’une belle lisière de palmiers ban (_Raphia

vinifera_) et de palmiers épineux à petites dattes, des marais salés

(_Phœnix spinosa_). A proximité des ruisseaux qui ont de l’eau,

on distingue l’emplacement de villages dont il ne reste comme trace

que les bombax et les baobabs. Les Haoussa qui voyagent sur cette

route y ont construit quelques gourbis servant de campements.

Cette région n’est pas très giboyeuse ; j’ai cependant vu

des antilopes, des bandes de cynocéphales et entendu les appels de

poules de rocher, mais sans avoir l’occasion de tirer aucun de ces

animaux. La végétation n’est plus celle que l’on rencontre de

Konkronsou à Kintampo. La rivière de Takla sert de limite nord à

ce que l’on peut appeler la végétation dense ; au delà, c’est

la triste flore du Dagomba et des environs de Salaga.

L’absence totale de cultures et le groupe des banans de Tambi

que l’on aperçoit de fort loin font paraître l’étape d’une

longueur atroce. Ce n’est que vers deux heures que nous rencontrons

les premiers chemins conduisant dans les lougans, ce qui donne quelque

courage à mes porteurs, en route depuis quatre heures du matin.

Tambi se compose de trois groupes de cases qui s’élèvent sur

un vaste plateau à peu près dénudé sur lequel poussent quelques

groupes de beaux bombax et de baobabs. Ce village est habité par des

Pakhalla, qui semblent vivre dans une certaine aisance : ils possèdent

un beau troupeau de bœufs, des moutons et des chèvres. Nous trouvons

à acheter des poulets et des ignames à un prix raisonnable. Le

tabac à fumer d’assez bonne qualité s’obtient les 300 grammes

pour 100 cauries.

Les gens du village, dont beaucoup parlent le mandé, sont affables

et prévenants. Comme j’étais désireux de camper près du chemin

à suivre le lendemain, on me fit préparer une case bien propre à

proximité, et l’on ne voulut pas tolérer que je campasse sous

l’arbre dont j’avais fait choix.

_Lundi_ 3 _décembre._ — Un chemin bien entretenu et débroussaillé

mène de Tambi à Sorobango ; il traverse un grand village nommé

Bounou, puis un second, ne comprenant que trois ou quatre familles,

nommé Pankouloudougou. Les cinq petits ruisseaux que l’on traverse

se rendent à la rivière Tain.

[Illustration : Campement dans la brousse.]

Sorobango est situé, comme Tambi, sur un plateau inculte ; à part

les magnifiques banans du village, rien n’y pousse, si ce n’est

une herbe courte et mince toute desséchée par le soleil. C’est

pourtant cet endroit qui sert de lieu de pâture au troupeau de

Sorobango, que j’évalue à 400 têtes de bétail.

Ces bœufs, de même race que ceux du Follona, se distinguent par leur

sobriété. Ici personne ne s’en occupe ; les animaux ne sont ni

conduits en pâture ni menés à l’abreuvoir ; le soir ils viennent

se parquer sur les places du village et dans les carrefours ; on en

trouve partout. Les chèvres aussi sont nombreuses.

Dans le village, dont j’évalue la population à 800 ou 1000

habitants, il règne une certaine animation, occasionnée par le

passage de gens se rendant à Bouna, Boualé ou Kintampo. Au centre,

sur une place qui sert aussi de marché, s’élève une mosquée

bien crépie en terre blanchâtre, dont les minarets sont surmontés

de deux grands flambeaux en verre argenté ; extérieurement et

intérieurement elle est exactement semblable à la mosquée de

Lokhognilé (route de Léra à Kong).

[Illustration : Mosquée de Sorobango.]

Derrière l’habitation de mon hôte il y a un splendide cocotier

chargé de fruits, dont les habitants ignorent l’emploi. Rapporté

de la côte, ce coco, planté dans les ordures, a poussé sans

soins. Personne ne songe à en planter d’autres. Les habitants que

j’ai interrogés m’ont dit qu’ils vendaient le coco scié en

deux aux gens qui s’occupent de la vente de la poudre et qui s’en

servent comme mesure : c’est tout ce que les noirs savent tirer de

cet arbre précieux !

On appelle ici le coco : _nasara-tin_ (palmier des chrétiens).

Mon personnel étant devenu presque insuffisant par la perte de mes

ânes, je n’ai pu durant la route détacher personne pour prévenir

le compatriote de Bitougou de ma prochaine arrivée. Ayant trouvé

des gens complaisants à Sorobango, je priai mon hôte de me donner

un courrier pour porter un petit mot à Bondoukou afin d’annoncer

mon arrivée. Le jeune homme revint dans la nuit et m’informa que

l’Européen qui me réclamait était parti il y avait cinq jours

pour se rendre à Amenvi y saluer Ardjoumani, le souverain du Diamman ;

que Sitafa, l’hôte de mon compatriote, avait de suite mis un homme

en route pour Amenvi afin de prévenir de mon arrivée.

[Illustration : Une rue de Bondoukou.]

_Mardi_ 4 _décembre._ — De bonne heure tout mon personnel est

debout et l’on ne se fait pas prier pour se mettre en route. Nous

allons enfin entrer dans un centre où mes noirs pourront exercer leur

verve ; il y a si longtemps qu’ils n’ont pas trouvé l’occasion

de parler leur langue, le mandé-dioula, et tout le long de la route

on n’entend que « _Mokho ta lon, fo sonkourou soro la Gottogo_ »,

ce qui équivaut à « Qui sait ! peut-être trouverons-nous quelque

bonne amie à Bondoukou ».

Kanguélé ou Kangara, gros village que nous traversons, est sur pied

pour me voir passer ; il en est de même à Soumbala, petit village sur

les bords du Tain, qui n’est encore ici qu’un méchant ruisseau.

A Bitougou, où mon arrivée a été annoncée par le jeune homme de

Sorobango, les gens me font cortège. « C’est le frère aîné

du blanc qui est parti pour Amenvi. Conduisons-le chez Sitafa, qui

était le diatigué de son frère. »

Quelques heures seulement après mon arrivée chez Sitafa, je fus

violemment secoué par un accès bilieux qui me força de garder la

chambre pendant toute une semaine.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2) · 第 12 / 35 段