passeurs m’offrit de suite son amitié, et sur ma demande il se
mit aussitôt en devoir de s’acheminer vers le fleuve, qui coule
à environ 1 kilomètre et demi dans le nord.
Arrivés à la Volta, nous y trouvâmes sur les deux rives une
quinzaine de personnes attendant depuis plus de vingt-quatre heures que
les passeurs voulussent bien les faire traverser ; aussi ce n’est
pas sans une certaine satisfaction qu’ils me virent arriver au
fleuve accompagné des piroguiers. La Volta, à cet endroit, vient du
sud-ouest et prend à une centaine de mètres du lieu de passage une
direction presque nord. Ses rives sont peu boisées en cet endroit
et son lit est profondément encaissé ; elle a baissé déjà de
15 mètres, mais elle est loin d’être guéable : avec de longues
perches on n’atteint pas encore le fond. J’estime sa largeur à
environ 220 mètres, et d’après mes calculs l’altitude au sommet
des berges doit être de 200 mètres.
Boukary, mon domestique cuisinier, ayant coupé le cou à un poulet
sur cette rive, le chef des passeurs fut sur le point de refuser de
nous traverser, sous prétexte que dans ces circonstances cela portait
malheur. Mon guide, sur mes instances, expliqua à ce brave homme que
« si, pour les noirs du pays, un pareil acte était téméraire,
il n’en était pas de même chez les blancs : eux, au contraire,
tuaient toujours un poulet avant de passer les fleuves ». Ce
naïf mensonge persuada les passeurs ; l’opération eut lieu de
suite et sans incidents. Les droits de passage pour mon personnel
s’élevèrent à 3500 cauries.
Sur la rive gauche je rencontrai des connaissances de Bobo-Dioulasou
venant de Boualé par Fougoulabanancoro et Tasalima ; ils me donnèrent
des nouvelles de quelques gens de Dasoulami et m’apprirent que Samory
avait, au commencement de l’hivernage, levé le siège de Sikasso,
que Tiéba n’avait pas jugé à propos de le poursuivre, mais
s’était contenté de brûler les neuf diassa qui restaient debout.
Les terrains de la rive gauche du fleuve, bien moins élevés que
ceux de la rive droite, sont encore en partie inondés, et pendant 3
kilomètres sur 5 qui séparent le fleuve de Bampé, on chemine dans
des terrains fangeux. Bampé, où l’on fait étape, est un tout
petit village comptant une cinquantaine d’habitants ; on trouve
cependant à s’y procurer quelques ignames.
Je rencontrai dans ce village deux jeunes gens de Kong : ils
m’apprirent qu’ils avaient vu à Bitougou un de mes compatriotes
venant de Krinjabo qui me réclamait par tous les échos. Arrivé
depuis longtemps, il était décidé à se rendre jusqu’à Kong
s’il ne recevait pas de mes nouvelles d’ici quelque temps.
_Jeudi_ 29 _novembre._ — De Bampé à Tasalima c’est une longue et
monotone étape ; on chemine dans des terrains pauvres agrémentés
d’une chétive végétation. Un petit village sur la route nommé
Dakourbé est sur pied au moment de mon passage. Les vieux me prient
de descendre de cheval, m’offrent de l’eau et un peu de tabac. Ces
gens et en particulier tous les Diammou m’ont paru bien affables :
un peu effarouchés à mon approche, ils s’apprivoisent très
rapidement, la terreur des femmes se change bientôt en curiosité,
et toute cette population vient se grouper autour de moi pour
m’examiner. Comme beaucoup d’entre eux parlent le mandé, ils
ne se privent pas de me questionner sur les nombreux pays que j’ai
traversés et sur la future route que je compte suivre.
Vers midi nous atteignons Tasalima ou Soukoura (« village neuf »),
créé depuis à peine quatre ans par les Ligouy de Fougoula. Ce
village se distingue par sa propreté et la disposition de ses
coquettes cases rectangulaires formant des rues qui aboutissent
à une grande place de 200 mètres de côté où l’on a eu soin
de planter deux rangées de jeunes _doubalé_ (ficus banian). Un
groupe de Ligouy que j’abordai sous un hangar me conduisit, sur
ma demande, chez le chef du village. Ce vieillard, après m’avoir
offert à boire et interviewé comme il est de coutume dans ces pays,
mit à ma disposition tout un corps de bâtiment pour m’abriter
avec mon personnel. L’habitation de ce brave homme est presque une
caserne ; il y a chez lui de quoi loger 200 à 300 personnes sans
être gêné. Après avoir goûté d’un léger repos, je reçus de
nombreuses visites. Ces gens me racontèrent qu’après avoir évacué
Fougoula (Banda), détruit par Ardjoumani, tandis qu’une partie des
leurs allaient s’établir à Kintampo, Takla et Soso, eux, sous la
conduite d’un vieil imam, vinrent faire choix de cet emplacement et
y créer le village. C’est pourquoi encore aujourd’hui les Haoussa
nomment Tasalima : Guidda l’Imamy (« village de l’imam »).
Les Ligouy de Tasalima ont pour diammou _Bamba_ ; ils savent qu’ils
font partie du groupe mandé veï, et les vieux m’ont dit qu’ils
venaient de l’ouest. Beaucoup des leurs habitaient, disent-ils,
non loin de la mer, bien loin derrière le Ouorodougou — ce sont
probablement les Veï du cap Sestos de la république de Liberia,
ceux dont Kœlle[39] et Norris ont étudié la langue et le système
d’écriture.
Ce village, si de nouvelles guerres ne surviennent pas, est appelé
à un avenir qui peut devenir brillant. Admirablement situé dans le
triangle Boualé-Bitougou-Kintampo, à la porte de l’Achanti qui
produit le kola, les Ligouy, très remuants, pourront facilement
attirer à eux une partie du commerce qui se fait dans ces trois
localités. Actuellement déjà le village a un air de prospérité ;
ses habitants sont aussi proprement et luxueusement vêtus que les
gens de Kong : ils possèdent même une dizaine de chevaux, ce qui,
pour un village soudanien, surtout dans cette région, est un signe
d’aisance manifeste. Ce sont les gens de Tasalima qui accaparent
une bonne partie de l’or tiré des environs de Ouosipé et de
Sanoudinkara (États de Boualé).
_Vendredi_ 30 _novembre._ — L’étape d’aujourd’hui est des plus
intéressantes. Dès la sortie de Tasalima on commence à s’élever
et à franchir la croupe qui termine un soulèvement de 500 mètres
d’altitude orienté assez sensiblement nord-sud ; puis on franchit
un large col très aplati dans lequel prennent naissance deux jolis
petits cours d’eau aux rives ornées de palmiers ban. De l’autre
côté de ces ruisseaux, sur la base d’un autre soulèvement,
s’élève Diamma, gros village de 500 à 600 habitants, tous
Diammou. Le chemin s’engage ensuite dans une large vallée bornée
par deux soulèvements en forme de pâtés allongés orientés
sud-ouest-nord-ouest. Le sentier, au lieu de suivre le thalweg, se
rapproche au contraire de la montagne de Diamma (800 m.) et enserre
fortement la base. Ce soulèvement, à pentes assez raides, est bien
boisé et semble s’être peu désagrégé, car on ne rencontre que
peu d’éboulis. Cette vallée est entièrement défrichée. Les
cultures sont bien entretenues et consistent surtout en manioc, petit
mil et cotonnières appartenant tant aux gens de Diamma qu’à ceux
des petits villages de Loubié et de Kourmboé, qui se trouvent vers
l’extrémité du vallon, près du fleuve.
C’est à Kourmboé que se trouvent les passeurs. Dès mon arrivée
dans le village je leur manifestai le désir de traverser le fleuve
dans la journée même, car je savais par expérience combien il est
difficile de les décider à se lever de bon matin. Ces gens étant
pour la plupart sous l’influence du gin, je résolus de camper dans
le village en attendant que leur ivresse se dissipât un peu. Comme de
l’autre côté du fleuve on ne rencontre pas de village pendant 50
kilomètres, je fis des provisions en vivres pour quarante-huit heures
et me procurai les cauries nécessaires au prix de passage en vendant
une dizaine de chaînettes en cuivre qui furent enlevées en un clin
d’œil. Je crus aussi opportun de faire un petit cadeau en calicot à
un vieillard qui semblait jouir de quelque autorité dans ce village,
ce qui me valut la promesse de me faire transborder sur l’autre
rive de la Volta dans l’après-midi. Vers trois heures en effet
ce brave homme mit deux captifs et deux pagayes à ma disposition et
je m’acheminai vers le fleuve. Comme sur l’autre rive deux jours
auparavant, une quinzaine de malheureux venant de Bitougou étaient
campés depuis plus de vingt-quatre heures, attendant en vain que
les passeurs voulussent bien les transborder.
Pendant que peu à peu l’unique pirogue calfatée en terre de toutes
parts effectuait le transbordement de mes bagages et de mes hommes,
je procédai à une reconnaissance sommaire du fleuve.
La Volta Noire, que j’ai traversée en sortant du Dafina pour
entrer dans le Gourounsi (entre Boromo et Baporo), et qui déjà à
cet endroit coule du nord au sud en séparant le Lobi du Gourounsi et
Bouna de Boualé, vient se heurter près de Kourmboé à un épais
massif de grès et de granit qui lui barre le passage et la force
à quitter la direction nord-sud pour prendre une direction presque
ouest-est. En aval du point de passage, elle vient une seconde fois se
heurter à un pâté montagneux qu’elle n’a pu entamer, mais dont
elle a fortement érodé la base tout en prenant pendant 2 kilomètres
une direction sud-nord jusqu’à ce qu’elle atteigne la base du
soulèvement de Diamma. Là, le fleuve s’engage dans le défilé
formé par ces deux montagnes, entre lesquelles il s’est creusé
un lit étroit et profond, n’ayant pas plus de 40 à 50 mètres
de largeur ; mais dès qu’il a pu se dégager, il s’épanouit
dans la plaine de Dakourbé-Bampé et il reprend sa largeur normale,
qui est de 150 à 200 mètres, comme nous l’avons vu à Gouroué
deux jours avant.
Au point de passage des pirogues la profondeur du fleuve doit être
considérable. Cet énorme volume d’eau, resserré dans un lit de 60
mètres de largeur à peine, n’a baissé encore que de 1 m. 50 à 2
mètres, et le passage à gué en cet endroit ne peut s’effectuer
que vers le mois d’avril seulement, à la grande satisfaction des
gens de Kourmboé, qui ont ainsi un beau revenu d’assuré pendant
presque toute l’année.
A ce propos j’ajouterai que les _Dioumma_, ou _Diammou_[40], comme
ils se dénomment eux-mêmes, ne m’ont pas paru aussi sauvages
qu’on me les avait dépeints avant que j’eusse fait connaissance
avec eux. A part les chefs, qui malheureusement s’adonnent au gin
avec passion, le reste de la population m’a semblé se livrer avec
soin aux cultures. Dans les quelques villages où j’ai été en
contact avec eux, je les ai trouvés plutôt affables et soumis
qu’enclins au mal et sauvages comme les Gourounga. Je ne suis
pourtant pas éloigné de leur assigner une parenté avec ce dernier
peuple et en particulier avec les _Youlsi_ ou _Tiollé_, qui, comme
eux, ne sont pas tatoués. D’une taille élevée comme ces derniers,
je leur ai trouvé comme type une certaine ressemblance avec quelques
adultes que j’ai bien observés à Mantiala (Gari Adama) et qui
m’ont particulièrement frappé. Le village que je viens de citer
est disposé par groupes de cases comme les villages youlsi, et les
cases elles-mêmes sont semblables aux habitations que j’ai vues
partout lors de mon passage chez les Gourounga : formes extérieures,
dispositions intérieures, tout est pareil. Dans les autres villages
on rencontre bien par-ci par-là une habitation de ce genre, mais
le toit plat en terre est remplacé par un toit en chaume, et toutes
les autres cases sont construites sur le type de celles des Ligouy,
leurs suzerains. Ceux-ci affirment que les Diammou sont apparentés
aux Achanti, et donnent comme seule raison qu’outre leur langue
propre ils comprennent tous l’achanti. Pour moi, ce n’est pas
une raison suffisante : ces gens-là, captifs des Achanti pendant
peut-être plusieurs siècles, ont naturellement appris cette langue,
dont ils ne font du reste usage qu’en parlant aux étrangers.
La même manière de construire les cases n’est pas une raison
suffisante pour apparenter deux peuples. Des gens de même
origine habitant des pays différents, sous d’autres latitudes,
ayant d’autres matériaux à leur disposition, peuvent très bien
adopter la manière de construire des aborigènes ou des voisins. Les
Arabes vivent aussi bien dans des gourbis, sous la tente et dans
des habitations en terre ou en pierres. Les Wolof, dans le Cayor,
optent pour la case en paille, ceux qui deviennent traitants se
construisent des habitations plus confortables en terre, et à Dakar
et à Saint-Louis même, beaucoup habitent des cases en planches.
Mon avis a toujours été que les Gourounga viennent du sud. J’ai
trouvé chez eux, à une latitude où les autres ne les cultivent plus
depuis longtemps, l’igname d’une part et le finsan de l’autre. La
population du Gourounsi est tout à fait hétérogène, parlant
des dialectes et peut-être même des langues diverses. Quantité
de fractions, entre elles, ne se comprennent pas du tout. Il est du
reste intéressant d’observer que tous les peuples qui constituent
ce que les noirs appellent le Gourounsi sont disposés en bandes
étroites parallèles entre elles et orientées sensiblement nord-sud,
ce qui ferait supposer que ces peuples ont remonté les vallées de
la Volta noire, rouge et blanche, et se sont établis sur une rive
ou sur l’autre et le long de ses affluents.
Dire que les Diammou ou Dioumma peuvent être ethnographiquement
rapprochés des Achanti ne peut se soutenir un seul instant. Les
Achanti, tels que je les ai vus partout dans cette région, sont
d’une taille plutôt petite que moyenne, avec de grands yeux sortant
de l’orbite et une tête peu volumineuse, tandis que le peuple dont
il s’agit est d’une forte taille, bien charpenté et musclé ;
on ne voit pas chez eux de membres grêles, ils sont tous de robustes
et vigoureux gaillards.
Dès à présent et sans attendre que de nouveaux explorateurs fassent
plus ample connaissance avec les Dioumma, étudient leur langue et
leurs mœurs à fond, je pense que ce n’est pas se hasarder que de
nier tout lien de parenté entre eux et les Achanti.
_Samedi_ 1er _décembre._ — Désireux de relever les principaux
sommets du massif montagneux dans lequel j’allais cheminer,
je ne me mis en route que lorsque le soleil fut déjà assez haut
sur l’horizon pour dissiper la brume épaisse qui couvrait la
campagne. Malgré le sacrifice que je m’imposais de faire toute
l’étape en plein soleil, je fus mal servi, car non seulement
pendant la matinée mais encore pendant le reste de la journée les
sommets restèrent noyés dans les nuages, de sorte qu’il me fut
impossible de me livrer à un travail sérieux ce jour-là.
Aussitôt après avoir dépassé l’ancien emplacement d’un
village, la direction générale paraît être un pic que l’on
aperçoit assez distinctement dans le sud-ouest, mais qui, au fur
et à mesure que l’on s’en approche, semble se dédoubler,
et bientôt ce que l’on prenait pour un bonnet de police n’est
plus que l’extrémité d’un soulèvement en forme de pâté,
de l’altitude de 1000 mètres environ.
Au pied du pic coule une petite rivière aux berges fortement
érodées. Le sous-sol, que j’ai examiné en plusieurs endroits
en cheminant dans son lit, est constitué de calcaire marneux et
d’argile schisteuse. Sur sa rive droite se trouvent une dizaine de
gourbis : ce lieu sert de campement.
Le massif, dont on longe la base pendant 6 kilomètres, est tantôt
à parois verticales, tantôt à pente assez douce pour en permettre
l’ascension : une végétation très dense mais rabougrie couvre
son flanc, duquel se sont détachés de nombreux blocs de granit
gris veiné de blanc qui gisent épars de-ci de-là et qui forcent le
sentier à faire quantité de détours. Auprès d’une des nombreuses
sources, dont quelques-unes sont ferrugineuses, la présence de
quelques bombax marque encore l’ancien emplacement d’un autre
village qui paraissait plus grand que celui traversé précédemment.
Vers son extrémité sud, le massif semble s’être affaissé
et écroulé. On gravit des croupes et des monticules placés en
désordre dont les strates de grès, disposées sous un angle de 45
degrés, prouvent suffisamment qu’ils proviennent du massif même
et ne constituent pas, comme on pourrait le supposer de prime abord,
de boursouflures distinctes.
Dans ce chaos et à mi-côte se trouve, près d’un petit ruisseau,
un autre groupe de gourbis, campement peu fréquenté à cause de son
exiguïté et de l’éloignement du bois. Ce n’est que 3 kilomètres
au delà, près d’un joli petit ruisseau bordé de bambous et à
quelques centaines de mètres d’une ruine, que se trouve le campement
habituel des gens qui font le trajet entre Bitougou et Kintampo. A cet
endroit il y a une trentaine de gourbis, un mortier pour écraser
les ignames et deux marmites qui permettent de faire cuire les
aliments. Comme il était près de deux heures de l’après-midi,
je me décidai à m’y arrêter, quoique n’ayant pas parcouru la
moitié de la distance qui sépare la Volta de Tambi, premier village
Pakhalla, que l’on rencontre en marchant vers Bitougou.
_Dimanche_ 2 _décembre._ — Comme je n’avais pas fait assez de
chemin la veille, ce fut une longue et pénible étape. En quittant
le campement, on gravit quelques petits mamelons qui se rattachent
à la chaîne de droite. Du point culminant de l’un d’eux, le
guide me fait voir dans le sud-est un petit massif mamelonné au
pied duquel se trouvent les ruines de Fougoula (Banda, en achanti),
ex-capitale des Ligouy. De ces hauteurs sortent quantité de ruisseaux,
tous affluents de gauche de la rivière Tain ; les uns sont sans eau,
les autres bordés d’une belle lisière de palmiers ban (_Raphia
vinifera_) et de palmiers épineux à petites dattes, des marais salés
(_Phœnix spinosa_). A proximité des ruisseaux qui ont de l’eau,
on distingue l’emplacement de villages dont il ne reste comme trace
que les bombax et les baobabs. Les Haoussa qui voyagent sur cette
route y ont construit quelques gourbis servant de campements.
Cette région n’est pas très giboyeuse ; j’ai cependant vu
des antilopes, des bandes de cynocéphales et entendu les appels de
poules de rocher, mais sans avoir l’occasion de tirer aucun de ces
animaux. La végétation n’est plus celle que l’on rencontre de
Konkronsou à Kintampo. La rivière de Takla sert de limite nord à
ce que l’on peut appeler la végétation dense ; au delà, c’est
la triste flore du Dagomba et des environs de Salaga.
L’absence totale de cultures et le groupe des banans de Tambi
que l’on aperçoit de fort loin font paraître l’étape d’une
longueur atroce. Ce n’est que vers deux heures que nous rencontrons
les premiers chemins conduisant dans les lougans, ce qui donne quelque
courage à mes porteurs, en route depuis quatre heures du matin.
Tambi se compose de trois groupes de cases qui s’élèvent sur
un vaste plateau à peu près dénudé sur lequel poussent quelques
groupes de beaux bombax et de baobabs. Ce village est habité par des
Pakhalla, qui semblent vivre dans une certaine aisance : ils possèdent
un beau troupeau de bœufs, des moutons et des chèvres. Nous trouvons
à acheter des poulets et des ignames à un prix raisonnable. Le
tabac à fumer d’assez bonne qualité s’obtient les 300 grammes
pour 100 cauries.
Les gens du village, dont beaucoup parlent le mandé, sont affables
et prévenants. Comme j’étais désireux de camper près du chemin
à suivre le lendemain, on me fit préparer une case bien propre à
proximité, et l’on ne voulut pas tolérer que je campasse sous
l’arbre dont j’avais fait choix.
_Lundi_ 3 _décembre._ — Un chemin bien entretenu et débroussaillé
mène de Tambi à Sorobango ; il traverse un grand village nommé
Bounou, puis un second, ne comprenant que trois ou quatre familles,
nommé Pankouloudougou. Les cinq petits ruisseaux que l’on traverse
se rendent à la rivière Tain.
[Illustration : Campement dans la brousse.]
Sorobango est situé, comme Tambi, sur un plateau inculte ; à part
les magnifiques banans du village, rien n’y pousse, si ce n’est
une herbe courte et mince toute desséchée par le soleil. C’est
pourtant cet endroit qui sert de lieu de pâture au troupeau de
Sorobango, que j’évalue à 400 têtes de bétail.
Ces bœufs, de même race que ceux du Follona, se distinguent par leur
sobriété. Ici personne ne s’en occupe ; les animaux ne sont ni
conduits en pâture ni menés à l’abreuvoir ; le soir ils viennent
se parquer sur les places du village et dans les carrefours ; on en
trouve partout. Les chèvres aussi sont nombreuses.
Dans le village, dont j’évalue la population à 800 ou 1000
habitants, il règne une certaine animation, occasionnée par le
passage de gens se rendant à Bouna, Boualé ou Kintampo. Au centre,
sur une place qui sert aussi de marché, s’élève une mosquée
bien crépie en terre blanchâtre, dont les minarets sont surmontés
de deux grands flambeaux en verre argenté ; extérieurement et
intérieurement elle est exactement semblable à la mosquée de
Lokhognilé (route de Léra à Kong).
[Illustration : Mosquée de Sorobango.]
Derrière l’habitation de mon hôte il y a un splendide cocotier
chargé de fruits, dont les habitants ignorent l’emploi. Rapporté
de la côte, ce coco, planté dans les ordures, a poussé sans
soins. Personne ne songe à en planter d’autres. Les habitants que
j’ai interrogés m’ont dit qu’ils vendaient le coco scié en
deux aux gens qui s’occupent de la vente de la poudre et qui s’en
servent comme mesure : c’est tout ce que les noirs savent tirer de
cet arbre précieux !
On appelle ici le coco : _nasara-tin_ (palmier des chrétiens).
Mon personnel étant devenu presque insuffisant par la perte de mes
ânes, je n’ai pu durant la route détacher personne pour prévenir
le compatriote de Bitougou de ma prochaine arrivée. Ayant trouvé
des gens complaisants à Sorobango, je priai mon hôte de me donner
un courrier pour porter un petit mot à Bondoukou afin d’annoncer
mon arrivée. Le jeune homme revint dans la nuit et m’informa que
l’Européen qui me réclamait était parti il y avait cinq jours
pour se rendre à Amenvi y saluer Ardjoumani, le souverain du Diamman ;
que Sitafa, l’hôte de mon compatriote, avait de suite mis un homme
en route pour Amenvi afin de prévenir de mon arrivée.
[Illustration : Une rue de Bondoukou.]
_Mardi_ 4 _décembre._ — De bonne heure tout mon personnel est
debout et l’on ne se fait pas prier pour se mettre en route. Nous
allons enfin entrer dans un centre où mes noirs pourront exercer leur
verve ; il y a si longtemps qu’ils n’ont pas trouvé l’occasion
de parler leur langue, le mandé-dioula, et tout le long de la route
on n’entend que « _Mokho ta lon, fo sonkourou soro la Gottogo_ »,
ce qui équivaut à « Qui sait ! peut-être trouverons-nous quelque
bonne amie à Bondoukou ».
Kanguélé ou Kangara, gros village que nous traversons, est sur pied
pour me voir passer ; il en est de même à Soumbala, petit village sur
les bords du Tain, qui n’est encore ici qu’un méchant ruisseau.
A Bitougou, où mon arrivée a été annoncée par le jeune homme de
Sorobango, les gens me font cortège. « C’est le frère aîné
du blanc qui est parti pour Amenvi. Conduisons-le chez Sitafa, qui
était le diatigué de son frère. »
Quelques heures seulement après mon arrivée chez Sitafa, je fus
violemment secoué par un accès bilieux qui me força de garder la
chambre pendant toute une semaine.