Je fus admirablement reçu par Sâadou, qui m’envoya de nombreux

cadeaux en vivres tout préparés, autres provisions, viandes et

ignames et beaucoup de kolas. Sous sa conduite je fis visite au zerki

n’zongo, aux notables, chefs des Mandé et des Ligouy, et enfin

au cabocir achanti. Ce dernier, assis devant sa case, ayant à sa

droite et à sa gauche quelques vieillards, fit disposer devant lui

une rangée de tabourets et de chaises en palmier ban, et nous pria

de nous asseoir. Les assistants du cabocir vinrent ensuite défiler

l’un après l’autre devant nous en faisant le simulacre de donner

la main à chacune des personnes qui m’accompagnaient, mais en

réalité moi seul eus le privilège d’une poignée de main. L’un

des assistants m’adressa la parole pour me souhaiter la bienvenue,

et nous quittâmes ces gens-là sans prendre congé. — Drôles

de coutumes !

En venant de Salaga, on débouche sur Kintampo par un sentier bien

entretenu et débroussaillé qui bientôt s’introduit dans une

série de jardinets clôturés où sont cultivés des haricots,

des condiments, du maïs, et où poussent des groupes de papayers

et de bananiers chargés de fruits. Ces jardinets sont disposés sur

les versants d’une petite ravine où coule un joli ruisseau à eau

claire et limpide alimenté par des sources jaillissant d’un sable

blanc très fin. Dans quelques-uns de ces jardinets sont disposés

des puits à indigo, qui chôment actuellement. Le chemin menant du

ruisseau au village court à l’ombre d’arbres splendides qui ont,

grâce à leur développement gigantesque, échappé à la hache

destructrice des noirs.

Le quartier des Dandawa (village situé vers le Yorouba et dont

beaucoup d’habitants sont fixés à Salaga) et celui des Haoussa,

par lequel on débouche, se font remarquer par leur propreté. Nulle

part on ne rencontre des immondices, et les excavations desquelles on

a extrait l’argile rouge ayant servi à la construction des cases

ne renferment ni eau croupie ni ordures. Cette propreté des rues

fait plaisir à voir, surtout quand on sort de l’affreux bourbier

que l’on nomme Salaga.

Kintampo, qui figure déjà dans les itinéraires rapportés par

Bowdich et Dupuis sous le nom de Kantano, ne devait être à cette

époque qu’un misérable village achanti où quelques Ligouy ou

Mandé de Boualé venaient s’approvisionner en kolas. Ces fruits

sont apportés par les gens de Coranza, situé à égale distance

de Salaga, Boualé et Bitougou. Le kola arrive à maturité à deux

petites journées de marche dans le sud.

[Illustration : Kintampo.]

Autour de la place du marché, qui se distingue par le gigantesque

tronc d’un arbre mort dépourvu de branches, se sont groupés avec

assez d’ordre et de symétrie les divers quartiers habités chacun

par les gens de même nationalité.

Les habitations sont disséminées et chaque propriété est

délimitée par des haies en pourguère ou des clôtures en tiges

de mil qui englobent quelques jardinets où poussent papayers et

bananiers. Quelques habitations renferment aussi des jeunes arbres

à kolas, arbres de luxe seulement, car ils ne produisent pas autre

chose que des fleurs, et ce n’est qu’à une quarantaine de

kilomètres dans le sud que l’on rencontre quelques exemplaires

donnant des fruits.

Autant de quartiers, autant de villages différents, chaque peuple

ayant conservé son type de case national et sa façon de grouper

ses habitations. A côté des cases mandé et dagomba que j’ai

déjà eu souvent l’occasion de décrire, on voit les grandes cases

rectangulaires à toits couverts en feuilles de rônier habitées

par les Ligouy, puis les élégantes maisonnettes des Achanti,

consistant en une cage rectangulaire en bambou recouverte d’un

léger torchis badigeonné en gris cendre. Percées de portes assez

hautes pour pouvoir y pénétrer sans se baisser et quelquefois de

petites fenêtres carrées ressemblant à des sabords, elles sont aussi

placées avec assez de symétrie, et leur alignement forme des rues

perpendiculaires entre elles. Ce village achanti ressemble ainsi un

peu à ce que nous autres Européens construirions si nous venions dans

ce lieu comme Robinson Crusoé chacun avec une hache et un couteau.

Ce sont les Haoussa surtout qui ont voulu se distinguer dans l’art

de construire. Je puis dire qu’à côté de quelques habitations

plus confortables que celles que l’on trouve d’ordinaire chez les

noirs, j’ai vu ce que l’on peut appeler des _maisons_. Je citerai

d’abord la mosquée, vaste bâtiment rectangulaire, sorte de hall

percé de portes partout et entouré d’une galerie d’environ 1

m. 50 formant véranda.

Puis vient l’habitation de Mahama, le zerki n’zongo ; elle

ressemble comme distribution à quelques maisonnettes de Gorée ou de

Dakar ; il ne manque même pas le petit escalier en bois qui mène

sous une véranda étroite protégée des rayons du soleil par des

nattes appendues aux piliers.

Enfin, pour terminer, la maison de Sâadou, mon hôte, grande

construction en terre comme les deux précédentes ; elle est

surmontée d’un immense toit en chaume qui forme dans la partie est

un vaste hall où se tiennent les femmes ; l’autre partie consiste

en une seule grande chambre percée d’ouvertures près du plafond

pour donner de l’air et dans laquelle on pénètre par une sorte

d’antichambre voûtée du style arabe. Dans le fond, en guise de

rosace, sont disposés quatre rayons de formes diverses.

A côté de cette population hétérogène et de ses captifs de toute

nationalité, Kintampo possède, dès que les pluies ont cessé, une

population flottante que l’on peut évaluer à 700 ou 800 étrangers,

ce qui donne à ce village un aspect tout à fait bizarre. Chaque

peuple ayant conservé sa propre langue, on entend parler sur le

marché les dialectes et idiomes les plus variés. Cependant j’ai

cru remarquer que le haoussa, le mandé et l’achanti étaient les

trois langues les plus entendues.

[Illustration : Kintampo et le tronc gigantesque.]

La population fixe de Kintampo ne dépasse pas 3000 habitants,

y compris les petits villages de culture des environs ; encore,

au moment de mon passage, à la suite d’un différend entre les

Ligouy et les Mandé, bon nombre de ces derniers se retiraient dans

les villages situés sur la route de Boualé.

J’ai déjà dit combien la végétation qui couvre les abords

de Kintampo était luxuriante. Entre les mains d’Européens, ce

village au bout d’un an pourrait devenir le lieu le plus charmant

que l’on puisse rêver. Il est malheureusement à craindre qu’au

contraire, dans la suite des années, les noirs, chez lesquels

l’esprit de destruction semble être aussi fortement inné que

chez les cynocéphales, ne transforment cette contrée privilégiée

et n’en fassent un lieu aussi désolé que la plupart des villes

soudaniennes que j’ai visitées. Les orangers, les citronniers

poussent au hasard et sans soins. L’ananas se trouve dans la

brousse ; on ne prend même pas la peine de récolter ce délicieux

fruit pour le vendre sur le marché. Quand je désirais en manger,

Fondou, un de mes hommes, allait m’en cueillir un ou deux aux

environs. Le _bakha_ (ananas) a du reste une mauvaise réputation chez

les noirs de cette région, ils prétendent qu’il occasionne des

diarrhées dangereuses. Il n’en est rien quand on se contente d’en

manger une ou deux belles tranches ; ce n’est qu’en en faisant,

comme certains indigènes, une trop grande consommation à la fois,

qu’on paye cher sa gourmandise.

L’espèce palmier est représentée ici par le rônier et le

palmier ban ; les palmiers doum, à huile, dattier font absolument

défaut. J’ai aussi trouvé le cé, la pourguère, le caïlcédra,

la petite prune sauvage et le _kobi_. Les noirs extraient du kobi un

savon noir placé comme qualité bien au-dessus des savons obtenus

avec l’arachide. Nous en avons parlé au chapitre XI.

Les cultures dominantes sont le maïs, l’igname, le manioc, un

peu de petit mil (sanio) et fort peu de sorgho ; à mon passage, il

n’était pas possible de se procurer cette dernière céréale et

les autres denrées étaient fort chères. Les étrangers porteurs

de sel allaient s’approvisionner dans les villages aux environs,

où ils obtenaient l’igname à meilleur compte.

Kintampo occuperait une situation fort avantageuse dans cette région,

si les chefs achanti devenaient moins exigeants et n’entravaient

pas les communications avec la Côte. En effet, une ligne presque

droite partant de Ga (Christianbourg), passant par Koumassi, Coranza,

relie Kintampo à Boualé, pour de là se bifurquer et se rendre,

celle de l’ouest par Bouna, le Lobi à Dioulasou et Djenné, celle

de l’est sur Oua, Oua-Loumbalé, Sati à Waghadougou, Mani, Douentsa

et le Djilgodi — deux grandes artères par lesquelles les kolas

se rendent jusqu’à Tombouctou, et, avec les kolas, les produits

européens. Malheureusement, pour le sel, Kintampo est tributaire de

Salaga, qui arrive à le livrer à meilleur compte que les Achanti,

la voie fluviale étant utilisée jusqu’à Krakye ; et, pour les

produits d’Europe, Kintampo ne les reçoit que par Bitougou, de

sorte que je n’ai pas trouvé ce marché dans l’état florissant

que je lui supposais.

Comme dans presque tous les villages commerçants, ce n’est pas en

faisant le tour du marché qu’on peut juger de l’importance des

transactions : on n’y voit en effet rien de ce qui constitue le

principal trafic ; c’est dans les cases qu’il faut rôder, vivre

de la vie des habitants, passer des heures à siester en compagnie

des diatigués en mâchant force kolas, et observer ce qui se dit et

se passe autour de vous.

[Illustration : Kintampo, quartier achanti.]

Sur le marché il y a quantité d’échoppes où causent des

badauds et où ne se traitent que de petites affaires. On y voit des

aliments préparés, des vivres, du maïs, des ignames, du sanio,

de la viande, des fruits, des condiments et surtout des ouvrages en

ban, de la vannerie, des paniers et châssis, sacs et nattes servant

aux transports. Le _bouakha_, ce traditionnel châssis allongé de 1

m. 10, que l’on rencontre sur la tête de tous les porteurs, se vend

ici 200 cauries, et la natte servant à le garnir intérieurement, 200

cauries. Très léger, ce panier constitue certes le mode d’emballage

et de transport le plus pratique que j’aie vu jusqu’à présent ;

il est employé principalement par les hommes, les femmes se servant du

_sibo-ségui_ (panier en feuille de rônier dont se servent les femmes

pour les transports). On trouve aussi un peu de linge indigène de

provenance boualé, kong et djimini, et presque rien, pour ainsi dire,

en fait d’articles d’Europe, lesquels se résument en quelques

coudées de calicot écru, des perles très communes, un peu de fil

de coton rouge et toujours quelques foulards à 200 cauries !

Voici maintenant la liste des articles importés, leur lieu de

provenance ainsi que les articles d’importation qui sont payés en

échange, car à Kintampo, les cauries étant excessivement rares,

on a recours aux échanges directs. Le prix est cependant fixé en

cauries pour l’évaluation.

On dit ainsi : La calebasse de sel vaut 2000 cauries, le cent de kolas

1000 cauries : je te donnerai donc 200 kolas pour une calebasse de sel.

Articles d’importation :

1o Le _sel_, de provenance salaga, se vend par calebasses, dont le

prix subit des fluctuations assez sérieuses, surtout en hivernage,

lorsque les communications directes avec Salaga sont interrompues à

cause des marais de Konkronsou et des inondations du fleuve entre

Kâka et Boupi. Il faut alors se rendre de Kintampo à Boualé et

de Boualé à Salaga, ce qui correspond, en évitant de passer à

Boualé et en prenant au plus court, à un trajet de vingt jours de

marche. Actuellement une charge de porteurs, 25 à 30 kilos de sel,

se vend de 16 à 20000 cauries.

2o Les _bœufs_, de provenance dagomba et mossi, venus par Salaga,

sont vendus de 50 à 70000 cauries pour être abattus et débités

à Kintampo même.

3o Les _esclaves_, provenant du Gourounsi, actuellement vendus par

Oua et Boualé.

4o Et, comme articles secondaires, le _beurre de cé_, de provenance

dagomba et kong ; le _tabac_, provenant de Boualé et du Gourounsi ;

le _soumbala_, provenant de Sansanné-Mango, venant par Salaga.

Avec ces articles, qui sont payés en kolas, les marchands se procurent

à Bitougou, avec le sel et quelques articles d’Europe, les étoffes

à bon marché du Djimini ou bien les étoffes mieux conditionnées

de Kong et de Boualé à l’aide desquelles ils payent les kolas

aux Achanti du Coranza[32].

Kintampo est le point où l’or atteint le maximum de sa valeur ;

il n’est possible de se procurer ici le barifiri qu’à raison de

55000 à 60000 cauries, et encore ne pourrait-on en trouver qu’en

petite quantité.

Je suis loin de regretter d’avoir opté pour cette route Kintampo

au lieu de celle de Boualé ; cela m’a fourni les moyens de juger

de l’importance de ce marché et m’a aussi donné l’occasion

de voyager en compagnie de cette autre race marchande, rivale de la

race mandé, qui tient entre ses mains tout le monopole du commerce

de la partie est de la boucle du Niger — je veux parler de la race

haoussa. Ces gens m’ont paru travailleurs, sobres, et possédant

les qualités nécessaires pour faire d’excellents marchands ;

ils possèdent en outre l’esprit d’association à un très haut

degré, s’entr’aident entre eux et sont même très serviables

pour l’étranger. Moins curieux, moins méfiants et moins audacieux

que les Mandé, les Haoussa sont en même temps plus soumis et plus

faciles à gouverner.

A côté de ces qualités, le Haoussa a certes bien des défauts :

il est léger, frivole à l’excès, peu économe dans beaucoup de

cas et possède la passion du jeu au plus haut degré. Ces défauts

peuvent être habilement exploités, car il n’est pas rare de

trouver quelques Haoussa ruinés par le jeu, et un léger acompte

peut les mettre pour longtemps à la disposition de l’Européen,

soit comme travailleurs, soit comme soldats.

Les bénéfices des Haoussa qui font le commerce du sel et du kola

entre Salaga et Kintampo ne sont pas excessifs, comme on peut en

juger :

Un porteur d’une charge de sel achetée à Salaga 8000 cauries

la vend à Kintampo environ 16000, et les kolas qu’il rapporte à

Salaga lui portent son capital à environ 30000 cauries, lorsqu’il

a eu soin d’emporter les cauries nécessaires aux frais de route

et qu’il a introduit sa charge de sel intacte à Kintampo.

Il serait donc à la tête de 30000 cauries dans le cas le plus

avantageux, mais il a dépensé en route :

Passage de la Volta 500 cauries. }

}

Fitto à Gari-n’diato 400 — }

}

— à Gourmansi 300 — }

} 3000 cauries.

— à Konkronsou 400 — }

}

— à Kounchi 400 — }

}

Nourriture à raison de }

100 cauries par jour 1000 — }

Dépenses, nourriture pendant le séjour de quelques

jours à Kintampo 1000 cauries.

Frais de retour semblables à ceux de l’aller 3000 —

----

Total général 7000 cauries.

Ce qui réduit son capital à 23000 cauries et porte les bénéfices

réalisés pour 25 jours d’absence, de privations et 18 rudes

journées de porteurs à 15000 cauries, c’est-à-dire 600 cauries

par jour, soit 90 centimes environ[33]. Quand on doit encore se

vêtir là-dessus, il faut compter qu’un porteur devra faire

environ dix voyages pour arriver à gagner la valeur d’un captif,

c’est-à-dire travailler un an comme une bête de somme. Ce simple

calcul n’excuse-t-il pas un peu le noir, que nous accusons de se

jeter si bénévolement dans les bras d’un marabout ou d’un

aventurier qui entreprend une guerre ou part pour razzier des

captifs[34].

J’ai constaté pendant toute la durée du trajet de Salaga à

Kintampo que je n’ai pas rencontré un seul animal de transport

marchant dans un sens ou dans l’autre ; mon étonnement ne fut que

de courte durée cependant, car dès le quatrième jour, deux de mes

ânes, sur quatre que je possédais, étaient morts à la peine. Les

nombreux circuits, les endroits marécageux, les hautes herbes,

le manque de mil, sont autant d’éléments qui transforment une

étape de 20 kilomètres en terrain ordinaire en une étape de 30

kilomètres et font correspondre une étape de 25 kilomètres à une

de 40 kilomètres. Dans ces conditions, l’âne, si robuste et si

peu chargé soit-il, est forcé de succomber. De Salaga à Kintampo

et de ce dernier point à Bitougou, les animaux de transport ne sont

utilisés que pendant une très courte période, quand les herbes

ont été brûlées, et que le sorgho vient d’être récolté,

période qui correspond par cette latitude aux mois de février et

mars ; plus tard, quand le sorgho manque, il ne faut plus songer

à effectuer ce trajet avec des animaux, il ne reste plus que le

porteur. En ayant fait moi-même l’expérience, j’organisai

mes hommes en porteurs en achetant des _bouakha_ à Kintampo, et,

en supprimant malles et ballots, emballages inutiles, je réussis à

faire répartir mes bagages de façon à n’avoir besoin d’aucune

augmentation de personnel.

Un homme de Sâadou qui avait fait route avec nous de Salaga à

Kintampo et qui parlait fort correctement le mandé consentit à

m’accompagner à Bitougou moyennant une charge de sel que je lui

achetai avant le départ, car il désirait la porter à Bitougou pour

l’échanger là-bas contre des étoffes du Djimini. Je me procurai

le sel et les cauries nécessaires à la route en vendant à Sâadou 2

mètres de tricotine et une pièce de calicot blanc, ce qui me procura

pour 10000 cauries de sel et 20000 autres cauries. Ici encore, notre

excellent calicot blanc, que j’ai payé 4 fr. 25 les 15 mètres à

Paris, était enlevé sans marchander à 15 francs la pièce.

_Lundi_ 26 _novembre._ — J’ai toujours constaté que je me mettais

en route légèrement indisposé, mais la satisfaction d’ajouter

un nouveau lambeau à mes itinéraires, de voir d’autres pays,

d’autres gens, me rend promptement la vigueur et la santé. C’est

toujours avec une vive satisfaction que je vois arriver le jour

du départ.

En quittant Kintampo, qu’on se dirige soit sur Boualé, soit sur

Bitougou, on prend une route commune au moins jusqu’à Takla, de là

on a le loisir d’opter pour un des deux chemins qui mènent vers le

Diaman (Gaman ou Bondoukou). Les renseignements obtenus à Kintampo

n’étant pas suffisants, je me proposai, une fois rendu à Takla,

de prendre de plus amples renseignements afin de me décider pour la

route future.

Dès la sortie de Kintampo et quelques centaines de mètres seulement

après avoir dépassé les quartiers mandé et ligouy, on commence

à descendre le plateau et à s’enfoncer dans de petits chemins

creux caillouteux qui mènent à une ravine dans laquelle on ne

peut descendre à cheval qu’en faisant un circuit. Cette ravine et

d’autres dépressions du sol sont l’origine de petites rivières

qui se rendent vers le sud. Le cours d’eau dans lequel elle se jette

a de 7 à 8 mètres de largeur. Son lit est peu profond et ses eaux

roulent des cailloux et des grès assez gros. On n’atteint cette

rivière qu’à 2 kilomètres de Takla, au moment où toute la nappe

d’eau se précipite en cascade d’une hauteur de 30 mètres dans

une ravine pleine de végétation. Cette chute, à peine éloignée

d’une centaine de mètres du sentier, est splendide. On peut s’en

approcher à cheval et la contempler à son aise. Actuellement,

la nappe d’eau n’a guère que 30 centimètres de profondeur et

la chute par elle-même n’a rien de grandiose ; les eaux tombent

en cascade et le jet n’est pas direct ; mais en hivernage, quand

les eaux abondent et qu’elles se précipitent d’une hauteur de

30 mètres dans cet abîme, le coup d’œil vaut la peine qu’on

se dérange un peu de sa route.

Takla est une colonie ligouy (_vei_) qui est venue se fixer ici à

la suite de la guerre livrée à ce peuple par Ardjoumani, chef du

Bondoukou, et de la destruction de leur capitale Fougoula (en achanti,

Banda). Les Ligouy habitaient le bassin de la rivière Tain[35] et

l’avaient peuplé de villages fort prospères. Se sentant un peu en

force, ils cherchèrent il y a quatre ans à s’affranchir des Ton

(habitants du Gaman). Très intelligents, intrigants à l’excès, et

par cela même peu loyaux dans leurs transactions, ils ont négligé

de se concilier l’amitié des colonies mandé-dioula de Bitougou :

naturellement celles-ci, au lieu de les seconder, se sont au contraire

mises du parti des Ton, ce qui n’a pas peu contribué à achever

la défaite des Ligouy ; aussi actuellement sont-ils dispersés un

peu de tous côtés. Leurs principaux villages sont Takla, Soso et

Tasalima. Les rapports semblent cependant se détendre, et j’appris

à mon passage à Takla qu’Ardjoumani venait de les autoriser à

revenir dans le Fougoula.

Takla est un village fort prospère. On y trouve des bœufs, beaucoup

de moutons et des provisions à bon compte sur le petit marché. Ses

habitants s’occupent activement du commerce du kola, et bon nombre de

gens de Kong et de Boualé viennent y faire provision de ce produit,

qu’ils trouvent à aussi bon compte qu’à Kintampo. Leur séjour

ici étant moins onéreux que le séjour dans ce dernier marché, et

la distance peu considérable, ils ont la facilité de s’y rendre

aussi souvent que bon leur semble. Takla n’est éloigné de Kintampo

que d’une dizaine de kilomètres.

Précisément à cause de leurs relations avec le pays des kolas,

les Ligouy sont d’excellents informateurs pour le voyageur ; le

tout est de les amener à jaser. L’un d’eux, lors de la guerre que

leur fit Ardjoumani, fut envoyé par le chef de Fougoula en courrier

rapide à Koumassi pour réclamer l’intervention des Achanti. Il

quitta Fougoula (Banda) le matin et coucha le premier jour à Wonki,

le deuxième à Akoumadai ; le troisième il quitta le chemin principal

pour prendre un sentier plus à l’ouest et plus direct, il coucha

à Finsou ; le quatrième à Baramani, et le cinquième jour entra

à Koumassi.

A vol d’oiseau, Fougoula est à 200 kilomètres de Koumassi, mais

avec les circuits et lacets que décrit le sentier on peut estimer

la distance parcourue à 300 kilomètres, ce qui porte sa moyenne

de marche à 60 kilomètres par jour. Auprès des Ligouy cet homme

passe pour avoir fait quelque chose d’extraordinaire.

Je profitai de cette circonstance pour lui demander des renseignements

sur le chemin qui relie Takla à Bitougou. Très direct, ce chemin,

après avoir quitté Soso (colonie Ligouy), ne traverse que des

ruines. Comme il n’est plus fréquenté, il se perd en mains

endroits, et les hautes herbes sont un puissant obstacle pour

la marche. Quant à la rivière Tain, son passage se fait sans

difficulté, l’eau n’ayant que 1 m. 40 environ de profondeur. De

toutes les raisons que le Ligouy me donna, je n’en vis qu’une de

sérieuse, c’est celle des vivres ; il est en effet, à cause du

poids, impossible de transporter des ignames pour cinq jours, et il

n’y a pas d’autre nourriture dans le pays. Je dus donc renoncer

à prendre ce chemin direct pour en choisir un autre qui traverse

deux fois la Volta et qui fait un grand circuit vers le nord.

[Illustration : Chute d’eau de Takla.]

_Mardi_ 21 _novembre._ — Nous continuâmes à suivre pendant la

moitié de l’étape la route de Boualé. Ce n’est qu’après

avoir dépassé le petit village de Tintingansou qu’on laisse le

chemin de Boualé à droite pour se diriger sur Mantiala, que l’on

atteint deux heures après. Tintingansou et, du reste, presque tous les

villages situés sur les parcours des Haoussa portent deux autres noms

que leur ont octroyés les marchands de ce peuple ; ainsi Tintingansou

porte aussi le nom de _Bouka-Bouka_ et de _Marraraba_[36].

A Tintingansou on entre dans une région habitée par un peuple en

partie tributaire des Ligouy, en partie libre et obéissant au chef

de Longoro, gros village situé un peu au nord de Tintingansou et non

loin du fleuve. Ce peuple, sur lequel je reviendrai un peu plus loin,

est nommé _Diammou_ et _Diammoura_ par les Mandé, _Laffateré_

par les Haoussa et _Pantara_ par les Gondja.

Mantiala[37] est un gros village possédant un troupeau de bœufs,

quelques moutons et chèvres. Le chef, nommé Adama, est un frère

du chef de Longoro. En arrivant, j’allai lui rendre visite. Je le

trouvai en nombreuse compagnie, occupé à vider quelques bouteilles

de gin. Dans la soirée, après s’être remis un peu de son ivresse,

il vint m’apporter quelques ignames et une tranche de poisson frais ;

il me recommanda de ne pas laisser approcher mes chevaux du bosquet

de _soulabatando_, splendide groupe d’arbres à tabatières, leur

présence en ce lieu devant attirer les plus grands malheurs sur

son village.

_Mercredi_ 28 _novembre._ — De Mantiala à la Volta il n’y

a que 8 kilomètres. Défoncé en hivernage, ce chemin est très

praticable à cette époque ; le seul obstacle que l’on rencontre

est la rivière de Takla, que l’on coupe à 1 kilomètre avant

d’atteindre Gouéré, le village des passeurs. Cette rivière a

8 mètres de largeur et 1 m. 20 d’eau. On la passe sur un tronc

d’arbre jeté en travers de la rivière. Une liane courant d’une

rive à l’autre sert de garde-fou. Les porteurs, de crainte de faire

un faux pas sur ce pont improvisé, jugent prudent de se déshabiller

et de traverser la rivière à gué.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2) · 第 11 / 35 段