déjà acquitté trois fois des droits, dont la somme s’est
élevée par charge à 1200 cauries. La perception du fitto m’a
paru cependant arbitraire et j’ai cru remarquer que les Wangara
(Mandé) et quelques porteurs, captifs de gens influents de Salaga,
s’y soustrayaient complètement ou payaient bien moins que les
Haoussa, qui s’y soumettent assez facilement. Ce n’est qu’à
ce prix-là, m’ont-ils dit, qu’ils peuvent voyager sans armes et
avec sécurité dans le pays. Si ces chefs sont exigeants, il faut en
effet leur rendre cette justice, c’est que l’on peut circuler sur
cette route sans courir le danger d’y être attaqué. Des femmes
seules et des enfants font souvent le trajet de Salaga à Kintampo,
et jamais il ne leur est arrivé rien de fâcheux, attaques ou vols.
Arrivé à Gourmansi, les coups de fusil et les pleurs des femmes
nous annoncent la mort de quelqu’un. Cet incident nous force à
attendre jusqu’à six heures du soir pour faire nos provisions en
ignames et en mil, car on campe dans la brousse le lendemain.
Gourmansi est construit en cases rectangulaires, comme Tourmountiou. Le
village où nous passons la nuit est tout petit, mais aux environs
il y a de nombreux petits groupes de cases de culture qui dépendent
du village, dont la population totale doit être de 200 habitants au
maximum. On y trouve des cultures d’ignames, de tabac, d’une sorte
de tomates amères, nommées _diakhatou_ en mandé. Il y a très peu
de mil.
_Vendredi_ 16 _novembre._ — Après avoir été empêché de dormir
pendant une bonne partie de la nuit par un tam-tam organisé à
l’occasion du décès d’un habitant, nous nous mettons en route et
traversons au petit jour un groupe de quelques cases que les Haoussa
nomment Gari-n’seïdi, et les Mandé : Seïdidougou. Le chemin
incline ensuite vers le sud. La végétation, plus forte que celle des
terrains ferrugineux, est fort belle dans quelques terrains humides. On
ne voit cependant pas de palmiers, ni au bord du ruisseau à eau
courante que l’on traverse à mi-chemin, ni dans les bas-fonds.
Le campement de Tourmi, où nous faisons étape, est aussi connu
sous le nom de Dadjintirimi et de Kouloukou ; il est formé d’un
groupe de paillotes disposées autour d’un netté stérile à
environ 200 mètres au nord d’un bas-fond d’où l’on tire de
l’eau. A ce campement habite une famille dont le chef, qui semble
s’être constitué gardien de ce lieu, prête, moyennant une
petite rétribution, des marmites et autres ustensiles de ménage
aux voyageurs.
Aux alentours du campement poussent au hasard quelques pieds
d’indigo, de piments, de bananiers sans régimes, des ricins et
surtout des papayers, dont une bonne partie ont été abattus et
gisent couverts de fruits autour des cases.
Par tout le Soudan on peut admirer le ricin, qui paraît venir à
l’état spontané ; il y en a plusieurs variétés, et certains
pieds sont de véritables arbustes.
Le papayer ne croît pas à l’état spontané, comme je l’ai
supposé pendant quelque temps, on le rencontre souvent en dehors des
villages, dans des lieux plus ou moins écartés ; mais en cherchant
bien on finit presque toujours par découvrir qu’on se trouve sur
l’emplacement d’une ruine ou bien sur le parcours de gens qui
ont mangé des papayes en route et en ont jeté les graines.
La papayer du Soudan est le _Papaya carica_ ; il est représenté
par deux variétés : l’une aux graines abondantes, l’autre aux
graines rares ou sans graines. Cette variété est plus délicate
que la précédente.
L’arbre atteint de 3 à 4 mètres et ne porte des feuilles qu’à
la couronne.
Les fruits poussent le long du tronc et sont de la grosseur de belles
poires. La chair du fruit est jaune, parfumée et très délicate,
on la mange comme dessert ou comme le melon, avec du sel.
Le fruit renferme des graines coriaces et d’un vert foncé
ressemblant aux câpres ; elles ont un goût fort et une saveur
piquante ; on les emploie comme vermifuge. L’arbre, le fruit et
les feuilles laissent exsuder une matière laiteuse possédant les
mêmes propriétés que la pepsine. La pulpe du fruit est employée
par les jeunes filles pour se frictionner la peau et enlever les
taches de soleil. Enfin les femmes emploient les feuilles dans les
lessives. On pourrait en faire d’excellents fruits confits et même
en tirer de l’eau-de-vie.
[Illustration : Konkronsou.]
_Samedi_ 17 _novembre._ — Du campement de Tourmi à Konkronsou,
l’étape n’est pas d’une longueur exagérée, mais elle est
des plus fatigantes. Pendant les premiers kilomètres le sentier
traverse un ruisseau et deux bas-fonds, dont l’un est tellement
défoncé qu’il est impossible de le faire passer aux animaux
chargés ; l’autre provient des débordements d’une rivière de
15 à 20 mètres de largeur qui vient du sud-ouest et coule vers le
nord-est. Dans son lit croît une variété de palétuviers qui par
leurs racines et basses branches enchevêtrées rendent son passage
difficile, quoiqu’il n’y ait que 1 m. 20 d’eau à l’endroit le
plus profond. Sa rive droite, sur une profondeur de plusieurs centaines
de mètres, est couverte d’une luxuriante végétation, fouillis de
lianes et de plantes grimpantes qui font les délices de gros singes
verts, les seuls habitants de ces lieux charmants. Un kilomètre plus
loin commencent les marais de Konkronsou[28], qui s’étendent presque
sans solution de continuité pendant près de 5 kilomètres. La partie
Est de ce marécage est couverte de hautes herbes. L’eau s’étend,
autant que l’on peut en juger, à 3 kilomètres vers le nord et
autant vers le sud. Le milieu est traversé par un ruisseau de 5 à 8
mètres de largeur dont le courant est très rapide et la profondeur de
1 mètre à 1 m. 50. La partie ouest, séparée du premier marais par
une petite plaine légèrement boisée, est une oasis de palmiers _ban_
ayant de l’analogie avec les _nyayes_ du Cayor et du Diander. Cette
oasis est traversée par trois ruisseaux qui, gênés dans leur cours
par les racines et les palmes mortes, répandent leurs eaux partout
et rendent ainsi la marche difficile aux piétons et à peu près
impossible aux animaux. Pour franchir la distance qui sépare Tourmi
de Konkronsou (23 kilomètres), les porteurs mettent douze heures,
et les femmes ou les personnes peu habituées à faire ce trajet
arrivent à la nuit tombante à Konkronsou. A ce village les porteurs
se reposent en général vingt-quatre heures, un ou plusieurs des leurs
se trouvant toujours le lendemain trop fatigués pour continuer la
route ; d’autres, dont les charges de sel sont tombées à l’eau,
sont aussi forcés de faire séjour pour sécher leur marchandise.
[Illustration : L’oasis marécageuse.]
Pour ces diverses raisons, on trouve toujours à Konkronsou quelques
étrangers. Des Haoussa ont profité de cela pour s’y fixer et
y vendre de la viande, du maïs pilé, des ignames et d’autres
provisions aux porteurs de passage. Le village, groupé autour
de trois ou quatre bombax et d’un tamarinier sur lesquels sont
juchés quantité de nids de cigogne à tête rouge, ressemble
à un campement. La population, fixe ou flottante, habite dans de
méchants gourbis en paille, plus sommairement construits que ceux
que nous font nos tirailleurs dans le Soudan français, lorsque le
séjour doit se prolonger plus de vingt-quatre heures dans le même
endroit. Autour de ces méchantes habitations s’élèvent quantité
de papayers et des bouquets de bananiers chargés de beaux fruits ; il
y a aussi des citronniers. Aux environs se trouvent quelques groupes
de cases de culture qui approvisionnent le petit marché journalier
en ignames et condiments. Outre la ressource de pouvoir écouler à
un prix élevé les produits du sol, les habitants se livrent à la
préparation des palmes de ban, qu’ils font sécher et dont ils
enlèvent les arêtes et les piquants pour les travailler et les
vendre aux vanniers, qui en font des nattes, des paniers, des sacs,
etc., servant à l’emballage des kolas et du sel.
[Illustration : Le village de Konkronsou.]
Le chef de Konkronsou prélève le _fitto_ sur les Haoussa, à raison
de 400 cauries par charge de porteur pour le compte du chef de Pambi
(près Salaga). Cet _ouroupé_ avec celui de Kôlo qui fait percevoir
les droits à Gari-n’diato et Gourmansi et celui de Tourrougou qui
rançonne sur la route de Boualé constituent le trio qui exerce le
pouvoir sur tout le Gondja.
Lors de mon séjour à Salaga et pendant la journée que j’ai
passée à Kronkronsou, je me suis informé de l’emplacement du
lac Bouro, dont Bowdich dit : « Il est situé au nord de Yobati et
n’est éloigné que de trois heures de marche de la Volta. Pendant
la saison des pluies, ce lac est alimenté par une rivière qui prend
sa source dans une montagne située entre le Banna et le désert
de Ghofan ; il est très poissonneux ; les poissons sont apportés
vivants à Salaga. »
Je m’empresse de dire que je n’ai pas été très heureux dans mes
investigations. En dehors des débordements que j’ai mentionnés sur
la rive droite de la Volta en me rendant du fleuve à Tourmountiou et
des marais de Konkronsou, on m’a signalé sur l’une et l’autre
rive de ce fleuve de nombreux terrains inondés, mais aucun d’eux ne
porte le nom de Bouro, et jamais Salaga n’est alimenté de poisson
frais : on n’apporte que des poissons secs des villages riverains ou
pêchés dans les petits cours d’eau, et encore est-il rare d’en
trouver sur le marché.
Aux environs de Kété (à quelques kilomètres au nord de Krakye),
sur la rive gauche du fleuve, il existe des amas d’eau sur les bords
desquels, à certaines époques de l’année, les chefs de Pambi[29]
se rendent et font tuer un bœuf ou des moutons. Une partie de la
viande est jetée dans les eaux, tandis que l’autre est mangée
sur place, après une cérémonie sur laquelle je n’ai pu obtenir
de détails.
_Lundi_ 19 _novembre._ — Je ne puis dire à quelle heure eut lieu le
départ de Konkronsou, puisque depuis longtemps je ne possède plus
ni montre ni chronomètre et que la lune n’était pas visible. Je
fis partir mon monde dès que la pluie qui vint nous surprendre eut
cessé de tomber. Au petit jour, nous dépassions un groupe de cases de
culture appelé, par les Haoussa, Rafinfa, parce qu’il n’est pas
éloigné d’un joli ruisseau (_râfi_) que nous traversons un peu
en amont d’une chute. La campagne est splendide. La végétation,
très puissante, est gênante pour la marche ; on circule dans maints
endroits sous une voûte de hautes herbes où disparaissent ceux
qui marchent devant vous ; ce n’est qu’en se hélant qu’on
ne risque pas de s’égarer dans les pistes d’éléphants qui
coupent et recoupent le sentier. Bientôt le sentier entre dans une
magnifique forêt où la cime des bombax se perd au-dessus d’arbres
d’une essence inconnue, mais que je crois cependant avoir vus dans
les belles forêts de la Casamance.
Plus loin on se trouve dans une véritable forêt de rôniers. Le
rônier est appelé par les Mandé _sébé_ ou _sibo_. Son nom
scientifique est _Borassus Æthiopum_ ; Barth le signale souvent sous
le nom de _déleb palm_.
Il y a des rôniers mâles et des rôniers femelles. Les premiers
n’ont pas de fruit, mais fournissent un bois d’une densité
extraordinaire. Le tissu du bois est composé d’une quantité
innombrable de fibres, de telle sorte que lorsqu’on regarde une
section faite dans le tronc, on peut la comparer à un immense câble
composé de milliers de fils.
Ce bois a l’avantage de ne pas pourrir dans l’eau et de ne pas
être attaqué par les termites.
Les troncs des rôniers femelles sont creux. Fendus, ils sont
employés à faire des palissades, des bancs, etc. La feuille offre
des ressources très grandes : on l’emploie pour couvrir les cases,
à la fabrication d’éventails, de sacs, de nattes, de paniers ;
avec les fibres des feuilles on fait des cordages. On peut même
s’en servir comme papier pour écrire. Le cœur du jeune rônier
fournit d’excellentes salades ; on peut même le confire dans le
vinaigre et en manger en guise de cornichons avec la viande.
Dans beaucoup de pays, entre autres aux environs de Bobo-Dioulasou,
on en récolte le suc, qui n’est autre chose qu’un vin de palme
pouvant rivaliser avec les vins qu’on tire des autres palmiers.
Le fruit est de la grosseur et de la forme d’un coco, mais il
renferme trois noyaux. A moitié mûr avec les noyaux encore mous,
c’est un fruit agréable à manger. A maturité complète, il
faut bouillir le fruit ou le cuire au feu, pour sucer la pulpe qui
entoure les noyaux. C’est une opération longue et agaçante pour
les dents : la pulpe est enveloppée dans des tissus enchevêtrés à
l’infini. L’odeur de ce fruit cuit est excessivement forte. Quand
on en mange un dans le campement, il est impossible de le dissimuler.
Le liquide des fruits verts est diurétique. Enfin la pulpe du fruit
mûr sert à guérir par applications les maladies de la peau.
Le _mâna_, qui ressemble à s’y méprendre au _cé_, atteint une
hauteur de 15 à 20 mètres, tandis qu’aux environs de Kong et de
Salaga on ne le rencontre encore qu’à l’état d’arbustes. Le
_soulabatando_ (arbre à tabatières), appelé ainsi parce qu’il
donne un fruit de la grosseur d’une orange, duquel les noirs font
des tabatières et qui n’atteint dans le bassin du Niger que 2 à
3 mètres de hauteur, est ici un splendide arbre de haute futaie. Le
baobab, le cé et le netté sont excessivement rares dans cette
région ; les quelques exemplaires que j’ai vus sur la rive droite
de la Volta restent stériles. Le bombax (_banan_ en mandé) et un
arbre à tronc blanchâtre ressemblant au hêtre sont les rois de ces
végétations vierges ; ils atteignent des hauteurs prodigieuses et
se perdent bien au-dessus des autres arbres, dont le tronc mesure en
moyenne 15 mètres de hauteur jusqu’aux basses branches.
2 kilomètres environ avant d’arriver à Kounchi, au milieu de cette
végétation qui fait non seulement mon admiration, mais encore celle
de mes noirs, on atteint une petite rivière de 8 mètres de largeur
qui sert, à cet endroit, de frontière entre le Gondja et le Coranza
(Achanti). Cet endroit est une suite de sites charmants. Le soleil et
le vent sont impuissants à percer cette verdure. Entre les troncs des
rôniers et leurs basses branches, que personne n’est venu couper,
poussent de jolies fougères ; ailleurs courent de gigantesques
lianes ornées de feuilles de toutes dimensions ; plus loin on
pourrait se croire dans quelque lieu retiré d’une belle forêt
de France, si la présence d’un magnifique _Sterculia_ (arbre à
kolas) ne rappelait l’Afrique. On est tenté de camper partout,
malheureusement fourrages et vivres font défaut et il faut abandonner
ces lieux enchanteurs pour gagner Kounchi, où nous arrivons vers midi.
[Illustration : La forêt de Konkronsou.]
Au milieu d’une vaste clairière parsemée de bouquets d’arbres,
de bananiers, de papayers, s’élève un groupe de cases construites
en branches de palmier, à peine couvertes de feuilles de rôniers
et d’herbes ; c’est le village achanti de Kounchi. Sur une petite
place, une perche où flotte un vieux chiffon indique l’emplacement
d’un fétiche : c’est simplement un cercle, moulé en terre,
protégé par un petit palanquement. A côté, sous un hangar, un
fils du cabocir perçoit 400 cauries par porteur pour le compte de
son père, recette à partager avec le chef de Coranza, dont dépend
Kounchi. Autour de ce représentant de l’autorité, auquel je fis
visite, quelques jeunes gens s’amusaient à couvrir de verroteries
une poupée (fétiche) en bois à tête en méplat. On me demanda
quelques grains de corail, dont ces grands enfants s’empressèrent
d’orner les seins du fétiche.
A Kounchi, en fait de vivres on ne trouve que du maïs en épis et
du manioc sec. Les ignames font défaut, les Achanti de cette région
ne cultivant que juste pour leurs besoins. Aussi ce fut avec plaisir
que j’accueillis l’envoyé du chef m’apportant une corbeille
de bananes, des papayes et une gourde en calebasse contenant environ
deux litres de vin de rônier frais.
Ce n’est pas une petite besogne que de se procurer pour vingt-quatre
heures de vivres, il faut y employer presque toute la journée, et ce
n’est qu’avec beaucoup de patience et en faisant quelques petits
cadeaux qu’on arrive à trouver de quoi ne pas mourir de faim le
lendemain, car l’étape suivante doit se faire dans la brousse.
[Illustration : La poupée de Kounchi.]
_Mardi_ 20 _novembre._ — Notre passage matinal dans les oasis,
entre Kounchi et Kâka, jette l’épouvante parmi les hôtes de
ces lieux charmants : les oiseaux perchés aux abords des sources
qui jaillissent de tous côtés s’envolent en poussant des cris
perçants ; des bandes de cynocéphales d’une espèce au museau
ladre, mais de la taille de ceux du bassin du Niger, hurlent en
fuyant dans les lianes et les arbustes. Le tableau a quelque chose de
féerique. On chemine parfois dans l’obscurité la plus profonde,
puis tout à coup le sentier est éclairé
par un pâle rayon de la lune mourante. A chaque pas c’est un
décor nouveau. Malgré soi on s’arrête, extasié par le luxe que
la nature a prodigué à ces lieux ignorés.
Kâka n’est habité que par deux familles achanti. Ce village se
fait remarquer par la propreté de ses habitations crépies en terre
et badigeonnées au gris cendre. Ses habitants ont poussé le luxe
jusqu’à se construire des waterclosets, ma foi fort bien compris. Ce
qui gâte tout, c’est qu’ils sont placés en évidence en bordure
du chemin. On s’est bien gardé de les entourer d’une feuillée :
aussi voit-on de drôles de choses en passant par là.
De ce village part un chemin qui mène par Tchoulepey à Boupi, rive
gauche de la Volta, communication qui serait très utilisée par
les gens de Kintampo pour se rendre en hivernage à Salaga, si les
chefs des villages qu’on traverse étaient plus raisonnables et ne
faisaient pas payer des droits de passage exorbitants aux marchands.
A 8 kilomètres dans le sud-sud-ouest se trouve le campement de
Diongara ou Zongo-n’dasi[30], où l’on fait l’étape. Ce lieu,
situé sur la lisière d’une oasis où coule un joli petit ruisseau,
est pourvu de gourbis mal construits au milieu desquels se trouve
un mortier en bois et deux pilons pour permettre d’écraser les
ignames. La proximité du ruisseau me permit, tout en établissant
mon campement au même endroit que les Haoussa, d’aller passer
les heures chaudes à l’ombre et de jouir pendant l’après-midi
du spectacle de cette belle forêt. Dès que le soleil se couche,
il est prudent de s’en aller ; il règne là une humidité funeste
à la santé de l’Européen, et les serpents pullulent. S’il est
facile de se préserver des reptiles en dégageant bien les abords
du campement, il n’en est pas de même pour la fourmi à mandibules
nommée _magnan_ et _kourra_ en mandé, que rien n’arrête dans ses
migrations. Sa piqûre douloureuse et la ténacité avec laquelle elle
s’acharne après quelqu’un rendent sa présence insupportable et
souvent dangereuse pour les hommes et les animaux.
A l’état isolé, cet insecte serait peu ou point dangereux,
mais la variété dont il fait partie voyage par d’innombrables
légions, précédées d’éclaireurs et de flanqueurs ; c’est une
armée qui s’avance. Quelquefois la colonne a un développement
d’une centaine de mètres et marche sur une largeur de 10 à 20
centimètres, et tellement dense qu’on pourrait compter plusieurs
milliers d’insectes par décimètre carré ; il y en a souvent 10
à 15 rangs superposés les uns sur les autres.
Malheur au voyageur blessé ou au gibier pris au gîte ! S’il ne
peut fuir, il est sûr d’être dévoré. Contre de tels ennemis la
lutte n’est pas possible. Ils s’attaquent aux muqueuses, en un clin
d’œil ils pénètrent dans le corps de leur victime, déchiquettent
les yeux et la bouche ; c’est la mort la plus affreuse que l’on
puisse imaginer. Quarante-huit heures après la mort, un cadavre que
les fourmis ont dévoré présente l’aspect d’un squelette aussi
bien nettoyé qu’après une préparation anatomique de plusieurs
jours. La plante des pieds seule résiste, à cause de sa semelle
cornifère chez les noirs, mais les os des orteils sont nettoyés ;
le squelette a l’air d’être chaussé de sandales en corne.
Quand on est valide, l’arrivée de ces fourmis n’est que gênante ;
il suffit de se déplacer et de creuser autour du campement un
simple petit sillon à l’aide d’une branche d’arbre : les
fourmis longeront l’obstacle sans chercher à le traverser. Il
suffit également, pour les mettre en déroute, de se pencher
au-dessus de leur parcours et de siffler sur elles d’une façon
aiguë : immédiatement elles changent de direction et battent en
retraite. Elles ont pour ennemi mortel un certain oiseau qu’elles
semblent craindre plus que l’eau et le feu.
_Mercredi_ 21 _novembre._ — Du campement à Kintampo il n’y a que
12 kilomètres. Malgré cela, tous les porteurs se mettent en route
de bonne heure, impatients d’arriver au terme des fatigues et de
pouvoir goûter quelques jours de repos, bien mérités. Après un
trajet de deux bonnes heures on arrive sur les bords d’un joli
ruisseau auprès duquel nous apercevons pour la première fois les
feuilles servant à emballer les kolas. Cette feuille, de la largeur
de deux mains, se distingue de la fausse feuille, qu’il faut faire
bouillir avant de l’employer et qui se trouve un peu partout dans le
Soudan, par une bordure de 2 centimètres de largeur d’un vert plus
foncé. Cette bordure, peu apparente lorsqu’on examine la feuille
à l’endroit, est visible à l’envers ; elle n’existe que sur
le côté gauche de la feuille (tenue par la tige et examinée à
l’envers, la bordure se trouve à droite).
Pendant un court repos que j’accordai à ma monture, je fis une
promenade d’une centaine de mètres autour d’épais fourrés
parmi lesquels je trouvai quelques jeunes pousses de bambou, des
joncs d’une grosseur de 1 centimètre et de très belles fougères
et bruyères répandant un délicieux parfum.
Mon hôte Sâadou, prévenu la veille de mon arrivée, envoya un
vieillard au-devant de moi pour me souhaiter la bienvenue et m’offrir
de sa part dix beaux kolas rouges. Je rencontrai cet homme sur les
bords du ruisseau, où il m’attendait depuis quelques instants
déjà. Sous sa conduite, je franchis rapidement les 2 kilom. 500 qui
me séparaient de Kintampo et gagnai l’habitation de Sâadou. On
m’installa avec mon petit personnel dans deux cases neuves chez
son fils.
Sâadou, que les Haoussa désignent aussi sous le nom de Mâdougou[31],
est l’homme le plus riche de Kintampo. Toute la partie sud de
Kintampo est plus ou moins sous ses ordres. Ses captifs sont très
nombreux. Contrairement à ce qui se passe toujours chez les noirs, où
c’est l’homme le plus riche qui est le chef, Sâadou ne commande
pas à Kintampo. Cela tient à ce qu’il n’y a que peu d’années
qu’il est arrivé ici. Le pouvoir est exercé par un autre Haoussa,
du nom de Mahama, qui porte le titre de _zerki n’zongo_ (chef du
pays), mais son pouvoir est très limité et ne s’exerce pour ainsi
dire que sur ses compatriotes haoussa, les autres étrangers ayant
à leur tête leurs chefs propres.
Je me souviendrai toujours de l’inquiétude dans laquelle Diawé
nous a tous plongés le jour de notre arrivée ici. Sous prétexte
d’aller couper quelques perches, il s’enfonça dans l’épaisse
forêt qui environne la ville. Tout en rôdant pour chercher son bois,
il trouva un oiseau bien connu de tous les noirs et dont la présence
indique la proximité d’abeilles et de miel. Il suivit cet oiseau
pendant un certain temps et finit par découvrir du miel ; à l’aide
de sa hache il s’en empara. Mes hommes, que j’avais envoyés à
sa recherche, n’avaient pu le trouver. Enfin, vers la nuit, Diawé
rentra tranquillement avec ses perches et son miel emballé dans des
feuilles de bananier. J’en prélevai une petite part pour sucrer
mon thé, et le reste fut mangé par mes hommes d’une façon si
gloutonne que je ne pus m’empêcher de leur reprocher leur voracité.
Je fus bien étonné quand ils me répondirent que non seulement
le miel était bien agréable parce qu’il est sucré, mais encore
que c’était pour eux un bon médicament, à la condition d’en
manger beaucoup. Diawé conclut ainsi : « Quand noir il y en a mangé
beaucoup miel, ça qui trop bon, parce qu’il balaye ventre ».