vingtaine, avec quelques ânes et deux superbes mules ; le croisement
du cheval indigène avec l’âne du Mossi donne réellement un
beau produit. Ce mulet, quoique de petite taille (1 mètre à 1
m. 10) est bien proportionné, vigoureux et bien en forme. Ces
animaux doivent rendre de réels services à leurs propriétaires,
qui ne veulent s’en défaire à aucun prix. Désirant les envoyer
comme spécimens à Bammako et les offrir au commandant supérieur
du Soudan français, j’ai cherché à en faire l’acquisition ;
malheureusement le propriétaire n’y a pas mis la bonne volonté que
j’attendais et n’a pas voulu céder ses deux animaux pour la somme
de 200000 cauries par tête, ce qui, ici, correspond à un cheval de
prix. Voyant que j’y tenais, il ne voulut les céder qu’à raison
de 400000 cauries, ce qui fait 800000 cauries ou _sira ourou nani_
en mandé, somme qu’il m’aurait été impossible de réunir sans
compromettre mes ressources pour le retour. Il est même certain que
je ne serais parvenu à trouver cette somme qu’au bout de plusieurs
semaines de transactions.
[Illustration : Mules du Haoussa.]
Les Haoussa tiennent fort probablement des Arabes l’industrie
mulassière. En haoussa on nomme cet animal _al-fadara_ et en mandé
_bakhalé_, ce qui est le mot arabe estropié بڧل. On m’a affirmé
qu’on a vu des caravanes de Haoussa passer ici, pour aller prendre
des kolas à Kintampo, avec quarante mulets. Si ce fait est vrai,
c’est que l’élevage s’est accru très rapidement et a pris un
développement extraordinaire ; car, il y a quarante ans, au moment
du séjour de Barth dans le Haoussa, ce voyageur ne signale pas cet
animal, ce qu’il n’aurait pas manqué de faire, puisqu’il en
parle dans le tome II pour dire qu’il ne se voit que rarement chez
les peuples noirs.
CHAPITRE XII
Les Gondja. — Leur histoire. — Insalubrité de Salaga. — Choix
d’un itinéraire. — Superstitions des indigènes. — Départ
pour Kintampo. — Sur les bords de la Volta. — Traces du passage
de von François. — Mesure du temps chez les indigènes. —
Belle végétation. — Les droits de douane. — Marais de
Konkronsou. — Végétation splendide. — Arrivée à Kounchi,
premier village achanti. — Kâka. — La feuille à emballer
le kola. — Kintampo. — Mon hôte Sâadou. — Diawé à la
recherche de miel. — Une visite chez le chef achanti. — Curieuses
habitations. — Le marché. — En marche avec les Haoussa. —
Avenir de Kintampo. — Départ pour Bondoukou. — Itinéraire de
Takla à Koumassi. — Territoire des Diammoura. — Sur les bords
de la Volta. — J’apprends l’arrivée d’un blanc qui est à
ma recherche. — Arrivée à Tasalima (village ligouy). — Massif
de Kourmboé. — Encore la Volta. — Les Dioumma ou Diammou
ou Diammoura. — Deux étapes dans la brousse. — Tambi. —
Sorobango. — Entrée à Bondoukou. — Nouvelles de Treich-Laplène.
Les Gondja de Salaga et des environs, et du reste tous ceux que
j’ai vus par la suite, offrent tellement peu de différence avec
les Mampourga et les Dagomba que je n’hésite pas à leur assigner
la même origine, quoiqu’ils ne parlent ni le dagomsa ni le mandé
et qu’actuellement ils emploient une langue qui me paraît être
un dialecte achanti (les missionnaires l’ont appelé le _guang_,
mais les Mandé et les Haoussa le nomment _gouannia_ et eux-mêmes
nomment _gouenn_) ; ce peuple est d’origine mandé.
Ses _diamou_ (nom de famille et de tribu) sont empruntés en partie aux
Mandé-Bamba et aux Mandé-Mali, comme on peut s’en rendre compte
tout de suite. Les chefs se nomment tous _Diarra_ ou _Traouré_, et
parmi les autres noms les plus répandus j’ai noté : _Dambélé_,
_Konaté_, _Kamata_, _Kouroubari_, _Dioubaté_ ; ils sont marqués
de trois longues cicatrices partant de la tempe pour se terminer au
menton, tatouages très généralisés chez ces deux familles mandé
et que les Mampourga et les Dagomba ont conservés, comme j’ai eu
l’occasion de le dire plus haut ; mais en plus beaucoup d’entre
eux ont toutes les parties du corps empreintes de trois cicatrices
semblables à celles des joues. Les Gondja ont cela de commun avec eux.
J’ai trouvé aussi chez eux, en dehors des différents types de cases
mandé, les gris-gris en tumulus des Siène-ré, la pioche à igname
des Siène-ré du Follona, du Kénédougou et des Mandé-Dioula de
Kong. Cet instrument est caractérisé par un fer rond et une monture
en bois munie d’une poignée. Cette pioche se manie à deux mains :
l’une maintenant le manche, l’autre la poignée. J’ai aussi
constaté, dans le Gondja, l’emploi très fréquent de la teinture
rouge brun, dite _bassila_, qui a pour moi, comme pour beaucoup de
voyageurs, une valeur presque ethnographique. Frappé de tant de
ressemblances, j’ai interrogé quelques vieux Gondja : ils m’ont
dit qu’ils savaient par tradition qu’ils sont d’origine mandé,
mais que leur établissement dans le bassin de la Volta est tellement
ancien qu’ils ne connaissent plus aucun détail à ce sujet.
Probablement, à l’époque de l’arrivée des Mandé-Dioula
par le Ouorodougou et le Mianka sur Kong, les fractions mandé qui
constituent actuellement en partie la population du Mampoursi, du
Dagomba et totalement celle du Gondja se sont portées sur Bouna,
Oua et Boualé, et se sont répandues sur les deux rives de la
Volta. Les fractions méridionales de cet important groupe ont été
rendues tributaires par les Achanti, tandis que celles situées plus
au nord ont fui devant les conquérants et sont allées occuper les
régions au sud du Boussangsi et du Mossi, régions probablement à
peu près désertes à cette époque, car encore aujourd’hui la
densité de la population n’est pas considérable et l’on voit
fort peu de vieux bombax ou de vieux baobabs. (Lorsqu’on trouve
ces arbres isolés ou groupés par trois ou quatre dans la campagne,
ils marquent toujours l’emplacement de lieux autrefois habités.)
Pendant fort longtemps les fractions mandé qui se sont mélangées
aux Mampourga n’ont dû avoir aucune relation avec les familles
du Gondja. C’est ce qui explique qu’ils ne parlent pas une
même langue. Ils ont même dû ménager entre eux de grands espaces
inoccupés non frayés par des chemins, pour servir de barrière entre
eux et l’Achanti. Cet état de choses devait même encore exister
il y a un siècle à peine, car Bowdich (1817) et Dupuis (1820), qui
se sont occupés exclusivement de la géographie de cette région,
signalent les grands déserts de Gofan, de Gofati, de Ghomaty, etc.,
qu’ils placent dans la région séparant le Gondja du Mossi.
Ce peuple gondja a dû vivre pendant plusieurs siècles sous le joug
des Achanti ; il a conservé le stigmate de la servitude ; il est
plutôt rampant que fier ; je ne l’ai pas vu se livrer une seule
fois à quelque réjouissance, et, pendant les clairs de lune, c’est
à peine si quelques enfants battent des mains au son du tam-tam. A
Salaga, en général, on semble avoir peu de goût pour ces fêtes
nocturnes, qui sont tant en honneur chez les Mandé libres, et les
nuits silencieuses ne sont troublées que par quelque _nago_ venu de
la côte avec un méchant harmonica, duquel il tire quelques sons,
toujours les mêmes.
Depuis que la puissance des Achanti a été abattue par les Anglais,
les Gondja ont cependant gravi quelques échelons de l’échelle
sociale. Dans beaucoup de villages, et entre autres à Salaga, hommes
et femmes se vêtent proprement et cherchent à imiter les Mandé
et les Haoussa. Leurs femmes recherchent beaucoup le corail et les
fichus en soie ; celles qui sont trop pauvres se ceignent le front
d’un _fattara_ en calicot imprimé de quelques centaines de cauries,
et en guise de corail s’introduisent dans le lobe de l’oreille
un morceau de moelle de mil cylindrique trempé dans du jus de kola
— c’est une imitation de corail que l’on peut, en effet, se
procurer à peu de frais.
Salaga est loin d’être un sanatorium ; c’est un des points les
plus malsains que j’aie visités. Quoique relativement élevé, le
plateau ferrugineux sur lequel s’élève la petite ville n’est
pas balayé par les vents. La malpropreté qui y règne et les
émanations provenant des eaux stagnantes en font un séjour peu
salubre pour les Européens et même pour les noirs étrangers et
les animaux. A peine Diawé rétabli par les soins de mon diatigué
de Oual-Oualé, j’eus quatre de mes hommes atteints de furoncles
qui les rendaient impropres à tout service. C’est ici également
que je perdis mes quatre derniers ânes de Bakel. Ce fut donc avec
une véritable joie que je vis dans les premiers jours de novembre la
campagne se couvrir de buées pendant les heures chaudes : les Mandé
considèrent ce phénomène comme un indice certain de la prochaine fin
des pluies. Je me mis tout de suite à la recherche de quelqu’un pour
m’accompagner sur Kong par Bitougou. Je m’adressai à cet effet
à Bakary, mon diatigué, et à Karamokho Yousouf Touré de Kong,
qui se proposait de faire retour vers sa ville natale.
Ce dernier projetait de prendre la route parallèle à la Volta,
en suivant sa rive gauche, pour se diriger de Boualé sur Kong par
Bandagadi et Bitougou. Bien qu’il y ait quatre cours d’eau à
traverser, et probablement à subir les exigences de deux chefs
qui ne sont pas réputés commodes[27], je m’étais décidé
à suivre ce musulman, lorsque, au dernier moment, il abandonna
son projet. Comme cette route est moins fréquentée que celle de
Kintampo, il m’aurait peut-être fallu prolonger mon séjour ici. Il
m’était aussi plus facile de trouver un guide pendant huit ou neuf
jours pour me conduire à Kintampo que d’en trouver un pour vingt
à trente jours de marche. Bakary me confia alors au fils d’un
Haoussa, notable de Kintampo, qui faisait retour avec du sel vers
ce marché, et lui adjoignit un de ses propres captifs, auquel je
promis de donner une charge de kolas à mon arrivée à Kintampo. Ce
dernier point a été traversé par l’explorateur Krauss et visité
par un Anglais venu de la côte pour y acheter des chevaux. Je pense
que le voyage sera cependant aussi intéressant pour moi que celui
de Boualé. Du reste, je n’aurais peut-être pas traversé cette
route, car celle de Bitougou incline au sud-ouest à Dakourbé et
évite ce centre. Boualé est bien moins important que Kintampo,
où il se vend de tout, tandis que Boualé, depuis l’expédition
du Gourounsi, a fait sa spécialité de la vente des captifs et
négligé l’exploitation de ses terrains aurifères. Ces terrains,
quoique bien moins riches que ceux de la région Bitougou, fournissent
l’or aux Ligouy qui vont chercher le kola dans l’Achanti.
L’itinéraire Salaga-Boualé-Bouna-Kong m’est du reste suffisamment
connu pour me permettre de le tracer presque avec certitude une fois
que j’aurai l’emplacement de Kintampo et de Bitougou.
L’apparition de la nouvelle lune exerce sur l’esprit des
Soudaniens une influence beaucoup plus considérable que nous ne nous
l’imaginons. Si c’est pendant le dernier quartier que la mise en
route se décide, le départ est toujours ajourné au premier jour de
la nouvelle lune. Il n’y a pas de chef qui oserait entreprendre une
expédition et mettre ses guerriers en route avant l’apparition du
croissant. Il en est de même des marchands et de tout individu qui
a besoin de se déplacer.
A côté de cette coutume, les jours fastes, néfastes et les
quantièmes du mois jouent un rôle non moins considérable. Tel ou
tel peuple, tel ou tel individu, ne se mettra jamais en route un
dimanche, un mardi ou un vendredi. D’autres, au contraire, les
choisissent, à la condition toutefois que ces jours tombent chez
les uns sur un quantième pair, chez les autres sur un quantième
impair. Ceux qui n’ont pas de conviction bien arrêtée à ce
sujet prennent l’avis du kéniélala, des marabouts, ou encore
s’en rapportent aux décisions de réussites qu’ils font avec
des cauries. Ils prennent au hasard trois poignées de coquillages,
qu’ils comptent. S’ils amènent plusieurs fois un nombre pair, ils
opteront pour un quantième pair de la lune : ce sera le deuxième, le
quatrième, le huitième jour ; ou bien le troisième, le cinquième,
le septième, etc., si le nombre des cauries amenées est impair. Chez
beaucoup de gens cette décision est irrévocable, et l’on perdrait
son temps à essayer de leur faire changer d’avis.
_Lundi_ 12 _novembre._ — Mon jour de départ, que j’avais fixé
au lundi 12, tombe sur un des jours favoris des noirs, le septième
jour de la lune. Aussi, dès la sortie de Salaga et par tous les
sentiers débouchant sur le chemin principal, y a-t-il des groupes
de porteurs attendant quelques retardataires de leur compagnie pour
se mettre en route. J’ai compté 102 porteurs, hommes et femmes,
chargés d’environ 2000 kilos de sel et se rendant tous à Kintampo
pour y prendre des kolas ; outre mes propres compagnons, que m’avait
adjoints mon hôte Bakary, je ne manquais donc pas de société.
Le sentier serpente dans une grande plaine monotone couverte de hautes
herbes coupée par le torrent Bompa et deux de ses petits affluents,
puis traverse un petit village de culture qui se distingue par une
belle plantation de tabac. Les femmes étaient assises sur le bord du
chemin et vendaient aux porteurs des portions de to (_lakh lalo_) de
10 et 20 cauries. A 6 kilom. 500 de là se trouve le lieu d’étape
Kakouchi, village gondja comprenant trois familles. La petite
population de ce village semble avoir compris qu’elle pouvait tirer
profit du passage des marchands chez elle, car dès notre arrivée les
femmes du village apportent des mets préparés et surtout des ignames,
qui, malgré leur prix élevé, sont enlevés en un clin d’œil.
_Mardi_ 13 _novembre._ — De Kakouchi on se rend directement sur les
bords de la Volta, en s’arrêtant au deuxième village de Kaffaba le
temps nécessaire pour y faire provisions d’ignames. Ce petit village
est ombragé par quelques finsans, et autour des habitations on voit
des groupes de bananiers. On peut facilement s’y approvisionner en
ignames, mais il n’en est pas de même pour le mil ou la volaille,
dont les habitants ne veulent se défaire à aucun prix.
Arrivé sur les bords de la Volta, j’allai voir le chef des
piroguiers pour débattre le prix du passage et essayer de le gagner
par un petit cadeau afin de lui faire opérer le transbordement de
suite, mais ce personnage ne me fit pas précisément bon accueil ;
il me demanda 12000 cauries, au lieu de 7000 que je devais payer
d’après le tarif appliqué aux indigènes, et, pour comble, ne
voulut me traverser que le lendemain. Heureusement le chef, auquel
j’avais rendu visite, envoya son fils pour me dire que je payerais
au piroguier ce que bon me semblerait et qu’il allait immédiatement
s’occuper de nous embarquer. Étonné d’un si brusque revirement,
j’interrogeai un piroguier, captif siène-ré du Follona, qui
m’apprit que le passage d’un Européen ici, avec lequel le chef
avait eu des démêlés, l’avait mal disposé en faveur des blancs ;
mais comme ce chef terrible avait appris que j’étais un _blanc
de l’Ouest_ accompagné par des Wangara (Mandé), et non par des
noirs du bord de la mer, il voulait me témoigner sa bienveillance
en ne se montrant pas exigeant.
C’est probablement le même Européen qui involontairement, par
sa présence à Gambakha lors de mon arrivée dans le Mossi, m’a
fait fermer les routes vers le nord et l’est par Naba Sanom. Il
est venu ici à son retour, a traversé la Volta et s’est rendu
jusqu’à Tourmountiou (village à 10 kilomètres du fleuve sur sa
rive droite), puis il a fait retour à Kaffaba, où il a cherché à
acheter des pirogues pour remonter le cours de la Volta. Sur le refus
du chef de livrer ses embarcations, ce voyageur fit abattre des arbres
et commencer à creuser des pirogues, puis, abandonnant subitement
son projet, il se dirigea dans l’est au nord du Dahomey. C’est
du lieutenant allemand von François qu’il s’agit. A l’aide
des renseignements donnés par les piroguiers et avec un laborieux
travail de dates, j’en ai acquis la certitude.
La mesure du temps laisse beaucoup à désirer chez la plupart
des peuples soudanais. Aussi je crois utile de donner ici quelques
explications sur ce sujet, qui sera toujours intéressant pour les
explorations futures.
Elle n’est guère exacte que chez les musulmans lettrés et chez les
Mandé-Dioula. Les premiers se servent des noms de mois arabes. Les
seconds divisent également l’année en douze mois lunaires qui
portent des noms spéciaux :
NOMS MANDÉ-DIOULA
1 _Diombé_ (ce mois correspond au mois arabe _Moharrem_).
2 _Domma ma Konong_ (celui-ci correspond au mois arabe _Safar_).
3 _Domma_.
4 _Kourouko_.
5 _Kourouko fla_.
6 _Kamdouma ma Konong_.
7 _Kamdou_.
8 _Sounkaro ma Konong_.
9 _Sounkaro_.
10 _Minkaro_.
11 _Dongui ma Konong_.
12 _Dongui_.
Mais chez les peuples plus ignorants une date précise est laborieuse
à trouver. Ils comptent généralement par lunes, mais il arrive
fréquemment qu’un indigène compte pour trois mois ou trois lunes
la fin d’une lune, une lune entière et le commencement de la
lune suivante. Le temps écoulé est bien à cheval sur trois lunes,
mais ce ne sont pas trois mois complets.
Les années se comptent souvent par hivernage ; les Siène-ré, eux,
comptent par _époques où l’on brûle les herbes_, etc.
D’autres comptent par saisons :
_Samien_ ou _Sâmama_ : Cette saison correspond aux premières nuits
fraîches suivant l’hivernage (du 15 novembre
au 15 décembre).
_Founéné_ : Nuits froides, mois de décembre et de janvier
(vallée du Niger), époque où l’on brûle les
herbes.
_Taratli_ : Fortes chaleurs avant l’hivernage, mars,
avril au 15 mai, époque où l’on travaille
la terre.
_Kandara_ : Premières pluies de l’hivernage, saison des
semis ; correspond aux mois de mai et de
juin.
_Sâmanfara_ : Gros de l’hivernage, fin juin, juillet, août.
_Foubonda_ : Derniers mois de l’hivernage, septembre et
commencement d’octobre.
_Koutoté ta tougou_ : Saison des buées pendant les heures chaudes,
annonçant la fin de l’hivernage, fin
d’octobre et commencement de novembre.
Cette manière de mesurer le temps est souvent bien commode, et je
crois même qu’on en abuse quelquefois.
Ainsi, tant que l’absence d’un mari n’excède pas dix-huit
mois à deux ans, une femme enceinte est bien tranquille ; il y a
tant de dates à donner et à embrouiller qu’elle arrive toujours
à prouver ce qui n’est pas.
Du reste, j’ai remarqué que chez ces peuples une grossesse de
douze à quinze mois est admise. Ils ne prétendent pas que ce sont
des cas normaux, mais ils affirment avec un grand sérieux qu’_ils
se présentent encore assez souvent_.
★
★ ★
Ce n’est pas sans discussion que s’effectue le passage d’une
centaine de porteurs, car beaucoup de ces gens-là cherchent à se
soustraire à la pénible obligation de payer les droits de passage,
fixés à 500 cauries par porteur ou mouton, 1000 par âne, bœuf
ou cheval.
Comme tout ce monde veut passer à la fois, chacun se rue sur la
pirogue qui aborde ; des femmes, des charges tombent à l’eau, et les
piroguiers n’ont raison de tout ce brouhaha qu’en distribuant de
temps à autre quelques coups de pagayes bien appliqués aux passagers
trop entreprenants.
Pendant que les musulmans, durant la traversée, chantent une
louange à Dieu, les griots frappent à coups redoublés sur leurs
tam-tams. Enfin, à six heures du soir, les quatre petites pirogues
ont transbordé tout le monde sur l’autre rive sans autre incident
que la perte d’un bœuf. Un musulman, qui parvient à le ramener
mort sur la rive, s’empresse de lui couper le cou, sachant bien
qu’il en trouverait le débit.
Un petit cadeau au chef de Kaffaba et 5000 cauries distribuées aux
piroguiers n’ont pas peu contribué à faire exécuter mon passage
avec célérité, et tandis que tout ce monde-là, de crainte de
coucher sur les bords du fleuve, se met en route pour Tourmountiou,
j’installe mon campement sur la rive droite pour y passer la nuit.
La Volta est un beau fleuve de 350 mètres de largeur. Ses deux
rives sont boisées sur une profondeur de 50 mètres. Actuellement
rentrée dans son lit, elle coule silencieusement vers le sud-est. Ses
eaux sont unies comme un miroir, et dans la soirée, quand tout le
tumulte a cessé, sa surface n’est troublée que par le sillage
de quelque caïman remontant le courant ou par le remous produit par
les hippopotames, qui se rendent par trois ou quatre à un pâturage
favori. Cela nous donne l’occasion d’exercer notre adresse au
tir pendant une bonne partie de la soirée.
Le gibier n’est pas abondant : à part le _tintan_, oiseau pêcheur
brun très criard, animal peu comestible, on ne peut guère tirer que
des singes verts et surtout des rats palmistes, dont Diawé réussit
non sans peine à abattre une paire. Cet animal, qui ressemble beaucoup
à l’écureuil, est aussi adroit que lui pour se dissimuler sur
les branches.
Mes deux baromètres m’ont donné aujourd’hui, l’un 230 mètres
au-dessus du niveau de la mer et l’autre 150 au-dessous du niveau de
la mer(?). J’avais déjà constaté à plusieurs reprises pendant
le cours de mon voyage des erreurs assez sensibles indiquées par
ces deux instruments, c’est pourquoi je ne donne la cote 270 pour
Salaga que sous toutes réserves.
_Mercredi_ 14 _novembre._ — En quittant les bords du fleuve, on
traverse encore de nombreux terrains inondés qui rendent la marche
difficile et même parfois dangereuse pour les animaux. Deux petits
ruisseaux embarrassés de branchages et que l’on traverse non loin
de leur confluent avec la Volta sont encore pleins d’eau. De l’un
de ces ruisseaux on aperçoit une grande nappe d’eau, qui ne doit
être qu’un coude très prononcé du fleuve ou alors un débordement
de sa rive droite, le fleuve n’ayant pas suffisamment baissé pour
permettre l’écoulement des eaux.
Le village de Tourmountiou, ou Zourmountiou, se distingue par six
banans séculaires qui sont autant de jolis campements. Les cases
du village, au lieu d’être du type rond, sont rectangulaires,
à toits en chaume, dans le genre de celles de quelques villages
dokhosié et komono des environs de Kong, construites en belle terre
glaise rouge. Ces habitations constitueraient un bel ensemble par
leur alignement sur deux lignes, entre lesquelles est ménagée une
large rue ou plutôt une cour commune, mais leurs toits sont en si
mauvais état que, si l’on ne voyait pas les habitants, on croirait
le village abandonné depuis plusieurs années.
A peine arrivés au campement, mes hommes se sont mis à danser une
véritable sarabande. Je m’inquiétai de ce qui causait leur joie, ne
demandant pas mieux que de la partager, lorsque Boukary vint me dire :
« Nous y en a danser et faire tam-tam, parce que ça bon village :
il y a beaucoup poisson ». Il n’en fallait pas davantage à mes
hommes pour être heureux.
Ils furent désagréablement surpris quelques instants après,
quand le chef, accompagné de deux autres individus ivres et sentant
l’eau-de-vie de traite, vint m’apporter une seule brochette de
poissons secs et quelques ignames, en ajoutant que ce village était
totalement dépourvu de ressources. J’ai cependant vu apporter deux
belles tortues d’eau, qu’on a refusé de me vendre. Le mil aussi
fait défaut. Pour quelques grains de corail je réussis pourtant à
m’en procurer deux petites calebasses.
[Illustration : Les cases de Tourmountiou.]
_Jeudi_ 15 _novembre._ — En quittant Tourmountiou on traverse
une grande plaine où les beaux arbres sont rares. Cependant, aux
abords de quelques ruisseaux, qui ont conservé un filet d’eau,
la végétation est plus belle ; elle est même très luxuriante
à environ 9 kilomètres de Tourmountiou, où le sentier traverse
une oasis charmante — amas d’arbres splendides et de lianes
inextricables. Malheureusement, on ne jouit de ce spectacle que
pendant une demi-heure, ce qui est trop court pour chasser la triste
impression que laisse cette trop monotone végétation de la région
Oual-Oualé Salaga.
Tout en me demandant pourquoi le chemin faisait aujourd’hui du
nord et du nord-ouest, j’arrivai à Diatopé ou Dasia-Kopé, ou
Gari-n’diato, comme le nomment les Haoussa. Là je vis tout le monde
poser bagages et se mettre à compter des cauries. Le chemin fait
tout simplement ce circuit pour passer au village du nommé Diato,
qui perçoit pour le chef de Kôlo un droit de 400 cauries par charge
de porteur, et 800 par âne. Comme à Gari-n’diato débouche un
autre chemin venant de Salaga par Bakhabakha et Alkhamessa, où il
laisse la route Boualé pour couper la Volta à Kôlo, je me disais
que le chef de Kôlo, pour ne pas perdre les bénéfices du droit
de passage des pirogues et engager les marchands à passer par son
village, ne devait prélever le _fitto_ (droits de douane, en haoussa)
que sur ceux qui traversent le fleuve à Kaffaba, mais pas du tout :
que l’on passe chez lui ou ailleurs, qu’on vienne de Salaga ou de
Kintampo, de Kaffaba ou de Kôlo, il faut s’exécuter chez Diato ;
et bien mieux que cela, à 2 kilomètres plus loin, à Gourmansi,
le lieu d’étape, la scène se renouvelle : on paye une seconde
fois, toujours pour le chef de Kôlo — 300 cauries par charge,
600 par âne !