en concurrence avec le sel en barres de Taodéni, venu par le Mossi,
qu’au nord du Gambakha et du Gourounsi. Il est vendu ou échangé
dans les régions nord de ces pays contre le beurre de cé et les
esclaves ; dans la partie sud, contre les animaux de boucherie. Dans
le Dagomba ouest, le sel marin se trouve en concurrence avec Daboya,
qui arrive à fournir son sel au même prix à Oual-Oualé et dans
le Gourounsi sud.
Daboya ne pouvant pas procurer le sel en assez grande quantité, Salaga
arrive à en placer avantageusement à Boualé et surtout à Oua,
où l’on trouve beaucoup de captifs, provenant de prises faites par
les bandes de Babotou, qui continuent à guerroyer chez les Gourounga.
Une partie du sel va aussi sur Kintampo ; car ce marché est très
souvent coupé de ses communications directes avec la mer à cause des
guerres que se livrent entre elles les tribus achanti à cheval sur
la route Atéobou et Abétifi par Konkronsou et sur celle de Kintampo
à Koumassi par le Coranza. Les marchandises sont aussi soumises à
des droits parfois élevés chez les divers cabocir achanti, de sorte
qu’il y a avantage à faire passer le sel par la route de Salaga,
qui est sûre et toujours libre. On rapporte de Kintampo le kola rouge
de l’Okwawou et du Coranza. Le sel est porté jusqu’à Bitougou
(Bondoukou).
[Illustration : Captifs portant du bois.]
Les Ton de cette région sont hostiles aux habitants de l’Anno,
qui reçoivent à très bon compte le sel marin de Grand-Bassam[23]
par pirogues jusqu’à Attacrou.
L’Anno ne livre pour cette raison que peu de sel sur Bitougou. Rendu
dans cette dernière ville, le sel de Salaga ne se vend que
24000 cauries la charge, étant en concurrence avec le sel de
Grand-Bassam. On rapporte de Bitougou soit le _kola blanc de l’Anno_,
soit de la _poudre d’or_ ou de la _cotonnade rayée bleu et blanc
de Djimini_.
2o La _poudre de guerre_ est de quatre provenances : Ago (Porto
Novo), Krinjabo (provenant d’Assinie et de Grand-Bassam), Dioua
(Cape Coast) et enfin Accra. La poudre d’Accra n’est pas estimée,
mais les poudres de provenance française sont très recherchées.
Actuellement la _poudre_ est portée sur Oua pour la colonne de Babotou
et sur Savelougou et Kompongou dans le Dagomba. Ces deux centres se
font la guerre depuis près de trois mois. L’objet d’échange
pour la poudre est l’esclave, naturellement, les chefs n’ayant
d’autres revenus que ceux que leur procure la guerre.
3o Les _armes_, fusils à silex à un coup, de provenances belge et
anglaise, viennent d’Accra et de Ga (Christianborg). Elles prennent
le même chemin que la poudre, mais ne sont pas expédiées sur Oua,
qui reçoit ses armes de Krinjabo par Bondoukou, l’Anno et Boualé
(ces localités fournissent le boucanier mâle au prix minime de
12000 cauries, environ 25 francs).
4o Les _kolas_.
Quoique Salaga, par sa latitude, se trouve relativement peu
éloigné des pays de production de ce fruit, la ville n’est pas
régulièrement approvisionnée de kolas, et les transactions dont ce
produit est l’objet à Bobo-Dioulasou sont infiniment supérieures à
celles auxquelles il donne lien à Salaga. Cette ville n’est pas ou
ne peut être considérée comme entrepôt de cette marchandise. Cela
tient à plusieurs raisons.
Le kola rouge, qui est le plus estimé par les noirs du Soudan,
est récolté dans l’Okwawou, aux environs d’Abétifi et
d’Atéobou. Sans faire entrer en ligne de compte le caractère
turbulent des divers peuples qui habitent l’Achanti, il y a une
autre cause bien plus importante, c’est que Salaga n’a pas les
matières d’échange qu’exigent les producteurs de kolas. Ceux-ci
demandent surtout les bestiaux, bœufs et moutons, l’esclave,
l’or et un peu le beurre de cé et les étoffes indigènes rayées
bleu et blanc. Or Salaga n’est pourvu de bestiaux par le Mossi et le
Dagomba que pendant la saison sèche. L’esclave est d’un prix trop
élevé ici ; l’or est récolté dans l’ouest, le Lobi, Boualé,
le Bondoukou et l’Anno ; quant au beurre de cé et aux étoffes,
elles ne sont pas abordables comme prix une fois rendues ici. Les
Mandé de Kong et ceux de Boualé qui sont à Bouna, Bondoukou, étant
les producteurs de tissus, s’adressent directement aux Ligouy fixés
à Kintampo.
Les kolas d’une grosseur moyenne valent, en gros, 3200 à 3500
cauries le cent, 32 cauries pièce, chiffre excessif quand on se
rapporte à Bobo-Dioulasou, où le même fruit de même provenance est
vendu de 25 à 30 cauries au maximum. Au détail, le kola rouge vaut
ici de 70 à 160 cauries suivant la grosseur. Le kola blanc vient
de l’Anno, pays situé à l’ouest du Bondoukou et sur la rive
droite de la rivière Comoë ou d’Abka. Ce fruit est à très bon
marché sur les lieux de production : son prix est de 1 à 2 cauries
le kola. Il est surtout acheté par les gens de Kong, qui portent dans
l’Anno de la ferronnerie de Dioulasou et le beurre de cé des Komono.
Les gens de Salaga ne possédant pas non plus ces deux articles, il
en résulte que la vente du kola blanc, qui produit de très beaux
bénéfices, leur échappe en partie et est monopolisée par Kong. De
Kong on le transporte jusqu’à Salaga, où en gros il se vend de
20 à 22 cauries et au détail de 40 à 100 suivant sa grosseur.
5o La _poudre d’or_ est rare à Salaga. Actuellement il y en a
fort peu. J’ai cependant réussi à m’en procurer un peu ainsi
que de l’or ouvré, en payant le _barifiri_ (4 mitkal) 40000
cauries. L’or est apporté ici par les Ligouy et les Mandé et est
de provenances diverses. Tandis qu’il en vient un peu seulement
par Kong et Bouna, du Niéniégué, du Lobi et du Gourounsi dans
le voisinage du Dafina[24], il en arrive surtout de Boualé, du
Bondoukou et de l’Anno. Dans ces régions, les 4 mitkal se payent de
20000 à 24000 cauries, prix normal. A Salaga, le même poids ne se
vend jamais au-dessous de 32000 et atteint parfois 45000 cauries le
barifiri. C’est surtout pendant la saison sèche que les Wangara
(Mandé) apportent l’or ici, et généralement c’est pour se
procurer des chevaux auprès des Haoussa. Ces derniers rapportent
le métal précieux dans leur pays, ou vont le porter aux comptoirs
de la Côte, là on leur paye près de 80000 cauries le barifiri. En
séjournant toute la saison sèche à Salaga, on arriverait, d’après
mes évaluations et le dire de Bakary mon hôte, à acheter 500 à
750 barifiri d’or, c’est-à-dire 2000 à 3000 mitkal (de 12 à
13 kilogrammes).
J’ai déjà dit, en parlant de l’or à Kong, que les marchands se
servaient de poids plus ou moins exacts, consistant surtout en vieilles
ferrailles ou cuivreries. Il est difficile de savoir exactement ce
que doit peser dans l’esprit des noirs le barifiri. J’en ai vu de
17 gr. 5, de 17 gr. 75 et aussi de 18 grammes. D’après Roland de
Bussy, le mitkal (متڧال) est une mesure arabe pour les essences,
les pierres fines, les métaux précieux, etc. Sa valeur est de 4
gr. 669, ce qui porterait le barifiri, c’est-à-dire les 4 mitkal,
à 18 gr. 676. Jadis il est probable que le barifiri pesait exactement
ce poids, mais, faute de poids exacts, il s’est peu à peu perdu
et est tombé à 18 grammes et quelquefois moins.
Ebn Khaldoun dit, dans son _Histoire des Berbères_, que le mitkal
pèse une drachme et demie ou 1/8 d’once (l’once pesait 32
grammes).
Il est très curieux d’observer et d’assister à un marché qui
se conclut en or. Je passe sous silence les débats préliminaires
pour arriver au moment critique où le vendeur du cheval, du captif,
etc., ne veut plus diminuer et le marchand d’or ne veut plus
augmenter. C’est alors que l’intelligent Ligouy ou Wangara essaye
de fasciner son client par la vue de l’or. Sans mot dire, il étale
devant lui les 3 ou 4 barifiri enroulés dans un chiffon, enlève
lentement le fil de coton qui ferme ce sachet improvisé, étend le
métal précieux dans une petite main en cuivre en y promenant, sans
se presser, un aimant afin d’extraire les parcelles de fer s’il y
a lieu. Il force l’autre à examiner l’or, le palper, le peser,
faisant mine d’en retirer une parcelle si le poids paraît un
peu fort, puis il remet la poudre d’or dans les chiffons, emballe
le tout dans un foulard qu’il serre dans la poche de son boubou
et dit : « _A ko di ?_ qu’est-ce que tu dis (décides) ? » et,
sans attendre la réponse, il a l’air de se retirer. L’autre,
n’ayant peut-être jamais de sa vie possédé un mitkal, est ébloui
par la vue de quelques grammes d’or, se voit d’un coup à la tête
d’une fortune et, croyant que s’il laisse partir le marchand tout
est perdu, il finit par céder.
Si nous comparons le prix de l’argent à celui de l’or, nous
trouvons que le thaler de Marie-Thérèse (poids 27 gr. 5, valeur 5
fr. 50) coûte 5000 cauries, et que pour la même somme de cauries
on peut se procurer 2 gr. 25 d’or, soit, à 3 francs le gramme,
6 fr. 75. Pour 11 francs d’argent monnayé on peut donc obtenir 13
fr. 50 d’or.
Les autres monnaies d’argent que l’on voit ici sont : quelques
piastres mexicaines et des États-Unis, le florin anglais, le shilling
et les pièces de 6 et 3 pence.
Toutes ces monnaies sont excessivement rares. Ce n’est que par
hasard que l’on trouve une ou deux pièces entre les mains de gens
réputés riches.
6o Les _animaux de boucherie_, dont nous avons vu la provenance et
la destination.
7o Le _beurre de cé_, rendu ici, revient trop cher pour être dirigé
vers le Bondoukou et l’Anno, qui le reçoivent des Komono, par Kong,
à très bon compte.
8o Les _ânes_, provenant du Mossi, se vendent plus ou moins cher,
suivant que le stock de kolas est plus ou moins abondant à Kintampo,
et atteignent parfois le prix exorbitant de 90000 à 120000 cauries,
tandis qu’en temps ordinaire ils ne se vendent que 25000 à 40000
cauries.
[Illustration : Marchand fascinant un client.]
9o Les _chevaux_, amenés par les Haoussa de leur pays et du
Boussangsi. Prix variant de 140000 à 300000 cauries. Il se vend
environ 50 chevaux par an à Salaga.
10o Les _étoffes en bandes_ du Dagomba, du Kong, de Boualé,
qui se vendent très cher ici, Salaga ne produisant ni étoffes
ni teintures. Le taro ou pendé du Mossi se trouve en concurrence
sérieuse avec les cotonnades grossières du Djimini et de l’Anno. De
même qualité, mais rayées de bleu, elles sont vendues sur la place
avec une différence de prix si légère qu’on les préfère aux
taro des Mossi. Une bande de 1 m. 50 d’étoffe rayée bleu et blanc
de Djimini coûte 150 cauries.
11o Les _articles de provenance d’Europe_, parmi lesquels figure en
première ligne l’_elephanten gin_. Prix de la fiole : 3500 cauries.
Le _calicot écru blanc_, la pièce de 30 mètres (métrage lu sur
la pièce), 15000 cauries, ce qui, comparé à la valeur de l’or
(le gramme : 3 francs), met la pièce de 15 mètres à 9 francs.
Il est triste de constater que ce sont les Allemands et les Anglais qui
fournissent ce tissu ici, tandis que nous pourrions avantageusement
lutter contre ce produit. J’ai acheté à Paris[25] du _très beau
calicot apprêté_ à raison de 4 fr. 25 la pièce de 15 mètres. A
Kong, on me suppliait d’en céder quelques pièces à raison de
12000 cauries, ce qui équivaut à 2 mitkal d’or ou 27 francs. Ici
j’ai vendu la même étoffe 8000 cauries la pièce (12 fr. 80). Nous
pouvons donc fournir mieux au même prix.
Le _coton rouge en écheveaux_ se vend ici 900 cauries l’écheveau
et à Kong 1400. C’est avec ce fil que les gens de Kong font les
jolis _el-harrotafe_ expédiés sur Djenné et Tombouctou.
La _verroterie très commune_.
Le _foulard rouge_ en pièces, affreuse marchandise qui ne sera
bientôt plus demandée par les noirs. Prix de vente : 400 à 500
cauries pièce.
Les _étoffes imprimées_, à très bon marché.
Pas de verroterie de luxe, pas de corail, enfin rien en dehors de
ce que je viens de citer, sauf quelques _grossiers couteaux_ et du
_laiton en baguettes_.
12o Je citerai les articles apportés par les Haoussa, qui les
reçoivent _viâ_ Ghadamès ou bien des factoreries du Bas-Niger,
du Yorouba et du Noufé.
Ces articles sont le _papier_, les _chapelets_, l’_antimoine_, des
_parfums_, des _sabres_. A ces objets il faut joindre la _maroquinerie_
haoussa, les _étoffes confectionnées_ du Haoussa et du Noufé, le
_konri_, sel de soude (?), et d’autres médicaments ou ingrédients
servant de remèdes.
13o Enfin quelques Barba et Nago du Yorouba apportent ici de l’huile
de palme et les pagnes de Kotokolé dont j’ai parlé à Oual-Oualé.
Les relations avec Koumassi sont nulles ; il n’existe aucun trafic
entre la capitale de l’Achanti et celle du Gondja.
J’ai remarqué à Salaga un article nouveau qu’on essaye
d’importer de la côte : c’est un tissu de coton (imitation
pagne des noirs) d’une largeur de 50 à 55 centimètres, se
vendant environ 1 franc le mètre. Cet article est en concurrence
avec les étoffes que les indigènes arrivent à fabriquer à des
prix excessivement bon marché (voir Kong et Oual-Oualé) ; aussi
les indigènes préfèrent les leurs en bon coton et de bon teint,
supportant bien les lavages. Tous les noirs savent avec leurs étoffes
mieux confectionner ce dont ils ont besoin, le dispositif en bandes
très étroites les y aidant beaucoup. Une pareille concurrence ne peut
nous donner de beaux bénéfices. Je pense qu’en outre il serait
inhumain de tuer la seule industrie des noirs, tissage et teinture,
qui donne le pain quotidien à des milliers d’individus. Il serait
au contraire généreux de notre part de favoriser et d’aider
au développement de cette industrie presque dans l’enfance,
à l’aide de laquelle les noirs un peu civilisés peuvent se
procurer des ressources. Le commerce du tissage est certainement un
moyen d’arriver à la fortune, plus humain que les expéditions
et les razzias. Quand le noir sera bien convaincu qu’il peut se
procurer une existence aisée par le travail, il ne s’enrôlera
plus avec enthousiasme dans les bandes des Gandiari et autres, car
ce n’est qu’à défaut de ressources qu’il s’embauche pour
faire la guerre.
Salaga, par sa position entre les pays du nord et les lieux de
production de kolas au débouché des routes venant du Mossi, du
Dagomba, du Boussangsi et du Haoussa, avait, il y a une trentaine
d’années, une grande importance comme rendez-vous des marchands. De
là ils pouvaient, à leur choix, se rendre à la côte ou à
Bondoukou, suivant qu’ils désiraient se procurer des produits
européens, des kolas ou de l’or. Au lieu de tirer profit de cette
situation favorisée en achetant les produits des uns des autres,
les gens de Salaga ont laissé le commerce se faire chez eux sans
y prendre directement part et ont abandonné ainsi les bénéfices
que donne le commerce de transit. Les profits faits ici ne sont pas
en effet pour Salaga, ils sont emportés par les étrangers qui
les ont réalisés. D’actifs intermédiaires qu’ils auraient
pu devenir entre les produits européens, le kola, l’or, et les
produits du nord, ils sont descendus, par leur inaptitude, au triste
rang d’aubergistes ou de courtiers véreux ; ils n’ont même pas
su se créer l’industrie du tissage et s’occuper de teinture,
de sorte que cette population est presque pauvre. On ne trouve de
gens aisés que parmi les Mandé Dioula et les Haoussa. Quantité
d’hommes jeunes et vigoureux se contentent de faire le salam et
de mâcher quelques kolas mendiés ou escamotés à une de leurs
femmes. Ce sont elles qui travaillent pour nourrir celui qui devrait
pourvoir à leurs moindres besoins.
Cet état de choses n’a pas échappé à la clairvoyance de quelques
Mandé venus de l’ouest, de Bobo-Dioulasou et de Bouna ; ils ont
successivement fait prendre de l’extension à Kété, Krakye et
Kintampo, au détriment de Salaga, qui dans un avenir prochain sera
réduit au rang de petit village.
Pendant mon séjour ici, j’ai reçu des nouvelles de Kong par
Karamokho Mory, fils d’Ouçman Daou ; il m’apprit que Diarawary
Ouattara, le chef du village, était mort, et que Karamokho Oulé,
mon protecteur, attendait mon retour avec impatience. Je profitai de
l’occasion pour donner de mes nouvelles à Kong et annoncer par un
petit mot mon prochain retour.
Un Peul originaire du Macina et venant de Porto Novo, avec quelques
marchandises, m’apprit que le lieutenant commandant le poste
d’Agoué s’était informé de moi et lui avait recommandé,
dans le cas où il me rencontrerait en souffrance, d’avoir à me
ramener vers notre établissement. Je remercie ici vivement ce brave
compatriote dont j’ignore le nom[26] qui a bien voulu se souvenir
qu’un camarade parcourait ces régions, et s’intéresser à ses
tribulations.
Je comptais trouver auprès de ce Peul quelques renseignements sur les
chemins qui mènent de Salaga à Porto Novo, chemins que je supposais
contourner le nord de la lagune Avon. Nos possessions, d’après
cet indigène, ne seraient pas en relations avec l’intérieur par
cette voie, et les marchands qui se rendent de Salaga à la côte
des Esclaves suivent la rive gauche de la Volta jusqu’à Kpando
(garnison anglaise la plus septentrionale) puis de là se dirigent
vers la côte par l’Ewéawo et le Krépé sur Baguida (Bagdad),
Porto Séguro, les Popo et Wydah à Ago (Porto Novo).
Un de mes premiers soins en arrivant à Salaga fut de lier connaissance
avec quelques Mandé Dioula ayant voyagé et connaissant la région
que je me proposais de parcourir pour effectuer mon retour à Kong. Je
ne tardai pas à être servi à souhait par de réels amis, gens
sans défiance, qui se mirent à ma disposition. J’acquis ainsi
la certitude que les rivières de Léra et de Lokhognilé, qui ont
leur confluent près de Ouasséto, au nord de Kong, forment bien la
rivière Comoë et qu’après avoir contourné le pays de Kong, ce
cours d’eau se dirigeait vers le sud, laissant Bondoukou à l’est
et Groûmania (Mango, capitale de l’Anno) sur sa rive droite. Ce
n’est donc pas la Volta Noire, comme je l’avais supposé pendant
quelque temps, et je me trouve bien en présence d’une rivière
absolument française, car elle débouche près de Grand-Bassam.
J’appris également qu’à quelques journées de marche au sud de
Mango se trouve un village nommé Attacrou et que les indigènes de
ce village vont en pirogues chercher le sel à Grand-Bassam. Si le
croquis de la rivière donné par renseignements par le commandant
Bouët-Vuillaumez dans les revues coloniales de septembre 1840 et
suivantes est exact, cette escale se trouverait par 7° 30′ de
latitude nord, à peu près à la même place que lui assignent
nos propres renseignements. Dans tous les documents on se borne à
dire : « La rivière d’Abka n’est navigable que jusqu’aux
cataractes d’Abouessou ». Ce qu’il y a de certain, c’est que
le Comoë nous permet de nous approcher en pirogue jusqu’à quinze
jours de marche de Bobo-Dioulasou, qui avec Djenné sont les deux
seules villes importantes de la boucle du Niger, après Kong. Les
indigènes de l’Anno et du Bondoukou la nomment Coumouy, Comoë ;
il n’y a donc plus de doute, puisque nous la connaissons sous le
nom de Comoë. J’appris aussi que Bondoukou, Bottogo, Gottogo,
Bitougou ne sont qu’un seul et même centre. Comme les gens de
Kong m’avaient donné l’itinéraire de Kong à Bitougou, qu’ils
appellent Gottogo et Bottogo, j’ai pu ainsi construire un réseau
d’itinéraires que je donnerai plus loin, lorsque ma route m’aura
permis de fixer un ou deux points, tels que Boualé et Kintampo.
Voici aussi quelques renseignements sur les Ligouy, dont j’ai parlé
à propos de kolas :
Les Ligouy habitent la région située entre Boupi, Boualé, Kintampo
et Bitougou. Ils font partie politiquement du groupe de pays que les
Mandé Dioula de Kong nomment le Gottogo (nom tronqué de Bitougou ou
de Bondoukou, centre principal de la région). Leur centre principal
se nomme Fougoula et est situé à environ une trentaine de kilomètres
dans le nord-est de Bitougou.
Ethnographiquement ils n’appartiennent ni aux Pakhalla, qui
sont leurs voisins dans le nord-ouest, ni aux Ton, qui limitent
leur territoire dans le sud-ouest. Aucun lien de parenté ne les
rattache non plus aux Achanti. Physiquement ils ressemblent aux Mandé
Dioula. Ils se distinguent de ceux-ci par de larges incisions qui
contournent la nuque et quelquefois par une entaille partant de la
bouche et allant mourir à hauteur de la dernière molaire.
Très actifs, et occupant une position centrale entre les pays du Nord,
d’où l’on tire le bétail, et la région mandé de Kong, ils se
livrent eux-mêmes à l’exploitation des gisements aurifères de leur
région et produisent beaucoup de tissus. Ils sont devenus les seuls
intermédiaires entre les producteurs de kolas achanti et les peuples
des environs. Quand j’aurai dit qu’ils appartiennent à la fraction
la plus intelligente de la race mandé, aux Veï, j’aurai tout dit.
A ce propos, il m’est arrivé une drôle d’aventure qui a fait les
frais de conversation des oisifs de Salaga pendant plusieurs jours. Un
jeune homme Ligouy, nommé Mouméni, habitant Salaga et parlant fort
correctement le mandé, venait à peu près tous les jours me dire
bonjour. Ma connaissance du mandé et quelques notions sur d’autres
langues soudaniennes faisaient son admiration, lorsqu’un beau jour
il me dit à brûle-pourpoint : « Tu as certainement bonne mémoire
et tu retiens facilement le parler des Mossi, Dagomba, Haoussa et
Gondja, mais si tu séjournais, même un an, chez les Ligouy, tu ne
comprendrais rien du tout ; aucun étranger ne connaît notre langue,
que tout le monde s’accorde à dire très difficile. » Je lui
répondis que pour s’en convaincre il n’avait qu’à tenter
l’épreuve et commencer aujourd’hui par me citer les noms de
nombre ligouy. Il ne se fit pas prier et récita : _dondé_, _féra_,
etc. ; à dix je l’arrêtai. C’était en veï qu’il comptait ;
pour plus de sécurité je pris dans ma petite bibliothèque la
brochure de Norris et la grammaire veï de Koelle. J’acquis ainsi
la certitude que les Ligouy parlaient le veï à peu près pur. La
construction des phrases est la même, il n’y a que, par-ci par-là,
un mot altéré légèrement.
Sa surprise se changea bientôt en un profond étonnement. Tout le
monde connaissant l’itinéraire que j’avais suivi pour venir de
Kong ici, on savait très bien que je n’avais jamais traversé le
territoire des Ligouy. Toutes les explications que je lui fournis sur
les Veï de la république de Libéria ne le convainquirent point ;
il attribua ce fait à quelque chose de surnaturel, continua à venir
me voir, mais il me tendit toujours la main avec quelque méfiance.
Le mauvais temps et les pluies continuelles m’ont obligé
d’attendre patiemment ici le retour de la belle saison ; dans ces
régions, l’hivernage est en retard de deux mois sur le bassin du
Niger. Tandis que dans la vallée de ce dernier fleuve les mois les
plus pluvieux sont juillet et août, dans le bassin de la Volta le
gros hivernage comprend les mois de septembre et d’octobre. Du
1er au 28 octobre il est tombé vingt-quatre fois de l’eau, ce
qui fait à peu près tous les jours. Dans ces conditions, on peut
dire qu’il est presque impossible de voyager. De Salaga à Bouna
il n’y a pas moins de cinq cours d’eau à traverser, et, sur la
route de Salaga à Kintampo, la Volta, avec ses débordements, est
dangereuse à faire traverser par des animaux. On risque, du reste,
de se voir arrêté, par le mauvais état des chemins, dans quelque
petit village sans ressource où l’attente est plus pénible que
dans un centre où il règne un peu d’animation comme à Salaga.
Le 1er novembre arrivèrent quelques Mandé de Baoulé et la première
caravane des Mossi, amenant 4 bœufs, 6 moutons, 2 ânes, du taro
et des poulets. Ces gens n’apportèrent pas de récentes nouvelles
de leur pays, ayant dû s’arrêter devant les pluies persistantes,
les uns dans le Gondja, les autres dans le Dagomba.