Parmi les nombreux visiteurs que je reçus, je dois signaler le chérif

Ibrahim (de Tombouctou), El-Hadj Mahama Hatti (un Logoné du Bornou)

et El-Hadj Djébéri (originaire du Haoussa). Ces trois personnages

qui, comme leur titre l’indique, ont fait le pèlerinage à la

Mecque, ont acquis par leur voyage des notions en géographie que

les autres noirs ne possèdent pas. Ils connaissaient par ouï-dire

la France, Marseille et savent que nous avons de vastes possessions

musulmanes dans le nord et dans l’ouest de l’Afrique, aussi

nous désignent-ils souvent par le titre d’« amis du sultan de

Stamboul ». El-Hadj Hatti a visité la Tripolitaine et la Tunisie,

et El-Hadj Djébéri, après avoir séjourné à Constantinople,

s’est même rendu à Bagdad et Irâk.

En fait de géographie, ils connaissent surtout l’existence de

l’empire turc avec sa capitale, Stamboul, Béled-Béni-Israïl

(probablement Jérusalem), le Caire, Alexandrie et l’Égypte,

qu’il nomme _Massara_, de Misraïm[21]. Ils connaissent surtout

Djedda, le port de la Mecque, puis Médine.

Tout bon musulman possède dans un sachet en cuir l’itinéraire de

son pays à la Mecque ; il est sommairement libellé, et comprend

des indications dans le genre de celles-ci, que j’ai vues entre

les mains de Mahmadou Lamine, ez-Znéin de Ténetou :

« En quittant Sakhala du Ouorodougou, on marche onze jours pour

atteindre Kanyenni, dans le Kouroudougou. Après on peut passer à

Bânou et dans le Diammara, ou bien par le chemin de Kong, où il y

a aussi beaucoup de musulmans », etc.

Ces itinéraires conduisent, en général, par le Haoussa, le Bornou,

le Wadaï, le Darfour, le Kordofan à El-Obeïd. La route va ensuite

rejoindre le haut Nil à Khartoum, descend sur Berber, puis atteint

la mer Rouge à Souakim, où l’on s’embarque pour Djedda.

D’autres itinéraires mènent par Tombouctou et le désert sur

Ghadamès, Kairouan et la Tunisie. Les pèlerins mettent, au minimum,

sept ans pour effectuer leur voyage aller et retour. Ils ne voyagent

pas vite et sont souvent obligés de travailler en route pour se

créer des ressources, afin de pouvoir continuer leur voyage.

Certains d’entre eux ne reviennent pas directement ; c’est ainsi

que dans les dix pèlerins que j’ai rencontrés sur ma route,

un d’entre eux était allé à Mascate et en Perse, d’autres

à Malte et en Tunisie, enfin la plupart ont entièrement visité

l’Égypte et le Yémen.

Les trois personnages que j’ai cités plus haut s’empressèrent

de fournir des explications sur les peuples de l’Europe et surtout

sur notre puissance sur terre et sur mer et vinrent apporter un

nouveau témoignage à l’appui du dire de quelques gens du Ségou

et de Djenné établis ici qui vantaient la bonne qualité de nos

marchandises. Parmi tous les peuples noirs qui, par leur commerce, sont

en relations avec les comptoirs européens, nous avons la réputation

de ne vendre que des tissus de bonne qualité, d’excellente poudre

et surtout d’être très loyaux dans nos transactions. Cette

réputation est certainement justifiée, car ce n’est pas nous qui

fournissons aux nègres l’affreux gin et les mauvaises cotonnades ;

les indigènes s’en rendent très bien compte. A Salaga on sait

distinguer les poudres et les étoffes de Krinjabo et d’Ago (Porto

Novo) de celles d’Akkara (Accra) et de _Ga_ (Christianbourg).

J’eus pour ces raisons d’excellentes relations avec la population

de Salaga. Des Haoussa que j’avais rencontré, à Dioulasou, et

les gens de Kong établis ici depuis longtemps me firent également

bon accueil.

Sur le conseil de Bakary, mon hôte, je rendis visite aux personnes

qui jouissent de quelque considération ici, soit par leur piété,

soit par leur fortune. Je reçus à cette occasion quelques cadeaux

en ignames et en mil et même plusieurs fois de la viande.

Les nombreux Européens qui ont visité Salaga sont loin d’être

d’accord entre eux sur la position géographique de cette ville.

Je ne signalerai que les travaux les plus récents pour montrer

l’écart sensible qui existe entre eux.

Carte du Dépôt de la Guerre. — Tirage 1882-83 :

Longitude Latitude

ouest : 2° 18′ (méridien de Paris). nord : 7° 56′ environ.

Capitaine Lonsdale (anglais) :

Longitude Latitude

ouest : 3° 9′ — nord : 8° 10′ —

Missions de Bâle :

Longitude Latitude

ouest : 3° 14′ — nord : 8° 25′ —

Enfin mes travaux lui assignent :

Longitude Latitude

ouest : 2° 20′ — nord : 8° 51′ 30″ environ.

Bowdich, en 1816, fixe sa longitude à 2° 25′ 14″ ouest de Paris.

Si cet écart entre mes travaux et ceux de la carte anglaise du

capitaine Lonsdale et des missions de Bâle est si considérable, cela

tient à ce que les uns ont copié les erreurs des autres. La carte

du docteur Mæhly (mission de Bâle) est postérieure aux travaux

anglais. _L’Afrique explorée_ (p. 85) vante l’exactitude des

travaux des missionnaires et cite ceux des officiers anglais comme

entachés d’erreurs grossières, même près de la côte. Il ne

m’appartient pas de juger les uns ni les autres, je me bornerai

seulement à constater : 1o que la carte du capitaine Lonsdale est

construite de la côte à Koumassi (et peut-être dans d’autres

parties aussi) à l’échelle de 1/622222e, tandis que dans la

partie Yendi-Salaga je trouve que, pour la distance Pabia-Salaga,

ce même officier a employé l’échelle qu’il indique sur sa

carte : _Scale,_ 15 _miles to_ 1 _inch_, ce qui fait presque les

1/100000e, exactement 1/950000e ; 2o que la carte des missionnaires

de Bâle est incomplète dans la partie Salaga-Krakye (la seule

que je puisse vérifier par renseignements), vu qu’il existe

trois chemins également fréquentés pour se rendre de Kroupi

à Badjamsou, et que la distance qui sépare Salaga de Krakye,

mesurée sur leur carte, ne donne que 88 kilomètres, tandis que les

indigènes mettent sept jours pour se rendre de Salaga à Krakye, ce

qui, d’après mes calculs, équivaut à 112 kilomètres (moyenne 16

kilomètres par jour). D’après eux, les étapes ne seraient que de

12 kilomètres. Or, pour qui a tant soit peu voyagé avec et chez les

noirs, il est incontestable que l’étape est plutôt supérieure à

16 kilomètres. Le capitaine Lonsdale est presque d’accord en cela

avec moi : la distance qu’il indique entre ces deux points est de

105 kilomètres.

[Illustration : Salaga.]

De ces observations, il résulte qu’il est difficile de s’appuyer

actuellement sur un des documents précités et de se prononcer avant

que j’aie fait retour à Kong, où mon polygone devra se reformer

si mon levé est exact.

_Salaga_ en dagomsa veut dire : boueux, glissant. Si c’est là

l’étymologie du nom, elle est bien trouvée, car je n’ai guère

vu que Ouolosébougou et Ténetou qui puissent rivaliser pour la

malpropreté avec la ville principale des Gondja.

Bâtie très irrégulièrement en quartiers séparés les uns des

autres par des terrains vagues parsemés d’excavations pleines

d’eau croupie ou par des enclos de culture, Salaga offre au voyageur

le triste coup d’œil d’un village presque en ruine. Rien n’est

si lamentable que ces cases sans toits et ces pans de mur à demi

écroulés. Les ruelles, très étroites, ne sont que des amas

d’ordures et d’eaux puantes, et les terrains vagues et petites

places servent, pendant la nuit et jusque vers six heures du matin,

de latrines aux habitants. Aux abords du petit marché (dit _Sokoné

lokho_) et du grand marché, il est impossible de circuler sans se

boucher le nez ; ce serait un mauvais conseil à donner, que celui

de faire, en attendant le repas, un tour de promenade à l’un des

deux marchés. Heureusement que Dieu a donné aux noirs le _douga_

(urubus charognard), car, sans les travaux de vidange qu’opère

cet oiseau, il y a longtemps que les habitants de Salaga seraient

décimés par les épidémies.

Les habitations, en général circulaires, en terre, à toit en

paille sont celles des Mandé Dioula et des Dagomba. On voit cependant

quelques grandes cases rectangulaires, à toits en paille, construites

par les Haoussa. Aucune de ces habitations n’a été construite

avec le moindre goût, et même neuves elles ne devaient pas offrir

beaucoup de confortable. L’orientation de la porte d’entrée a

généralement été laissée au hasard et quantité d’entre elles

font face à l’est ; de sorte que pendant les orages l’eau entre

partout, fait du sol un bourbier et rend la case inhabitable.

Si l’on pénètre dans la case de quelque personnage aisé, on

se trouve en présence d’un curieux amalgame d’objets de toute

provenance : en dehors du lit, qui consiste en un châssis en fortes

tiges de mil, supporté par quatre pierres, pour l’élever au-dessus

du sol, et de peaux de bœufs servant de siège aux visiteurs, on

aperçoit, rangés sur des barils de poudre vides, des chandeliers

en faïence, des bouteilles et des boîtes vides de toute dimension,

quelquefois une grande glace fêlée ou à moitié dépolie, de

vieilles cartouchières ou gibernes appendues au mur, un fusil

à tabatière sans mécanisme, dans un coin des bouteilles de gin

pleines et quelques sacs de sel. J’ai même trouvé une pendule

qui ne marchait pas et une lanterne à pétrole !

Dans les cases des femmes ce sont des chaudrons en cuivre, des tasses,

bols, saladiers, cuvettes, saucières, vases de nuit en faïence à

fleurs, — vaisselle de luxe seulement, car on ne s’en sert jamais,

n’en connaissant pas l’emploi.

En faisant de l’œil ces perquisitions, j’ai trouvé chez chérif

Ibrahim une boîte de 300 grammes de thé qu’il m’a cédée pour

20000 cauries (environ 27 francs), et 1 kil. 500 de sucre portugais

que j’ai acheté pour 1500 cauries, puis une ombrelle non recouverte

que j’ai achetée 10000 cauries : ce n’est pas la plus mauvaise

acquisition, car j’ai trouvé un nègre du Brésil, venu d’Acera

avec du cuivre en barres, qui me l’a recouverte avec une solide

blouse de roulier que j’ai mise à sa disposition.

Ce Brésilien est fort bien élevé : on voit qu’il a été longtemps

au service d’Européens. Comme il n’a rien voulu accepter pour le

service qu’il vient de me rendre, je lui ai donné une lime, deux

gilets de flanelle, une paire de ciseaux, des aiguilles et du fil,

ce qui m’a valu son amitié et tous les jours sa visite ou celle

de son fils, qu’il m’envoie pour prendre de mes nouvelles.

Les mosquées sont au nombre de cinq, dont une en ruine. Ce sont des

bâtiments carrés ou rectangulaires, de 4 à 5 mètres de côté ;

ils ne comportent pas de minarets et menacent ruine. Le croyant

qui se hisse sur le toit pour appeler les fidèles à la prière a

le mérite de risquer sa vie tous les jours. Celle du quartier de

Lampour a ses portes en menuiserie travaillées par des ouvriers

achanti et ses diverses parties ajustées à l’européenne avec

des clous et des pointes provenant d’Europe. Les habitants vous

font voir ces portes comme des chefs-d’œuvre. A les entendre,

on croirait avoir affaire à la porte Jean Goujon de l’église

Saint-Maclou de Rouen. Un apprenti wolof de quatorze à quinze ans

ferait certes mieux que cela en menuiserie.

Salaga est divisé en huit quartiers, portant des noms différents. Le

quartier nord, nommé _Bémadinn-sou_, où je logeais, est

habité principalement par des Mandé venus de Sansanné-Mango, du

Bondoukou[22] et de Kong. Les quartiers de _Kapété_, _Kaffaba_, de

_Kopépontou_ et de _Lampour_ sont habités par des Gondja, tandis que

ceux du centre, _Ouniobopé_, _Sokoné_, _Kindi_, situés aux abords

des marchés, contiennent les étrangers de toutes les nationalités.

Voici le dénombrement de la population de Salaga :

Les Gondja entrent dans la proportion pour quatre dixièmes ;

Les Mandé Dioula de toutes origines, pour deux dixièmes ;

Les Haoussa, pour deux dixièmes ;

Enfin les autres étrangers : _Dagomba_, _Nago_ du _Yorouba_ et de

la Côte, _Achanti_, _Foulbé_, gens de _Dandawa_, _Ligouy_ (triangle

Boualé, Bondoukou, Kintampo), _Bornou_, _Barba_, _Pakhalla_ de Bouna,

et _Ton_ du Bondoukou, etc., pour les deux autres dixièmes.

Il faut aussi compter dans les trois éléments les plus nombreux

leurs captifs, tous _Gourounga_. La population fixe doit être de

3000 habitants environ.

[Illustration : Une mosquée de Salaga.]

Ce mélange excessif de la population a fait des habitants de

véritables polyglottes. Le gondja et le mandé sont parlés

respectivement par ces deux peuples ; mais, quand il s’agit

d’adresser la parole à un inconnu, de débattre un marché, de se

dire bonjour, c’est toujours dans la belle langue haoussa. J’ai

souvent éprouvé un vrai plaisir en entendant converser ensemble

deux Haoussa. La bouche recouverte par l’_alfouta_ (lemta), ils

parlent doucement et posément, en prononçant toutes les lettres. Le

_el-hamdou lillahi_ est plein de charme dans leur bouche.

Je n’ai jamais su par qui l’autorité était exercée à Salaga ;

il y a cependant un chef de village qui réside dans le quartier de

Kopépontou et qui se fait appeler Salaga Massa ; mais chaque quartier

vit sous l’autorité du plus ancien musulman et a son propre imam. Le

quartier de Lampour a même un roi, qui prend le titre pompeux de

_Lampour-massa_ ou _Lampour-éoura_. Je crois cependant que Salaga

dépend du chef de _Pambi_ ou _Kwambi_, gros village situé à 4

kilomètres dans le sud-est. Ce chef exerce aussi son autorité sur

quelques autres petits villages des environs. Pendant mon séjour,

les hommes de Sokoné (quartier du petit marché) s’étant emparés

d’un voleur, il fut conduit devant le chef de Pambi. Ce monarque

a près de lui trois ou quatre soldats indigènes anglais dont la

compagnie est à _Kpandou_ (ou _Pantou_, comme on prononce ici). Le

rôle de ces militaires ne m’a pas paru bien défini. Vêtus d’une

veste en loques, d’un pantalon en cotonnade et coiffés d’une

sale chéchia, ils rôdent parfois par le marché armés d’une

trique, sans cependant se mêler de rien, car la population ne se

soucie pas de leur présence : c’est à peine si l’on se doute

qu’ils sont soldats.

Le roi de Pambi a pour titre _ouroupé_, titre qui a dû lui être

donné par les Mandé quand jadis ils percevaient un droit de 100

kolas par charge (ouroufié) et a dû lui rester. Les Gondja le

nomment _Eoura_ ou _Pambi-éoura_.

C’est le matin à partir de sept heures qu’il commence à régner

une certaine animation par les ruelles de Salaga. C’est l’heure

à laquelle les vendeurs vont s’installer au marché. On rencontre

successivement des Dagomba porteurs d’un pain conique de beurre

de cé de 5 à 6 kilos, de provenance de Gouziékho et de Gambakha ;

des individus avec des nattes renfermant un sac qui contient quelques

méchantes verroteries, des colporteurs avec un peu de calicot écru

sur la tête et un ou deux foulards rouges à la main, des marchands de

fusils, des femmes portant du sel et des condiments dans une calebasse

où trône majestueusement un petit tabouret.

Puis viennent les marchands d’_akoko_, le _bakha_ des Mandé

(bouillie liquide de mil) ; les vendeuses de to qui répètent à

l’infini, en haoussa, le cri de « _aroua ndoua é !_ » ; les

fillettes vendant des kolas et de la viande cuite ; des porteurs de

marmites d’ignames cuites à l’eau, saupoudrées de piments et

de sel, qui se reconnaissent au cri de : « _Sira ma yara yara !_ »

puis c’est un cavalier se rendant aux cultures monté sur un cheval

étique qu’il essaye en vain de faire caracoler. A une heure plus

avancée on apporte les ignames des environs — _quand il ne pleut

pas_, — et vers midi les captifs porteurs de charges de bois qu’ils

sont allés chercher à 12 ou 15 kilomètres dans la campagne.

Si nous suivons tous ces gens-là au petit marché dit de Sokoné,

nous trouvons, par les chemins qui aboutissent à la petite place du

marché, les femmes occupées à vendre et à ranger leurs petits lots

de 10 cauries de sel ; les marchandes de kolas et de vivres préparés

héler les passants ; des ménagères disputer aux marchands une

ou deux cauries ou une pincée de sel. Là où la largeur du chemin

le permet, on a installé des _goua_, hangars recouverts en paille

où se tiennent des barbiers occupés à raser des patients ; des

cordonniers recouvrant des gris-gris ou confectionnant une gaine de

couteau. Plus loin ce sont des tailleurs et des fabricants de bonnets,

des marchands de tabac à fumer et à priser ; puis des hangars où

sont appendus quelques coudées d’étoffe imprimée, des foulards

rouges ; sur les nattes trône aussi de la vaisselle en faïence

peinte, un ou deux fusils, de temps à autre une mauvaise pièce de

calicot écru marquée au bleu : _Deutsche Faktorei_, J. K. Viétor ;

ou encore : _Basel mission factory_.

[Illustration : Salaga.]

Les colporteurs n’ayant pas trouvé de _goua_ libres circulent avec

leur marchandise sur la tête : étoffes du Dagomba, couvertures

de Kong dites _siriféba_, coussabes et pantalons plus ou moins

usés. Trouvent-ils quelqu’un qui demande à voir leur marchandise,

le vêtement est déplié au milieu de la ruelle, et il se forme

aussitôt un attroupement pour assister au débat du prix. Le vendeur,

toujours Haoussa, en demande 20000 cauries quand il serait enchanté

d’en obtenir 5000. Le chiffre fixé par le vendeur importe du reste

fort peu à l’acheteur : qu’il n’en demande que 100 cauries,

l’autre répondra par le _al-barka_ traditionnel (merci) ; puis,

pour ne pas se trouver volé, il offre le vingtième de ce que demande

le vendeur ; enfin, après des pourparlers qui n’en finissent

plus et où chaque oisif place son mot, le visiteur se retire sans

rien acheter, n’ayant peut-être pas un cent de cauries à sa

disposition ; mais il a parlé, débattu le prix de quelque chose,

attiré sur lui le regard des passants — il s’en va satisfait.

Du marché de Sokoné au grand marché, il y a une suite presque

ininterrompue de vendeurs installés derrière une natte, sur laquelle

s’étale du coton rouge en écheveaux, du soufre en canons,

de l’antimoine, des bracelets en cuivre rouge, des perles dites

rocaille, quelques feuilles de papier, des couteaux de boucher, une ou

deux boîtes d’allumettes amorphes, des bouteilles de gin vides, etc.

Sur le grand marché ce sont les mêmes articles, plus la viande. Les

bœufs, tous les jours, au nombre de deux ou trois, sont égorgés

sur place. C’est au milieu de bandes de vautours charognards

que les bouchers déchiquètent la viande par petits morceaux et

l’entassent en lots de 100 cauries, le tout couronné par un

morceau de suif ou de nerf, en guise de graisse. Les acheteurs,

après avoir tripoté avec leurs mains sales toute cette viande,

finissent par faire l’acquisition d’un lot de 100 cauries, en

exigeant du boucher l’emballage de la viande dans une feuille.

De mil, il n’y en a que fort peu sur le marché, et les bananes et

citrons ne s’y voient que rarement.

A en juger par l’animation qui règne sur les deux marchés,

on pourrait croire qu’il s’y traite de sérieuses affaires :

il n’en est rien, ce mouvement n’est que factice. Le soir, vous

voyez tous ces gens-là rentrer et compter leurs cauries. Les heureux

ont vendu pour un ou deux milliers de cauries ; les autres doivent

se contenter d’une recette de 200 à 500. Les marchands ambulants

n’ont quelquefois fait aucune vente et ont été forcés de céder

à prix coûtant pour vivre. Cet état de choses est la cause de

nombreux vols : il ne se passe pas un jour où quelque étranger trop

confiant ne se fasse enlever ou ses marchandises ou ses cauries,

soit que l’on pénètre chez lui de nuit ou pendant son absence,

soit encore qu’on lui achète quelque chose à crédit, ce qui

revient au même, car à Salaga on ne paye pas facilement les dettes.

[Illustration : Le marché de Salaga.]

Si le petit commerce est plongé dans un semblable marasme,

c’est bien la faute des indigènes, qui, au lieu de varier les

produits européens qu’ils se procurent aux comptoirs de la Côte,

s’en tiennent toujours à une même série d’articles, lesquels

finissent naturellement par être dépréciés. Il arrive alors que

l’acheteur, connaissant trop bien le prix de revient à la Côte,

marchande tellement sur le prix d’achat que le vendeur, qui a besoin

d’argent, se trouve forcé de céder à vil prix ce qu’il a été

chercher au loin croyant réaliser de beaux bénéfices.

Actuellement c’est la morte saison pour les gens de Salaga. Les

Haoussa se rendant à Kintampo pour acheter des kolas ne sont

pas encore arrivés, mais dans un mois ou deux le petit commerce

des femmes revendeuses de kolas, de sel et de mets préparés va

prendre de l’extension. Elles attendent toutes la saison sèche

avec impatience. A l’aide des ressources qu’elles se créent

ainsi, elles peuvent se procurer quelques verroteries, corail,

linge, foulards, etc., voire même un peu d’argent monnayé qui

sera transformé en bagues.

On m’a dit qu’en dehors de ce commerce honnête les beautés de

Salaga en font un autre plus intime avec les étrangers, commerce

qui est certainement plus lucratif pour elles que celui de niomies,

de beurre de cé et de mèches en coton.

La vente du bois procure aussi quelques cauries aux propriétaires. Les

captifs ne sont pour ainsi dire employés qu’à chercher du

bois. Une charge se vend 500 cauries. Mais c’est surtout l’eau

qui est une source de revenus pour les habitants de Salaga pendant

la saison sèche. Quoique le village soit percé comme une écumoire

et que l’on y trouve plus de deux cents puits répartis dans les

propriétés, ruelles, places et abords du village, l’eau devient

très rare à la fin de décembre, et les propriétaires des puits

vendent le canari de 8 litres 100 à 150 cauries. Si l’eau était

bonne, ce ne serait pas trop cher, mais il est facile de se faire une

idée de ce qu’elle peut être : on la trouve à une profondeur de

1 m. 20 en moyenne ; elle reçoit les infiltrations de toute l’eau

croupie, de la boue et des immondices du village ; j’aurai tout dit

en ajoutant qu’on enterre les morts dans le village même, à une

profondeur qui excède rarement 50 centimètres et souvent à moins

de 2 mètres des puits.

A partir du 1er février les puits sont à sec. A cette époque,

toutes les femmes et tous les enfants qui ont la force de porter se

mettent en route vers cinq heures du matin pour aller faire provision

d’eau pour le ménage et pour la vente. On va chercher cette eau

au _Goulbi n’ Barraou_, « marigot des Voleurs » en haoussa,

à quelque distance à l’est de Masaka, où le cours d’eau se

trouve plus rapproché que directement dans l’est de Salaga. Le

canari se vend alors de 200 à 300 cauries.

Actuellement j’envoie chercher l’eau pour boire au torrent

« Boumpa », à 3 kilomètres au nord de Salaga.

Les gens de Salaga tirent aussi quelque profit de l’hospitalité

qu’ils offrent aux étrangers ; car s’ils ne se font pas payer

directement, ils réussissent toujours à se faire donner quelque

cadeau de leur locataire momentané. Ils trouvent aussi quelques

bénéfices dans le courtage : intermédiaires forcés entre le vendeur

et l’acheteur, ils tirent toujours un petit profit du vendeur d’un

côté, de l’acheteur de l’autre, sous prétexte qu’ils viennent

de leur faire faire une bonne affaire. Cette spéculation a donné

naissance à la propriété de l’immeuble _cases et écuries_,

qui se cèdent à des prix quelquefois élevés suivant la proximité

du marché.

Comme à peu près partout dans le Soudan, la coutume de donner des

arrhes quand on fait un achat est en vigueur à Salaga. Les arrhes

sont fixées à 700 cauries, payables par l’acheteur au vendeur

pour un âne, 1000 cauries pour un cheval, 300 pour un esclave mâle,

400 pour une femme esclave, 500 pour un bœuf, 150 pour un mouton. Les

Mandé appellent cette coutume _la da_ « coucher la parole, cesser

les pourparlers, le marché étant conclu ».

A vrai dire, je croyais trouver un centre commercial de

l’importance de notre Médine du Soudan français, mais j’ai

été vite désillusionné : Salaga n’a même pas l’importance

de Bobo-Dioulasou, et le chiffre d’affaires qui s’y traite est

bien inférieur à celui de la place d’entrepôts de Djenné et de

Kong que je viens de citer.

Voici les différents articles qui se vendent ici, cités par ordre

d’importance :

1o Le sel est acheté soit à Akkara (Accra), soit dans les divers gros

villages échelonnés sur la rive gauche du fleuve sur la route qui

met Salaga en communication avec la Côte. Le prix de revient d’une

charge de 20 à 25 kilos est d’environ 3000 cauries, à la mer ;

rendue à Salaga, la même charge se vend de 12 à 15000 cauries ;

bénéfice : 10 à 12000 cauries pour un trajet d’une quarantaine

de jours aller et retour.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2) · 第 7 / 35 段