Au son de deux malheureux tam-tams, ne battant même pas en mesure, se

forme un cercle, duquel se détachent, des deux points diamétralement

opposés, deux danseuses ; elles tournent deux ou trois fois sur

elles-mêmes, de façon à se donner un bon élan et à se rencontrer

au centre en heurtant le plus violemment possible leur postérieur

l’un contre l’autre. Ce choc ne manque pas quelquefois d’être

très douloureux, car le plus souvent une des deux coryphées se retire

en traînant la jambe et en plaçant la main sur l’endroit meurtri,

ce qui ne manque jamais d’exciter l’hilarité de l’assistance

et de provoquer un redoublement d’enthousiasme et de claquements

de mains en l’honneur du vainqueur de cette joute.

Les villages dagomba, comme ceux du Mampourga et du Mossi, sont

disséminés par groupes d’une ou deux familles. Les cases sont les

mêmes que celles de ces deux peuples et des Mandé Dioula : cases

rondes en terre à toits coniques en paille. L’intérieur est peu

ou point aménagé, c’est à peine si l’on y trouve un clou en

bois pour y suspendre un objet. Dans celles qui servent de cuisine,

il règne le désordre le plus complet, on n’y voit pas de foyers

pour la cuisine, ni d’urnes fixées à demeure. Le seul ornement

consiste à enguirlander la porte d’entrée d’une mosaïque (?) de

fragments de poterie de couleur au sommet de laquelle trône un morceau

d’assiette ou de saladier en faïence de provenance européenne. Dans

une ou deux cases de naba j’ai relevé des dessins à l’eau

de cendres représentant des guerriers à pied et à cheval qui se

suivent en file indienne. J’en ai donné page 67 un facsimilé.

C’est tout ce qu’il y a de plus primitif, comme on le voit :

un enfant européen de cinq à six ans fait déjà beaucoup mieux

que cela.

L’industrie du Dagomba ne diffère pas de celle que j’ai signalée

à Karaga. Je mentionne cependant la confection de quelques chapeaux

de paille en deux couleurs, blanc et rouge, fabriqués avec beaucoup

d’adresse par les gamins. Ces couvre-chefs sont presque aussi

ridicules par leur forme que ceux des Dokhosié. Le bord entre autres,

au lieu d’être large, pour préserver du soleil, n’a que 4 à

5 centimètres.

[Illustration : La danse.]

Le Dagomba, dans la partie où je l’ai traversé, est un pauvre pays,

qui doit être privé d’eau pendant une bonne partie de l’année. A

l’exception de l’igname, les cultures sont négligées. Je n’ai

vu que deux variétés de sorgho, le blanc et le rouge, et fort peu

de mil, qui se réduit à une variété, le sanio. Ce mil, cultivé

sur une trop petite échelle, se vend un prix exorbitant, environ

30 centimes le kilo actuellement. Les petites cultures d’indigo,

de coton, piments, calebasses, appartiennent pour la plupart aux

Haoussa, qui quelquefois joignent à leur profession de teinturier

celle de maître d’école. Un ou deux voyages par an à Salaga ou

à Kintampo les mettent dans une situation brillante. C’est aussi

eux qui s’occupent de la culture et de la préparation du tabac. La

variété cultivée par ici a très bon goût à l’odorat, mais ce

tabac est trop fort pour être fumé. Une fois préparé et mis en

mottes, il paraît noir. Il se vend très cher, environ 1500 cauries

le kilo (3 francs). Beaucoup d’indigènes lui préfèrent le tabac

du Boussangsi, qui vient ici par Gambakha. Ce tabac est moins fort,

d’un beau brun et plus agréable à la pipe. On le vend par morceaux

de 100 cauries, pesant environ 50 grammes. Il est tressé en câbles

à deux brins.

Les textiles, qui semblent venir très bien ici, ne sont presque pas

cultivés ; on voit cependant quelques pieds de _dadian_ disséminés

dans les ignames ou en bordure autour de quelque carré de gombo,

près des cases.

A Pabia j’ai vu à deux reprises un petit arbuste dans les

jardinets. Un Haoussa m’a dit qu’il donnait de très bons

haricots, dont il devait m’apporter un échantillon, ce qu’il

s’est naturellement bien gardé de faire.

On cultive autour de quelques villages des lots de pourguère,

dont on emploie la graine à faire du savon, comme dans certains

villages mandé, dans le Ouassoulou par exemple, où on le nomme

_bakhani safouna_.

Ce savon est très apprécié, et on le préfère à celui qu’on

extrait du fruit du _diala_ (cailcédra).

J’ai vu également fabriquer du savon à l’aide des noyaux du

_séné_[20] et surtout avec le cé et l’arachide.

Mais partout le savon qui semble le plus prisé est celui qu’on

tire du fruit du _kobi_, grand et bel arbre qui donne un fruit

analogue au _mangot_. Il existe en quantité dans le Yorouba,

l’Achanti, le Bondoukou et plus à l’ouest, dans le Ouorocoro et

le Ouorodougou. C’est le _Carapa guineensis_. Dans les Rivières

du Sud, on nomme l’huile qu’il fournit _touloucouna_ (graisse

empoisonnée).

Les indigènes disent que ce savon renferme un poison suffisamment

violent pour faire crever les mouches qui en mangent. Dans la plupart

des pays soudanais on s’en enduit le corps pour se garantir des

insectes. Je ne sais si réellement il renferme du poison, mais il

contient sûrement une grande quantité de potasse. L’écorce du

kobi renferme beaucoup de tanin et sert de fébrifuge. La graisse et

le savon du kobi sont noires.

Si l’industrie et l’agriculture ne sont pas très prospères,

l’élevage du bétail l’est encore moins. Il n’y a presque pas

d’animaux. L’espèce bovine est celle du Follona. Le mouton est

tout ce qu’il y a de plus malingre ; c’est le même que celui de

Karaga. Les chèvres, également rares, sont plus belles et d’une

variété qui ne diffère de celles que j’ai vues jusqu’à présent

que par la robe ; cette robe est presque toujours grise, et semblable

à celle des chèvres dites du Thibet, mais à poil très ras.

La situation peu florissante du Dagomba ne peut être attribuée

qu’au caractère apathique de ses habitants. Bien situé pour faire

du commerce, ce pays devrait prospérer d’autant plus qu’il est

peu soumis aux vicissitudes de la guerre.

Quoique nominalement sous la dépendance du naba de Yendi

(un Traouré), le Dagomba est divisé en quantité de petites

confédérations, ayant un naba plus ou moins indépendant

de Yendi. Les plus puissants de ces chefs sont ceux de Karaga,

Savelougou, Kompongou, Gouziékho et Mengo ou Sambou. C’est, à

mon avis, le gouvernement qui convient le mieux à ces peuples peu

avancés. J’ai toujours vu les noirs plus heureux dans les petits

pays que dans les grands États comme ceux de Samory et de Tiéba,

qui sont constamment en expédition sur leurs frontières. Pour

que dans ces conditions heureuses de gouvernement le Dagomba ne se

développe pas plus et soit si peu habité, cela tient évidemment

aux causes que j’ai signalées : la pauvreté du sol, le manque

d’eau et surtout le caractère engourdi de ses habitants.

J’ajouterai, pour terminer, que le dagomsa tel qu’on l’entend

parler par ici semble renfermer bien moins de racines mandé que

le mor’. S’il est hors de doute pour moi que le dagomsa et le

mor’ appartiennent au groupe de langues dont font partie les idiomes

gourounga, bimba et boussanga, il m’est difficile de me prononcer

sur la question de savoir de quelle langue mère sont dérivés les

dialectes. Est-ce du mor’ ou du dagomsa ? Je suis tenté d’opter

pour le dagomsa, qui m’a paru beaucoup plus riche en mots que le

mor’, et ne considérer ce dernier que comme un dialecte dérivé

du dagomsa, du mandé et du wolof. Si j’en ai plus tard le loisir,

j’essayerai d’approfondir cette intéressante question.

Les Dagomba nomment les Mandé : _Wangara_ et _Saher’si_ ;

les Mossi : _Mosséri_ ; les Gondja : _Sabakhsé_ ; les Achanti :

_Kambossi_ ; les Diammoura : _Pantara_.

[Illustration : Touloucouna (_Carapa guineensis_).]

_Lundi_ 1er _octobre._ — Une dizaine de kilomètres seulement

séparent Pabia de Palalé ou Palari. C’est le chemin direct de

Salaga à Yendi. Je m’attendais à trouver un sentier mieux frayé

et beaucoup plus large ; il ne diffère cependant pas en cela du

chemin suivi précédemment, et, si l’on ne trouvait une ou deux

carcasses d’ânes morts à la peine, on ne se croirait pas sur une

grande voie de communication, car il n’existe actuellement aucun

mouvement vers Salaga ou Yendi. Depuis notre départ de Oual-Oualé,

nous n’avons rencontré que quelques hommes venant de Pabia et se

rendant à Gouziékho, au nord de Karaga, pour y acheter du beurre

de cé. A Zang, nous avons été dépassés par deux hommes de Salaga

venant de Oual-Oualé avec onze moutons.

A quelques centaines de mètres avant d’atteindre Palalé, nous

traversons un lieu de campement composé de cinq groupes d’une

vingtaine de petits gourbis, au centre desquels des ânes avaient

campé. C’est le campement de la dernière caravane de Haoussa qui,

venant du sud, se rendait dans le Haoussa, principalement avec des

kolas. « Elle est passée ici dans la seconde quinzaine de juillet,

me dit mon diatigué de Palalé, et comprenait à peu près 200

personnes, conduisant environ 100 ânes. » Je ne crois pas que ce

chiffre soit loin de la vérité, chaque gourbi, quoique très petit,

pouvant avoir abrité deux hommes. Mon hôte, du reste, doit être

bien informé : c’est lui qui assure avec ses captifs le passage de

la rivière. Étant à Oual-Oualé, Alfa Boukary m’a souvent dit que

les Haoussa se réunissaient toujours pour ce trajet, surtout quand,

pour une raison quelconque, ils devaient passer dans le Boussangsi

ou le Gourma, pays qu’on ne peut traverser qu’à la condition

d’être assez nombreux et de posséder suffisamment d’armes à

feu pour ne pas craindre les exigences des naba.

Palalé ou Palari est le premier village du Gondja ; il ne comprend

que vingt-huit cases, abritant trois familles, dont l’une est celle

du naba, qui est en même temps _passeur de la rivière_. C’est chez

ce dernier que me conduisit mon guide et que je passai la journée,

la pluie m’ayant forcé, à mon grand regret, de remettre le passage

au lendemain matin.

La rivière coule à 800 mètres au sud du village ; on l’aborde

à un endroit où la rive n’est pas inondée, sur un petit tertre

d’une superficie d’une vingtaine de mètres carrés à peine et

dominant le reste du terrain de 50 centimètres environ. Le cours

d’eau vient du nord-nord-ouest et coule vers l’est-sud-est, autant

qu’on peut s’en rendre compte, car partout on est environné de

hautes herbes ; il faut grimper sur un des arbres de la rive pour

juger approximativement de la direction que la rivière prend en aval,

car le passage a lieu dans un coude. Quoique ce cours d’eau ne soit

encore qu’un méchant torrent quand on le traverse avant d’arriver

à Feullé, il a déjà pris les proportions d’une rivière. Par

son lit obstrué de branchages et couvert en partie de hautes herbes

et son fort courant, il constitue un obstacle très sérieux pour ceux

qui se rendent à Yendi avec ou sans animaux. Actuellement, sa largeur

est d’une vingtaine de mètres, le lit proprement dit n’a qu’une

profondeur de 3 mètres environ, et 8 à 10 mètres de largeur. Il est

extraordinaire que sur cette route, qui me paraît très fréquentée

au moins encore dans les premiers mois de l’hivernage, on n’ait

pas songé à construire un pont. A l’aide des grosses branches

de quelques arbres qui croissent presque dans le lit de la rivière,

il serait facile à édifier. Les indigènes, cependant, n’ont pas

l’air de s’en soucier ; je crois même que dans toute cette région

le pont est inconnu. Bien mieux, il n’y a même pas de pirogue,

le passage des bagages et des gens ne sachant pas nager se fait à

l’aide d’un _tchilago_ (mot emprunté au haoussa).

Le tchilago consiste en une peau de bœuf soigneusement bourrée

d’herbes sèches de manière à former une sorte de bouée sur

laquelle on dispose les colis et où l’on s’assied pendant qu’un

nageur la pousse doucement devant lui.

[Illustration : Un _tchilago_.]

Pour confectionner le tchilago, on dispose, dans un trou rond ayant 30

centimètres de profondeur sur 80 de largeur et creusé sur la rive,

une peau de bœuf bien souple percée de trous sur tout son pourtour ;

puis on place dans la peau deux ou trois bottes de paille sèche sur

laquelle on trépigne afin d’obtenir un volume réduit.

Lorsque la bouée est à peu près pleine, on passe dans les trous

du pourtour une corde d’environ 3 mètres de longueur, qu’on

serre par un nœud coulant afin d’obtenir un cercle d’un mètre

de diamètre. Les bords de la peau sont soigneusement repliés et

roulés sur eux-mêmes en dedans et maintenus en dessous de la corde

à l’aide de bouchons de paille plus forte destinés à former un

solide bourrelet et à maintenir aussi l’autre paille en place.

Cette opération terminée, le tchilago est retiré du trou et

serti au milieu à l’aide d’une solide corde, de manière à

lui conserver la forme ronde. Une fois à flot, on y place sur la

paille deux ou plusieurs colis (d’un poids total de 60 à 80 kilos)

et le nageur le pousse devant lui en plaçant le bord inférieur de

l’appareil entre l’épaule droite et la tête, qui servent ainsi

de point d’appui ; cela permet au passeur d’avoir les mouvements

des bras tout à fait libres pour nager.

Le passage prit beaucoup de temps. Ce système fonctionne bien, mais il

faut d’abord porter les colis à environ une centaine de mètres en

aval avec de l’eau jusqu’aux aisselles, dans un chenal taillé dans

les hautes herbes. C’est à cet endroit seulement que le _tchilago_

fonctionne. Sur la rive droite, ce n’est que sur un parcours de 300

mètres dans les hautes herbes inondées et des terrains glissants

qu’on trouve un endroit sec permettant de placer les colis à

terre. Si cet appareil ne laisse rien à désirer pour le passage

de gens ou de colis, il n’en est pas de même pour les animaux,

surtout pour les ânes. Ces pauvres bêtes, tout en sachant nager,

luttent avec peine contre les courants un peu forts. Quand, à l’aide

d’une corde, on ne leur maintient pas la tête en dehors de l’eau,

elles se laissent aller au courant et risquent de se noyer. Avec le

tchilago, cette précaution n’est pas possible ; on ne peut s’en

servir que difficilement pour traverser des animaux ; aussi j’eus

à déplorer la perte d’un de nos ânes, fatigué, qui se noya ;

un autre mourut épuisé en arrivant sur l’autre rive. La perte de

ces animaux ne me contraria pas outre mesure, aucun d’eux ne portant

de colis. Je dus mettre mes autres animaux en route avant moi, retenu

par l’inévitable discussion avec les passeurs. Après avoir fixé

le prix du passage à 3000 cauries, ils en réclament 2000 en sus sous

prétexte qu’il y a plus de colis qu’ils n’en avaient compté.

Dès qu’on a quitté les terrains bas qui bordent la rivière, le

sol change d’aspect : à la végétation rabougrie du Mampoursi et

du Dagomba succède une flore puissante ; on voit de temps à autre

quelques groupes de beaux arbres lengué, sounsoun et diala ; mes

hommes reconnaissent certains arbustes qu’on ne trouve en abondance

que dans les environs de Kong ; ils ne les avaient pas rencontrés

depuis notre première traversée du Gourounsi, où ils existent,

mais en petit nombre.

La rivière de Palalé reçoit sur sa rive droite deux petits affluents

sans importance en saison sèche, mais qui actuellement, gonflés par

les pluies, nous forcent de décharger les ânes et de transborder à

deux reprises les colis à dos d’hommes, pendant un parcours d’une

cinquantaine de mètres ; aussi, quand nous arrivons à _Ourouké-iri_,

« village de l’homme du chien », il n’est pas loin de midi.

Ourouké-iri est aussi nommé _Yansala_, mais il est moins connu

sous ce nom que sous le premier. C’est un village comprenant trois

ou quatre familles et offrant peu de ressources. Avec mon choix de

perles et de bibelots pour femmes j’ai cependant réussi à me

procurer du mil pour mes animaux et quelques ignames.

_Mercredi_ 3 _octobre._ — De Ourouké-iri à Bintiri-Iri (Yangali de

la carte anglaise Lonsdale) les marchands et gens du pays ne comptent

qu’une étape ; mais, tenant à ménager la force des cinq ânes

qui me restent, je résous de scinder l’étape et de m’arrêter

à Zankom, petit village contenant trois familles.

Là non plus il n’y avait pas de ressources en vivres ; j’obtins

cependant d’un musulman qui habite le village quelques provisions

moyennant un peu de papier.

_Jeudi_ 4 _octobre._ — De Zankom à Bintiri-Iri, l’étape est

très agréable. La végétation est plus belle que précédemment,

et à un peu plus de mi-chemin on trouve un joli lieu de repos

sur les bords d’un ruisseau (1 mètre d’eau) bordé de beaux

arbres, le premier que nous voyions depuis fort longtemps. Les autres

cours d’eau affectent par ici pour la plupart la forme de marais

et n’offrent que l’ombre d’arbres rabougris qui sont loin

d’inviter le voyageur au repos.

Dans l’après-midi, quelques porteurs venant de Salaga avec des

kolas ont l’amabilité de me prévenir qu’à Bougouda-iri (Tourou),

où ils ont couché, il n’est pas possible de se procurer quoi que

ce soit, ce qui m’oblige à faire des provisions en ignames et en

mil pour le lendemain. Les hommes du village auxquels je m’adresse

ne veulent rien vendre ; ce n’est qu’en exhibant quelques grains

de corail et des petites perles en cuivre que les femmes du village

m’apportent presque en cachette, qui deux ou trois litres de mil,

qui trois ou quatre ignames.

_Vendredi_ 5 _octobre._ — Un temps couvert pendant une partie de la

matinée nous permet de faire sans fatigue l’étape, qui est un peu

plus longue que les précédentes. La route, tout en étant inondée

sur une grande partie du trajet, est bonne. On traverse deux ruisseaux

insignifiants et l’on passe à portée de l’emplacement d’un

village abandonné nommé _Djampa_ ou _Damba-iri_. Les habitants

se sont retirés à quelques kilomètres plus dans l’est, afin de

n’être pas gênés par la trop grande quantité d’étrangers qui

avaient fait de Djamba leur point de halte habituel, ce village étant

à peu près situé à mi-distance entre Bougouda-iri et Bintiri-iri.

Bougouda-iri ou Tourou ne comprend que deux familles. Les cases, au

nombre de quinze, sont dans un état d’abandon qui menace ruine,

aussi beaucoup de marchands préfèrent-ils camper aux environs,

surtout un peu au nord du village, près d’un bas-fond marécageux

duquel les habitants tirent leur eau.

Arrivé d’assez bonne heure à Bougouda-iri, j’eus la chance

de trouver une bonne case pour mettre mes bagages à l’abri et

m’offrir un refuge en cas de pluie. Les quelques porteurs venant

de Salaga ou des environs de Savelougou durent camper à portée du

village et se dresser des abris en paille pour y passer la nuit. Le

village est situé à cheval sur les chemins de Salaga à Yendi,

de Salaga à Karaga par Ga, de Salaga à Karaga par Garoué et Ga et

enfin sur le chemin Salaga Oual-Oualé par Savelougou.

Pendant la saison sèche il doit présenter une certaine

animation. Bien qu’il soit sans ressources et qu’il ne compte

que sept ou huit habitants, ce point restera lieu de halte. Il

est situé à peu près à égale distance de Dokonkadé que des

villages au nord. On est forcé de s’y arrêter pour l’eau

d’abord, et ensuite parce qu’il est impossible de doubler

une étape déjà longue. Quelques gens actifs et intelligents se

fixant à ce point arriveraient certainement à tirer profit de cette

situation exceptionnelle ; malheureusement les Gondja et les Dagomba

se soucient peu de cela, ils aiment mieux végéter dans quelques

villages éloignés, que d’être dérangés et d’en tirer profit.

_Samedi_ 6 _octobre._ — A partir de Bougouda-iri, le chemin

s’élargit, on voit qu’il est plus battu. Nous rencontrons six

porteurs avec des fusils, de la poudre et du sel, se rendant à

Savelougou ; les gens qui font route dans le même sens que nous

transportent des paniers, du beurre de cé et d’autres produits,

tabac et indigo, destinés au marché de Salaga.

Nous ne traversons pas moins de six _fara_ (torrents ou bas-fonds

pleins d’eau) que la pluie a changés en véritables rivières. Ces

eaux vont toutes rejoindre un petit affluent de droite du Dako qui

coule à peu de distance dans l’est. A quelques kilomètres au nord

de Dokonkadé, ce cours d’eau fait un coude. Du chemin on aperçoit

les inondations qu’il a occasionnées ; elles couvrent plusieurs

kilomètres d’étendue. Les cultures sont noyées, au-dessus de la

nappe d’eau émergent seulement les sommets de quelques arbustes

ou le tronc d’un stérile arbre à cé.

Nous entrâmes dans le village par une pluie battante. Ne trouvant

personne dans les rues, il nous fallut errer pendant un bon quart

d’heure avant de trouver l’habitation de Bémadinn Bakary,

auquel l’imam de Oual-Oualé m’avait engagé à demander

l’hospitalité. Bakary était parti le matin même pour Salaga, où

il a une partie de sa famille. En son absence, je fus hébergé par

son frère Lousiné, qui mit à ma disposition deux bonnes cases où

brillaient de bons feux, et m’envoya tout ce qui était nécessaire

à la subsistance de mes hommes et de mes animaux. Bakary et sa famille

sont d’origine mandé-dioula ; ils viennent de Sansanné-Mango. Tout

le monde chez lui parle et comprend le mandé. L’hospitalité de

cette famille est proverbiale : le chaudron et le bâton à remuer

le tô qui surmontent le toit de l’entrée de son habitation ne

sont pas de vains emblèmes.

Dokonkadé est un village de 400 à 500 habitants et un lieu de

culture important. Beaucoup de gens de Salaga y sont installés

avec leurs captifs afin de se livrer aux cultures pendant le mois

d’hivernage. Il s’y tient un petit marché où l’on trouve à

acheter des vivres ; les ignames y tiennent naturellement la première

place, comme dans toute cette région. Le sorgho ne se vend pas sur

le marché, mais il suffit de s’adresser à un habitant pour s’en

procurer à loisir et à très bon compte.

_Dimanche_ 7 _octobre._ — Bien que le temps ne promette rien de bon,

je me décide à me mettre en route. Le chemin passant à portée

de plusieurs petits villages, on peut s’y arrêter si l’on veut

et s’y abriter. Nous dépassons successivement Kolibini et Palaga,

mais, l’orage s’étant déchaîné de toutes parts, il fallut nous

abriter à Masaka et attendre la fin de la pluie. C’est en vain que

nous attendons une éclaircie, il nous faut passer la journée dans

le village. J’en profite pour faire dans la soirée une petite

excursion aux environs, et tirer quelques pintades, qui pullulent

ici. Les environs de Masaka sont bien cultivés et les cultures sont

variées ; malheureusement elles ne sont pas prospères, les terrains

sont usés et tout est chétif : il n’y a guère que l’igname qui

soit d’un bon rapport. Comme à Dokonkadé, tous les captifs que

j’ai aperçus par le village sont Gourounga ; toutes les familles

et tribus de ce peuple y sont représentées. Il est très curieux

d’observer un groupe de badauds : autant d’individus, autant de

tatouages différents.

_Lundi_ 8 _octobre._ — De Masaka à Salaga on ne traverse pas

de villages, mais on passe à portée de Bélimpé ou Bouroumpé,

d’Abd-er-Rahman-iri, de Gourounsi-iri et de nombreux petits

groupes de culture dépendant de Salaga, villages de captifs se

livrant aux cultures sous la surveillance d’une partie de la

famille du propriétaire. Ces groupes de culture portent le nom de

leur propriétaire, auquel on ajoute _iri_, _sou_, _pé_ ou _kadé_,

suivant que l’on parle dagomsa, mandé ou gondja, cette terminaison

signifiant dans les trois langues : « village, habitation ».

Aussitôt après avoir traversé un torrent nommé Bompa, le terrain se

relève légèrement et l’on aperçoit quelques arbres qui indiquent

l’emplacement de Salaga. Les environs sont absolument dénudés

dans un rayon de plusieurs kilomètres et l’on est tout heureux

de revoir un peu de verdure ; on ne s’y trompe cependant pas,

car au fur et à mesure que l’on s’avance on s’aperçoit que

les arbres entrevus ne sont que les traditionnels bombax et doubalé

qu’on rencontre dans la plupart des villages nègres.

Un captif de Bakary m’attend à l’entrée de Salaga ; il me conduit

auprès de son maître, qui, prévenu, se tient à l’entrée du

groupe de cases qu’il me destine.

Après m’avoir serré la main et demandé mon nom, il présida

à mon installation, et me confia à son jeune frère Aboudou ;

il me demanda la permission de s’absenter pendant deux jours,

ses affaires l’appelant à Dokonkadé. Il n’avait différé son

départ que parce que mon arrivée lui était annoncée.

L’arrivée d’un blanc à Salaga n’est plus un événement depuis

longtemps. Après Bonnat et Golberry, qui y sont entrés en 1870-71,

quantité d’Européens venant de la côte ont passé ici. Presque

chaque saison sèche y amène de nouveaux officiers anglais ; employés

de commerce, missionnaires et explorateurs s’y succèdent : aussi

ne fus-je pas importuné par les curieux les deux premiers jours,

mais quand le bruit se répandit que j’étais Français et que je

venais des établissements de l’ouest du continent, ma case fut

assiégée par les curieux, et les questions commencèrent.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2) · 第 6 / 35 段