Dès que le temps fut calmé, nous nous acheminâmes vers la

rivière dont la veille déjà nous avions reconnu le point de

passage. Ce cours d’eau, qui vient de l’est-nord-est, coule dans

une plaine dépourvue d’arbres. Ses rives mêmes sont privées

de végétation. Actuellement il a environ 75 mètres de largeur,

mais son lit n’a que 15 mètres, autant que l’on peut en juger

par quelques sommets de buissons semés par-ci par-là au milieu des

eaux et qui délimitent assez nettement l’emplacement des berges. Le

service du passage est assuré par deux petites pirogues en bon état

et très bien travaillées ; elles appartiennent au chef de Nasian,

qui fait percevoir, comme partout, des droits payables en cauries. Mes

hommes manœuvrant très bien les embarcations indigènes — plusieurs

d’entre eux sont des pagayeurs émérites, — ils ont effectué à

eux seuls le passage des animaux et des charges. Pour cette raison, le

chef de Nasian eut la générosité de ne pas me réclamer de droits

de passage ; je fis cependant donner 2000 cauries aux piroguiers

comme pourboire.

Sur la rive gauche, une petite ride de terrain d’une dizaine de

mètres de largeur seule n’est pas inondée ; elle est couverte

de trois _lengué_ (arbre fournissant un bon bois de construction),

et permet de recharger les animaux, car au delà le terrain n’est

qu’une immense nappe d’eau dissimulée par de hautes herbes. Cet

endroit est très difficile à traverser pour les animaux : le terrain,

fangeux, est défoncé par de jeunes hippopotames[18] qui viennent

y pâturer la nuit.

A 500 mètres de la rivière on quitte le chemin de Savelougou pour

prendre un sentier moins large qui a une direction presque Est. Il

longe à peu de distance la rivière. De temps en temps on aperçoit

sur la gauche de grands amas d’eau qui sont en communication avec

la rivière.

Le sol, constitué d’argile recouverte d’agglomérés de roche

ferrugineuse, est tout à fait imperméable ; le sentier, damé par

les piétons en saison sèche, est praticable quoique couvert partout

de 10 à 15 centimètres d’eau ; mais dès qu’on s’en écarte

pour une raison quelconque, on glisse ou s’embourbe. De la rivière

à Niombong-o, on voyage dans une mer de hautes herbes desquelles

émerge de temps à autre la cime de quelque gardénia sauvage ou de

cé rabougri ; on fait environ 2 kilomètres à l’heure ; c’est

dans ces conditions que l’on débouche brusquement dans un lieu

plus favorisé par la nature, au milieu duquel s’élève le petit

village de Niombong-o. Jamais personne ne supposerait l’existence

d’un lieu habité par ici.

[Illustration : Marche dans la prairie inondée de Louaré.]

Il est deux heures de l’après-midi quand nous arrivons ; les trente

cases qui composent le village semblent désertes ; par cette chaleur,

pas une poule ne circule autour des cases. Si quelques pieds de gombo

et quelques lianes de giraumont grimpant sur les toits des cases

ne trahissaient la présence de l’homme, on se croirait dans un

village abandonné. Il y règne un silence de mort, on n’entend

même pas le gazouillement des oiseaux ou le cri de quelque toucan

ou de quelque tourterelle égarée ; cela me rappelle les villages

de Samory sur la route du Baoulé à Sikasso ; il ne manque que les

cadavres dans les cases.

Mon guide m’installe dans le premier boulou que nous rencontrons,

et bientôt après deux ou trois grandes personnes et quelques enfants

arrivent des champs et viennent un peu égayer et rendre la vie à

ce lieu déshérité.

Mes hommes ont capturé, en route, une iguane terrestre grise dite

_koûto_ en mandé, et une petite tortue de terre à carapace à

charnière, nommée _kouta_. Tout joyeux, ils m’apportent ces

deux animaux en me disant que c’est de très bon augure. « Notre

chemin sera bon », se répètent-ils à l’envi. Quant à moi,

je suis loin de partager leur enthousiasme, je vois le moment où

je ne pourrai plus continuer ma route : les chevaux et les ânes

ne peuvent longtemps supporter de telles fatigues. Avec des animaux

robustes, au début d’une exploration, le voyage pendant la saison

des pluies est à préconiser ; c’est en effet pendant l’hivernage

seulement que l’on peut juger de la richesse d’un pays et le voir

dans toute sa splendeur, avec tout le luxe de sa végétation. Mais

quand on a des animaux éreintés et que soi-même on est fatigué,

les voyages en hivernage sont excessivement pénibles.

19 _septembre._ — Les cultures de Niombong-o s’étendent

vers l’est, sur une profondeur de 500 mètres ; elles sont dans

un état splendide ; les arachides surtout sont d’une grosseur

extraordinaire, ce qui me fait supposer que les cultures ont à peine

deux ans d’existence. Le chemin, tout en étant moins noyé que

dans l’étape précédente, est dans un état tel que ce n’est

qu’après de grandes fatigues que nous atteignons Pizzoukhou, après

avoir traversé l’ancien emplacement d’un village. Je suis bien

accueilli, quelques Dagomba et le chef m’offrent des ignames et un

poulet. La population est polie et très serviable.

20 _septembre._ — La route, en quittant Pizzoukhou, se dirige

vers le sud-est. Quoique le terrain se relève un peu de temps à

autre, on traverse encore de nombreux endroits fangeux et surtout des

emplacements inondés qui doivent alimenter la rivière Koualzi. Trois

petits villages, Zan, Langokho et Ton, se distinguent par leurs

cultures soignées et surtout variées ; on aperçoit, à côté de

beaux sorghos, des calebasses, des piments, du chanvre indigène

dit _dafou_ en mandé, des gombo, des arachides, des haricots de

plusieurs variétés, un peu d’indigo et du coton dans les sillons

des ignamières.

Un Mandé qui m’offrit le _bombo_ à Zan m’apprit que ces

_tanga_[19] sont placés sous l’autorité du naba de Ton, le plus

gros des trois villages.

Dans l’après-midi nous atteignons Karaga ; l’imam m’installe

chez un de ses élèves, non loin de sa propre demeure.

Je dus m’arrêter un jour à Karaga, autant pour laisser reposer

mes animaux que pour prendre discrètement des renseignements sur

l’itinéraire suivi par l’explorateur venu à Gambakha. Mon hôte

était très communicatif : il m’apprit de suite que j’étais

le second Européen qui venait à Karaga et que von François, mon

prédécesseur, était venu de Yendi par Patenga, et avait fait retour

par le même chemin. Je sus aussi que trois autres chemins partant de

Ga se dirigent sur Salaga et rejoignent, à une ou deux journées de

marche au nord de Salaga, soit l’itinéraire Oual-Oualé, Savelougou,

Yendi, soit l’itinéraire Yendi, Salaga. Un quatrième chemin partant

de Patenga rejoint l’itinéraire Yendi à Zankoum ou Dokonkadé. Je

me décidai pour ce dernier, qui devait être le moins inondé, car

je le supposai le moins éloigné de la ligne de partage entre les

eaux des affluents de la Volta Blanche et celles des affluents de la

rivière Dako ou Probondi.

L’imam de Karaga me reçut fort bien et se chargea de me faire

obtenir du naba la permission de prendre le chemin dont j’avais fait

choix, et de me faire donner un guide pour m’accompagner jusqu’à

Salaga ou au moins pendant trois ou quatre jours de marche.

Karaga est un village presque aussi gros que Oual-Oualé. La majeure

partie de la population est musulmane, mais il n’y a pas de

mosquée ; du reste, dans toute cette région on ne m’a signalé

de mosquée qu’à Yendi et à Kompongou.

L’industrie de Karaga est, comme un peu partout, réprésentée

par la teinture et le tissage de deux spécialités :

1o Une cotonnade blanche rayée en travers de filets de coton rouge,

dont le prix du mètre carré s’élève à environ 1500 à 1800

cauries.

2o Une cotonnade toute blanche, très fine, presque aussi fine que

celle fournie par les Haoussa. Le prix du mètre carré est de 1000

cauries environ. La largeur des bandes varie, comme partout, de 9 à

12 centimètres.

Le commerce est le même à peu près qu’à Oual-Oualé. Karaga

est cependant tributaire de ce dernier village pour le _taro_,

cotonnade blanche ordinaire, et les animaux de boucherie, les Mossi ne

dépassant Oual-Oualé que pour se rendre alors à Salaga. D’autre

part, Karaga fournit des kolas et du sel soit aux gens de Gambakha,

soit à ceux de Oual-Oualé, quand ces deux articles leur font défaut.

On élève aussi un peu de bétail ici. Les bœufs sont en assez bon

état ; quant aux moutons, la race est tout à fait dégénérée ;

un beau mouton de Karaga ne peut pas donner plus de 4 à 5 kilos

de viande.

Je rendis visite au naba dans la matinée ; il me reçut dans une case

ronde à deux entrées, dite _boulou_, de dimensions extraordinaires

et plus grande que les cases élevées dans certains villages de la

rive droite du Niger pour y recevoir Samory lors de son passage. Ce

boulou avait 12 mètres de diamètre.

L’assistance était nombreuse. Le naba, vêtu simplement mais sans

luxe, était assis sur un siège un peu élevé. Après m’avoir

fait souhaiter la bienvenue, il me dit que, selon mon désir, il me

ferait conduire par Patenga à Salaga.

Le naba de Karaga me paraît jouir d’une certaine influence dans

la région. Quoique son pays fasse partie du Dagomba de Yendi, il

occupe une position un peu indépendante, fait la guerre pour son

propre compte et semble se soucier fort peu du naba de Yendi. Il

n’a pas peu contribué au succès de Gandiari en marchant de

concert avec lui et les gens de Daboya contre quelques villages

gourounga. Lorsqu’il s’est retiré avec les gens de Daboya,

la fortune de Gandiari était faite, quantité de gens préférant

au commerce de kolas le pillage et la chasse aux esclaves, beaucoup

plus rémunératrice. Ces aventuriers restèrent auprès de lui et

constituèrent le noyau des bandes qui ravagent encore la région.

22 _septembre._ — En quittant Karaga on traverse successivement

deux petits villages de culture appartenant au naba, puis d’eux

_tanga_ dépendant de Karaga, mais dont je n’ai pu apprendre

le nom. Dans l’un deux, il y a une dizaine de puits à indigo et

quelques métiers à tisser en activité. Les cultures de ces _tanga_

sont aussi très variées : outre les calebasses, l’indigo et le

piment, il y a quelques belles cotonnières. Pendant cette étape, on

traverse huit ruisseaux affluents de la Volta Blanche, rivière Nâbo

et autres. Leur passage est très facile, ils sont peu importants et

tous à fond de roche, schiste marneux ou grès friable ; leur origine

doit se trouver à peine à quelques kilomètres dans l’est sur la

ligne de partage des eaux.

Il est évident que c’est sur la ligne de partage des eaux que

les indigènes auraient dû frayer leur chemin ; il aurait été

plus long, mais au moins praticable en toute saison ; mais le noir

ne réfléchit pas, et l’absence de villages a dû le rebuter :

le gîte pour lui est tout. Quoique à flanc de coteau, ce chemin

est encore en partie inondé ; les animaux n’arrivent à Patenga

qu’à trois heures et demie de l’après-midi.

Le naba est frère cadet du naba de Karaga. Il m’envoie, dès mon

arrivée, quelques ignames et me fait dire qu’il me recevra vers

cinq heures.

Le naba, qui a une physionomie tout à fait intelligente mais très

rude, me reçut devant sa case. Dès mon arrivée il commença par

me rudoyer et me parler d’un ton très autoritaire ; il me dit

qu’il me fallait remporter mon cadeau pour venir le lui offrir

dans la matinée du lendemain. Avec ménagements, j’expliquai à

ce potentat noir qu’il parlait à un Européen, qui partout où il

passe a droit à des égards, et, pour terminer, je lui signifiai

que, parti depuis longtemps de ma patrie, je ne pouvais, pour une

raison futile, remettre de jour en jour mon départ ; j’étais donc

décidé à partir le lendemain. Loin de se fâcher, il me tendit la

main en signe de conciliation et offrit de mettre également à ma

disposition un guide, comme l’avait fait son frère de Karaga.

[Illustration : Visite au naba de Karaga.]

_Dimanche_ 23 _septembre._ — A Patenga on quitte la route se

dirigeant sur Yendi pour prendre un sentier faisant du sud-ouest

dès la sortie de Sampiémo, petit village situé à 3 km. 500 de

Patenga. Ce sentier est passable jusqu’aux approches de Sagoué ;

mais avant d’entrer dans ce village il faut traverser un petit

ruisseau qui a transformé la plaine en marais sur une profondeur

de plus de 500 mètres. Ce passage est tellement difficile en

cette saison, que non seulement tous les ânes, mais encore leurs

conducteurs, sont tombés dans les flaques d’eau. En arrivant

au village, après une journée déjà fatigante, il fallut ouvrir

tous les bagages pour faire sécher les marchandises complètement

mouillées et encore s’en occuper pendant la nuit en les plaçant

auprès des feux.

_Lundi_ 24 _septembre._ — Cette étape est un peu plus longue que

la précédente ; il est malheureusement difficile de la scinder

en deux. Le sentier est privé de villages et les endroits où il

y a de l’eau sont impossibles. C’est en vain que je cherchai

un campement ; on ne trouve d’endroit sec un peu élevé que

lorsqu’on arrive près de Zang : là le terrain se relève, on suit

même pendant quelques kilomètres la ligne de faîte de cette région

de collines. A plusieurs reprises nous coupons de petites ravines se

dirigeant alternativement vers l’est ou vers l’ouest.

Les arbres sont moins rabougris par ici ; il semblerait que la

végétation va devenir bientôt plus belle. Les cés atteignent une

hauteur moyenne, mais ne doivent pas donner de brillantes récoltes. Le

terrain est composé de grès ferrugineux et de grès friables dans

lequel sont incrustés des galets de diverses variétés. Cette région

doit être privée d’eau en saison sèche ; elle ressemble en cela

au pays des Dokhosié et des Komono, dont elle a la même latitude. Ce

qui surprend, c’est qu’il n’y a ni bambous, ni palmiers par

ici ; dans les villages, je n’ai remarqué qu’un seul _finsan_,

quoiqu’il soit commun sous les mêmes latitudes dans les pays de

l’ouest ; les mimosées sont aussi excessivement rares.

Je n’ai vu que peu de traces de gibier ; en revanche, il y a beaucoup

de grands aigles au plumage blanc et noir nommés _ban_ ou _gan_

en mandé ; ils ont de l’analogie avec l’aigle blanc pêcheur,

mais sont beaucoup plus puissants et ont d’autres mœurs.

Zang, comme Sagoué, est un petit village de cent cinquante habitants

environ. Son naba dispose de deux fusils et possède un cheval qui

n’en porte que le nom, tellement il est laid et difforme.

En arrivant, il me désigne comme logement l’habitation d’un de

ses griots. C’est au milieu des tam-tams de tous les modèles et

dimensions connus que nous trouvons à nous installer. Je croyais

cette sotte profession de griot bannie de toute la région, comme

à Oual-Oualé, où l’on a ces instrumentistes en horreur, mais

c’est tout simplement parce que là-bas il n’y a pas de naba,

tandis qu’ici, comme chez tous les peuples en retard, il y a beaucoup

de chefs et alors beaucoup de griots.

Dès mon arrivée ici, j’ai eu à constater que la population

n’était pas précisément complaisante. Ayant demandé à

acheter des ignames et du mil pour mes animaux, on me fit d’abord

répondre que le village était sans ressources ; puis, peu à peu,

on m’apporta ce que je demandais, mais en me le faisant payer le

triple de sa valeur. Le naba m’envoya dans la soirée une charge

d’ignames et 400 cauries pour m’acheter de la viande et du

sel ! Acheter où ? je me le demande. J’abandonnai naturellement

les cauries à mon guide et je fis remercier ce généreux chef en

lui envoyant un petit cadeau.

J’aurais bien voulu quitter le lendemain ce village inhospitalier ;

malheureusement j’étais arrivé ici avec deux ânes mourants et deux

autres hors de service. Je ne pouvais songer à me remettre en route

dans ces conditions ; il me fallut bon gré mal gré laisser reposer

mes autres animaux sous peine de les perdre dans une future étape.

Voyant mon embarras, le chef me proposa bien de me vendre un âne

(le seul du village) ; mais comme, au plus bas mot, il ne voulait

s’en défaire que pour la _modique somme de_ 125000 _cauries_, je

renonçai à conclure ce marché et me décidai à rester ici trois

ou quatre jours.

Non seulement ces Dagomba, pour la plupart fétichistes, ne sont pas

complaisants, mais encore ils sont peu sociables. Il ne s’est pas

passé un jour sans que les gars du villages vinssent chercher noise

aux âniers pour les pâturages. Le dernier jour, la querelle se

changea en rixe qui menaçait de mal tourner, les hommes du village

étant venus avec des haches et des pioches à défaut d’autres

armes. Mes hommes, de leur côté, avaient pris les trois fusils ;

j’arrivai juste à temps pour mettre le holà. Deux musulmans

raisonnables ayant de leur côté prêché raison, cette scène se

termina par une distribution de horions reçus de part et d’autres,

et n’eut pas de suites fâcheuses.

_Samedi_ 29 _septembre._ — Mes ânes, quoique un peu remis, ne se

trouvaient pas dans un brillant état : deux d’entre eux étant

morts, il ne m’en restait que cinq en état de porter.

Dans le chemin que je suis, les villages sont éloignés de plus de

20 kilomètres les uns des autres ; ce sont des étapes trop longues

pour des animaux fatigués ; je dois donc, à mon grand regret,

abandonner le chemin suivi précédemment. Je cherche à faire le

plus de sud possible, afin de gagner au plus vite la route de Yendi

à Salaga, où les étapes sont plus courtes et les lieux habités

plus nombreux. Je me dirige à cet effet sur Pabia et m’arrête à

Feullé. La route est bonne : trois kilomètres avant d’arriver au

village, on traverse un torrent impétueux, mais peu profond ; il est

l’origine de la rivière de Palari, premier affluent sérieux de la

rivière Dako ou Probondi (cette rivière a son confluent avec la Volta

(fleuve principal) en aval de Tamkrankou (route de Salaga à Krakye).

[Illustration : Rixe menaçante.]

A Feullé, les Dagomba sont fort aimables. Bien que ce soit un tout

petit village (une centaine d’habitants environ), il s’y tient un

marché, ce qui donne un peu d’animation. Il n’y a cependant rien

qui mérite d’être mentionné. Les produits ne sont pas variés :

un peu de sorgho, du savon, du beurre de cé, des condiments, du

tabac à priser et du mauvais dolo, dont un habitant m’offrit une

calebasse, croyant me faire plaisir. Les ignames ici sont presque

données : pour 200 cauries on m’en a apporté quinze belles. Les

étrangers payent toujours un peu plus cher — comme partout du

reste. J’estime qu’une belle igname ne coûte ici que 10 cauries.

Ce village possède deux beaux citronniers. Je me suis empressé de

faire cueillir quelques-uns de ces fruits, afin de corriger l’eau,

qui n’est pas bien bonne dans cette région. Le citronnier avait

déjà fait son apparition à Zang, mais, négligé, il ne donnait

que de tout petits citrons, tandis qu’ici ils sont d’une grosseur

raisonnable et bien juteux ; il y a aussi par-ci par-là dans le

village quelques papayers chargés de fruits, mais ce n’est pas

encore l’époque de la maturité, ce que je regrette, la papaye

étant toujours pour moi un excellent dessert.

_Dimanche_ 30 _septembre._ — Le terrain, qui insensiblement commence

à s’abaisser à partir de Zang, continue à s’affaisser. Le chemin

n’est cependant pas trop noyé, et l’étape se fait d’autant

plus facilement que nous passons d’abord entre deux petits villages,

Batenga et Badouré, pour traverser ensuite un troisième, nommé

Ngouensi, ce qui fournit l’occasion aux habitants de nous voir

passer et de m’adresser la parole, qui en mossi, qui en dagomsa,

qui en haoussa. Comme cela se borne en salutations, je riposte de

mon mieux, ce qui étonne et amuse ces braves gens.

Pabia (Kwobia de la carte anglaise du capitaine Lonsdale) est par

exception un village groupé ; pour un peu je me croirais en présence

d’un village wolof. Comme ceux-ci, il possède cette verdure

trompeuse qui fait espérer au voyageur un fouillis d’arbres pour

se reposer, mais au fur et à mesure qu’on s’approche, on voit la

verdure faire place au chaume. L’illusion a été produite par les

papayers, les lianes de giraumont, les tiges de gombo et de _dadian_

(textile) et surtout par le même acacia au maigre feuillage qui

est placé, comme à Dakar, en bordure dans tous les jardinets de

Pabia. La ressemblance est frappante même une fois entré dans le

village, les habitations étant délimitées, comme chez les Wolof,

par des tapades en tiges de mil et en _sekko_.

Il y a cependant en dedans et autour des villages quelques banans,

ficus et doubalé, et au centre se trouve un emplacement où croissent

pêle-mêle des herbes, de la pourguère et un peu d’indigo et de

tabac. Pabia, qui n’a pas plus de 200 à 300 habitants, possède

une construction carrée en terre servant de mosquée et deux

écoles musulmanes. Les femmes font presque toutes le salam. Sauf

les captifs, qui m’ont paru assez nombreux, je crois que tout le

monde est musulman, ce qui n’empêche pas le village d’avoir la

réputation justifiée de contenir beaucoup de voleurs.

Dans la soirée, quand mon diatigué me prévint de ce détail,

un de mes hommes s’était déjà laissé voler sa couverture. En

faisant le tour du village j’ai constaté qu’il y a ici plusieurs

familles haoussa qui s’occupent de tissage et de teinture ; j’ai

compté huit puits à indigo.

Pabia est le point culminant de cette région (570

mètres). L’horizon est presque aussi nettement limité que celui

de la mer, et la ligne n’est brisée de temps à autre que par le

sommet d’un bombax ou d’un finsan qui marque l’emplacement de

quelque lieu habité.

L’imam m’ayant envoyé quelques ignames, je lui rendis visite en

lui faisant cadeau d’un petit carnet, ce qui lui fit bien plaisir. Il

me demanda quelques nouvelles sur les pays que je venais de traverser,

ensuite il me causa religion. Comme beaucoup de noirs, ce brave homme

croit que les israélites ont les paupières coupées (je dis croit,

car, quoique je lui aie affirmé que ce n’était pas, je ne pense pas

l’avoir convaincu). Une fois que ces gens-là ont une idée logée

dans leur étroite cervelle, il est difficile de l’en faire sortir.

Pabia est le dernier village dagomba que l’on rencontre dans cette

direction, le village suivant faisant déjà politiquement partie

du Gondja. En traversant le Dagomba, j’ai été frappé par le

caractère de ressemblance qu’offre la population de cette région

avec celle du Mampoursi. Je n’hésite pas à leur assigner une

étroite parenté. Je pourrais presque dire que les Dagomba et les

Mampourga ne font qu’un seul et même peuple. La seule différence

que j’aie constatée réside dans le degré de civilisation, les

habitants du Dagomba m’ayant paru moins façonnés, moins sociables

et de mœurs plus sauvages que leurs frères du Mampoursi. Ainsi, en

quittant Karaga, j’ai vu, entre les mains d’hommes et de jeunes

gens qui se rendaient dans les cultures, des côtes d’animaux et

des omoplates ayant un côté biseauté en forme de tranchant. Ces

os affûtés leur servaient de couteaux et de haches. Les arcs dont

ils sont armés sont moins bien conditionnés que ceux que j’ai vus

jusqu’à présent, moins puissants que ceux des autres peuples ;

ils possèdent une corde en boyau qui, une fois mouillée, ne doit

plus être tendue et rendre par conséquent l’arme impropre.

A côté de ces armes primitives on voit aussi quelques fusils à

silex, tous à un coup, le boucanier femelle de nos Rivières du

Sud. Ces armes sont entre les mains de deux ou trois hommes par

village, qui chassent, mais doivent le plus souvent ne rien rapporter.

Nulle part je n’ai vu les trophées de cornes dont le noir se plaît

toujours à faire parade pour en orner l’entrée principale de sa

demeure, ou encore le tronc de quelque arbre remarquable du village ;

du reste, comme je l’ai dit plus haut, le pays est peu giboyeux.

En dehors des tatouages que j’ai signalés chez le Mampourga,

je n’en ai relevé que deux autres ; ils consistent en petites

incisions sur les tempe, descendant jusqu’à hauteur du lobe de

l’oreille, et peuvent très bien n’être que des ornements au

lieu de marques de tribus ou de familles.

Les femmes sont marquées comme les hommes, ce qui les défigure

beaucoup plus que les femmes mampourga ; elles ont en outre presque

toutes l’habitude de chiquer. Le tabac en poudre ou en feuilles est

placé entre la lèvre inférieure et les dents, comme font beaucoup

de Mandé Dioula et surtout les Mossi.

La danse, semblable à celle des Mampourga, est loin d’être

gracieuse ; par son originalité elle mérite cependant d’être

décrite.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2) · 第 5 / 35 段