rivière dont la veille déjà nous avions reconnu le point de
passage. Ce cours d’eau, qui vient de l’est-nord-est, coule dans
une plaine dépourvue d’arbres. Ses rives mêmes sont privées
de végétation. Actuellement il a environ 75 mètres de largeur,
mais son lit n’a que 15 mètres, autant que l’on peut en juger
par quelques sommets de buissons semés par-ci par-là au milieu des
eaux et qui délimitent assez nettement l’emplacement des berges. Le
service du passage est assuré par deux petites pirogues en bon état
et très bien travaillées ; elles appartiennent au chef de Nasian,
qui fait percevoir, comme partout, des droits payables en cauries. Mes
hommes manœuvrant très bien les embarcations indigènes — plusieurs
d’entre eux sont des pagayeurs émérites, — ils ont effectué à
eux seuls le passage des animaux et des charges. Pour cette raison, le
chef de Nasian eut la générosité de ne pas me réclamer de droits
de passage ; je fis cependant donner 2000 cauries aux piroguiers
comme pourboire.
Sur la rive gauche, une petite ride de terrain d’une dizaine de
mètres de largeur seule n’est pas inondée ; elle est couverte
de trois _lengué_ (arbre fournissant un bon bois de construction),
et permet de recharger les animaux, car au delà le terrain n’est
qu’une immense nappe d’eau dissimulée par de hautes herbes. Cet
endroit est très difficile à traverser pour les animaux : le terrain,
fangeux, est défoncé par de jeunes hippopotames[18] qui viennent
y pâturer la nuit.
A 500 mètres de la rivière on quitte le chemin de Savelougou pour
prendre un sentier moins large qui a une direction presque Est. Il
longe à peu de distance la rivière. De temps en temps on aperçoit
sur la gauche de grands amas d’eau qui sont en communication avec
la rivière.
Le sol, constitué d’argile recouverte d’agglomérés de roche
ferrugineuse, est tout à fait imperméable ; le sentier, damé par
les piétons en saison sèche, est praticable quoique couvert partout
de 10 à 15 centimètres d’eau ; mais dès qu’on s’en écarte
pour une raison quelconque, on glisse ou s’embourbe. De la rivière
à Niombong-o, on voyage dans une mer de hautes herbes desquelles
émerge de temps à autre la cime de quelque gardénia sauvage ou de
cé rabougri ; on fait environ 2 kilomètres à l’heure ; c’est
dans ces conditions que l’on débouche brusquement dans un lieu
plus favorisé par la nature, au milieu duquel s’élève le petit
village de Niombong-o. Jamais personne ne supposerait l’existence
d’un lieu habité par ici.
[Illustration : Marche dans la prairie inondée de Louaré.]
Il est deux heures de l’après-midi quand nous arrivons ; les trente
cases qui composent le village semblent désertes ; par cette chaleur,
pas une poule ne circule autour des cases. Si quelques pieds de gombo
et quelques lianes de giraumont grimpant sur les toits des cases
ne trahissaient la présence de l’homme, on se croirait dans un
village abandonné. Il y règne un silence de mort, on n’entend
même pas le gazouillement des oiseaux ou le cri de quelque toucan
ou de quelque tourterelle égarée ; cela me rappelle les villages
de Samory sur la route du Baoulé à Sikasso ; il ne manque que les
cadavres dans les cases.
Mon guide m’installe dans le premier boulou que nous rencontrons,
et bientôt après deux ou trois grandes personnes et quelques enfants
arrivent des champs et viennent un peu égayer et rendre la vie à
ce lieu déshérité.
Mes hommes ont capturé, en route, une iguane terrestre grise dite
_koûto_ en mandé, et une petite tortue de terre à carapace à
charnière, nommée _kouta_. Tout joyeux, ils m’apportent ces
deux animaux en me disant que c’est de très bon augure. « Notre
chemin sera bon », se répètent-ils à l’envi. Quant à moi,
je suis loin de partager leur enthousiasme, je vois le moment où
je ne pourrai plus continuer ma route : les chevaux et les ânes
ne peuvent longtemps supporter de telles fatigues. Avec des animaux
robustes, au début d’une exploration, le voyage pendant la saison
des pluies est à préconiser ; c’est en effet pendant l’hivernage
seulement que l’on peut juger de la richesse d’un pays et le voir
dans toute sa splendeur, avec tout le luxe de sa végétation. Mais
quand on a des animaux éreintés et que soi-même on est fatigué,
les voyages en hivernage sont excessivement pénibles.
19 _septembre._ — Les cultures de Niombong-o s’étendent
vers l’est, sur une profondeur de 500 mètres ; elles sont dans
un état splendide ; les arachides surtout sont d’une grosseur
extraordinaire, ce qui me fait supposer que les cultures ont à peine
deux ans d’existence. Le chemin, tout en étant moins noyé que
dans l’étape précédente, est dans un état tel que ce n’est
qu’après de grandes fatigues que nous atteignons Pizzoukhou, après
avoir traversé l’ancien emplacement d’un village. Je suis bien
accueilli, quelques Dagomba et le chef m’offrent des ignames et un
poulet. La population est polie et très serviable.
20 _septembre._ — La route, en quittant Pizzoukhou, se dirige
vers le sud-est. Quoique le terrain se relève un peu de temps à
autre, on traverse encore de nombreux endroits fangeux et surtout des
emplacements inondés qui doivent alimenter la rivière Koualzi. Trois
petits villages, Zan, Langokho et Ton, se distinguent par leurs
cultures soignées et surtout variées ; on aperçoit, à côté de
beaux sorghos, des calebasses, des piments, du chanvre indigène
dit _dafou_ en mandé, des gombo, des arachides, des haricots de
plusieurs variétés, un peu d’indigo et du coton dans les sillons
des ignamières.
Un Mandé qui m’offrit le _bombo_ à Zan m’apprit que ces
_tanga_[19] sont placés sous l’autorité du naba de Ton, le plus
gros des trois villages.
Dans l’après-midi nous atteignons Karaga ; l’imam m’installe
chez un de ses élèves, non loin de sa propre demeure.
Je dus m’arrêter un jour à Karaga, autant pour laisser reposer
mes animaux que pour prendre discrètement des renseignements sur
l’itinéraire suivi par l’explorateur venu à Gambakha. Mon hôte
était très communicatif : il m’apprit de suite que j’étais
le second Européen qui venait à Karaga et que von François, mon
prédécesseur, était venu de Yendi par Patenga, et avait fait retour
par le même chemin. Je sus aussi que trois autres chemins partant de
Ga se dirigent sur Salaga et rejoignent, à une ou deux journées de
marche au nord de Salaga, soit l’itinéraire Oual-Oualé, Savelougou,
Yendi, soit l’itinéraire Yendi, Salaga. Un quatrième chemin partant
de Patenga rejoint l’itinéraire Yendi à Zankoum ou Dokonkadé. Je
me décidai pour ce dernier, qui devait être le moins inondé, car
je le supposai le moins éloigné de la ligne de partage entre les
eaux des affluents de la Volta Blanche et celles des affluents de la
rivière Dako ou Probondi.
L’imam de Karaga me reçut fort bien et se chargea de me faire
obtenir du naba la permission de prendre le chemin dont j’avais fait
choix, et de me faire donner un guide pour m’accompagner jusqu’à
Salaga ou au moins pendant trois ou quatre jours de marche.
Karaga est un village presque aussi gros que Oual-Oualé. La majeure
partie de la population est musulmane, mais il n’y a pas de
mosquée ; du reste, dans toute cette région on ne m’a signalé
de mosquée qu’à Yendi et à Kompongou.
L’industrie de Karaga est, comme un peu partout, réprésentée
par la teinture et le tissage de deux spécialités :
1o Une cotonnade blanche rayée en travers de filets de coton rouge,
dont le prix du mètre carré s’élève à environ 1500 à 1800
cauries.
2o Une cotonnade toute blanche, très fine, presque aussi fine que
celle fournie par les Haoussa. Le prix du mètre carré est de 1000
cauries environ. La largeur des bandes varie, comme partout, de 9 à
12 centimètres.
Le commerce est le même à peu près qu’à Oual-Oualé. Karaga
est cependant tributaire de ce dernier village pour le _taro_,
cotonnade blanche ordinaire, et les animaux de boucherie, les Mossi ne
dépassant Oual-Oualé que pour se rendre alors à Salaga. D’autre
part, Karaga fournit des kolas et du sel soit aux gens de Gambakha,
soit à ceux de Oual-Oualé, quand ces deux articles leur font défaut.
On élève aussi un peu de bétail ici. Les bœufs sont en assez bon
état ; quant aux moutons, la race est tout à fait dégénérée ;
un beau mouton de Karaga ne peut pas donner plus de 4 à 5 kilos
de viande.
Je rendis visite au naba dans la matinée ; il me reçut dans une case
ronde à deux entrées, dite _boulou_, de dimensions extraordinaires
et plus grande que les cases élevées dans certains villages de la
rive droite du Niger pour y recevoir Samory lors de son passage. Ce
boulou avait 12 mètres de diamètre.
L’assistance était nombreuse. Le naba, vêtu simplement mais sans
luxe, était assis sur un siège un peu élevé. Après m’avoir
fait souhaiter la bienvenue, il me dit que, selon mon désir, il me
ferait conduire par Patenga à Salaga.
Le naba de Karaga me paraît jouir d’une certaine influence dans
la région. Quoique son pays fasse partie du Dagomba de Yendi, il
occupe une position un peu indépendante, fait la guerre pour son
propre compte et semble se soucier fort peu du naba de Yendi. Il
n’a pas peu contribué au succès de Gandiari en marchant de
concert avec lui et les gens de Daboya contre quelques villages
gourounga. Lorsqu’il s’est retiré avec les gens de Daboya,
la fortune de Gandiari était faite, quantité de gens préférant
au commerce de kolas le pillage et la chasse aux esclaves, beaucoup
plus rémunératrice. Ces aventuriers restèrent auprès de lui et
constituèrent le noyau des bandes qui ravagent encore la région.
22 _septembre._ — En quittant Karaga on traverse successivement
deux petits villages de culture appartenant au naba, puis d’eux
_tanga_ dépendant de Karaga, mais dont je n’ai pu apprendre
le nom. Dans l’un deux, il y a une dizaine de puits à indigo et
quelques métiers à tisser en activité. Les cultures de ces _tanga_
sont aussi très variées : outre les calebasses, l’indigo et le
piment, il y a quelques belles cotonnières. Pendant cette étape, on
traverse huit ruisseaux affluents de la Volta Blanche, rivière Nâbo
et autres. Leur passage est très facile, ils sont peu importants et
tous à fond de roche, schiste marneux ou grès friable ; leur origine
doit se trouver à peine à quelques kilomètres dans l’est sur la
ligne de partage des eaux.
Il est évident que c’est sur la ligne de partage des eaux que
les indigènes auraient dû frayer leur chemin ; il aurait été
plus long, mais au moins praticable en toute saison ; mais le noir
ne réfléchit pas, et l’absence de villages a dû le rebuter :
le gîte pour lui est tout. Quoique à flanc de coteau, ce chemin
est encore en partie inondé ; les animaux n’arrivent à Patenga
qu’à trois heures et demie de l’après-midi.
Le naba est frère cadet du naba de Karaga. Il m’envoie, dès mon
arrivée, quelques ignames et me fait dire qu’il me recevra vers
cinq heures.
Le naba, qui a une physionomie tout à fait intelligente mais très
rude, me reçut devant sa case. Dès mon arrivée il commença par
me rudoyer et me parler d’un ton très autoritaire ; il me dit
qu’il me fallait remporter mon cadeau pour venir le lui offrir
dans la matinée du lendemain. Avec ménagements, j’expliquai à
ce potentat noir qu’il parlait à un Européen, qui partout où il
passe a droit à des égards, et, pour terminer, je lui signifiai
que, parti depuis longtemps de ma patrie, je ne pouvais, pour une
raison futile, remettre de jour en jour mon départ ; j’étais donc
décidé à partir le lendemain. Loin de se fâcher, il me tendit la
main en signe de conciliation et offrit de mettre également à ma
disposition un guide, comme l’avait fait son frère de Karaga.
[Illustration : Visite au naba de Karaga.]
_Dimanche_ 23 _septembre._ — A Patenga on quitte la route se
dirigeant sur Yendi pour prendre un sentier faisant du sud-ouest
dès la sortie de Sampiémo, petit village situé à 3 km. 500 de
Patenga. Ce sentier est passable jusqu’aux approches de Sagoué ;
mais avant d’entrer dans ce village il faut traverser un petit
ruisseau qui a transformé la plaine en marais sur une profondeur
de plus de 500 mètres. Ce passage est tellement difficile en
cette saison, que non seulement tous les ânes, mais encore leurs
conducteurs, sont tombés dans les flaques d’eau. En arrivant
au village, après une journée déjà fatigante, il fallut ouvrir
tous les bagages pour faire sécher les marchandises complètement
mouillées et encore s’en occuper pendant la nuit en les plaçant
auprès des feux.
_Lundi_ 24 _septembre._ — Cette étape est un peu plus longue que
la précédente ; il est malheureusement difficile de la scinder
en deux. Le sentier est privé de villages et les endroits où il
y a de l’eau sont impossibles. C’est en vain que je cherchai
un campement ; on ne trouve d’endroit sec un peu élevé que
lorsqu’on arrive près de Zang : là le terrain se relève, on suit
même pendant quelques kilomètres la ligne de faîte de cette région
de collines. A plusieurs reprises nous coupons de petites ravines se
dirigeant alternativement vers l’est ou vers l’ouest.
Les arbres sont moins rabougris par ici ; il semblerait que la
végétation va devenir bientôt plus belle. Les cés atteignent une
hauteur moyenne, mais ne doivent pas donner de brillantes récoltes. Le
terrain est composé de grès ferrugineux et de grès friables dans
lequel sont incrustés des galets de diverses variétés. Cette région
doit être privée d’eau en saison sèche ; elle ressemble en cela
au pays des Dokhosié et des Komono, dont elle a la même latitude. Ce
qui surprend, c’est qu’il n’y a ni bambous, ni palmiers par
ici ; dans les villages, je n’ai remarqué qu’un seul _finsan_,
quoiqu’il soit commun sous les mêmes latitudes dans les pays de
l’ouest ; les mimosées sont aussi excessivement rares.
Je n’ai vu que peu de traces de gibier ; en revanche, il y a beaucoup
de grands aigles au plumage blanc et noir nommés _ban_ ou _gan_
en mandé ; ils ont de l’analogie avec l’aigle blanc pêcheur,
mais sont beaucoup plus puissants et ont d’autres mœurs.
Zang, comme Sagoué, est un petit village de cent cinquante habitants
environ. Son naba dispose de deux fusils et possède un cheval qui
n’en porte que le nom, tellement il est laid et difforme.
En arrivant, il me désigne comme logement l’habitation d’un de
ses griots. C’est au milieu des tam-tams de tous les modèles et
dimensions connus que nous trouvons à nous installer. Je croyais
cette sotte profession de griot bannie de toute la région, comme
à Oual-Oualé, où l’on a ces instrumentistes en horreur, mais
c’est tout simplement parce que là-bas il n’y a pas de naba,
tandis qu’ici, comme chez tous les peuples en retard, il y a beaucoup
de chefs et alors beaucoup de griots.
Dès mon arrivée ici, j’ai eu à constater que la population
n’était pas précisément complaisante. Ayant demandé à
acheter des ignames et du mil pour mes animaux, on me fit d’abord
répondre que le village était sans ressources ; puis, peu à peu,
on m’apporta ce que je demandais, mais en me le faisant payer le
triple de sa valeur. Le naba m’envoya dans la soirée une charge
d’ignames et 400 cauries pour m’acheter de la viande et du
sel ! Acheter où ? je me le demande. J’abandonnai naturellement
les cauries à mon guide et je fis remercier ce généreux chef en
lui envoyant un petit cadeau.
J’aurais bien voulu quitter le lendemain ce village inhospitalier ;
malheureusement j’étais arrivé ici avec deux ânes mourants et deux
autres hors de service. Je ne pouvais songer à me remettre en route
dans ces conditions ; il me fallut bon gré mal gré laisser reposer
mes autres animaux sous peine de les perdre dans une future étape.
Voyant mon embarras, le chef me proposa bien de me vendre un âne
(le seul du village) ; mais comme, au plus bas mot, il ne voulait
s’en défaire que pour la _modique somme de_ 125000 _cauries_, je
renonçai à conclure ce marché et me décidai à rester ici trois
ou quatre jours.
Non seulement ces Dagomba, pour la plupart fétichistes, ne sont pas
complaisants, mais encore ils sont peu sociables. Il ne s’est pas
passé un jour sans que les gars du villages vinssent chercher noise
aux âniers pour les pâturages. Le dernier jour, la querelle se
changea en rixe qui menaçait de mal tourner, les hommes du village
étant venus avec des haches et des pioches à défaut d’autres
armes. Mes hommes, de leur côté, avaient pris les trois fusils ;
j’arrivai juste à temps pour mettre le holà. Deux musulmans
raisonnables ayant de leur côté prêché raison, cette scène se
termina par une distribution de horions reçus de part et d’autres,
et n’eut pas de suites fâcheuses.
_Samedi_ 29 _septembre._ — Mes ânes, quoique un peu remis, ne se
trouvaient pas dans un brillant état : deux d’entre eux étant
morts, il ne m’en restait que cinq en état de porter.
Dans le chemin que je suis, les villages sont éloignés de plus de
20 kilomètres les uns des autres ; ce sont des étapes trop longues
pour des animaux fatigués ; je dois donc, à mon grand regret,
abandonner le chemin suivi précédemment. Je cherche à faire le
plus de sud possible, afin de gagner au plus vite la route de Yendi
à Salaga, où les étapes sont plus courtes et les lieux habités
plus nombreux. Je me dirige à cet effet sur Pabia et m’arrête à
Feullé. La route est bonne : trois kilomètres avant d’arriver au
village, on traverse un torrent impétueux, mais peu profond ; il est
l’origine de la rivière de Palari, premier affluent sérieux de la
rivière Dako ou Probondi (cette rivière a son confluent avec la Volta
(fleuve principal) en aval de Tamkrankou (route de Salaga à Krakye).
[Illustration : Rixe menaçante.]
A Feullé, les Dagomba sont fort aimables. Bien que ce soit un tout
petit village (une centaine d’habitants environ), il s’y tient un
marché, ce qui donne un peu d’animation. Il n’y a cependant rien
qui mérite d’être mentionné. Les produits ne sont pas variés :
un peu de sorgho, du savon, du beurre de cé, des condiments, du
tabac à priser et du mauvais dolo, dont un habitant m’offrit une
calebasse, croyant me faire plaisir. Les ignames ici sont presque
données : pour 200 cauries on m’en a apporté quinze belles. Les
étrangers payent toujours un peu plus cher — comme partout du
reste. J’estime qu’une belle igname ne coûte ici que 10 cauries.
Ce village possède deux beaux citronniers. Je me suis empressé de
faire cueillir quelques-uns de ces fruits, afin de corriger l’eau,
qui n’est pas bien bonne dans cette région. Le citronnier avait
déjà fait son apparition à Zang, mais, négligé, il ne donnait
que de tout petits citrons, tandis qu’ici ils sont d’une grosseur
raisonnable et bien juteux ; il y a aussi par-ci par-là dans le
village quelques papayers chargés de fruits, mais ce n’est pas
encore l’époque de la maturité, ce que je regrette, la papaye
étant toujours pour moi un excellent dessert.
_Dimanche_ 30 _septembre._ — Le terrain, qui insensiblement commence
à s’abaisser à partir de Zang, continue à s’affaisser. Le chemin
n’est cependant pas trop noyé, et l’étape se fait d’autant
plus facilement que nous passons d’abord entre deux petits villages,
Batenga et Badouré, pour traverser ensuite un troisième, nommé
Ngouensi, ce qui fournit l’occasion aux habitants de nous voir
passer et de m’adresser la parole, qui en mossi, qui en dagomsa,
qui en haoussa. Comme cela se borne en salutations, je riposte de
mon mieux, ce qui étonne et amuse ces braves gens.
Pabia (Kwobia de la carte anglaise du capitaine Lonsdale) est par
exception un village groupé ; pour un peu je me croirais en présence
d’un village wolof. Comme ceux-ci, il possède cette verdure
trompeuse qui fait espérer au voyageur un fouillis d’arbres pour
se reposer, mais au fur et à mesure qu’on s’approche, on voit la
verdure faire place au chaume. L’illusion a été produite par les
papayers, les lianes de giraumont, les tiges de gombo et de _dadian_
(textile) et surtout par le même acacia au maigre feuillage qui
est placé, comme à Dakar, en bordure dans tous les jardinets de
Pabia. La ressemblance est frappante même une fois entré dans le
village, les habitations étant délimitées, comme chez les Wolof,
par des tapades en tiges de mil et en _sekko_.
Il y a cependant en dedans et autour des villages quelques banans,
ficus et doubalé, et au centre se trouve un emplacement où croissent
pêle-mêle des herbes, de la pourguère et un peu d’indigo et de
tabac. Pabia, qui n’a pas plus de 200 à 300 habitants, possède
une construction carrée en terre servant de mosquée et deux
écoles musulmanes. Les femmes font presque toutes le salam. Sauf
les captifs, qui m’ont paru assez nombreux, je crois que tout le
monde est musulman, ce qui n’empêche pas le village d’avoir la
réputation justifiée de contenir beaucoup de voleurs.
Dans la soirée, quand mon diatigué me prévint de ce détail,
un de mes hommes s’était déjà laissé voler sa couverture. En
faisant le tour du village j’ai constaté qu’il y a ici plusieurs
familles haoussa qui s’occupent de tissage et de teinture ; j’ai
compté huit puits à indigo.
Pabia est le point culminant de cette région (570
mètres). L’horizon est presque aussi nettement limité que celui
de la mer, et la ligne n’est brisée de temps à autre que par le
sommet d’un bombax ou d’un finsan qui marque l’emplacement de
quelque lieu habité.
L’imam m’ayant envoyé quelques ignames, je lui rendis visite en
lui faisant cadeau d’un petit carnet, ce qui lui fit bien plaisir. Il
me demanda quelques nouvelles sur les pays que je venais de traverser,
ensuite il me causa religion. Comme beaucoup de noirs, ce brave homme
croit que les israélites ont les paupières coupées (je dis croit,
car, quoique je lui aie affirmé que ce n’était pas, je ne pense pas
l’avoir convaincu). Une fois que ces gens-là ont une idée logée
dans leur étroite cervelle, il est difficile de l’en faire sortir.
Pabia est le dernier village dagomba que l’on rencontre dans cette
direction, le village suivant faisant déjà politiquement partie
du Gondja. En traversant le Dagomba, j’ai été frappé par le
caractère de ressemblance qu’offre la population de cette région
avec celle du Mampoursi. Je n’hésite pas à leur assigner une
étroite parenté. Je pourrais presque dire que les Dagomba et les
Mampourga ne font qu’un seul et même peuple. La seule différence
que j’aie constatée réside dans le degré de civilisation, les
habitants du Dagomba m’ayant paru moins façonnés, moins sociables
et de mœurs plus sauvages que leurs frères du Mampoursi. Ainsi, en
quittant Karaga, j’ai vu, entre les mains d’hommes et de jeunes
gens qui se rendaient dans les cultures, des côtes d’animaux et
des omoplates ayant un côté biseauté en forme de tranchant. Ces
os affûtés leur servaient de couteaux et de haches. Les arcs dont
ils sont armés sont moins bien conditionnés que ceux que j’ai vus
jusqu’à présent, moins puissants que ceux des autres peuples ;
ils possèdent une corde en boyau qui, une fois mouillée, ne doit
plus être tendue et rendre par conséquent l’arme impropre.
A côté de ces armes primitives on voit aussi quelques fusils à
silex, tous à un coup, le boucanier femelle de nos Rivières du
Sud. Ces armes sont entre les mains de deux ou trois hommes par
village, qui chassent, mais doivent le plus souvent ne rien rapporter.
Nulle part je n’ai vu les trophées de cornes dont le noir se plaît
toujours à faire parade pour en orner l’entrée principale de sa
demeure, ou encore le tronc de quelque arbre remarquable du village ;
du reste, comme je l’ai dit plus haut, le pays est peu giboyeux.
En dehors des tatouages que j’ai signalés chez le Mampourga,
je n’en ai relevé que deux autres ; ils consistent en petites
incisions sur les tempe, descendant jusqu’à hauteur du lobe de
l’oreille, et peuvent très bien n’être que des ornements au
lieu de marques de tribus ou de familles.
Les femmes sont marquées comme les hommes, ce qui les défigure
beaucoup plus que les femmes mampourga ; elles ont en outre presque
toutes l’habitude de chiquer. Le tabac en poudre ou en feuilles est
placé entre la lèvre inférieure et les dents, comme font beaucoup
de Mandé Dioula et surtout les Mossi.
La danse, semblable à celle des Mampourga, est loin d’être
gracieuse ; par son originalité elle mérite cependant d’être
décrite.