Dans la région nord du Gourounsi on exploite beaucoup l’aloès ;

avec les fibres on fait des fils. La feuille elle-même, pilée,

sert à faire une sorte de feutre avec lequel on confectionne les

bourres de fusil. On en extrait également une sorte de teinture qui,

mélangée à du sable, sert de cosmétique pour les cheveux et les

rend plus noirs.

Sa racine, grillée, pilée et délayée dans de l’eau, est employée

comme collyre. Cette préparation, posée comme disque autour des

yeux, sert de remède pour les yeux dans toutes les régions du

Soudan. L’aloès s’emploie aussi chez les noirs pour raviver

la chair des ulcères, et surtout dans la médecine vétérinaire,

comme en France.

Le territoire de la rive gauche de la Volta Blanche se nomme

Mampoursi[12]. Ses deux centres les plus importants sont Oual-Oualé

et Gambakha, qui ont chacun 2500 à 3000 habitants. Le Mampoursi

est actuellement un tout petit État, limité au nord par le Mossi,

au nord-est par le Gourma, à l’est par le Boussangsi, au sud par

le Dagomba, à l’ouest par le Gourounsi.

Le territoire des Dagomba commence déjà sur la rive gauche de

la rivière de Nasian, à 20 kilomètres au sud de Oual-Oualé. Le

Mampoursi n’a donc qu’une profondeur de 20′ en latitude, mais

il s’étend assez loin en largeur. Le souverain du Mampoursi est

un Traouré (d’origine mandé) et réside à Nalirougou, village

situé à quelques kilomètres de Gambakha ; il porte le titre

de Mampourga naba. Il y a environ deux siècles, le Mampourga naba

réunissait sous son autorité, outre le Mampoursi actuel, la région

Sansanné-Mango et tout le Gourounsi jusqu’à la Volta Rouge. Il

prétend encore, même aujourd’hui, que son territoire est limité

par cette dernière rivière.

Comme dans le Mossi, l’organisation du pays était féodale et

le pouvoir était entre les mains de nombreux naba plus ou moins

puissants.

On raconte que, vers 1730, le naba de Nalirougou était devenu

assez puissant pour qu’il cherchât à s’affranchir de la

tutelle de Mampourga naba qui résidait à Gambakha ; ses troupes

étant nombreuses et son village bien fortifié, le Mampourga naba

convia les Gondja de Daboya et le Gottogo à venir s’emparer de

Nalirougou, qui avait la réputation de renfermer le plus de captifs

de la région. Aux gens du Gottogo se joignirent quelques Mandé de

Groumania (Anno). Le siège et la prise du village étant terminés,

les Ouattara du Groumania demandèrent à se fixer dans le pays. En

récompense des services rendus, le Mampourga naba leur concéda le

territoire actuel de Sansanné-Mango, et les Mandé y fondèrent ce

dernier village. Aujourd’hui encore, le chef de Sansanné est un

Ouattara. On y parle un dialecte agni et le mandé. Contrairement à

ce que Barth a avancé, Sansanné-Mango ne veut pas dire « Camp de

Mahomet », cela signifie : _camp de Mango_. Les Haoussa et souvent

les Mandé désignent par l’appellation « Mango » Groumania,

capitale de l’Anno.

Comment le Mampoursi a-t-il été rogné et réduit à ses limites

actuelles ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’en ce moment son

chef ne commande pas grand’chose. Gambakha s’est affranchi et

obéit aux ordres de l’imam Baraga. Oual-Oualé est entre les

mains de l’imam Seydou Touré, et le reste du pays est commandé

par quantité de naba et de nabiga plus ou moins puissants, tels que

ceux de Zango et de Ouango aux environs de Oual-Oualé.

Le Gourounsi est ravagé depuis six ans par les troupes de Gandiari et

de ses successeurs, et il y a déjà longtemps que les plus petites

confédérations se soucient fort peu des Traouré au pouvoir à

Nalirougou. Beaucoup d’entre elles étaient soumises à El-Hadj

Mohammadou, prédécesseur de Karamokho Mouktar, chef de Ouahabou,

qui était en train d’annexer tout le Gourounsi quand la mort

vint le surprendre. A mon passage à Koumoullou, le naba me raconta

qu’il avait obtenu la protection du marabout de Ouahabou, ce qui

prouve que son pouvoir s’étendait jusqu’aux limites extrêmes

Est du Gourounsi.

[Illustration : Construction sacrée de Gourounga.]

La population du Mampoursi me paraît composée de trois éléments,

que je classe ici par ordre d’ancienneté d’occupation, de la

façon suivante :

1o Les autochtones ou ceux que l’on peut considérer comme tels ;

ils sont marqués d’une seule entaille partant de la narine gauche et

coupant la joue pour se terminer à hauteur de la première molaire :

cette marque offre de l’analogie avec celle des Mor’o ou Mossi ;

2o Une autre population, également très ancienne dans le pays,

mais certainement d’origine mandé, comprenant des Traouré,

Diabakhaté et Kamara. C’est elle qui a encore actuellement le

pouvoir ; elle est marquée, comme les Mandé-Bambara de la vallée

du Niger supérieur, de trois longues cicatrices partant des tempes

pour se terminer au menton.

3o D’immigrants du Haoussa, dits Dagomba, venus dans la région

à la suite des guerres d’Othman dan Fodia, au commencement de ce

siècle. Ceux-ci aussi sont d’origine mandé, et ne sont peut-être

venus se fixer dans le pays que parce qu’ils savaient déjà des

leurs au pouvoir ici. Ils ont pour diamou : Sissé, Touré[13],

Mandé. Leurs marques diffèrent de celles des Haoussa, elles sont

moins nombreuses et se croisent à hauteur de l’oreille, tandis

que celles des premiers partent du cuir chevelu pour se terminer à

la mâchoire.

Tous les Touré et Mandé portent en outre trois grandes entailles

sur la poitrine, le ventre, les cuisses, les mollets, le cou-de-pied,

le gras du bras, l’avant-bras, le dos de la main, les omoplates,

etc., de sorte qu’un membre de Dagomba, même séparé du tronc,

peut être reconnu très facilement. On ne voit cette façon de se

marquer que chez les Mandé-Magaza, que l’on rencontre surtout dans

le Baguié (Kaarta).

La présence des Traouré, antérieure à la création de

Sansanné-Mango, prouve que dans ce pays il y avait déjà de

nombreuses colonies mandé, et que Sansanné-Mango est au contraire un

établissement mandé, relativement récent. Ce qu’il y a de très

curieux, c’est que dans le Mampoursi on appelle la langue mandé :

_sahersi_, _sakhaiersé_ ; de _sahelé_ (nord). Les premiers Mandé

seraient donc venus du nord ?

Dans le Mampoursi, on désigne rarement les Haoussa sous le nom mossi

de _Zanwéto_ ; on les nomme, comme le font les Mandé, _Marraba_,

_Mallakha_, et _Marraka_, ou _Marrakha_ ; il est assez curieux de

rapprocher ici la dénomination de _Marka_, que donnent les Mandé

aux Sonninké.

C’est du mélange des langues de ces trois éléments qu’est

né le dialecte dagomsa. Il se rattache certainement au groupe de

langues dont fait partie le mossi, mais renferme d’autres termes,

d’autres expressions, tout en conservant les mêmes constructions

grammaticales. Comme dans la langue mossi, il y a de nombreux mots

mandé ; mais en surplus des mots empruntés au haoussa il y a, comme

dans le mossi, des expressions wolof. J’ai en particulier relevé

les mots : _tanga_, chaud ; _bobchi_, chose de la tête, diadème ; de

_bob_, tête en wolof ; _mouss_, chat ; _pendé_, pagne ; le radical

_gan_ (hôte), et ce qu’il y a de plus curieux, l’auxiliaire

_défa_, avec l’_a_ sourd qui est si souvent employé en wolof.

Il serait assez curieux de faire un rapprochement entre le mossi,

le dagomsa et le wolof ; on arriverait peut-être, par une étude

très approfondie de ces langues, à découvrir le berceau de cet

intéressant peuple wolof, qui devait se trouver, il y a des siècles,

à côté des Mossi et sûrement beaucoup plus à l’est que le

Oualo et le Fouta actuel, qu’on leur assigne souvent comme pays

d’origine. Ce qui tendrait à prouver que les Wolof habitaient

plus à l’est, c’est qu’ils ont conservé jusqu’à nos jours

l’expression _dioulandé_, pour désigner le sud. Dioulandé veut

dire « pays des Dioula » ; or, comme les Mandé-Dioula n’ont fait

irruption vers la côte qu’à une époque récente, et qu’il faut

admettre que les peuples, même ceux qui ont une langue très pauvre

en mots, ont de tout temps eu besoin de désigner les quatre points

cardinaux, on peut en déduire que les Wolof habitaient au nord des

Mandé-Dioula. Et comme le berceau des Mandé-Dioula est dans la

boucle du Niger, il s’ensuit que les Wolof y habitaient aussi.

Les Wolof ont du reste emprunté aux Mandé de nombreux mots se

rattachant surtout aux habitations, aux cultures et aux produits du

sol, quoique la langue wolof soit une des plus riches du Soudan. Il est

en outre à remarquer que parmi tous les peuples que j’ai visités,

je n’ai trouvé des couleurs de peau aussi foncées que celle des

Wolof que chez les habitants de Oua, chez les Dagomba de l’ouest,

vers Oua, et isolément chez quelques Mossi et Mandé-Dioula.

Mais revenons à notre population mampourga pour parler un peu des

femmes et des enfants. J’ai constaté avec plaisir que la coutume

barbare du tatouage tend à disparaître chez le sexe faible. On

ne rencontre que fort peu de femmes défigurées. En revanche,

elles ne se privent pas de se faire faire une incision en long, ou

en oblique, sur le nez et les joues. Elles se font aussi des dessins

en bleu sur le front et les joues. Je ne dirai pas que c’est beau,

mais ce n’est pas trop laid, et au moins original.

Voici quelques-uns de ces tatouages.

Rafraîchir ces petits dessins pour qu’ils paraissent toujours

bien foncés, constitue une sérieuse occupation pour la femme

mampourga. Munie d’une petite glace, elle étend la couleur noire

sur le tatouage avec une fine barbe de plume en forme de pinceau ;

puis, en guise de vernis, elle passe là-dessus un pinceau beurré,

ce qui donne une teinte très brillante. Ce noir est fourni par un

arbuste nommé _bourinké_ en mandé. Les femmes en calcinent le fruit

et le pilent, en y mélangeant un peu d’eau de cendre. C’est

de cet arbuste qu’on tire le charbon à poudre à fusil. Il est

très répandu dans le pays. Partout il constitue la flore rabougrie

des terrains ferrugineux, et ressemble par son bois et son fruit au

gardénia sauvage, en compagnie duquel on le rencontre toujours.

Après chaque repas, la femme se teint en rouge la lèvre inférieure,

de façon à faire croire qu’elle a mangé force kolas dans la

journée : il faut supposer que c’est un charme de plus. Elle

l’obtient en mâchant une tige d’un autre arbuste, nommé

_guénou_ en mandé. La femme dagomba ou mampourga n’a pas une

coiffure qui lui est propre ; elle arrange ses cheveux tout aussi

bien en cimier qu’en petites tresses collantes, comme les Mandé

et les Siène-ré, mais elle a un talent tout particulier pour se

coiffer d’un _bobchi_, foulard ou tout autre morceau de calicot

imprimé. Roulé négligemment autour de la tête, et un peu penché,

ce petit turban est vraiment coquet. Les femmes âgées se coiffent

aussi du madras, en s’enveloppant toute la tête comme les femmes

haoussa. Pour vêtement de corps, c’est, comme un peu partout, le

pagne de couleur et le _langana_ (voile) des femmes dioula de Kong,

dans lequel elles se drapent assez coquettement. On voit peu ou point

de langana d’étoffe européenne ; ils sont tous en cotonnade rayée

bleu et blanc, ou bleu, blanc et rouge, ou encore blanc et rouge. Ces

étoffes sont fabriquées dans le Mampoursi ou le Dagomba, à l’aide

de dix-sept bandes de 2 m. 50 chacune. Ce châle est nommé ici _pakha

kinkina_ (linge pour femme).

On voit ici des femmes et surtout des fillettes relativement jolies,

surtout lorsqu’on vient du Mossi et du Gourounsi, où l’on

n’est pas gâté sous ce rapport. Elles rappellent beaucoup le type

mandé-dioula des filles de Kong.

Les enfants, portés dans le dos comme chez presque tous

les Soudaniens, à l’exception des Mossi, sont assez bien

soignés. Malheureusement, quelques mères ont adopté le système

des Gourounga, dont j’ai déjà parlé, martyrisant les enfants

sous prétexte de leur donner des soins de propreté.

Le mariage d’une jeune fille donne lieu à des réjouissances au

tam-tam, qui durent plusieurs jours. Comme chez les Mandé-Dioula,

toutes les jeunes filles viennent prendre chez les parents de la

mariée la dot de la jeune femme, qui est portée en chantant par

tout le village. Il faudrait bien trois pages pour énumérer tous les

riens qui composent la dot. A côté de quelques pagnes enroulés avec

soin, on voit triomphalement perché le bâton à faire le _tô_ ;

ensuite, dans l’ordre le plus baroque, viennent des chaudrons,

des piments, des corbeilles, du soumbala, un tabouret, des balais,

des foulards, des calebasses, un collier de perles, du poisson sec,

etc. Il y a déjà du progrès avec les Bobofing, les Niéniégué et

les Mbouin(g), chez qui la dot se résume en deux _séko_ (nattes), ou

encore en tabac à priser, ou, chez les gens riches, à 4000 cauries.

La polygamie existe dans le Dagomba, comme dans tout le Soudan.

On croit généralement que le noir est polygame parce que la religion

musulmane permet la polygamie.

Il est peut-être vrai que cette tolérance du Coran engage beaucoup

les musulmans à avoir plusieurs femmes, mais quand on voyage au

Soudan, on constate bien vite que la polygamie existe également chez

les peuples fétichistes.

[Illustration : Jeunes filles portant la dot.]

La cause n’en est donc pas exclusivement au Coran, et l’on

est forcé de reconnaître que la polygamie a une autre cause que

l’islamisme. Les noirs n’ont pas été sans en reconnaître souvent

les inconvénients ; fréquemment des guerres et des dissensions se

sont élevées à cause de successions. L’avènement d’un nouveau

chef ne manque jamais d’élever des compétitions entre les fils de

femmes différentes d’un même chef, mais les noirs ne se corrigent

pas pour cela de la polygamie.

Les causes qui engendrent la polygamie sont multiples :

Chez les Soudanais, les soins du ménage incombant à la femme sont

si nombreux, qu’il est pour ainsi dire impossible à une seule

femme de suffire à cette besogne.

L’eau se trouve quelquefois à une assez grande distance dans

certains villages : une femme est spécialement chargée de cet

approvisionnement.

La manutention des céréales et la préparation des aliments prend

un temps infini. On délivre aux femmes le grain en épis ; il faut

le battre, le vanner, puis le piler dans un mortier en bois, ou le

moudre entre deux pierres, pour le réduire en farine.

Enfin il faut cuire la nourriture.

Cette préparation est tellement laborieuse que, dans certains pays,

les femmes, pour ne pas être en retard, doivent commencer à piler

le matin avant le jour.

Tous les aliments se servent dans de la vaisselle en bois et dans les

calebasses ; il faut, après chaque repas, la porter à la rivière ou

au puits et procéder à un récurage, qui est très long, si l’on

veut manger dans des récipients propres.

Enfin, il faut fabriquer la graisse, le savon, les condiments, et ce

ne sont pas de vaines opérations.

Ce sont aussi les femmes qui font certaines cueillettes, celles du

coton et de l’indigo par exemple.

Enfin, la femme participe largement au travail des champs ; c’est

elle qui va chercher le bois.

Si l’on veut s’habiller, il faut préparer le coton, en extraire

la graine, le carder, le filer, etc.

Il faut aussi laver le linge.

S’il y a des enfants, il y a surcroît de besogne.

Enfin, chez tous les peuples fétichistes ou musulmans il existe la

coutume suivante :

Dès qu’une femme est enceinte, son mari n’a plus aucun rapport

avec elle ; il en est de même pendant tout le temps que l’enfant

n’est pas sevré.

Comme dans tous ces pays l’enfant n’est sevré que vers l’âge

de trois ans, on peut estimer à quatre ans, avec la gestation,

le temps où le mari n’a pas de rapports avec sa femme.

Dans ces conditions, le noir prend une autre femme quand il en a

les moyens.

Comme une femme ne peut avoir un enfant que tous les quatre ou cinq

ans, elle en a rarement plus de cinq, mais il en meurt à peu près

la moitié, faute de précautions hygiéniques et pour d’autres

raisons trop longues à développer ici ; de sorte que si un homme

désire avoir une nombreuse famille, il lui faut prendre un grand

nombre de femmes.

Il ne faut pas croire que tous les maris possèdent plusieurs

femmes. Non, on en rencontre même beaucoup qui n’en ont qu’une,

surtout dans les classes peu aisées.

Les favorisés sont ceux qui, dans une aisance relative, ont eu les

moyens d’acheter une seconde ou une troisième femme ou de payer

une nouvelle dot à une nouvelle famille.

Les femmes du Soudan, étant donnés les conditions dans lesquelles

on les marie et le rôle qu’elles sont appelées à jouer dans le

ménage, ne sont pas précisément heureuses ; et cependant, malgré

le nombre de rivales avec lesquelles elles sont obligées de vivre,

on n’entend pas souvent des discussions s’élever entre elles. La

bonne intelligence règne, au moins en apparence, et elles obéissent

toujours à la première femme, à la plus ancienne dans le ménage.

A propos de jalousie entre femmes du même mari, on m’a raconté la

petite légende suivante, que je ne puis m’empêcher de transcrire :

« Deux _sina_ (femmes d’un même mari) ayant chacune quelques

captifs s’occupaient toutes deux des cultures de leur mari

momentanément absent.

« L’une des sina, la plus jolie, était jalouse de l’autre,

préférée par le mari pour ses qualités de bonne ménagère,

de femme d’ordre et d’excellente mère de famille.

« Depuis longtemps la plus jolie cherchait à se venger de la

favorite, lorsque l’occasion s’en présenta fortuitement dans

les circonstances suivantes.

« L’époque des semailles du riz étant arrivée, la préférée,

atteinte d’une maladie d’yeux, pria la plus jolie de trier son

riz et de veiller aux semailles.

« — Avec plaisir », répondit-elle. Elle emporta le riz, le pila de

façon à le réduire en farine, puis elle le sema elle-même dans le

champ de la favorite, se disant en elle-même : « Me voilà vengée ;

le riz ne lèvera pas, notre maître[14] sera furieux contre elle,

je n’aurai qu’à en bénéficier. »

« Mais Dieu ne voulut pas laisser s’accomplir cette vilaine action

et fit venir une variété de mil très blanc, d’une qualité

supérieure, auquel les captifs, qui étaient au courant de la chose,

donnèrent le nom de _sina goué malo_[15].

« La légende ajoute que le mari, pour punir sa femme, la fit vendre

à des Maures, pour qu’elle ne revînt plus jamais dans le pays. »

Le 18 août, on célébra à Oual-Oualé la grande fête, ou fête du

sacrifice des moutons, dite العيد الكبير ce qui me donna

l’occasion de voir le luxe déployé par les musulmans du village. Le

costume des hommes rappelle assez celui des Mandé de Kong, mais il

y a moins de grandes coussabes et peu de burnous. On porte beaucoup

la coussabe à taille du Mossi. L’imam seul et quelques musulmans

aisés étaient vêtus de la belle coussabe blanche du Haoussa,

dite _zangousso_.

Ce vêtement est confectionné en bandelettes de 5 centimètres de

largeur et brodé en lomas avec de la soie blanche ; c’est le linge

le plus fin que j’aie vu jusqu’à présent ; il coûte de 30000

à 50000 cauries, suivant qu’il est doublé ou non.

A l’occasion de la fête, plusieurs musulmans, sans que je les

connusse, m’envoyèrent des mets tout préparés. Je dois du

reste dire à la louange de Oual-Oualé que sa population est très

hospitalière, bienveillante et fort polie. Pendant ma maladie,

des musulmans envoyèrent prendre dans les villages aux environs

du lait et des œufs pour me les offrir ; la femme de mon diatigué

eut la complaisance d’envoyer une captive jusqu’à Gambakha pour

m’acheter du beurre frais ; lorsque je sortais, hommes et femmes

s’accroupissaient sur mon passage pour me saluer, comme l’ordonne

la bienséance ici.

Oual-Oualé est construit dans une petite dépression où coule un

ruisseau qui en cette saison a son écoulement vers l’est-sud-est,

mais en saison sèche il ne forme que quelques amas d’eau stagnante

dont l’absorption immodérée donne la filaire de Médine. Comme

les villages mossi, Oual-Oualé se compose d’une série de petits

villages plus ou moins espacés, que les habitants ont réunis pour

la dénomination en trois groupes principaux : celui de l’ouest

se nomme _Tampouloung-o_, celui de l’est _Fang-ana_ (c’est

là que résident l’imam et les Dagomba) ; et enfin celui du sud

_Bokodouré_, qui signifie « de l’autre côté du marigot ». Ce

groupe est habité principalement par les Mandé, Sissé, Diabakhaté,

Kamara, Traouré et quelques familles haoussa.

Le marché quotidien se tient à Fang-ana. C’est un marché à

condiments, niomies, tabac, etc. ; on y trouve aussi à acheter à un

prix élevé de la viande de bœuf, tous les deux ou trois jours. Le

grand marché se tient tous les trois jours à Bokodouré, sous un

splendide banian ; on y trouve, outre les choses essentielles à la

vie, du coton, de l’indigo, de l’étoffe de couleur fabriquée

ici, et quelquefois des vêtements confectionnés, boubous, bonnets,

etc. Somme toute, Oual-Oualé n’est pas dépourvu de ressources et

les vivres n’y sont pas hors de prix. J’y dépensais environ

2500 cauries par jour, pour la nourriture de mes hommes et de

mes animaux, en donnant de temps à autre un repas de viande

à mes indigènes. L’igname, étant la base de la nourriture,

ne se vend pas cher : quatre ou cinq belles ignames coûtent 100

cauries, les œufs de 10 à 20 cauries, et la volaille 400 à 500

cauries pièce. Sur le grand marché on apporte souvent des environs

quelques marmites de dolo ; cette boisson est bien moins bonne que

celle qu’on fabrique dans le Mossi ; elle est mal filtrée et

tient toutes sortes de matières en suspens, ce qui ne la rend pas

précisément appétissante. S’il y a peu de dolo à Oual-Oualé,

il y a beaucoup de mil germé ; les musulmans et les idolâtres s’en

servent pour préparer le _bakha_, sorte de bouillie peu épaisse,

consommée toujours le matin de bonne heure. C’est un des seuls

mets que les indigènes mangent à l’aide d’une cuiller. Sans

être nourrissante, cette préparation est saine, surtout quand il

entre dans sa composition du piment et du tamarin.

[Illustration : Sous le _banian_.]

A Oual-Oualé on mange beaucoup un tubercule nommé _bouré_ en

dagomsa ; il ressemble, à s’y méprendre, à la pomme de terre

nouvelle de moyenne grandeur. C’est le _Tacca involucrata_. Réduit

en granules et cuit au jus de viande, ce fruit est mangeable ;

mieux préparé, il serait peut-être très bon. Son goût est assez

difficile à définir ; je lui ai cependant trouvé de l’analogie

avec l’orge perlé, dont il a le gluant. Cette racine n’est pas

cultivée, elle croît parmi les herbes dans la brousse. Un jour

que j’étais allé me promener à Zango, petit village dans le

nord-ouest, Alfa Boukary, qui m’accompagnait, m’a fait voir la

plante ; j’en donne le croquis à la page 51.

La fleur est d’un vert jaune et la graine ressemble à celle de

la pomme de terre. Les enfants et les femmes vont déterrer cette

racine, qui n’est réputée comestible que lorsqu’elle ne se

compose que d’un tubercule par pied. Il faut laver beaucoup ces

tubercules avant de les cuire, sans cela ils sont indigestes ou même

vénéneux. J’avais déjà vu cette plante aux environs de Médine,

en me promenant, mais j’ignorais qu’elle était bonne à manger,

je crois même que les Kassonké eux-mêmes ne la récoltent pas,

mais ils en connaissent le nom et l’appellent _sanga-tamba_.

On vendait aussi sur le marché un petit tubercule noir, allongé,

sorte d’igname minuscule. En mandé, on le nomme _ousou-fing_

(patate noire). C’est probablement le tubercule aérien du _Dioscorea

bulbifera_....

Le commerce et l’industrie dans le Mampoursi est entre les mains

des Dagomba, des Mandé et de quelques Haoussa. Les autochtones, ou

plutôt ceux que je considère comme tels, s’occupent de culture

et un peu d’élevage de bétail.

La teinturerie est représentée par vingt et un puits à indigo

en activité, et le tissage par une cinquantaine de métiers

seulement, répartis par tout le village, mais dont le nombre est

plus considérable en saison sèche. Cette population a été assez

intelligente pour abandonner la fabrication peu rémunératrice

du vulgaire _koyo_ blanc, pour se livrer au tissage de cotonnades

rayées bleu et blanc, de divers dessins, rouge et blanc et rouge

blanc et bleu, qui rapportent beaucoup plus. Ces étoffes ne peuvent

malheureusement être livrées qu’à un prix très élevé ; il leur

est impossible de soutenir la lutte avec les tissus de provenance du

Haoussa, ni avec ceux de Kong.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2) · 第 3 / 35 段