_Mercredi_ 8 _août._ — La Volta Blanche n’est éloignée d’Arago

que de 3 kilomètres. Aucune particularité dans la configuration du

terrain ni dans la végétation n’accuse la présence d’un cours

d’eau. En arrivant sur ses bords on est tout surpris de trouver

là une aussi importante rivière. Elle sert ici de limite entre

le Gourounsi et le Gambakha. Elle vient du nord-est et a environ

120 mètres de largeur. Son lit est très encaissé, ses berges

ont plus de 20 mètres de hauteur. Actuellement il y a peu d’eau,

l’endroit le plus profond n’a que 3 mètres, mais à 2 mètres

des bords il faut déjà nager. C’est une crue toute subite, car il

y a cinq jours elle était encore guéable. Le courant n’excède

pas 3 milles à l’heure. Cette rivière est aussi considérable

que le Comoë, qui coule à quelques journées de marche au nord et

à l’est de Kong. J’ai appris par mon hôte d’Arago qu’elle

est formée par trois rivières qui se réunissent non loin l’une de

l’autre à deux ou trois jours de marche en amont. L’une vient du

Boussanga ou Bousangsi ; l’autre sort de chez les Bimba (Gourma),

enfin la troisième vient du Mossi. Aucune de ces rivières ne doit

avoir une grande importance. Dans le Mossi, on ne m’a pas signalé

de cours d’eau important ; il n’y a que la branche située au nord

de Gambakha et entre ce pays et le Bousangsi qui doit avoir quelque

importance ; en tous cas le passage de ces rivières doit pouvoir en

toute saison s’effectuer sans difficulté.

Comme le Mossi est un pays peu accidenté, ses cours d’eau doivent

être larges, peu profonds en toute saison et s’étaler en forme

de marais ou de flaques d’eau séparées les unes des autres par

quelques biefs plus profonds, mais sans écoulement. Le troisième

affluent vient du Mossi (disent nos informateurs). Je ne suis

pas éloigné de croire que je l’ai traversé, lui ou un de ses

affluents, à Banéma. On m’a cité aussi des amas d’eau entre

Mani et Boussomo, mais sans pouvoir me préciser si en hivernage

leur écoulement avait lieu vers le sud ou le nord. Ce qu’il y a

de certain, c’est qu’aucun de mes informateurs ne m’a signalé

de cours d’eau du côté de Koupéla ; il y a donc lieu de supposer

que la Schirba a son origine vers Mani et Boussomo. Cette hypothèse

donnerait à cette rivière, de sa source à Bossébango, un cours

d’environ 200 à 300 kilomètres, qui a tout l’air de concorder

comme proportions avec sa largeur. A ce propos il s’est glissé

une erreur sur certaines cartes : la Schirba n’a pas 300 mètres

de largeur, comme on l’indique. Dans le texte allemand de Barth,

sa largeur est de 100 schritt, c’est-à-dire 60 à 75 mètres.

Les eaux de la région Sansanné-Mangho, que je croyais former la

branche est de la Volta Blanche que j’ai traversée aujourd’hui,

et dont le confluent avec la Volta Noire est à Daboya, coulent vers

le sud en contournant Yendi et Salaga ; elles forment la rivière Oti

ou Sabran, qui n’atteint la Volta qu’à deux journées de marche

en aval de Krakye.

Il résulte de mes informations et surtout de mon voyage de

Bobo-Dioulasou au Mossi que les diverses branches de la Volta ont un

cours considérablement plus long qu’on ne le supposait jusqu’à

présent. Il est assez curieux de voir tous ceux qui ont parlé de

la Volta répéter, les uns après les autres, que ce fleuve prend

ses sources à trois ou quatre jours de marche au nord de Salaga,

après avoir au préalable dit qu’il avait 200 à 300 mètres de

largeur en moyenne aux environs de Salaga.

Avant mon départ, il était notoire pour moi que ce cours d’eau,

qui, entre le 8e et le 4e degré et demi de latitude nord, a une

moyenne de 700 mètres de largeur, devait avoir de nombreux affluents

importants dont le cours excédait sûrement quatre ou cinq jours de

marche (150 à 200 kilomètres).

Deux hommes cependant, Johnston et Paulitsche, ne se sont pas laissés

aller à cette appréciation fantaisiste, et, en 1882 et 1884, ils

n’ont pas hésité à soutenir que par la Volta on peut pénétrer

bien avant dans la boucle du Niger, ce que confirme mon voyage.

La pirogue qui fait le service du passage ici, est tout ce qu’il

y a de plus primitif : un tronc d’arbre à peine équarri et

creusé au feu. Elle peut transborder trois personnes à la fois

ou deux charges d’ânes. Nulle part je n’ai vu de pirogue aussi

mal conditionnée. Avant d’embarquer, il faut régler le prix du

passage avec le délégué du chef d’Arago. Ces prix sont fixés à

1100 cauries par cheval, 550 par âne avec sa charge, 200 par porteur

avec sa charge. Le personnel ne transportant pas de marchandises est

traversé gratuitement.

Comme la somme à payer pour mes six ânes et mes deux chevaux

s’élevait à 5500 cauries et que je n’en possédais plus

qu’un millier, il fallut conclure un arrangement de façon à faire

accepter des marchandises en place. Au bout d’un débat laborieux,

le préposé accepta en payement dix coudées d’étoffe avariée,

quatre pierres à fusil et quelques hameçons.

Tout semblait se passer normalement, quand le passeur refusa le

service, prétextant que je devais payer 600 cauries pour les trois

femmes. Cette discussion ne semblait pas devoir prendre fin, lorsque

l’intervention de deux vieillards d’Arago, qui prirent fait et

cause pour moi, aplanit les difficultés que soulevait cet irascible

piroguier.

Les femmes ne portant, en fait de bagages, que des calebasses,

ustensiles de cuisine ou peaux de bouc de leur mari, j’étais

absolument dans mon droit en protestant.

L’opération du passage de la rivière dura cinq heures, presque

le triple de ce qu’il faut pour faire traverser le Niger avec le

même personnel. Sur l’autre rive attendaient une trentaine de

Mossi avec trois ânes ; ils revenaient de Oual-Oualé avec des kolas

(environ 300 kilos) et des charges de cauries. Ce sont les premiers

indigènes que je rencontre ; je n’en ai du reste pas vu d’autres

dans la suite de mon voyage jusqu’à Oual-Oualé.

Malgré l’heure avancée, je quittai les bords du fleuve. Le

débordement de deux torrents avait inondé les rives sur une

profondeur de près de 2 kilomètres, et ce n’est qu’avec beaucoup

de difficulté que nous sortons de ce terrain fangeux, après avoir

déchargé encore plusieurs fois les ânes. A la nuit tombante nous

atteignons un petit plateau rocheux où l’on trouve un peu d’eau

dans les creux des roches. Nous installons là le campement.

Le lendemain de bonne heure nous arrivons à Nabari, premier village

mampourga, où les habitants m’affirment que j’atteindrai

facilement Oual-Oualé avant midi ; mais, mes ânes n’en pouvant

plus, je dus m’arrêter à un petit village nommé Zangom, à 4

kilomètres au nord de Oual-Oualé.

Dans la banlieue de Nabari et de Zangom il y a de nombreuses

plantations d’ignames. De loin, les échalas, assez correctement

alignés et couverts de liserons verts, me rappellent nos vignes

de France.

Les cultures d’ignames par le 11e degré de latitude nord (comme

limite extrême nord) correspondent sensiblement à celles que j’ai

observées vers le Kénédougou : ainsi, Kotédougou, situé par 11°

10′ environ, est en effet le dernier village vers le nord où l’on

cultive avec un peu d’activité cette racine.

Dans le Gourounsi, jusque vers le 12e degré de latitude nord,

il y a aussi dans quelques rares villages de petites plantations,

mais l’igname n’entre pour ainsi dire pas dans l’alimentation

des Gourounga de cette région.

_Vendredi_ 10 _août._ — A Zangom, nous avons trouvé à acheter

un panier de mil, une calebasse de haricots et quelques poignées

d’arachides d’une variété spéciale[3].

Les habitants de ce village sont de braves gens et rendent service avec

complaisance. Le matin, avant de nous mettre en route, quelques-uns

nous accompagnèrent jusqu’à mi-chemin de Oual-Oualé.

Du plateau qui sépare Zangom de Oual-Oualé on découvre un très

beau panorama. Tandis que vers le nord les derniers contreforts du

petit massif de Naouri se meurent lentement, vers l’est court,

dans une direction presque sud-nord, un grand soulèvement continu,

de hauteur uniforme, qui vient se terminer par un cône de déjections

en face et non loin du massif de Naouri, mais sans le rejoindre ;

ces deux soulèvements sont séparés par une trouée de quelques

kilomètres, qui livre passage à la Volta Blanche.

[Illustration : Passage de la Volta Blanche.]

Ce soulèvement n’est éloigné de nous que d’une quinzaine de

kilomètres ; avec ses parois verticales, baignées à la base par

une mer de brume et surmontées de mamelons bien arrondis dépourvus

de végétation, il rappelle assez exactement les côtes du Portugal

et d’Espagne telles qu’on les aperçoit, par échappées, du pont

du navire entre l’embouchure du Tage et le cap Roxo. Par la pensée,

je me suis immédiatement transporté sur un paquebot des Messageries

maritimes faisant route vers l’Europe.

Ce doux rêve m’avait fait oublier toutes mes fatigues et laissé

indifférent à la vue des premières cases de Oual-Oualé, lorsqu’un

« _marhaba_ » prononcé par un Dagomba, en guise de bonjour, vint me

rappeler que j’étais au Soudan et me faire songer à un gîte. Je

demandai donc à être conduit près de l’imam Seydou Touré.

Les gens auxquels je m’étais adressé, après m’avoir offert

dans une calebasse le _bombo_[4] au piment et quelques kolas, me

firent conduire par un enfant à l’_imamy-iri_[5].

J’arrivai bientôt au _banan_[6] de l’imam, où l’on me pria

de mettre pied à terre en attendant que l’on me préparât un

logement. Quelques minutes après, mon _gansoba_ (hôte) vint me

prendre et me donner une case pour moi et mes bagages, un _boulou_

(case d’entrée à deux ouvertures) pour mes hommes, et une grande

case-écurie pour mes deux chevaux.

Pendant que mes hommes s’organisaient, j’allai rendre visite à

l’imam, qui habite un groupe de cases voisin.

Ce vieillard me reçut très poliment ; il me demanda discrètement

d’où je venais et où je comptais me rendre ; quand je lui eus

tracé à grandes lignes l’itinéraire que j’avais suivi pour

venir, il me manifesta, ainsi que toute l’assistance, son profond

étonnement. Il ne comprenait pas comment j’avais pu traverser le

Gourounsi sans une imposante escorte de marchands ou de Mossi. Je

terminai mon premier entretien en manifestant à l’imam le désir de

me rendre à Salaga, afin de gagner une route sûre me ramenant vers

Kong. Il me dit qu’à son grand regret il ne pourrait satisfaire à

mon désir que dans trois ou quatre jours, le chemin habituel étant

impraticable pour le moment, à cause d’une guerre qui venait

d’éclater entre les Dagomba de Savelougou et ceux de Kompongou.

Hélas ! je ne demandais pas à partir sur-le-champ ; mes ânes

étaient éreintés et mes bagages presque moisis : je ne les avais

jamais ouverts pendant la route, dans la crainte d’exciter encore

davantage la cupidité des naba gourounga. Moi-même j’étais dans

un état de santé qui réclamait un traitement et du repos. Un

commencement de dysenterie et une perte d’appétit dont je

ressentais les premières atteintes en quittant Waghadougou, et

dont j’attribue les causes au chagrin que j’avais eu en me

voyant fermer les chemins par Naba Sanom, ne firent qu’empirer

pendant ma traversée du Gourounsi. Dès les premiers jours, la

perte et le vol du sac qui renfermait ma petite provision de riz et

de sel me força de me nourrir, comme mes indigènes, de denrées

crues ou mal préparées et de viande boucanée non assaisonnée. A

partir de Koumoullou, il me fut impossible de me procurer quoi que

ce soit en fait de vivres. Nous avons vécu exclusivement d’épis

de maïs cuits au feu, et bien souvent crus. Non seulement le mil

et le sorgho font défaut, mais encore la volaille : il n’y a pas,

de Koumoullou à Korogo, une seule poule ou pintade. A ces privations

venaient s’ajouter le séjour au soleil pendant toute la journée,

les tribulations avec les chefs et les guides, la vermine[7] et

la surveillance constante dont il fallait s’entourer. Toutes ces

raisons m’empêchaient de prendre le plus petit repos. Il m’échoua

aussi un surcroît de besogne me forçant d’entrer dans tous les

détails de service. Diawé, mon premier domestique, auquel ils

incombaient d’ordinaire, était atteint d’une affreuse maladie,

sorte de lèpre connue par les Mandé sous le nom de _massara dimmi_

(mal d’Égypte). Couvert de plaies, le malheureux, en arrivant à

l’étape, ne pouvait vaquer à rien et était forcé de se coucher.

Ma dysenterie m’avait considérablement affaibli. En arrivant sur

les bords de la Volta Blanche, je n’eus pas la force de gravir

seul la berge opposée ; il me fallait l’aide de mes hommes pour

me hisser sur le talus, monter et descendre de cheval.

L’accueil bienveillant de la famille dagomba chez laquelle je reçus

l’hospitalité, les soins que me prodigua Adissa, mon hôtesse, les

potions que je tirai de ma modeste pharmacie, me mirent sur pied au

bout de vingt-cinq jours. L’ictère seul n’était pas guéri ; mes

remèdes étaient restés impuissants. Je m’adressai aux indigènes ;

on m’apporta bientôt des feuilles que je devais faire bouillir

pour prendre des bains de vapeur et des bains chauds deux fois par

jour. Je reconnus dans cette plante le _bantamaré_[8] des Wolof, ce

qui me donna pleine confiance. Les Wolof boivent de la décoction de

racine de bantamaré à chaque léger dérangement du foie et surtout

lorsqu’ils sont atteints de _panda_, sorte de jaunisse qui précède

la maladie du sommeil si fréquente sur la Petite Côte[9].

Dès le troisième jour je ressentais un mieux sensible, et le sixième

tout était fini. Ce remède indigène m’avait guéri.

El-Hédi, mon hôte, parvint aussi à guérir Diawé. Les indigènes de

cette région m’ont semblé beaucoup plus versés que dans d’autres

pays sur l’emploi des plantes médicinales ; ce qui leur manque,

c’est d’en connaître le dosage exact et de savoir approprier la

médication à tel ou tel tempérament. C’est ainsi que les enfants

sont souvent traités comme de grandes personnes.

Il n’y a guère qu’une maladie contre laquelle les noirs sont

impuissants : c’est la dysenterie ou la diarrhée chronique. Ils ont

bien une médication à ordonner, mais ils ne veulent et ne peuvent

observer la diète. Jamais je n’ai vu les noirs se résigner à

ne pas manger ; ils sont persuadés que la nourriture seule sauve de

la mort.

Les plantes médicinales sont partout très nombreuses, aussi bien

dans la région du Soudan que nous occupons depuis longtemps que dans

celles que je viens de visiter. Il est malheureusement regrettable

que nous ne nous en occupions pas davantage. N’est-il pas triste de

penser que l’Européen se trouve tout à fait désarmé contre la

fièvre en Afrique, et qu’il ne possède pas un moyen prophylactique

contre ce terrible mal dont le noir est exempt ou à peu près.

Les analyses des remèdes indigènes sont faites assez souvent dans nos

hôpitaux des colonies, mais la conclusion est à peu près toujours la

même ; on vous répond invariablement : « Nous avons l’équivalent

en chimie minérale ». On croirait réellement que l’usage des

substances organiques doit être prohibé. Et nous en restons là.

Dès que mon état de santé me le permit, je fis quelques visites

à l’imam. Ce vieillard, qui est né dans le pays, aurait certes pu

me donner de bons renseignements sur cette région. Malheureusement,

il était difficile de me trouver seul avec lui. Mes entretiens

devaient donc se borner aux choses banales de la vie, d’autant plus

que nous ne nous comprenions qu’avec beaucoup de difficulté. La

langue que l’on parle ici se nomme _dagouna_, _dagomsa_, _dagomba_

et _mampoursa_ ; elle diffère assez sensiblement du mossi[10] pour

qu’on ne la comprenne qu’au bout d’un séjour assez long. Je ne

pense pas que, même si j’avais été très au courant du dagomba,

j’aurais pu tenter grand’chose auprès des indigènes. Ayant un

jour posé à l’imam une question qui lui parut indiscrète, il

me demanda si j’avais quelque chose de commun avec l’Européen

qui était arrivé pendant le ramadan à Gambakha, venant de Salaga,

et qui fut forcé de s’en retourner sans avoir obtenu la permission

de pousser plus loin[11].

Tous les habitants de cette région vivent dans la crainte de voir

occuper leur pays par les Anglais, qu’ils redoutent. Ils n’ont

pas de griefs sérieux contre eux ; ils les détestent tout simplement

parce que leurs captifs sont réfugiés chez les Anglais, et que ces

derniers les conservent et les enrôlent pour être soldats.

Je n’eus pas de peine à prouver que j’étais Français, un

homme de Salaga, qui vint me rendre visite, leur ayant affirmé

que je n’avais rien de commun avec les Anglais qu’il avait

vus à Accra. Dans la suite, lorsque, pour réaliser les cauries

nécessaires à l’achat de plusieurs ânes, je fis vendre quelques

tissus et autres objets de fabrication française par mon hôte,

tout le monde fut d’accord pour en déclarer la supériorité et

affirmer hautement que mes marchandises n’étaient pas à comparer

à celles des Anglais.

Mon hôte, El-Hédi Touré (_El-Hédi_ veut dire Dimanche), me fit

faire connaissance avec trois jeunes gens de ses amis, nommés

Alfa Boukary Touré, Tahéri Touré et Kalifa Sissé. Les deux

premiers sont Dagomba ; l’autre, d’origine mandé, est fixé ici

depuis une vingtaine d’années. Après leur avoir fait quelques

cadeaux et rendu de nombreuses visites, nous sommes arrivés à être

d’excellents amis. C’est grâce à leur complaisance et en échange

de renseignements sur l’Europe et les coutumes européennes, que

j’ai obtenu quelques renseignements sur le Gourounsi, le Mampoursi

et le Dagomba.

★

★ ★

On entend désigner par Gourounsi l’ensemble des territoires limités

à l’est par le Mampoursi et le Dagomba, au sud par le Gondja et

les États de Oua, à l’ouest par le Lobi et le territoire des

Niéniégué, au nord par le Dafina, le Kipirsi et le Mossi.

Ce territoire est arrosé par les trois cours d’eau qui forment la

Volta et par ses affluents. La végétation y est plus luxuriante

que dans les terrains ferrugineux de la vallée du Niger. Le

sol, moins perméable et moins spongieux, conserve plus longtemps

l’humidité ; on y rencontre souvent des flaques d’eau, auprès

desquelles la végétation est de toute beauté. C’est un pays

couvert, légèrement ridé, offrant des sites bien curieux et souvent

sauvages. C’est une région de culture par excellence, mais impropre

à l’élevage à cause de l’humidité et des insectes nuisibles

au bétail.

La population, tout hétérogène, qui peuple cette vaste région

paraît avoir été refoulée dans ces bois par des peuples plus

avancés qui l’environnent. Parlant des dialectes différents, vivant

en constante hostilité entre elles et toujours sur le pied de guerre,

elles ont empêché les voies de communication de se développer,

de sorte que le réseau en est peu compliqué. Il existe bien, comme

partout, des sentiers sauvages reliant les villages les uns aux autres,

mais ils sont tellement peu fréquentés, que l’on ne peut y circuler

que difficilement sans guide. En dehors des deux itinéraires reliant

le Dafina au Mossi décrits plus haut, et les chemins qui se dirigent

de Sati sur Oua, on peut dire qu’il n’existe pas de voies de

communication. Les noirs eux-mêmes, marchands et autres, ne parlent

qu’avec un certain effroi du Gourounsi et de ses habitants.

La région nord-ouest du Gourounsi est habitée par un peuple qui

nous a paru avoir beaucoup d’analogie avec les Niéniégué. Dans

le Dafina on les nomme Nonouma, mais parmi les autres Gourounga et

dans le Mossi on désigne les Nonouma par un autre nom qui nous

a échappé. A propos de notre passage de Boromo à Bouganiéna,

nous avons eu l’occasion de décrire la façon dont les Nonouma

s’incisent les joues et se tatouent, nous n’y reviendrons pas dans

ce chapitre. Leurs principaux centres sont : Baporo, Poura et Ladio.

A côté des Nonouma, mais plus à l’est vers Dallou, Sapouy,

Baouér’a et Pouna et jusque vers le Kipirsi, habite une autre

fraction des Gourounga, celle des Youlsi, ou Tiollé. La majeure partie

de cette fraction n’a pas de marques ni de tatouages, quelques-unes

de leurs familles ont cependant les deux marques caractéristiques

du Mossi (l’entaille parlant de chaque côté du nez pour venir

mourir à hauteur de la deuxième molaire, et deux entailles partant de

chaque côté de la bouche pour venir mourir près de l’oreille. Ces

entailles sont semblables à celles des Mandé-Dioula, mais au nombre

de deux entailles seulement sur chaque joue).

A l’ouest des Youlsi et entre eux et les Kassanga de Sati habite

la fraction des Talensi ; ils se distinguent de leurs voisins par un

tatouage bien original. Sur chaque joue, à l’aide de toutes petites

incisions disposées sur trois rangées parallèles, ils forment un

_Z_ majuscule vu à l’envers.

Plus au sud et à l’ouest de Oual-Oualé habite la fraction des

Tiansi ou Boulsi, qui se tatouent de trois façons différentes. Ils

offrent cela de singulier, c’est que deux des tatouages ont la

particularité suivante, que je n’avais pas remarquée : les yeux

eux-mêmes sont environnés de six petites entailles.

Encore plus au sud, on trouve les Nakaransi ; ils se distinguent des

autres Gourounga par une incision qui part de la naissance des cheveux,

fend le front et le nez en deux parties égales. Perpendiculairement

à cette incision longitudinale, il en part, chez certains types,

une de chaque côté du nez, ou bien encore chez les uns à droite

du nez, chez les autres à gauche.

Entre les Tiansi et les Nakaransi et la Volta occidentale habitent les

Lama, ou Lakhama, ou Nakhalakha, Nokhorissé ou encore Nokhodossi. Ces

tribus sont rarement tatouées. J’ai cependant vu quelques sujets

ayant de chaque côté de la bouche deux incisions semblables à

celles des Mandé-Dioula de Kong, mais moins longues.

De l’autre côté du fleuve, ils ont pour voisins les Dagari et les

Dagabakha, qui me paraissent être un seul et même peuple. J’en ai

vu à plusieurs reprises : ils ne sont point tatoués. On rencontre

chez eux des couleurs de peau très foncées, approchant du noir

des Wolof ; ils se prolongent jusque sur la rive gauche de la Volta

occidentale et forment une importante colonie, qui, mélangée avec

des Mandé-Dioula, forme le fond de la population de Oua.

Les Oulé, autre fraction des Gourounga, semblent être appareillés

aux Lakhama ; ils habitent au nord des Dagari et Dagabakha, et entre

leur territoire et celui des Bougouri. Les gens du Dafina classent

les Bougouri dans la famille des Niéniégué et des Nonouma.

Ces divers peuples, qui constituent la population du Gourounsi,

n’offrent pas de grandes différences de mœurs entre eux. Ils

vivent depuis trop longtemps en voisins. Il est cependant notoire

qu’ils appartiennent à des groupes ethnographiques distincts :

les uns se rattachent au groupe Mossi, les autres à celui des Bimba

ou Mampourga-Dagomba, du Gondja et même de l’Achanti. L’examen

sommaire de quelques-uns de leurs dialectes et idiomes m’en a donné

l’intime conviction. On ne pourra en opérer le classement rationnel

qu’après en avoir étudié la linguistique.

Les habitations gourounga sont à peu près toutes analogues à celles

que j’ai décrites au cours de ma route du Dafina au Mossi et du

Mossi à Oual-Oualé. Les costumes ne diffèrent pas beaucoup entre

eux : les Gourounga, hommes et femmes, sont à peu près complètement

nus ; dans quelques rares districts seulement et dans les villages

situés sur les voies de communication fréquentées, on rencontre

des indigènes vêtus de quelques loques en cotonnade, mais c’est

l’exception ; ces gens-là semblent plutôt affectionner les peaux

pour se couvrir ou cacher leur nudité. Quelques femmes des tribus du

sud-est ont la lèvre supérieure percée et traversée par un roseau

ou un piquant de porc-épic leur montant le long du nez. C’est tout

le luxe féminin que j’ai eu l’occasion de constater.

La religion des Gourounga semble être le fétichisme. Ils ont

des constructions rondes en terre, qui sont sacrées ; je les ai

vus aussi invoquer Dieu, qui porte le même nom que le soleil

(_ouindi_). Les constructions sacrées affectent un peu toutes

les formes et dimensions, et sont souvent revêtues de dessins

géométriques : cercles, losanges, carrés, etc., peints à l’ocre

rouge ou noire, ou, encore, elles sont bariolées de gris obtenu à

l’aide de cendres délayées dans de l’eau. A Pakhé, un soir,

en me promenant devant une de ces constructions, je m’étais mis

machinalement à siffler. Tout le village s’était attroupé et se

lamentait ; je venais, paraît-il, de profaner les lieux saints. Il

m’a fallu leur faire expliquer, pendant une bonne heure, qu’un tel

acte commis par un Européen n’avait pas du tout la même portée

que quand il était commis par un indigène.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2) · 第 2 / 35 段