que de 3 kilomètres. Aucune particularité dans la configuration du
terrain ni dans la végétation n’accuse la présence d’un cours
d’eau. En arrivant sur ses bords on est tout surpris de trouver
là une aussi importante rivière. Elle sert ici de limite entre
le Gourounsi et le Gambakha. Elle vient du nord-est et a environ
120 mètres de largeur. Son lit est très encaissé, ses berges
ont plus de 20 mètres de hauteur. Actuellement il y a peu d’eau,
l’endroit le plus profond n’a que 3 mètres, mais à 2 mètres
des bords il faut déjà nager. C’est une crue toute subite, car il
y a cinq jours elle était encore guéable. Le courant n’excède
pas 3 milles à l’heure. Cette rivière est aussi considérable
que le Comoë, qui coule à quelques journées de marche au nord et
à l’est de Kong. J’ai appris par mon hôte d’Arago qu’elle
est formée par trois rivières qui se réunissent non loin l’une de
l’autre à deux ou trois jours de marche en amont. L’une vient du
Boussanga ou Bousangsi ; l’autre sort de chez les Bimba (Gourma),
enfin la troisième vient du Mossi. Aucune de ces rivières ne doit
avoir une grande importance. Dans le Mossi, on ne m’a pas signalé
de cours d’eau important ; il n’y a que la branche située au nord
de Gambakha et entre ce pays et le Bousangsi qui doit avoir quelque
importance ; en tous cas le passage de ces rivières doit pouvoir en
toute saison s’effectuer sans difficulté.
Comme le Mossi est un pays peu accidenté, ses cours d’eau doivent
être larges, peu profonds en toute saison et s’étaler en forme
de marais ou de flaques d’eau séparées les unes des autres par
quelques biefs plus profonds, mais sans écoulement. Le troisième
affluent vient du Mossi (disent nos informateurs). Je ne suis
pas éloigné de croire que je l’ai traversé, lui ou un de ses
affluents, à Banéma. On m’a cité aussi des amas d’eau entre
Mani et Boussomo, mais sans pouvoir me préciser si en hivernage
leur écoulement avait lieu vers le sud ou le nord. Ce qu’il y a
de certain, c’est qu’aucun de mes informateurs ne m’a signalé
de cours d’eau du côté de Koupéla ; il y a donc lieu de supposer
que la Schirba a son origine vers Mani et Boussomo. Cette hypothèse
donnerait à cette rivière, de sa source à Bossébango, un cours
d’environ 200 à 300 kilomètres, qui a tout l’air de concorder
comme proportions avec sa largeur. A ce propos il s’est glissé
une erreur sur certaines cartes : la Schirba n’a pas 300 mètres
de largeur, comme on l’indique. Dans le texte allemand de Barth,
sa largeur est de 100 schritt, c’est-à-dire 60 à 75 mètres.
Les eaux de la région Sansanné-Mangho, que je croyais former la
branche est de la Volta Blanche que j’ai traversée aujourd’hui,
et dont le confluent avec la Volta Noire est à Daboya, coulent vers
le sud en contournant Yendi et Salaga ; elles forment la rivière Oti
ou Sabran, qui n’atteint la Volta qu’à deux journées de marche
en aval de Krakye.
Il résulte de mes informations et surtout de mon voyage de
Bobo-Dioulasou au Mossi que les diverses branches de la Volta ont un
cours considérablement plus long qu’on ne le supposait jusqu’à
présent. Il est assez curieux de voir tous ceux qui ont parlé de
la Volta répéter, les uns après les autres, que ce fleuve prend
ses sources à trois ou quatre jours de marche au nord de Salaga,
après avoir au préalable dit qu’il avait 200 à 300 mètres de
largeur en moyenne aux environs de Salaga.
Avant mon départ, il était notoire pour moi que ce cours d’eau,
qui, entre le 8e et le 4e degré et demi de latitude nord, a une
moyenne de 700 mètres de largeur, devait avoir de nombreux affluents
importants dont le cours excédait sûrement quatre ou cinq jours de
marche (150 à 200 kilomètres).
Deux hommes cependant, Johnston et Paulitsche, ne se sont pas laissés
aller à cette appréciation fantaisiste, et, en 1882 et 1884, ils
n’ont pas hésité à soutenir que par la Volta on peut pénétrer
bien avant dans la boucle du Niger, ce que confirme mon voyage.
La pirogue qui fait le service du passage ici, est tout ce qu’il
y a de plus primitif : un tronc d’arbre à peine équarri et
creusé au feu. Elle peut transborder trois personnes à la fois
ou deux charges d’ânes. Nulle part je n’ai vu de pirogue aussi
mal conditionnée. Avant d’embarquer, il faut régler le prix du
passage avec le délégué du chef d’Arago. Ces prix sont fixés à
1100 cauries par cheval, 550 par âne avec sa charge, 200 par porteur
avec sa charge. Le personnel ne transportant pas de marchandises est
traversé gratuitement.
Comme la somme à payer pour mes six ânes et mes deux chevaux
s’élevait à 5500 cauries et que je n’en possédais plus
qu’un millier, il fallut conclure un arrangement de façon à faire
accepter des marchandises en place. Au bout d’un débat laborieux,
le préposé accepta en payement dix coudées d’étoffe avariée,
quatre pierres à fusil et quelques hameçons.
Tout semblait se passer normalement, quand le passeur refusa le
service, prétextant que je devais payer 600 cauries pour les trois
femmes. Cette discussion ne semblait pas devoir prendre fin, lorsque
l’intervention de deux vieillards d’Arago, qui prirent fait et
cause pour moi, aplanit les difficultés que soulevait cet irascible
piroguier.
Les femmes ne portant, en fait de bagages, que des calebasses,
ustensiles de cuisine ou peaux de bouc de leur mari, j’étais
absolument dans mon droit en protestant.
L’opération du passage de la rivière dura cinq heures, presque
le triple de ce qu’il faut pour faire traverser le Niger avec le
même personnel. Sur l’autre rive attendaient une trentaine de
Mossi avec trois ânes ; ils revenaient de Oual-Oualé avec des kolas
(environ 300 kilos) et des charges de cauries. Ce sont les premiers
indigènes que je rencontre ; je n’en ai du reste pas vu d’autres
dans la suite de mon voyage jusqu’à Oual-Oualé.
Malgré l’heure avancée, je quittai les bords du fleuve. Le
débordement de deux torrents avait inondé les rives sur une
profondeur de près de 2 kilomètres, et ce n’est qu’avec beaucoup
de difficulté que nous sortons de ce terrain fangeux, après avoir
déchargé encore plusieurs fois les ânes. A la nuit tombante nous
atteignons un petit plateau rocheux où l’on trouve un peu d’eau
dans les creux des roches. Nous installons là le campement.
Le lendemain de bonne heure nous arrivons à Nabari, premier village
mampourga, où les habitants m’affirment que j’atteindrai
facilement Oual-Oualé avant midi ; mais, mes ânes n’en pouvant
plus, je dus m’arrêter à un petit village nommé Zangom, à 4
kilomètres au nord de Oual-Oualé.
Dans la banlieue de Nabari et de Zangom il y a de nombreuses
plantations d’ignames. De loin, les échalas, assez correctement
alignés et couverts de liserons verts, me rappellent nos vignes
de France.
Les cultures d’ignames par le 11e degré de latitude nord (comme
limite extrême nord) correspondent sensiblement à celles que j’ai
observées vers le Kénédougou : ainsi, Kotédougou, situé par 11°
10′ environ, est en effet le dernier village vers le nord où l’on
cultive avec un peu d’activité cette racine.
Dans le Gourounsi, jusque vers le 12e degré de latitude nord,
il y a aussi dans quelques rares villages de petites plantations,
mais l’igname n’entre pour ainsi dire pas dans l’alimentation
des Gourounga de cette région.
_Vendredi_ 10 _août._ — A Zangom, nous avons trouvé à acheter
un panier de mil, une calebasse de haricots et quelques poignées
d’arachides d’une variété spéciale[3].
Les habitants de ce village sont de braves gens et rendent service avec
complaisance. Le matin, avant de nous mettre en route, quelques-uns
nous accompagnèrent jusqu’à mi-chemin de Oual-Oualé.
Du plateau qui sépare Zangom de Oual-Oualé on découvre un très
beau panorama. Tandis que vers le nord les derniers contreforts du
petit massif de Naouri se meurent lentement, vers l’est court,
dans une direction presque sud-nord, un grand soulèvement continu,
de hauteur uniforme, qui vient se terminer par un cône de déjections
en face et non loin du massif de Naouri, mais sans le rejoindre ;
ces deux soulèvements sont séparés par une trouée de quelques
kilomètres, qui livre passage à la Volta Blanche.
[Illustration : Passage de la Volta Blanche.]
Ce soulèvement n’est éloigné de nous que d’une quinzaine de
kilomètres ; avec ses parois verticales, baignées à la base par
une mer de brume et surmontées de mamelons bien arrondis dépourvus
de végétation, il rappelle assez exactement les côtes du Portugal
et d’Espagne telles qu’on les aperçoit, par échappées, du pont
du navire entre l’embouchure du Tage et le cap Roxo. Par la pensée,
je me suis immédiatement transporté sur un paquebot des Messageries
maritimes faisant route vers l’Europe.
Ce doux rêve m’avait fait oublier toutes mes fatigues et laissé
indifférent à la vue des premières cases de Oual-Oualé, lorsqu’un
« _marhaba_ » prononcé par un Dagomba, en guise de bonjour, vint me
rappeler que j’étais au Soudan et me faire songer à un gîte. Je
demandai donc à être conduit près de l’imam Seydou Touré.
Les gens auxquels je m’étais adressé, après m’avoir offert
dans une calebasse le _bombo_[4] au piment et quelques kolas, me
firent conduire par un enfant à l’_imamy-iri_[5].
J’arrivai bientôt au _banan_[6] de l’imam, où l’on me pria
de mettre pied à terre en attendant que l’on me préparât un
logement. Quelques minutes après, mon _gansoba_ (hôte) vint me
prendre et me donner une case pour moi et mes bagages, un _boulou_
(case d’entrée à deux ouvertures) pour mes hommes, et une grande
case-écurie pour mes deux chevaux.
Pendant que mes hommes s’organisaient, j’allai rendre visite à
l’imam, qui habite un groupe de cases voisin.
Ce vieillard me reçut très poliment ; il me demanda discrètement
d’où je venais et où je comptais me rendre ; quand je lui eus
tracé à grandes lignes l’itinéraire que j’avais suivi pour
venir, il me manifesta, ainsi que toute l’assistance, son profond
étonnement. Il ne comprenait pas comment j’avais pu traverser le
Gourounsi sans une imposante escorte de marchands ou de Mossi. Je
terminai mon premier entretien en manifestant à l’imam le désir de
me rendre à Salaga, afin de gagner une route sûre me ramenant vers
Kong. Il me dit qu’à son grand regret il ne pourrait satisfaire à
mon désir que dans trois ou quatre jours, le chemin habituel étant
impraticable pour le moment, à cause d’une guerre qui venait
d’éclater entre les Dagomba de Savelougou et ceux de Kompongou.
Hélas ! je ne demandais pas à partir sur-le-champ ; mes ânes
étaient éreintés et mes bagages presque moisis : je ne les avais
jamais ouverts pendant la route, dans la crainte d’exciter encore
davantage la cupidité des naba gourounga. Moi-même j’étais dans
un état de santé qui réclamait un traitement et du repos. Un
commencement de dysenterie et une perte d’appétit dont je
ressentais les premières atteintes en quittant Waghadougou, et
dont j’attribue les causes au chagrin que j’avais eu en me
voyant fermer les chemins par Naba Sanom, ne firent qu’empirer
pendant ma traversée du Gourounsi. Dès les premiers jours, la
perte et le vol du sac qui renfermait ma petite provision de riz et
de sel me força de me nourrir, comme mes indigènes, de denrées
crues ou mal préparées et de viande boucanée non assaisonnée. A
partir de Koumoullou, il me fut impossible de me procurer quoi que
ce soit en fait de vivres. Nous avons vécu exclusivement d’épis
de maïs cuits au feu, et bien souvent crus. Non seulement le mil
et le sorgho font défaut, mais encore la volaille : il n’y a pas,
de Koumoullou à Korogo, une seule poule ou pintade. A ces privations
venaient s’ajouter le séjour au soleil pendant toute la journée,
les tribulations avec les chefs et les guides, la vermine[7] et
la surveillance constante dont il fallait s’entourer. Toutes ces
raisons m’empêchaient de prendre le plus petit repos. Il m’échoua
aussi un surcroît de besogne me forçant d’entrer dans tous les
détails de service. Diawé, mon premier domestique, auquel ils
incombaient d’ordinaire, était atteint d’une affreuse maladie,
sorte de lèpre connue par les Mandé sous le nom de _massara dimmi_
(mal d’Égypte). Couvert de plaies, le malheureux, en arrivant à
l’étape, ne pouvait vaquer à rien et était forcé de se coucher.
Ma dysenterie m’avait considérablement affaibli. En arrivant sur
les bords de la Volta Blanche, je n’eus pas la force de gravir
seul la berge opposée ; il me fallait l’aide de mes hommes pour
me hisser sur le talus, monter et descendre de cheval.
L’accueil bienveillant de la famille dagomba chez laquelle je reçus
l’hospitalité, les soins que me prodigua Adissa, mon hôtesse, les
potions que je tirai de ma modeste pharmacie, me mirent sur pied au
bout de vingt-cinq jours. L’ictère seul n’était pas guéri ; mes
remèdes étaient restés impuissants. Je m’adressai aux indigènes ;
on m’apporta bientôt des feuilles que je devais faire bouillir
pour prendre des bains de vapeur et des bains chauds deux fois par
jour. Je reconnus dans cette plante le _bantamaré_[8] des Wolof, ce
qui me donna pleine confiance. Les Wolof boivent de la décoction de
racine de bantamaré à chaque léger dérangement du foie et surtout
lorsqu’ils sont atteints de _panda_, sorte de jaunisse qui précède
la maladie du sommeil si fréquente sur la Petite Côte[9].
Dès le troisième jour je ressentais un mieux sensible, et le sixième
tout était fini. Ce remède indigène m’avait guéri.
El-Hédi, mon hôte, parvint aussi à guérir Diawé. Les indigènes de
cette région m’ont semblé beaucoup plus versés que dans d’autres
pays sur l’emploi des plantes médicinales ; ce qui leur manque,
c’est d’en connaître le dosage exact et de savoir approprier la
médication à tel ou tel tempérament. C’est ainsi que les enfants
sont souvent traités comme de grandes personnes.
Il n’y a guère qu’une maladie contre laquelle les noirs sont
impuissants : c’est la dysenterie ou la diarrhée chronique. Ils ont
bien une médication à ordonner, mais ils ne veulent et ne peuvent
observer la diète. Jamais je n’ai vu les noirs se résigner à
ne pas manger ; ils sont persuadés que la nourriture seule sauve de
la mort.
Les plantes médicinales sont partout très nombreuses, aussi bien
dans la région du Soudan que nous occupons depuis longtemps que dans
celles que je viens de visiter. Il est malheureusement regrettable
que nous ne nous en occupions pas davantage. N’est-il pas triste de
penser que l’Européen se trouve tout à fait désarmé contre la
fièvre en Afrique, et qu’il ne possède pas un moyen prophylactique
contre ce terrible mal dont le noir est exempt ou à peu près.
Les analyses des remèdes indigènes sont faites assez souvent dans nos
hôpitaux des colonies, mais la conclusion est à peu près toujours la
même ; on vous répond invariablement : « Nous avons l’équivalent
en chimie minérale ». On croirait réellement que l’usage des
substances organiques doit être prohibé. Et nous en restons là.
Dès que mon état de santé me le permit, je fis quelques visites
à l’imam. Ce vieillard, qui est né dans le pays, aurait certes pu
me donner de bons renseignements sur cette région. Malheureusement,
il était difficile de me trouver seul avec lui. Mes entretiens
devaient donc se borner aux choses banales de la vie, d’autant plus
que nous ne nous comprenions qu’avec beaucoup de difficulté. La
langue que l’on parle ici se nomme _dagouna_, _dagomsa_, _dagomba_
et _mampoursa_ ; elle diffère assez sensiblement du mossi[10] pour
qu’on ne la comprenne qu’au bout d’un séjour assez long. Je ne
pense pas que, même si j’avais été très au courant du dagomba,
j’aurais pu tenter grand’chose auprès des indigènes. Ayant un
jour posé à l’imam une question qui lui parut indiscrète, il
me demanda si j’avais quelque chose de commun avec l’Européen
qui était arrivé pendant le ramadan à Gambakha, venant de Salaga,
et qui fut forcé de s’en retourner sans avoir obtenu la permission
de pousser plus loin[11].
Tous les habitants de cette région vivent dans la crainte de voir
occuper leur pays par les Anglais, qu’ils redoutent. Ils n’ont
pas de griefs sérieux contre eux ; ils les détestent tout simplement
parce que leurs captifs sont réfugiés chez les Anglais, et que ces
derniers les conservent et les enrôlent pour être soldats.
Je n’eus pas de peine à prouver que j’étais Français, un
homme de Salaga, qui vint me rendre visite, leur ayant affirmé
que je n’avais rien de commun avec les Anglais qu’il avait
vus à Accra. Dans la suite, lorsque, pour réaliser les cauries
nécessaires à l’achat de plusieurs ânes, je fis vendre quelques
tissus et autres objets de fabrication française par mon hôte,
tout le monde fut d’accord pour en déclarer la supériorité et
affirmer hautement que mes marchandises n’étaient pas à comparer
à celles des Anglais.
Mon hôte, El-Hédi Touré (_El-Hédi_ veut dire Dimanche), me fit
faire connaissance avec trois jeunes gens de ses amis, nommés
Alfa Boukary Touré, Tahéri Touré et Kalifa Sissé. Les deux
premiers sont Dagomba ; l’autre, d’origine mandé, est fixé ici
depuis une vingtaine d’années. Après leur avoir fait quelques
cadeaux et rendu de nombreuses visites, nous sommes arrivés à être
d’excellents amis. C’est grâce à leur complaisance et en échange
de renseignements sur l’Europe et les coutumes européennes, que
j’ai obtenu quelques renseignements sur le Gourounsi, le Mampoursi
et le Dagomba.
★
★ ★
On entend désigner par Gourounsi l’ensemble des territoires limités
à l’est par le Mampoursi et le Dagomba, au sud par le Gondja et
les États de Oua, à l’ouest par le Lobi et le territoire des
Niéniégué, au nord par le Dafina, le Kipirsi et le Mossi.
Ce territoire est arrosé par les trois cours d’eau qui forment la
Volta et par ses affluents. La végétation y est plus luxuriante
que dans les terrains ferrugineux de la vallée du Niger. Le
sol, moins perméable et moins spongieux, conserve plus longtemps
l’humidité ; on y rencontre souvent des flaques d’eau, auprès
desquelles la végétation est de toute beauté. C’est un pays
couvert, légèrement ridé, offrant des sites bien curieux et souvent
sauvages. C’est une région de culture par excellence, mais impropre
à l’élevage à cause de l’humidité et des insectes nuisibles
au bétail.
La population, tout hétérogène, qui peuple cette vaste région
paraît avoir été refoulée dans ces bois par des peuples plus
avancés qui l’environnent. Parlant des dialectes différents, vivant
en constante hostilité entre elles et toujours sur le pied de guerre,
elles ont empêché les voies de communication de se développer,
de sorte que le réseau en est peu compliqué. Il existe bien, comme
partout, des sentiers sauvages reliant les villages les uns aux autres,
mais ils sont tellement peu fréquentés, que l’on ne peut y circuler
que difficilement sans guide. En dehors des deux itinéraires reliant
le Dafina au Mossi décrits plus haut, et les chemins qui se dirigent
de Sati sur Oua, on peut dire qu’il n’existe pas de voies de
communication. Les noirs eux-mêmes, marchands et autres, ne parlent
qu’avec un certain effroi du Gourounsi et de ses habitants.
La région nord-ouest du Gourounsi est habitée par un peuple qui
nous a paru avoir beaucoup d’analogie avec les Niéniégué. Dans
le Dafina on les nomme Nonouma, mais parmi les autres Gourounga et
dans le Mossi on désigne les Nonouma par un autre nom qui nous
a échappé. A propos de notre passage de Boromo à Bouganiéna,
nous avons eu l’occasion de décrire la façon dont les Nonouma
s’incisent les joues et se tatouent, nous n’y reviendrons pas dans
ce chapitre. Leurs principaux centres sont : Baporo, Poura et Ladio.
A côté des Nonouma, mais plus à l’est vers Dallou, Sapouy,
Baouér’a et Pouna et jusque vers le Kipirsi, habite une autre
fraction des Gourounga, celle des Youlsi, ou Tiollé. La majeure partie
de cette fraction n’a pas de marques ni de tatouages, quelques-unes
de leurs familles ont cependant les deux marques caractéristiques
du Mossi (l’entaille parlant de chaque côté du nez pour venir
mourir à hauteur de la deuxième molaire, et deux entailles partant de
chaque côté de la bouche pour venir mourir près de l’oreille. Ces
entailles sont semblables à celles des Mandé-Dioula, mais au nombre
de deux entailles seulement sur chaque joue).
A l’ouest des Youlsi et entre eux et les Kassanga de Sati habite
la fraction des Talensi ; ils se distinguent de leurs voisins par un
tatouage bien original. Sur chaque joue, à l’aide de toutes petites
incisions disposées sur trois rangées parallèles, ils forment un
_Z_ majuscule vu à l’envers.
Plus au sud et à l’ouest de Oual-Oualé habite la fraction des
Tiansi ou Boulsi, qui se tatouent de trois façons différentes. Ils
offrent cela de singulier, c’est que deux des tatouages ont la
particularité suivante, que je n’avais pas remarquée : les yeux
eux-mêmes sont environnés de six petites entailles.
Encore plus au sud, on trouve les Nakaransi ; ils se distinguent des
autres Gourounga par une incision qui part de la naissance des cheveux,
fend le front et le nez en deux parties égales. Perpendiculairement
à cette incision longitudinale, il en part, chez certains types,
une de chaque côté du nez, ou bien encore chez les uns à droite
du nez, chez les autres à gauche.
Entre les Tiansi et les Nakaransi et la Volta occidentale habitent les
Lama, ou Lakhama, ou Nakhalakha, Nokhorissé ou encore Nokhodossi. Ces
tribus sont rarement tatouées. J’ai cependant vu quelques sujets
ayant de chaque côté de la bouche deux incisions semblables à
celles des Mandé-Dioula de Kong, mais moins longues.
De l’autre côté du fleuve, ils ont pour voisins les Dagari et les
Dagabakha, qui me paraissent être un seul et même peuple. J’en ai
vu à plusieurs reprises : ils ne sont point tatoués. On rencontre
chez eux des couleurs de peau très foncées, approchant du noir
des Wolof ; ils se prolongent jusque sur la rive gauche de la Volta
occidentale et forment une importante colonie, qui, mélangée avec
des Mandé-Dioula, forme le fond de la population de Oua.
Les Oulé, autre fraction des Gourounga, semblent être appareillés
aux Lakhama ; ils habitent au nord des Dagari et Dagabakha, et entre
leur territoire et celui des Bougouri. Les gens du Dafina classent
les Bougouri dans la famille des Niéniégué et des Nonouma.
Ces divers peuples, qui constituent la population du Gourounsi,
n’offrent pas de grandes différences de mœurs entre eux. Ils
vivent depuis trop longtemps en voisins. Il est cependant notoire
qu’ils appartiennent à des groupes ethnographiques distincts :
les uns se rattachent au groupe Mossi, les autres à celui des Bimba
ou Mampourga-Dagomba, du Gondja et même de l’Achanti. L’examen
sommaire de quelques-uns de leurs dialectes et idiomes m’en a donné
l’intime conviction. On ne pourra en opérer le classement rationnel
qu’après en avoir étudié la linguistique.
Les habitations gourounga sont à peu près toutes analogues à celles
que j’ai décrites au cours de ma route du Dafina au Mossi et du
Mossi à Oual-Oualé. Les costumes ne diffèrent pas beaucoup entre
eux : les Gourounga, hommes et femmes, sont à peu près complètement
nus ; dans quelques rares districts seulement et dans les villages
situés sur les voies de communication fréquentées, on rencontre
des indigènes vêtus de quelques loques en cotonnade, mais c’est
l’exception ; ces gens-là semblent plutôt affectionner les peaux
pour se couvrir ou cacher leur nudité. Quelques femmes des tribus du
sud-est ont la lèvre supérieure percée et traversée par un roseau
ou un piquant de porc-épic leur montant le long du nez. C’est tout
le luxe féminin que j’ai eu l’occasion de constater.
La religion des Gourounga semble être le fétichisme. Ils ont
des constructions rondes en terre, qui sont sacrées ; je les ai
vus aussi invoquer Dieu, qui porte le même nom que le soleil
(_ouindi_). Les constructions sacrées affectent un peu toutes
les formes et dimensions, et sont souvent revêtues de dessins
géométriques : cercles, losanges, carrés, etc., peints à l’ocre
rouge ou noire, ou, encore, elles sont bariolées de gris obtenu à
l’aide de cendres délayées dans de l’eau. A Pakhé, un soir,
en me promenant devant une de ces constructions, je m’étais mis
machinalement à siffler. Tout le village s’était attroupé et se
lamentait ; je venais, paraît-il, de profaner les lieux saints. Il
m’a fallu leur faire expliquer, pendant une bonne heure, qu’un tel
acte commis par un Européen n’avait pas du tout la même portée
que quand il était commis par un indigène.