=DU NIGER=
AU
=GOLFE DE GUINÉE=
PAR LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI
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22062. — PARIS, IMPRIMERIE LAHURE
9, rue de Fleurus, 9
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=DU NIGER=
AU
=GOLFE DE GUINÉE=
PAR LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI
PAR
LE CAPITAINE BINGER
(1887-1889)
OUVRAGE CONTENANT
UNE CARTE D’ENSEMBLE, DE NOMBREUX CROQUIS DE DÉTAIL
ET CENT SOIXANTE-SEIZE GRAVURES SUR BOIS
=D’APRÈS LES DESSINS DE RIOU=
* * * * *
TOME SECOND
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PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
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1892
Droits de traduction et de reproduction réservés.
=DU NIGER=
=AU GOLFE DE GUINÉE=
A TRAVERS LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI
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CHAPITRE X
En route pour le Gourounsi. — Baouér’a. — Arrivée à
Koumoullou. — Habitations gourounga. — Une audience chez le naba de
Koumoullou. — Une scène de carnage. — Deux fables mandé. — Une
étape dans les hautes herbes. — Ruines de Zorogo. — Hostilité
des habitants de Kalarokho. — Arrivée à Tiakané. — Chef de
village peu commode. — Départ pour Kapouri. — Nous sommes dans
une triste situation. — Attaque à main armée entre Kapouri et
Pakhé. — Encore des exigences du chef de Mîdegou. — Abandonné
par les guides. — Étape à Sidegou. — Arrivée sur les bords de la
Volta Blanche. — Renseignements sur cette branche de la Volta. —
Arrivée à Oual-Oualé. — Entrée dans le Mampoursi. — Une
grave indisposition me retient à Oual-Oualé. — L’almamy, mon
hôte et les habitants. — Encore le Gourounsi. — Population. —
Religion. — Le Gambakha. — Population du Mampoursi. — Oual-Oualé
et son commerce. — Dispositions pour le départ sur Salaga.
_Mercredi_ 25 _juillet_ 1888. — Toutes mes tentatives ayant échoué
pour obtenir un guide ou un interprète, je pris la résolution de ne
pas rester à Bouganiéna davantage et de me mettre en route sans plus
tarder. Les trois femmes que Boukary naba m’a données sont toutes du
Gourounsi ; malheureusement, elles ne comprennent ni le mandé ni le
mossi, de sorte qu’elles ne pourront me rendre aucun service comme
interprètes, et je me demande comment je ferai si je ne trouve pas
des Mossi ou des Mandé sur ma route. L’imam et mon _diatigué_
(hôte) m’accompagnent jusqu’à Tébéné (à 4 kilomètres
de Bouganiéna).
Ce village était très important il y a une trentaine d’années,
mais quand Bouganiéna a pris de l’extension, Tébéné s’est
dépeuplé ; il a cependant conservé un marché, et les habitants
de Bougouniéna et de la région s’y rendent assez volontiers
pour faire ou vendre leurs provisions. Ce marché n’a qu’une
importance tout à fait secondaire : il ne s’y vend absolument que
des denrées, un peu de coton et d’indigo, de la vaisselle et de
la vannerie indigènes.
Comme Bouganiéna, Tébéné est principalement habité par des Mossi,
et toutes les cases sont rondes, à toit de chaume conique.
A 4 kilomètres de là, on traverse Kébéro, le premier village
à toit plat qui annonce les Gourounga. Cette région, avant
l’expédition de Gandiari, semble avoir été très peuplée,
car à quelques kilomètres plus loin on laisse à l’ouest un gros
village presque abandonné, nommé Nabil Pakha, et avant d’entrer à
Baouér’a on traverse encore deux grandes ruines qui constituaient
le village de Borokho.
Arrivé à Baouér’a, Isaka me conduisit au groupe principal, habité
par des Mossi musulmans _ia-dér’a_. Le plus ancien m’offrit
l’hospitalité. Je fus fort bien accueilli dans ce village,
plusieurs habitants vinrent m’apporter quelques provisions et des
kolas. J’y ai trouvé une dizaine de Mandé originaires des environs
de Djenné, établis ici provisoirement pour y faire le commerce
de sel et d’esclaves avec la colonne Gandiari. Ils portent à cet
effet assez régulièrement du sel et du mil sur Oua et en ramènent
des captifs qui leur servent à se procurer du sel à Mani et un peu
de mil sur les marchés des environs. Comme Bouganiéna, Baouér’a
Mossi est un village de formation relativement récente. L’ancien
Baouér’a (le village gourounga), actuellement en ruine, se trouve
à 1500 mètres dans le sud, et ce n’est qu’à un kilomètre au
delà de cette ruine que se tient le marché, à côté du village de
Baoué (le chef gourounga). La population totale de ces trois groupes
ne dépasse pas 600 à 800 habitants.
_Jeudi_ 26. — Isaka, auquel j’ai fait un petit cadeau, veut
bien m’accompagner jusqu’à Pouna et me recommander là-bas de
la part des Mossi de Baouér’a. Deux ruines, Marakha et Narana,
nous séparent de Pouna ; elles sont habitées chacune par deux ou
trois vieillards, échappés aux gens de Gandiari.
A Pouna, qui est cependant un petit village, il règne aujourd’hui
une certaine animation : c’est parce qu’il se trouve sur la route
de Dakay, Oua-Loumbalé, sur laquelle existe un petit mouvement
de porteurs de mil destiné à la colonne Gandiari. Une trentaine
d’hommes de Dakay sont campés ici avec des charges de cette denrée,
qu’ils vont échanger contre des captifs, soit à Kassana, soit à
Oua-Loumbalé. Le chef de Pouna est un jeune homme très complaisant ;
il réussit à m’en faire céder deux charges à raison de 500
cauries (environ 1 franc) le kilo. La culture d’une variété
de petit maïs et du _souna_ (petit mil hâtif), qui sont arrivés
cependant à maturité, n’a pas été poussée avec assez de vigueur,
de sorte que la récolte de ces deux céréales n’a pas été assez
abondante pour apporter une diminution dans le prix des denrées. Ce
n’est guère que dans un mois, quand le gros maïs sera récolté,
que le prix du mil, qui est très élevé par ici, va baisser.
A Pouna, comme dans la partie ouest du Gourounsi que j’ai
traversée, les caïmans, qui vivent dans les marais, près des
villages, sont l’objet d’une grande vénération ; il en est de
même des _iguanes_ (gueule tapée), qui circulent dans le village et
dans les champs de maïs ; elles sont grasses et dodues et mesurent
jusqu’à 2 mètres de longueur. Près de la case du chef il y en
avait qui dormaient au soleil ; elles ne se dérangeaient même pas
quand on les prenait en mains. Cet animal est presque domestiqué :
jamais on ne le tue. Cette vénération pour l’iguane existe chez
beaucoup de peuples noirs ; dans le temps, on m’a cité Séfé, gros
village du Kaarta, où les iguanes sont très nombreuses et presque
l’objet d’un culte. Leur faire même involontairement du mal,
disent les noirs, attire les plus grands malheurs sur le village.
[Illustration : Iguanes dans le village.]
_Vendredi_, 27. — Isaka étant retourné à Baouér’a, le chef
de Pouna me donna un homme pour me conduire à Koumoullou.
La terre végétale est abondante ici, mais les villages sont
actuellement à peu près déserts ; autrefois ils renfermaient
une nombreuse population. Loukourou, Bala, Nitiané, Tapéo, qui se
trouvent sur le chemin, n’ont conservé que quelques hommes. Toutes
les femmes ont été prises par Gandiari ; aussi les abords des
villages seuls, sur une profondeur d’une centaine de mètres
seulement, sont plantés de maïs et de _sanio_ (petit mil tardif).
Depuis mon départ de Bouganiéna j’ai trouvé, à maintes reprises,
des terrains quartzeux-ferrugineux, analogues aux terrains aurifères
de Baporo. J’ignore s’ils renferment de l’or ; toujours est-il
que les habitants n’en ont pas connaissance, et Isaka, que j’ai
interrogé, m’a affirmé que dans toute cette région, qui lui est
parfaitement connue, il n’a jamais entendu dire qu’on ait trouvé
quelque part du métal précieux.
A notre approche de Nitiané, les hommes du village, au nombre d’une
vingtaine, coururent sur nous en armes, en poussant leur cri de
guerre. Les ânes, effrayés, au lieu de continuer à cheminer dans
le sentier, entrèrent dans les maïs et y commirent de nombreux
dégâts, ce qui augmenta encore la fureur des habitants. Au bout
d’une demi-heure, les exhortations du guide de Pouna ramenèrent
le calme et ils cessèrent de menacer de nous tirer dessus. Enfin ces
forcenés finirent par rentrer dans leur village, et nous laissèrent
passer. D’autres, sur les toits plats des cases, nous menaçaient de
leurs flèches empoisonnées. J’eus beaucoup de peine à conserver
mon monde sous la main et à empêcher un désastre. Cet incident
retarda notre marche de près d’une heure, car nous étions perdus
dans les maïs et les ruines ; aussi, pour éviter qu’une semblable
scène ne se renouvelât, je crus prudent de contourner les cultures
de Tapéo, ce qui nous fit arriver à Koumoullou dans l’après-midi
seulement et par une pluie battante.
Bien longtemps avant de voir ce village, on aperçoit au loin, dominant
la plaine alentour, un cône d’une trentaine de mètres de hauteur ;
c’est le tas d’ordures de Koumoullou, qui s’élève au milieu
des groupes de cases, comme pour attester de l’ancienneté de la
création du village.
Koumoullou est un des rares villages gourounsi qui n’ait pas
été mis à sac par Gandiari, son naba ayant, à l’approche de la
colonne, envoyé un cadeau assez important en captifs et en bœufs
à Naba Sanom. Ce dernier obtint de Gandiari qu’il épargnerait
Koumoullou. Cette faveur ne s’étendit cependant pas aux autres
villages de cette petite confédération, et ils furent tous détruits.
L’habitation du naba, qui se trouve à peu près au centre des
groupes de cases qui forment le village, consiste en une agglomération
de cases à argamasses communiquant entre elles souterrainement et par
les toits. Elles sont construites sur le type de celles des villages
de Ladio et de Diabéré, mais avec plus de soin. Le tout est entouré
d’un mur en terre de 4 mètres de hauteur flanqué de tourelles
creuses servant d’écuries, mais ne pouvant être utilisées en
aucune façon pour la défense. Les murs sont badigeonnés à la
cendre et ont un aspect assez sévère ; on se croirait devant une
propriété bien tenue. Malheureusement, l’intérieur est loin
de répondre à l’extérieur. La cour n’est qu’un bourbier,
elle sert de parc aux dix bœufs et aux quelques moutons. Les cases
du rez-de-chaussée, comme dans tout le Gourounsi, sont plutôt des
caves que des habitations. Elles dégagent une odeur nauséabonde,
qui vous prend à la gorge dès qu’on y pénètre ; les chèvres,
les poules y circulent librement. Les cases du premier seules peuvent,
à l’occasion, être habitables pour un Européen.
Les autres habitations de Koumoullou ressemblent, comme type,
aux constructions des Bobofing, seulement le groupe souterrain est
surmonté de cases rondes recouvertes de toits coniques en paille.
Les cultures à proximité du village sont clôturées. On y a ménagé
des chemins assez larges pour pouvoir circuler sans faire de dégâts.
En attendant qu’on me trouve une case, je m’installai sous un
ficus qui tombe en ruine, et dont toutes les branches sont étayées
avec soin ; mais, cet arbre étant sacré, on me fait tout de suite
évacuer cet endroit. Personne ne doit y camper ou séjourner.
Comme le logement qu’on m’avait destiné était inhabitable,
mes hommes et moi, nous nous installâmes sur les argamasses, en
établissant tant bien que mal la tente pour nous mettre à l’abri
de la pluie.
Dans l’intérieur de ces habitations règne la plus profonde
obscurité ; ce sont plutôt des antres que des maisons. Il y circule
des rats, des crabes, des lézards et d’autres animaux nuisibles,
dont le voisinage n’est pas précisément attrayant, et l’odeur
fétide qui se dégage de là dedans empêche de dormir.
Les punaises abondent dans les maisons en terre ; il est absolument
impossible de s’en garantir, même avec une moustiquaire.
On est bien mieux et plus en sécurité en plein air ; mais il est
souvent difficile de refuser l’hospitalité sans froisser ses hôtes,
et bon gré mal gré il faut se laisser abriter.
Le naba, auquel je rendais visite dès que je fus sommairement
installé, est le seul individu que j’aie vu vêtu. Son entourage
porte, comme vêtements, des peaux de bœuf, de mouton ou de
chèvre, d’autres n’ont que des lambeaux de peau en forme de
tablier. Ce vêtement (si toutefois on peut lui donner ce nom)
ne met pas à l’abri des intempéries, il ne cache la nudité
qu’imparfaitement, son port est gênant, et, dès que l’homme
doit se livrer à un travail quelconque, ou faire une marche, il
lui faut s’en débarrasser ; aussi voit-on plus de gens tout nus
qu’habillés. Quant aux femmes du naba, elles portent, comme dans
tout le Gourounsi, un simple bouquet de feuilles par derrière ;
le devant est tout nu.
Le naba est très grand ; il est vêtu d’un burnous blanc en
cotonnade commune indigène. Sa moustache rasée sous le nez, laissant
quelques poils qui retombent le long des coins de la bouche à la
manière des Chinois, lui donne déjà un air grotesque. Mais ce qui le
rend tout à fait ridicule, c’est sa coiffure : il porte, ajustées
à son bonnet _mafou_[1], deux gigantesques têtes d’oiseaux munies
de becs. Ces têtes, recouvertes de drap rouge, brodées de cauries,
tiennent à son bonnet par des courroies. L’oiseau qui fournit
cette parure de luxe est un grand échassier à tête chauve, que
l’on appelle vulgairement _marabout_, et dont les plumes, celles
de la queue seulement, sont très recherchées en Europe pour les
éventails, les chapeaux, etc.
L’entretien, qui eut lieu en mossi, fut long et laborieux ;
nous arrivâmes cependant à nous comprendre mutuellement. Le naba
m’informa que, vivant en hostilité avec Bangzoaza, il lui était
impossible, à son grand regret, de me faire conduire par ses gens
jusqu’à ce village, mais que, pour m’être agréable, il me ferait
conduire à Tiakané. Du reste, le chemin n’était pas plus long et
le naba était sûr que ce village ne ferait pas de difficulté pour
me conduire vers Pakhé et me permettre de gagner Oual-Oualé. Il
m’envoya un peu de mil, du poisson sec et des kolas.
Dans la soirée il vint me rendre ma visite précédé de quatre
griots qui chantaient en s’accompagnant d’un instrument de musique
comme je n’en ai pas encore vu. C’est une bouteille en osier,
à fond de calebasse, renfermant des graines. En l’agitant dans
divers sens elle produit un bruit assourdissant.
Une pluie continue pendant toute la matinée d’hier m’a forcé
de remettre mon départ à aujourd’hui. Le naba a profité de mon
séjour pour venir à plusieurs reprises me confier qu’il n’avait
pas d’appétit, et me demander un remède. Afin de me débarrasser
de sa présence, qui à la fin devenait gênante, je lui donnai le
reste d’un flacon de sauce anglaise, lui recommandant d’en user
avec modération ; il serra précieusement la fiole dans son boubou,
et nous nous quittâmes très contents tous deux, lui de son nouveau
remède, moi de le voir partir.
_Dimanche_ 29 _juillet._ — Pour me prouver sa reconnaissance, le
naba m’accompagne à cheval jusqu’à la limite de son territoire,
qui comprend deux ruines dans cette direction. Cette espèce
d’hercule avait mis pour la circonstance son boubou de guerrier,
couvert d’amulettes, en dessous duquel il portait, dissimulé dans
le dos, un bouclier en bois qui lui remontait jusqu’aux oreilles. Les
têtes de marabout étaient remplacées par tout un attirail de cornes
suspendues à son bonnet. Après avoir fait ses recommandations au
cavalier et aux deux captifs qui devaient m’accompagner, il prit
congé de moi et s’en retourna, précédé de ses quatre griots,
et suivi de sept guerriers munis d’arcs.
[Illustration : Le naba de Koumoullou et ses griots.]
En arrivant près des ruines de Zorogo ou Diorrogo, Fondou, un de
mes hommes, tua un énorme _sigui_ noir (bœuf sauvage). Comme la
région que nous traversons vit dans la disette, et que l’étape
d’aujourd’hui est fort longue, je fais camper dès que nous
atteignons de l’eau, afin de permettre à mes hommes de s’occuper
du dépeçage et du boucanage de la viande de l’animal.
Chaque fois que nous avons réussi à abattre une grosse pièce de
gibier, le dépeçage et la préparation de la viande ont donné
lieu aux mêmes scènes de cannibalisme et de sauvagerie de la part
de mes noirs ; c’est là qu’ils se montrent tels qu’ils sont
réellement ; leurs instincts sauvages reparaissent, ils ressemblent
en cette occasion plutôt à la brute qu’à des êtres humains.
Pendant que ceux qui ont les meilleurs couteaux se ruent sur la bête
pour la découper, les femmes amassent du bois mort, un ou deux hommes
tendent des cordes autour de quatre arbres disposés sensiblement en
carré pour y suspendre la viande ; puis ils construisent au centre
du carré un séchoir en branches vertes. Un coup de revolver à bout
portant sur un vieux chiffon, ou un tampon de vieux linge disposé
à côté du bassinet d’une arme à silex dont on a préalablement
bouché la lumière, procurent le feu. Dès qu’une pièce de viande
est enlevée, un homme la découpe en longues lanières, qu’il
suspend aux cordes, ou dispose sur le séchoir. Pendant tout le cours
de cette besogne, quelques-uns s’enduisent le corps de la fiente
de l’animal, se lavent certaines parties du corps avec du sang ;
d’autres mangent avec avidité du gras-double cru, ou des boyaux à
peine passés au feu. Les os, après lesquels il reste toujours un peu
de viande, sont placés sur le feu, bien nettoyés et brisés pour
en extraire la moelle, dont une partie est tout de suite mangée,
l’autre étant employée à se graisser le corps ou à nettoyer
les armes.
La nuit, quand je me réveille, je vois à la lueur des feux ces êtres
à face noire, luisante, accroupis près de quelque tas de braises. Ils
rongent les os, découpent la tête, grillent les pieds, mangent de
la viande, et encore de la viande, ne prenant même pas le temps de
dormir. Ils sont dix, y compris les trois hommes de Koumoullou. A
quatre heures du matin, tout l’intérieur de la bête, la tête,
les pieds, les os, tout a disparu. Que reste-t-il de ce bœuf dont
la tête à elle seule pèse une charge ? Un petit fagot de viande
sèche, de 5 à 6 kilos par homme : tout le reste a été dévoré.
Pour le noir, manger beaucoup est une des plus grosses jouissances
qui existent. Quand, n’en pouvant plus, un noir vient, en vous
gratifiant de quelques renvois, vous dire _Barka_ (merci), et qu’il
ajoute d’un ton souriant : « Moi y en a plein », vous pouvez
être sûr qu’il est heureux.
C’est dans ces moments qu’il devient expansif, comme nous après
le bon vin. Quand il raconte une histoire, ou une aventure de chasse,
c’est avec humour et entrain ; d’autres fois il joue quelque
pantomime. Ne riez pas, c’est l’enfance de l’art théâtral.
Couché sur une natte, près d’un bon feu, et en savourant une
pipe de mauvais tabac, je les mettais régulièrement à contribution
quand je les voyais si bien disposés.
Ce soir-là, Fondou, qui était le héros de la journée, car
c’était lui qui avait tué le buffle, nous raconta la fable
suivante, que j’ai transcrite à peu près littéralement, et Diawé,
ne voulant pas rester en retard, nous en gratifia d’une autre.
L’HYÈNE ET LE LIÈVRE
(traduite du mandé).
L’Hyène dit une nuit au Lièvre : « Allons pêcher ». Ils se
rendent de concert à la rivière, et bientôt le Lièvre attrape
un beau poisson. L’Hyène, jalouse, préméditait le vol du
poisson. Comme il fallait camper en attendant le jour, l’Hyène
prétexta la maraude et passa sur l’autre rive de la rivière. Avant
de partir, afin de détourner les soupçons, elle recommanda au Lièvre
de faire bonne garde pendant la nuit : « Méfie-toi, ami Lièvre,
le pays est infesté de voleurs, on pourrait bien venir te voler
notre poisson ; encore une fois, veille bien. — J’ai compris,
reprit le Lièvre, tu peux être tranquille. »
Vers la moitié de la nuit, l’Hyène, dans le but d’accaparer le
poisson, traversa en silence la rivière pour voler son camarade. Mais
le Lièvre, qui veillait bien, s’empara d’un tison et le jeta
dans les yeux de l’Hyène, qui s’empressa de s’enfuir et de
repasser la rivière.
Au jour, l’Hyène, de l’autre rive, interpella le Lièvre :
« Bonjour, lui cria-t-elle, tu t’es donc battu avec les voleurs ? »
Le Lièvre répondit, en regardant l’Hyène et en souriant :
« Oui ». L’hyène, honteuse, ajouta : « Pour un gaillard si
petit, tu as le bras solide : non seulement tu as chassé le voleur
et tu lui as fendu la figure, mais encore ton coup a été si rude,
que le feu du tison a été projeté sur moi par-dessus la rive,
et m’a brûlé les yeux. »
Voici l’autre fable, traduite également du mandé :
LES ANIMAUX ET LE LIÈVRE
Un jour le Lion dit à l’Hyène : « Va rassembler tous les
animaux ». L’Hyène partit et bientôt toute la compagnie était
rassemblée près du Lion.
Ce dernier prit la parole en ces termes :
« Animaux, je vous ai fait réunir ici pour vous entretenir d’une
chose très grave.
« Vous savez tous que quand un homme meurt, ses parents et héritiers
creusent un trou et l’enterrent. Chez nous, dans notre société,
les choses se passent d’une façon toute différente : quand un
des nôtres meurt, on l’abandonne, son corps devient la proie des
charognards, des fourmis et des vers. Je suis sûr que, comme moi, vous
trouvez cela odieux ; aussi, pour remédier à cet état de choses,
j’ai constitué une petite fortune que je mets à la disposition
immédiate de celui qui s’engagera à enterrer le premier de nous
qui mourra.
« Cette petite fortune ou héritage s’élève à 300000 cauries. »
Le Lièvre dit : « Je les prends. Je me chargerai de
l’enterrement ».
La Panthère répliqua : « Comment, tu les prends ? »
Le Lièvre ajouta : « Parfaitement, je les prends. »
L’Hyène arriva à la rescousse : « Ne m’en donneras-tu pas
un peu ? »
Le Lièvre : « Non, non. Le Lion s’est adressé à nous tous :
pourquoi, Hyène, as-tu hésité à prendre la fortune ? Tant pis
pour toi. Cette fortune est à moi et je n’en distrairai pas une
caurie pour te la donner. »
L’Hyène, voyant qu’il n’y avait rien à tirer du Lièvre,
se mit à le discréditer, et, s’adressant à l’assemblée,
lui dit : « Jamais toi, Lièvre, tu ne tiendras tes engagements,
cela n’est pas possible ; voyons, tu n’as même pas la force de
remuer une jambe d’éléphant et tu prétends en enterrer un entier ?
— Peu t’importe, riposta le Lièvre. J’ai la fortune et tu
n’auras rien. » Les animaux se séparèrent. De longtemps personne
ne mourut.
On ne pensait plus au Lièvre ni à la fortune.
Lorsqu’un jour l’Hyène, qui gardait rancune, rencontre le Lion et
lui tient le langage suivant : « Lion et cher seigneur, ne penses-tu
pas comme moi que le Lièvre a tout le temps de manger l’héritage
que nous destinions aux pompes funèbres ? Il ne meurt personne,
reprenons le tout au Lièvre, d’autant plus qu’il m’a tout
l’air de ne jamais pouvoir remplir ses engagements.
— Oui, tu as raison, reprit le Lion, nous allons le mettre à
l’épreuve : l’Éléphant va faire le mort, et je vais envoyer
mander le Lièvre par un Sanglier de mes amis. »
Le Lièvre arrive bientôt et le Lion, lui faisant voir l’éléphant
couché à ses pieds, lui dit : « Notre ami l’éléphant est
mort ».
Le Lièvre, après un compliment de condoléance, ajouta : « C’est
bien triste, je vais l’enterrer tout de suite » ; et il court
chercher une pioche, arrive chez lui et recommande à ses trois petits
de venir de quart d’heure en quart d’heure le demander.
Puis le Lièvre s’en retourna et se mit en demeure de creuser la
fosse. Comme il rôdait aux environs, cherchant quelque chose, sondant
le sol de coups de pioche, l’assistance lui demanda pourquoi il ne
se mettait pas sérieusement à l’ouvrage.
« Comment, pas sérieusement ! dit-il, mais ce n’est pas dans des
alluvions que je veux enterrer l’Éléphant, je cherche le roc et
c’est là que je veux lui creuser sa dernière demeure. »
Sur ces entrefaites, l’aîné des levrauts arriva et dit :
« _Baba_ (père), on te demande à la maison. »
Le Lièvre : « Va-t’en, je ne m’en irai pas d’ici avant
d’avoir terminé la tombe. »
Le Lion : « Tu ferais peut-être bien d’aller voir ce qu’on
te veut. »
Le Lièvre : « Non ; l’Éléphant est mort, mon devoir est de le
mettre en terre : il m’est impossible de manquer à mes engagements,
je reste. »
Bientôt survint un deuxième levraut venant chercher son père :
« _Baba_, tu ne viens donc pas ? » dit-il.
Le Lion, intrigué, ordonna au Lièvre d’aller voir ce qui se
passait : « Va voir, nous t’y engageons. »
Et le Lièvre obéit et fit retour bientôt. Chemin faisant, le Lièvre
en lui-même se disait : « Nous allons rire tout à l’heure ».
En arrivant, il se mit à la besogne sans rien dire, mais la curieuse
Panthère voulut à toute force savoir pourquoi on avait appelé
le Lièvre.
La Panthère : « Pourquoi as-tu été appelé ? »
Le Lièvre, d’un air indifférent : « Une bêtise, ce sont des
étrangers qui sont descendus chez moi ».
Le Lion : « Des étrangers ? comment cela ? quelle espèce
d’étrangers ? »
Le Lièvre, en se faisant prier : « Ce sont trois chasseurs ».
Le Lion : « Ils sont venus quoi faire ? »
Le Lièvre : « Le chasseur d’éléphants est venu pour que je lui
fasse voir des éléphants, car il a l’intention d’en tirer autant
qu’il en trouvera.
« Le second est un chasseur de panthères, de lions et de fauves en
général ; il veut également tirer quelques lions.
« Le troisième est un chasseur d’hyènes. »
L’Hyène : « Dis donc, Lièvre, est-ce que le chasseur d’hyènes
a un gros fusil ? »
Le Lièvre : « Énorme, mon pauvre ami ».
L’Hyène à l’Éléphant : « Tu peux rester ici faire le
mort si tu veux, moi je m’en vais et rapidement. » A ce moment,
l’Éléphant et tous les animaux s’enfuirent.
Pour achever la déroute, le Lièvre entama une sorte de dialogue avec
les soi-disant chasseurs, ce qui ne manqua pas de produire son effet.
« Comment ! s’écriait le Lièvre, imitant la voix d’un
chasseur, tu ne me préviens pas que l’Éléphant est là ! »
et immédiatement l’Éléphant, se croyant surpris, changeait de
direction en détalant au plus vite.
Le Lièvre, débarrassé de toute la compagnie, s’en retourna en
riant chez lui, sa pioche sur l’épaule, et naturellement il mangea
les richesses.
La morale de ces deux fables est que « la victoire reste toujours au
plus rusé ». C’est vrai dans beaucoup de circonstances, surtout
chez les noirs.
Il est très curieux que chez tous les peuples soudanais le lièvre
et le singe soient considérés comme les animaux les plus rusés,
les plus intelligents. L’hyène et le sanglier jouent toujours des
rôles de domestiques, de voleurs, de valets ou de poltrons. Le lion
symbolise la force ; la panthère, la curiosité. L’éléphant
n’est jamais représenté que comme victime des autres animaux ;
il joue rarement un rôle prépondérant ; on le considère un peu
comme un bon enfant servant de risée aux autres.
Chez les Mandé, toutes les histoires ou fables se terminent
par une phrase dont la traduction veut à peu près dire : « Et
l’histoire se continue ainsi jusqu’à ce qu’elle se perde dans
la brousse ». Chez les Wolof, au contraire, on dit : « Jusqu’à
ce qu’elle tombe à la mer ».
★
★ ★
Les ruines de Zorogo, non loin desquelles nous avions établi
notre campement, s’étendent sur une profondeur de 2 kilomètres
environ. Ce village, quand il était peuplé, était redouté de toute
la région. Il y a quatre ans, elle se révolta contre lui, appela
Boukary Naba à son secours et détruisit le village, en forçant
son naba à se retirer plus à l’est, vers le Mossi de Koupéla.
A la sortie des ruines de Zorogo, le sentier n’existe plus,
on chemine dans les hautes herbes, les hommes sont forcés de
s’appeler pour ne pas se perdre. Il faut près d’une heure pour
franchir un kilomètre. Heureusement que le guide connaît très
bien le pays. Nous arrivons dans ces conditions devant Kalarokho,
où, bien avant de soupçonner l’existence d’un village, nous
entendons le cri de guerre poussé par les habitants. Bientôt ces
sauvages s’échelonnent sur notre flanc gauche, l’arc bandé,
les flèches à la main, attendant qu’ils soient en force pour nous
attaquer. Le terrain est heureusement découvert en cet endroit,
nous pouvons à notre aise observer leurs mouvements. Pendant que
le cavalier de Koumoullou qui m’accompagne leur crie à tue-tête
de ne pas tirer, les renforts leur arrivent. Tout en se dissimulant
derrière quelques arbres, ils essayent de nous envelopper. Mes
hommes continuent de défiler avec les ânes et sont prêts à faire
feu. Diawé se tient sur le flanc menacé, tandis que je ferme la
marche, surveillant de mon mieux ces sauvages. Ils sont là environ
une centaine, à moitié cachés par la broussaille, dévorant des
yeux les charges de mes six bourriquots éreintés ; ils nous suivent
lentement, presque en rampant, en poussant des cris de fauves. Le
cavalier de Koumoullou a enfin réussi à s’aboucher avec l’un
d’eux ; il lui parle à distance, et par ses gestes je comprends
qu’il harangue les forcenés en leur expliquant que nous avons des
allures toutes pacifiques. Il fait voir aux Gourounga que nous sommes
cependant armés, et qu’en cas de conflit ils n’auraient pas le
dessus. — Ce n’est pas bien sûr, avec nos trois fusils !
[Illustration : Ces sauvages nous suivent presque en rampant.]
Bientôt le gros de la troupe ralentit la poursuite, nous ne sommes
plus suivis qu’à 100 mètres environ, par six gaillards qui
s’arrêtent de temps à autre pour nous viser, mais ils ne tirent
pas. Arrivés à un petit ruisseau, et ne se voyant pas imités par
les camarades, ils n’osent pousser plus loin et s’en retournent.
Sur une croupe découverte de l’autre côté du ruisseau, nous nous
arrêtons quelques minutes pour mettre un peu d’ordre dans le convoi,
et laisser respirer hommes et animaux.
Mes hommes regrettent de ne pas avoir eu l’occasion de tuer
quelques-uns de ces bandits ; cependant, quand je leur fais entrevoir
les suites que peut avoir pour nous un engagement même heureux, ils
reconnaissent que nous avons mieux agi en conservant notre sang-froid
et en ne faisant pas usage de nos armes.
Maintenant ils viennent me remercier, ils se rendent réellement compte
du danger que nous avons couru, et Fondou, en matière de conclusion,
ajoute « _qu’un seul blanc a plus de tête que cent noirs : si
nous avions été seuls, nous étions perdus !_ »
Deux heures et demie après, nous atteignons le plateau sur lequel
s’élève Tiakané, altitude 1050 mètres. Cette région est dominée
par une ligne de hauteurs qui court dans le sud-est. Le point culminant
est un cône presque isolé, dont j’ai évalué l’altitude à
1800 mètres. Le sol, argileux, renferme des paillettes de mica en
abondance, comme chez les Komono.
Le chef de Tiakané est un homme d’une trentaine d’années
environ ; il fut plein de prévenances pour moi pendant tout le temps
que les hommes de Koumoullou furent là ; mais, dès que ces derniers
eurent pris congé, son attitude changea, il essaya de m’intimider
en me parlant sur un ton impératif, et au bout de quelques heures
les exigences commencèrent. Il demandait beaucoup de choses comme
rétribution pour me conduire jusqu’à Kapouri. Voyant qu’il ne
réussissait pas, il retarda mon départ pour de vains motifs.
En cherchant le moyen de mettre cet individu à la raison, il me
vint l’heureuse idée de le combattre par ses propres armes. Je
commençai tout de suite les hostilités en lui demandant pourquoi
il ne me donnait pas de nourriture pour mes hommes et mes animaux,
puisqu’il ne me faisait pas partir. Comme il ne se pressait pas
de s’exécuter, je lui envoyai deux hommes munis de sacs pour
réclamer le mil. Dans l’intervalle, le nettoyage de mon revolver,
sorti tantôt de l’étui, tantôt d’une musette ou de la poche
d’un de mes hommes, lui faisait croire que tout mon personnel
était armé jusqu’aux dents, ce qui ne tarda pas à le décider
à me faire partir et à filer doux.
Nous quittâmes Tiakané vers neuf heures du matin environ ; arrivés
à quelques centaines de mètres du dernier groupe de cases, le naba
de Tiakané s’arrêta et me prévint qu’il s’en retournerait au
village si je ne lui donnais pas, séance tenante, deux beaux boubous.
De mon mieux je lui fis comprendre qu’il n’obtiendrait rien de
moi par ce moyen et lui expliquai que, s’il retournait au village,
je ferais de même. Ce manège se renouvela plusieurs fois pendant
la route. Nous avons mis ainsi quatre heures pour franchir les cinq
kilomètres qui nous séparaient de Kapouri. Comme je ne connaissais
pas le chemin et que le pays était très difficile à traverser,
même accompagné par des indigènes, je me trouvais à peu près
à la merci de cette canaille ; mais je voulais à tout prix éviter
de céder à ses exigences. La moindre faiblesse pouvait me valoir,
de la part des chefs des villages à traverser ultérieurement,
des demandes croissant dans des proportions qui auraient fini par me
fermer complètement la route.
Arrivés devant Kapouri, Diawé et le naba prirent les devants pour
prévenir le village de mon arrivée, et bientôt après un captif vint
me chercher ; ce dernier exigea, avant l’entrée dans le village,
la somme de 200 cauries, que je lui fis délivrer, ce tribut pouvant
très bien être une coutume ou une redevance payable au chef.
A Kapouri, l’attitude du naba se dévoila tout de suite, car,
après lui avoir fait un cadeau en étoffe, glaces et couteaux, il me
renvoya le tout, disant qu’il n’était pas satisfait. Quand il me
vit serrer tranquillement dans ma malle ce que je lui avais offert,
il me le redemanda en m’apportant une petite calebasse de mil. Dans
la soirée, je crus prudent de l’importuner en lui envoyant demander
des provisions par mes hommes ; moi-même je le priai en gourounga
de me donner un bœuf ou un mouton.
Le lendemain il me refusa des guides, voulant se faire payer d’avance
une couverture et un bonnet. Je crois qu’il m’aurait été facile
de conclure un arrangement avec ce naba, malgré toute son exigence ;
malheureusement, il ne comprenait pas assez le mossi pour saisir ce
que je m’évertuais à lui expliquer, de sorte qu’une partie de la
matinée fut employée en pourparlers[2]. Cette situation menaçait
même de se prolonger encore, lorsque deux Dagomba, venus d’un
petit village voisin nommé Mamourou-iri, s’informèrent auprès
de moi du sujet de notre différend.
Ces Dagomba expliquèrent au naba que si la route est longue et
difficile, et que si des guides m’accompagnent jusqu’à Pakhé,
je ne leur refuserai certainement pas un cadeau. Ils racontèrent
qu’ils avaient vu des Européens à Salaga et que jamais un blanc
ne paye à l’avance, attendu que les récompenses qu’ils donnent
sont toujours proportionnelles aux services rendus.
_Mercredi_ 1er _août._ — Avec le secours de ces deux braves gens,
je réussis à quitter Kapouri vers onze heures du matin, bien heureux
d’arriver le soir à Pakhé, car là, me disait-on, tout est fini,
le chemin est bon et fréquenté.
Je dus m’arrêter quelques instants à Mamourou-iri pour saluer
Mamourou, le vieux chef dagomba, et le remercier de l’intervention
de ses deux hommes. Après m’avoir donné environ 1 kilo de mil
et sa bénédiction, il me fit accompagner jusqu’à la limite des
cultures par un de ses fils.
Pendant que je me hâtais de rejoindre mon convoi, qui avait gagné sur
moi une avance de quelques centaines de mètres, surgit à environ 1
kilomètre du village une bande d’hommes armés d’arcs, flèches
en main ; l’un d’eux, qui paraissait être le chef de la bande,
voulut me faire rebrousser chemin. Je ne comprenais d’abord pas très
bien, j’étais fermement convaincu qu’il venait me prévenir que
je courais quelque danger si je continuais à m’avancer, lorsque,
brusquement, il saisit la bride du cheval de Diawé et essaya de
sauter en croupe. Comme je m’apprêtais à faire feu sur lui de mon
revolver, cela calma subitement son ardeur hippique, et il se mit à
courir avec ses hommes dans la direction du convoi, où j’arrivai
avant lui.
Au convoi, mes hommes étaient déjà aux prises avec une autre
fraction de la bande ; j’arrivai juste à temps pour empêcher
toute hostilité de la part de mon personnel.
Lorsque le chef de la bande nous rejoignit, j’appris de lui qu’il
était envoyé par le chef de Pou ou Poukha avec mission de me ramener
à ce village pour saluer son chef (lisez : offrir un cadeau), dont
je traversais le territoire, disait-il, et que si je continuais
à avancer, il pousserait le cri de guerre afin d’attirer à lui
d’autres hommes qui étaient aux environs. Comme je connaissais de
réputation ce village et son chef, je fis de suite signe à Diawé
de filer avec le convoi et signifiai à cet aventurier que s’il
nous suivait, ce serait moi qui l’attaquerais.
Cette décision sembla arrêter un instant l’ardeur de ces sauvages,
mais, après s’être concertés entre eux, ils revinrent à la charge
de plus belle, criant dans le haut de la voix : _Hou ! hou ! hou !_
(leur cri de guerre) et cherchant à nous devancer ; mais les
trois hommes de mon convoi armés de fusils sortirent des rangs et
s’apprêtèrent à tirer sur les plus audacieux, qui prirent la fuite
et entraînèrent dans leur retraite le reste de la bande. Pendant 3
kilomètres ils continuèrent à nous suivre à une distance de 150
mètres. Bientôt je les perdis complètement de vue. C’est alors
qu’apparurent les hommes de Kapouri, qui pendant tout ce temps-là
avaient jugé prudent de s’éclipser.
En parlant de Kapouri, le chef avait mis trois hommes à ma
disposition, dont deux ont cru prudent de disparaître au moment où
nous étions menacés par les bandits de Poukha. Un seul, garçon de
vingt à vingt-cinq ans, ne me quittait pas et voulait constamment
me forcer à tenir mon ombrelle ouverte. Comme il me fallait veiller
et sur mes flancs et sur mes derrières et tenir mes hommes dans la
main, je ne pouvais guère songer à me garantir du soleil en ouvrant
mon ombrelle. Me voyant résister, ce malheureux, qui marchait avec
moi, me suppliait d’ouvrir le parasol. Enfin, comprenant qu’il le
considérait comme un fétiche, je crus ne pas devoir lui refuser cette
satisfaction. Sa joie fut si grande qu’il courait de la tête à la
queue de la petite colonne, dansant et gesticulant. Il est évident
que pour ce jeune Gourounga ce n’est ni nos trois fusils ni notre
sang-froid qui nous ont sauvés, c’est l’ombrelle qui a mis tout
le monde en fuite.
Cette bande ne se composait que de vingt-deux ou vingt-trois
individus armés, et ce n’est pas l’envie de les châtier qui
nous manquait. Mais, voyageant dans un pays que l’on ne connaît pas
et dont on ne sait pas parler la langue, je crus prudent d’éviter
toute hostilité de notre part, d’autant plus que, abandonnés par
ceux qui devaient nous guider, j’ignorais si les villages qui nous
entouraient sont amis ou non de Poukha. Dans un pays comme celui-là,
de victime on passe facilement pour accusé, n’ayant pas le moyen
de se justifier ni de fournir des explications.
Une heure avant la tombée de la nuit, nous arrivons à Pakhé. Les
habitants sont encore dans les cultures et travaillent au son du
tam-tam. Les griots nous accompagnent dans l’espoir de recevoir
quelques cauries, et des jeunes gens viennent me saluer en me
saisissant la barbiche, comme c’est l’usage par ici. Cette coutume
force les Gourounga à enrouler des fibres autour de leur barbe pour
ne pas se la voir arrachée par quelque salutation un peu brusque.
Le naba, chez lequel on me conduit, m’installe dans une case
relativement propre, s’occupe de mes animaux et renvoie les curieux,
assez nombreux pour être gênants.
[Illustration : L’un des hommes saisit la bride du cheval de Diawé.]
Mon arrivée tardive et l’état de mes animaux ne me permettent point
de partir demain ; je dois, à mon grand regret, rester un jour ici.
La population du village (600 à 700 habitants) m’a paru très
mélangée. On y trouve des Gourounga de toutes les tribus. Il y aussi
à Pakhé une petite colonie de Dagomba. Ces gens, sans être vêtus
luxueusement, portent des effets propres. Leurs femmes, coiffées de
foulards, ont des pagnes en cotonnade rayée de couleurs diverses de
fabrication indigène.
Auprès des Gourounga, peu ou point vêtus, ils ont l’air de
seigneurs. Les femmes dagomba font le petit commerce de sel,
piments, tabacs, beurre de cé, kolas, etc., tandis que leurs
maris s’occupent du commerce de bestiaux, de captifs, de coton,
d’indigo, qu’ils vont vendre à Oual-Oualé et Gambakha. Pendant
la belle saison ils font le commerce de kolas entre Salaga et ces
deux derniers centres. Les enfants tressent des étuis en palme de
différentes dimensions, destinés à renfermer le sel de provenance
de Daboya ; ces étuis sont surtout vendus à Gambakha et dans la
région avoisinant le Boussanga.
Les Dagomba comprennent tous le mossi. J’appris par eux que le pic
que j’ai signalé à Tiakané, et que nous avons dépassé hier, se
nomme Naouri-Tanga, et qu’au pied du pic, sur le chemin de Pakhé,
se trouve le village de Naouri. D’ici on ne met, d’après eux, que
trois jours pour se rendre à Oual-Oualé. On me conseilla de prendre
le chemin d’Addoukou-iri, de préférence à celui de Koulor’o,
situé plus à l’ouest.
Le chef de Pakhé ne chercha pas à m’extorquer de marchandises en
dehors du cadeau que je lui fis, et le lendemain matin il mit deux
hommes à ma disposition pour me conduire au chef de Midegou.
Entre Pakhé et Midegou il n’y a qu’un petit village gourounga,
nommé Badongo. La végétation n’est pas luxuriante par ici, il est
très rare de rencontrer de beaux arbres, mais la terre m’a paru
très bonne, les cultures sont plus soignées que dans la région
que je viens de traverser. Les champs d’arachides et surtout de
haricots arachides sont très nombreux ; cette dernière culture
m’a paru aussi importante que celle du mil.
Les indigènes mangent le haricot arachide cuit à l’eau et arrosé
d’un peu de cé ou bien simplement grillé au feu. Les musulmans
donnent souvent cette graine comme nourriture aux moutons qu’ils
engraissent pour la fête des sacrifices.
A quelques kilomètres de Mîdegou on traverse le premier ruisseau
important de la région. Quoique son lit soit très encaissé, il n’a
encore que 40 centimètres d’eau ; nous le passons sans difficulté.
L’accueil du chef de Mîdegou me fait supposer que nous entrons dans
une région plus civilisée que celle que nous venons de traverser
(les habitants sont cependant encore vêtus de peaux). En venant
me rendre visite, le chef s’excuse de ne pouvoir me faire qu’un
modeste cadeau en mil, son village venant d’être décimé par la
petite vérole ; le soir, il m’offre une petite calebasse de lait.
_Samedi_ 4 _août._ — Au moment de quitter Midegou, le chef me fit
changer d’itinéraire : au lieu de me diriger sur Addoukou-iri
comme il était convenu, il me fit rallier le chemin de Nar’a
par Koulor’o, situé plus dans l’ouest. C’est en vain que je
demandai des explications, je dus me contenter du : _Addoukou-iri
soûri kanéré_ (Le chemin d’Addoukou-iri n’est pas bon). Comme
ce chef avait été plutôt bienveillant qu’hostile, je crus
prudent d’écouter ses conseils et me mis en route vers ma nouvelle
destination. Arrivé à un gros village nommé Badou ou Dabo, situé
à 4 kilomètres dans l’ouest, les exigences du naba de cet endroit
me forcèrent à rebrousser chemin et à retourner à Mîdegou,
quitte à faire demander des explications au chef de Pakhé.
[Illustration : L’ombrelle.]
De retour à Midegou, le chef changea d’attitude : il voulait bien
me faire conduire à Addoukou-iri, mais il exigeait un pistolet,
que je lui refusai naturellement. Je fis donc camper en attendant les
événements. Dans l’après-midi il revint, par un chemin détourné,
à mon campement et m’apporta son bonnet plein de mil et un peu de
lait. D’après ce que je crus comprendre, il se disait mon ami et
me promit des hommes pour le lendemain.
_Dimanche_ 5 _août._ — De bonne heure, deux hommes vinrent me
prendre au campement,
mais pendant la route l’un d’eux se sauva en arrivant à un groupe
de cases de culture, et je dus menacer de tirer sur l’autre s’il
ne continuait pas à avancer. Nous traversâmes quatre petits cours
d’eau, dont l’un d’eux seulement n’était pas guéable.
Les eaux de cette région viennent des hauteurs situées dans l’est,
et semblent rejoindre un affluent de gauche de la Volta Blanche ou
s’y verser directement.
Le chef d’Addoukou n’ayant pas précisément une excellente
réputation, je mis en pratique, dès mon arrivée, le système que
j’avais inauguré à Tiakané. Je réussis si bien à l’ennuyer
de mes demandes, que dès deux heures de l’après-midi, et sans
que je les réclame, il m’envoya deux guides pour me conduire à
Sidegou. Je m’empressai de saisir cette occasion pour tâcher de
me rapprocher de Oual-Oualé et de sortir du Gourounsi.
Vu l’heure tardive de notre arrivée à Sidegou, il ne me fut
pas possible de trouver un abri ; je me fis conduire à la sortie
du village et campai dans un endroit découvert, près du chemin à
suivre le lendemain. Une abondante pluie et une tentative de vol de
bourricots par les habitants nous forcèrent de rester sur pied toute
la nuit. Heureusement que le lendemain matin j’eus assez promptement
raison des exigences du chef, qui finit par me donner deux guides,
ce qui nous permit de nous mettre en route vers sept heures du
matin. J’ignore s’il existe un chemin de Sidegou à Sédokho,
car les deux hommes me firent prendre à travers la campagne dans un
terrain très difficile pour les ânes.
A 3 kilomètres au delà de Sidegou, nous atteignîmes le bord
d’une petite rivière très dangereuse à traverser à cette
époque, à cause de sa profondeur (1 m. 70) et de la rapidité de
son courant. Mes hommes transbordèrent les bagages, ayant de l’eau
par-dessus la tête ; ils étaient forcés de soutenir les charges
à bras tendus au-dessus de l’eau. J’eus trois ânes entraînés
par le courant, et Diawé avec son cheval faillit se noyer. Les deux
guides profitèrent de la circonstance pour s’évader.
[Illustration : Diawé et trois ânes entraînés par le courant.]
Au bout d’un quart d’heure de recherches, nous trouvâmes aux
abords de la rivière un petit sentier que nous nous empressâmes de
prendre en toute confiance, la boussole nous donnant sensiblement
la même direction que celle que nous suivions précédemment. Une
heure après, j’eus le bonheur de trouver un jeune homme qui
m’affirme que ce chemin est le bon et que bientôt nous apercevrions
Bélounga. En effet, nous atteignons ce village peu de temps après ;
il s’allonge par groupes isolés sur une étendue de plus de 2
kilomètres. Les habitants nous regardent avec curiosité, mais sans
hostilité ; ils m’appellent Zanvéto (Haoussa), ce qui prouve
qu’il ne passe jamais de Haoussa par ici, puisque les Gourounga
ignorent la couleur de leur peau.
Je comptais pouvoir gagner Korogo, que je savais ne pas être très
loin de Bélounga. Malheureusement mes animaux, privés de mil depuis
Koumoullou et forcés de marcher pendant toute la journée sans
repos, n’en peuvent plus. Il fallut me résigner, vers une heure de
l’après-midi, à camper près d’un petit ruisseau à 3 kilomètres
au delà de Bélounga. Là, des hommes de ce village nous rejoignirent
et tentèrent de me faire rebrousser chemin, prétextant que je devais
aller saluer leur naba. Je refusai formellement de me prêter à
cette fantaisie et renvoyai ces gaillards, qui ne se décidèrent à
retourner à leur village qu’après une bonne demi-heure d’attente.
Dans la soirée j’atteins Korogo (village d’environ 800 habitants),
où j’allai demander l’hospitalité chez le naba. Quoique
souffrant, et en prévision d’un refus de guide pour le lendemain,
je me mis en devoir, tout en ayant l’air de chasser, de chercher le
chemin d’Arago. On aperçoit ce village un quart d’heure après
être sorti des derniers groupes de Korogo ; aussi, quand le lendemain
le naba refusait de mettre un guide à ma disposition, sous prétexte
que le cadeau que je lui faisais était insuffisant, je faisais
charger mes ânes et partais sans guide, à sa grande stupéfaction.
Nous comptions atteindre la Volta Blanche ce jour-là, ce cours
d’eau n’étant pas éloigné, puisque la pirogue appartient au chef
d’Arago : malheureusement, une pluie torrentielle nous força de nous
arrêter dans ce village et d’y passer la nuit. Dans les environs
d’Arago et autour de Korogo, j’ai trouvé du mica en grande
quantité. Au cours de mon voyage, j’ai déjà signalé la présence
de ce même métal à Kong, chez les Komono et à Tiakané ; celui
d’ici, cependant, est plus blanc et ressemble au plomb argentifère.
Les habitants des trois derniers villages que je viens de traverser
sont Mampourga ; ils sont tatoués de la même marque que les
Mossi. Plus près des Dagomba musulmans de Nabari et de Oual-Oualé,
auxquels ils vendent souvent des bestiaux, ils sont aussi moins
enclins au mal que les Gourounga de la région située plus au nord ;
ils ont cependant, comme ces derniers, toutes les allures d’un
peuple sauvage.
Le chef d’Arago est un vieillard fort poli, qui ne chercha en aucune
façon à m’être désagréable ; il possède un petit troupeau
de bœufs et quelques moutons. A mon arrivée, ses captifs étaient
en train de fabriquer des fouets en peau d’hippopotame. Voyant que
je regardais travailler avec un peu d’intérêt, il m’offrit de
suite un de ces objets et m’envoya plus tard du lait frais.