Des lettres traversent le pays, traversent le pays et les cités, tant
qu'elles parviennent au divan, aux mains du sultan des Turcs Mouyezid.
C'étaient des lettres de Moscou la lointaine, et avec elles des présents
magnifiques: pour le sultan lui-même une table d'or, sur la table une
mosquée d'or, et autour un serpent enroulé, portant sur la tête une
escarboucle, à (la lumière de) laquelle on voyait pour marcher au milieu
d'une nuit sombre et sans lune, comme en plein jour, quand le soleil luit;
pour le fils du sultan, Ibrahim, il y avait deux sabres tranchants avec
des cordons dorés, et aux cordons des pierreries; pour la plus âgée des
sultanes, il y avait un berceau d'or, surmonté d'un faucon gris.
Or, quand ces dons arrivèrent au sultan, il en ressentit du trouble et
de l'inquiétude, car il n'avait rien à offrir en retour: il avait beau
songer, il ne trouvait pas d'expédient; à quiconque venait le visiter,
le sultan vantait les présents qu'il avait reçus du grand tzar de Moscou,
espérant en obtenir quelque conseil, sur ce qu'il avait à envoyer au pays
des Moscovites.
Le pacha Sokolovitch vient le visiter, et il lui vante les présents;
là-dessus arrivent un hodja et un kadi, et après qu'ils l'ont humblement
salué, qu'ils lui ont baisé la main et les genoux, le sultan à eux
s'adresse: «Hodja et kadi, mes serviteurs, ne pourriez-vous me conseiller,
sur ce qu'il convient d'envoyer au pays des Moscovites, en retour de ces
présents et au nom de mon Empire?»--Mais modestement ils firent cette
réponse: «Sultan souverain, cher seigneur, nous ne sommes point capables
de te conseiller, et ne pouvons te donner d'avis: mais appelle le vieux
patriarche, et il t'instruira de ce qu'il convient d'envoyer.»
Dès qu'il eût entendu ces paroles, le sultan envoya en hâte un kavas,
pour mander le vieux patriarche, et le vieillard étant venu, le sultan lui
vanta les présents qu'il avait reçus, puis il lui dit: «Mon serviteur,
vieux patriarche, ne pourrais-tu m'enseigner ce qu'il faut envoyer au pays
des Moscovites?--Sultan impérial, soleil resplendissant, je ne suis point
capable de t'enseigner: car c'est Dieu lui-même qui t'a instruit; tu as,
ô sultan, dans ton Empire, des présents à donner en retour qui ne
te sont d'aucun usage, et qui aux Moscovites seraient fort agréables:
Envoie-leur la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar
Constantin, avec les habits de saint Jean, et l'étendard porte-croix du
knèze des Serbes, Lazare; à toi seigneur, cela n'est d'aucun usage, et
d'eux sera fort bien venu.»
Quand le sultan eût entendu ces paroles, il fit préparer les présents,
et les remit aux cavaliers moscovites. Le vieux patriarche accompagne
ceux-ci, et il leur donne ces instructions: «Dieu vous accompagne,
cavaliers moscovites; ne suivez point le grand chemin, mais prenez par la
forêt, à travers la montagne, car une force nombreuse vous poursuivra,
pour vous enlever ces reliques chrétiennes. Pour moi, j'ai sacrifié ma
tête, et déjà mon corps a succombé, mais il n'en sera point de même de
mon âme, si Dieu le permet.»--Puis d'eux il se sépara.
Quand le sultan eut remis les présents, à chacun il s'en vantait et le
pacha Sokolovitch étant venu, le sultan lui dit: «Sais-tu, pacha, mon
fidèle serviteur, ce que j'ai envoyé au pays des Moscovites: j'y ai
envoyé la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar Constantin,
avec l'étendard porte-croix du knèze des Serbes, Lazare, et les habits de
saint Jean; cela ne m'était d'aucun usage, et sera d'eux fort bien venu.»
Aussitôt le pacha Sokolovitch lui demande: «Sultan impérial, soleil
resplendissant, qui t'a donné ce conseil?»--Le sultan lui dit franchement
et ouvertement: «C'est le vieux patriarche qui m'a conseillé.--Sultan
impérial, soleil resplendissant, reprit le pacha d'une voix calme, puisque
tu envoyais ces reliques chrétiennes, pourquoi n'y pas joindre les clefs
de Stambol? plus tard tu les enverras dans la honte (d'une défaite).»--Le
sultan comprit le pacha, et il lui dit: «Va, pacha, mon fidèle serviteur,
assemble des janissaires turcs, poursuis les cavaliers moscovites, mets-les
à mort, et leur enlève les reliques chrétiennes.»
Le pacha se hâte d'obéir, il assemble des janissaires turcs, et s'élance
par le grand chemin à la poursuite des cavaliers moscovites, mais jamais
ils ne les atteignirent, et ils durent s'en revenir. Le pacha jura au
sultan, qu'il n'avait point vu les Moscovites, et le sultan alors lui dit:
«Va, mon fidèle serviteur, et mets à mort le vieux patriarche.»
Le pacha se hâta d'obéir, il saisit le vieillard, et il allait lui donner
la mort quand celui-ci lui dit: «Pardon pour un peu de temps, seigneur
pacha, ne me tue point sur la terre ferme; car, moi mort, il commencera
une sécheresse, qui durera trois ans sans interruption.»--Ayant ouï ces
paroles, le pacha l'emmena sur la mer azurée, et il allait lui donner le
coup mortel quand le vieillard lui dit: «Pardon pour un peu de temps, si
tu crois en Dieu, ne me tue point sur la mer azurée; car, moi mort, un
orage éclatera; la mer et les lacs se soulèveront, et submergeront les
vaisseaux et les galères, et la terre à ses quatre coins.»
Le vieillard mentait, mais le pacha ne se laissa point tromper; il brandit
son sabre, et trancha la tête du vieux patriarche: Dieu lui donne place en
son paradis! et à nous, frères, joie et santé[8].