RADÉ DE SOKOL ET ACHIN-BEY.

(_L'hivernage des haïdouks_.)

Trois amis boivent du vin dans la montagne, sous les verts sapins:

l'un était Radé de Sokol, le second, Sava des bords de la Save et

le troisième, Paul de la plate Sirmie; avec eux boivent leurs

quatre-vingt-dix compagnons.

Quand de vin vermeil ils se furent rassasiés, Radé de Sokol commença

à dire: «Écoutez-moi, mes amis; l'été se passe, et le triste hiver

arrive, les feuilles sont tombées, et il ne reste que la forêt (nue),

mais par la forêt on ne peut plus aller; où chacun de nous passera-t-il

l'hiver? chez quel ami dévoué?» Paul de Sirmie lui répond: «Ami Radé

de Sokol, je passerai l'hiver à Ioug, la blanche cité, chez mon ami

Drachko, le capitaine. Chez lui déjà j'ai séjourné durant sept hivers,

et j'y passerai celui-ci encore, et avec moi mes soixante compagnons.»

Sava, des bords unis de la Save, dit ensuite: «Pour moi, j'hivernerai chez

mon père, dans sa cave profonde, aux bords de la Save, et avec moi mes

trente compagnons; mais toi, frère, Radé de Sokol, où veux-tu hiverner,

as-tu quelqu'un de ta parenté?» Radé leur réplique: «Écoutez-moi, mes

amis, je n'ai plus de parents, mais j'ai un pobratime en Dieu, le bey Achin

de Sokol; chez lui, frères, j'ai passé neuf hivers en neuf années, et

celui-ci sera le dixième. Mais écoutez-moi, frères. Quand le triste

hiver sera passé, l'hiver passé et le jour de saint George venu, que la

forêt se sera revêtue de feuilles, et la terre d'herbes et de fleurs, que

l'alouette chantera parmi les buissons sur les bords de la Save, et qu'on

entendra les loups dans la montagne, alors, frères, il sera temps de nous

réunir, au lieu même où nous nous séparons aujourd'hui: celui qui ce

jour là ne serait point au rendez-vous, attendez-le une semaine; celui qui

au bout d'une semaine ne serait pas venu, attendez-le quinze jours; mais

qui après deux semaines n'aura point paru, cherchez-le, frères, dans

son quartier d'hiver.» Cela dit, ils se levèrent, se baisèrent sur leur

blanc visage, et saisissant son long fusil chacun se mit en marche.

Radé vers le soir arriva à Sokol, devant la cour d'Achin-Bey, et il

secoua le marteau de la porte. Le bey dormait dans sa blanche maison,

ayant sa femme à ses côtés, mais la Turque l'éveille: «Seigneur, bey

Achin-Bey, quelqu'un frappe à la porte, il me semble reconnaître la main

du haïdouk, du haïdouk ton pobratime, Radé de Sokol.» Le bey saute sur

ses pieds légers, ouvre la porte de la maison, et en sortant va ouvrir

celle de la cour. Le Turc accueillit son pobratime en Dieu, sur leurs

blancs visages ils se baisèrent, puis s'enquirent de leur santé, et

rentrèrent dans la maison. La _boula_ aussi vint à la rencontre de Radé,

lui baisa la main, prit sa légère carabine, et apporta le souper à

Radé, qui était assis sur la molle couche.

Le haïdouk commença à souper, et, en soupant, à boire du vin frais;

puis, quand de vin il fut rassasié, il ôta sa ceinture: le voilà qui en

tire trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats; il en offre deux à

son frère en Dieu: «Voilà pour toi, mon frère en Dieu, parce que tu me

nourriras cet hiver.» Il jette la troisième sous l'oreiller et mettant la

main dans son _dolama_, il en tire trois rangs de ducats, et les donnant à

la femme du bey: «Voilà pour toi, ma chère belle-soeur, il y a longtemps

que je ne t'ai fait visite, ni apporté de présents.» Il lui donne encore

un réseau de perles: «Voilà pour toi, ma chère belle-soeur, car tu me

serviras cet hiver, et laveras le linge fin.» Puis il met le dolama sous

l'oreiller, et laisse à ses côtés deux couteaux tranchants. Le haïdouk

était épuisé de fatigue: il s'endormit comme un jeune agneau, Achin-Bey

à ses côtés. Mais la boula l'éveille et lui dit: «Seigneur bey

Achin-Bey, écoute bien ce que je vais dire: demain les Turcs te

reprocheront de nourrir un haïdouk de la forêt; donne donc la mort à

ton pobratime.» Le bey se laissa séduire, et prenant un des couteaux de

Radé, il en égorgea son frère en Dieu; mais il avait oublié de retirer

de dessous l'oreiller le dolama aux plaques de métal; puis il prit le

corps de Radé et le jeta au bas de la maison pour être dévoré des

aigles et des corbeaux.

Ainsi fut-il, mais pas long temps ne dura, l'hiver s'écoula et le

printemps vint, la forêt se revêtit de feuilles, et la terre noire

d'herbes et de fleurs, l'alouette chantait parmi les buissons sur les bords

de la Save, et les loups hurlaient dans les rochers autour du Tzèr. Les

haïdouks alors le gravirent, et arrivèrent au rendez-vous: Paul de la

Sirmie le premier, Sava le second, et avec eux leurs quatre-vingt-dix

compagnons; mais Radé de Sokol ne paraît point. Ils l'attendirent deux

semaines, puis s'en allèrent de là en troupe, et prirent le chemin de

Sokol. Arrivés devant la cour d'Achin-Bey, Paul secoua le marteau de la

porte. Le bey était dans sa blanche maison, à souper avec sa femme, et

la boula lui dit: «Quelqu'un frappe, descends de la maison et va ouvrir la

porte de la cour.»

Le bey descendit, et ouvrit les portes, mais grande fut son épouvante,

quand il vit deux harambachas et avec eux quatre-vingt-dix hommes. Il prit

la fuite du côté de la maison, mais Paul de la Sirmie le poursuit et

l'arrête à l'entrée; puis il lui demande: «Qu'est-ce donc, bey, qui

t'épouvante? nous sommes de la bande de Radé de Sokol, et nous sommes

venus pour nous réunir: conduis-nous vers Radé. Mais le bey leur répond:

«Par Dieu, harambachas, il y a longtemps que Radé n'est plus: il est mort

en hiver, le jour de Saint-Sava, je l'ai enterré alors, et distribué son

bien en aumônes aux infirmes et aux aveugles.--Si tu as dissipé son bien,

réplique Sava des bords unis de la Save, où est son dolama aux plaques de

métal, et les deux couteaux tranchants de Radé?» Puis tirant un fouet à

triple lanière, il commence à en frapper la jeune femme du bey; vaincue

par la douleur, la boula ouvrit la porte du tchardak et apporta le

vêtement et les armes. Quand les haïdouks virent le dolama tout taché de

sang, ils saisirent le bey Achin-Bey, l'emmenèrent hors de la maison, dans

la cour, au milieu de la troupe, et à coups de sabre ils le taillèrent et

le mirent en pièces, pour venger leur frère en Dieu; puis ils pillèrent

la maison du bey, et partirent en santé et en joie.

Poésies populaires Serbes Traduites sur les originaux avec une introduction et des notes · 第 85 / 205 题