_Analyse_[A].
[Note A: Ce poëme a 570 vers. Le défaut d'espace ne me permet d'en donner
que l'_analyse_, et me force aussi d'omettre les treize autres chants
concernant Marko Kralievitch, et que j'avais tous traduits ou analysés,
dans le désir de faire connaître complétement ce personnage poétique.]
1-14. Depuis que le monde est monde, on n'a pas vu une merveille pareille
à la jeune Roçanda, soeur du capitaine Léka de Prizren. Par toute la
terre, dans le pays des Turcs comme dans celui des Giaours, il n'y a pas
une femme, ni blanche Turque, ni Valaque, ni svelte Latine, qui approche
d'elle pour la beauté. Elle l'emporte même sur la Vila des montagnes.
15. La jeune fille a quinze ans; on dit qu'elle a été élevée dans une
cage et qu'elle n'a encore vu ni le soleil, ni la lune. Le bruit de sa
merveilleuse beauté s'étant répandu de bouche en bouche dans le monde
arrive à Prilip, aux oreilles de Marko Kralievitch, qui pense que ce
serait là pour lui une épouse, et qu'en Léka il aurait un digne ami,
avec qui il pourrait boire du vin et s'entretenir comme on fait entre
seigneurs. Il appelle donc sa soeur et l'invite à lui préparer ses plus
beaux habits, promettant qu'il la mariera lorsqu'il aura ramené chez
lui Roçanda comme sa femme. En effet, Marko revêt un brillant costume,
longuement et pompeusement décrit, et, avant de se mettre en selle, il
boit un seau de vin, tandis qu'on en fait avaler la même mesure à
son cheval, après quoi bête et cavalier deviennent «couleur de sang
jusqu'aux oreilles.»
66. Le héros part et se dirige vers l'habitation de son pobratime, le
voïvode Miloch, qui, l'apercevant de loin dans la campagne, envoie à sa
rencontre ses serviteurs, mais en leur recommandant de le saluer et de
ne prendre la bride de son cheval que lorsqu'il sera dans la cour de la
maison, «car Marko pourrait être en colère ou ivre, et leur faire passer
son cheval sur le ventre.»
100. Les deux amis s'embrassent, et Marko, refusant l'invitation qui
lui est faite par Miloch, de monter dans les appartements, lui raconte
longuement, et dans les mêmes vers, identiquement, qui ouvrent le poëme,
les merveilles de la jeune Roçanda, et l'invite à en venir aussi, pour
son propre compte, briguer la main, annonçant l'intention d'emmener un
troisième ami commun, Relia l'Ailé (_Krilati_), qui partagera aussi la
chance: «L'un sera l'alerte fiancé, les deux autres les paranymphes,
et tous les amis de Léka. Miloch s'équipe non moins magnifiquement,
et après avoir dépeint sa haute stature et ses larges épaules, sur
lesquelles tombent de fines et noires moustaches. «Heureuse, s'écrie le
poëte, celle qui le prendra!»
167. Plus beau cependant est encore Rélia, que les deux compagnons
prennent ensuite dans sa demeure, et qui n'est pas moins enchanté de
courir cette aventure.
193. La route suivie par les trois amis est minutieusement décrite. Ils
arrivent enfin en vue de Prizren, au pied de la haute montagne du Chara.
Léka, le capitaine, les aperçoit de loin au moyen de sa lunette, et
reconnaît les trois voïvodes serbes. Étonné, et même un peu effrayé,
craignant que la guerre n'ait éclaté dans le pays, il envoie ses
serviteurs au-devant d'eux. Il sort lui-même à leur rencontre dans
la cour de la maison. «Ils ouvrent les bras et se baisent au visage,
s'enquièrent de leur santé de braves, se prennent par leurs blanches
mains et montent dans les appartements.»
236-263. Marko, qui ne connaissait pas l'étonnement ni la honte, éprouve
ces deux sentiments à la vue du luxe qui éclate dans la décoration et
l'ameublement, où tout est or et argent, soie et velours. Il remarque
particulièrement la coupe de Léka, contenant neuf _litras_.
264. Le festin commence aussitôt, et se renouvelle du dimanche jusqu'au
dimanche suivant, sans qu'aucun des trois voïvodes ose mentionner l'objet
de leur visite. Enfin, Marko se décide à marquer son étonnement au
capitaine, de ce qu'il ne montre pas plus de curiosité. «A quoi bon?
répond Léka. Nous buvons du vin vermeil; vous êtes venus chez moi,
demain j'irai chez vous.» Marko alors est bien obligé de se déclarer,
après avoir rapporté les bruits qui courent sur la merveilleuse beauté
de la jeune Roçanda. «Donne ta soeur, dit-il, à l'un de nous, choisis
pour beau-frère celui que tu voudras. Que l'un soit l'alerte fiancé, les
deux autres seront les paranymphes, et tous trois nous serons tes amis.»
331. A cette proposition, Léka répond d'assez mauvaise humeur que ce
qu'on dit de la beauté de sa soeur est vrai, mais que c'est une fille
fière, qui n'a pas la moindre déférence pour lui. Elle a déjà
repoussé soixante-quatorze prétendants; il n'ose accepter en son nom
l'anneau des fiançailles, de crainte d'un nouveau refus.
353. Là-dessus, Marko part d'un éclat de rire: «Je te jure,
s'écrie-t-il, par Dieu et par la foi, que si elle était à moi à Prilip,
et qu'elle ne voulût point m'obéir, je lui couperais les mains ou je lui
arracherais les yeux!» Puis il propose à Léka, s'il redoute sa soeur,
d'inviter celle-ci à venir et à choisir parmi les trois voïvodes,
promettant de nouveau qu'il n'y aura pas de jalousie envers le préféré.
378. Sans répliquer un mot, le capitaine monte en hâte dans les
appartements supérieurs, et invite en effet «la fière Roçanda» à
descendre pour faire son choix. Les quatre convives sont à attendre, quand
«voici une troupe de jeunes filles, au milieu desquelles est Roçanda,
et au moment qu'elle entre, le _tchardak_ resplendit de ses magnifiques
habits, de sa taille et de son visage. Les trois voïvodes serbes jetèrent
les yeux sur elle, puis ils les baissèrent de honte, ils eurent vraiment
honte devant Roçanda. Marko avait vu bien des merveilles, il avait vu
les Vilas dans la montagne et en avait eu pour amies; jamais il n'avait eu
peur, jamais il n'avait ressenti la honte, et voici que Marko s'émerveille
à la vue de Roçanda, et que, devant Léka éprouvant quelque honte, ses
yeux se baissent vers la terre noire.» Léka regarde sa soeur, il regarde
les voïvodes, attendant que l'un des héros adresse la parole, soit à
lui, soit à la svelte jeune fille. Voyant enfin que nul d'entre eux ne
se décide à parler, il s'adresse à sa soeur et l'engage à choisir un
époux parmi les trois voïvodes, dont il fait successivement un prolixe
éloge.
444. Mais Roçanda répond à ce discours par un autre encore plus long et
fort insultant, il est vrai, pour les trois prétendants: Marko n'est qu'un
courtisan des Turcs, qui n'aura point de prières sur sa tombe. Miloch a
été enfanté et allaité par une jument, c'est pour cela qu'il est si
fort et si haut de taille. Quant à Rélia, c'est pire encore: «Où est,
dit-elle à son frère, ta raison? puisses-tu la perdre! Où est ta langue?
puisse-t-elle devenir muette! Que ne demandes-tu, frère, à Rélia de
quelle famille il est, quel est son père et quelle est sa mère? Les gens
racontent et j'ai ouï dire qu'il n'est qu'un bâtard; on l'a trouvé un
matin dans la rue, et une Tzigane[22] l'a allaité.» Bref, elle termine en
refusant d'épouser aucun des trois prétendants, puis elle sort.
495. Les braves, en se regardant, rougissent de colère et pâlissent de
honte. Marko «s'allume comme un feu vivant,» et, prenant son sabre, il en
veut couper la tête à Léka. Mais Miloch le retient: «Voudrais-tu, lui
dit-il, ôter la vie à un frère qui nous a si bien reçus, et cela à
cause d'une vilaine pécore?»
509. Marko, revenu à lui, laisse son sabre aux mains de Miloch, et,
saisissant son poignard, il s'élance au dehors. En bas de la maison,
trouvant Roçanda entourée de ses femmes, et joignant la ruse à la
férocité, il la prie de s'avancer seule et de lui montrer son visage,
qu'il n'a pu bien voir encore, dans le trouble où il était afin qu'il
puisse plus tard en donner des nouvelles à sa soeur.
531. La jeune fille écarte les femmes, se retourne et montre son visage.
«Vois, dit-elle, Marko, et regarde Rosa.» Transporté de rage, Marko
s'élance et fait un bond en avant. Il saisit la jeune fille par la main,
et tirant de la ceinture son poignard tranchant, il lui coupe le bras
droit, le bras jusqu'à l'épaule; il lui met la main droite dans la
gauche, puis, de son poignard, lui arrachant les yeux, il les met dans un
mouchoir de soie, qu'il lui jette dans le sein, en lui disant: «Choisis à
présent, jeune Roçanda, choisis celui qui te plaira, ou le courtisan des
Turcs, ou Miloch né d'une jument, ou Rélia le bâtard.»
550. Roçanda pousse un gémissement qui s'entend au loin, et elle appelle
son frère au secours. Mais Léka «reste muet, comme une pierre froide,»
n'osant rien dire, de peur d'être aussi immolé. «Venez, frères, crie
Marko à ses deux amis, apportez-moi mon sabre; il est temps de partir.»
Ils sautent, en effet, du tchardak à terre, et quand Marko a son sabre
entre les mains, le poëte termine ainsi froidement son récit: «Ils
s'élancèrent sur leurs bons chevaux et prirent leur course par la vaste
plaine; Léka demeura comme une pierre froide, et Roçanda poussant des
gémissements de douleur.»