Murad, le vizir, s'en va à la chasse dans la verte montagne, avec ses
douze braves[18], et, en treizième, Marko Kralievitch. Depuis trois jours
ils chassaient, et n'avaient pu faire de capture, quand le destin les
conduisit dans la forêt, au bord d'un lac aux eaux vertes, ou nageaient
des canards aux ailes d'or. Le vizir lâche un faucon pour qu'il prenne un
canard; mais l'oiseau, sans perdre un instant, part et s'élève jusqu'aux
nues, et le faucon sur un vert sapin se pose.
«Vizir, dit alors Marko Kralievitch, m'est-il permis de lâcher mon
faucon, pour qu'il prenne le canard aux ailes d'or?» Et Murad, le vizir,
lui répond: «Cela t'est permis; pourquoi non, Marko?» Marko lâche son
faucon, qui s'essore jusqu'aux nues, lie le canard aux ailes d'or, puis
vient avec lui se poser sur le vert sapin. Quand le faucon du vizir vit
cela, il en éprouva un vif dépit. Or, il avait une vilaine habitude, de
prendre aux autres leur gibier. Il va s'abattre près du faucon de Marko,
et veut lui enlever le canard aux ailes d'or. Mais l'oiseau avait la tête
chaude, tout comme l'avait son maître: au lieu de céder le canard, il
déchire le faucon du vizir, et en disperse les plumes grises. Quand Murad,
le vizir, vit cela, il entra dans une violente colère, et, saisissant le
faucon de Marko, il le frappe contre le sapin et lui brise l'aile droite;
après quoi il s'en retourne par la verte forêt, suivi de ses douze
braves.
Le faucon blessé gémit, comme dans les rochers un serpent en colère.
Marko prend l'oiseau, et commence à lui bander l'aile en disant d'une voix
courroucée: «C'est une dure chose, mon faucon, et pour moi et pour toi,
d'aller en chasse avec les Turcs sans les Serbes, d'aller en chasse et de
partager leurs méfaits!»
Quand Marko eut bandé l'aile de l'oiseau, il sauta sur le dos de Charatz,
et le lança à travers la noire forêt. Charatz allait comme la Vila des
montagnes, vite il allait, il dévorait l'espace, et loin il parvint. En un
instant, ils furent au bord de la noire montagne[19], et découvrirent dans
la plaine le vizir avec ses douze braves.
Murad, le vizir, se retourna, et, apercevant Marko Kralievitch, il dit à
ses hommes: «Enfants, mes douze braves, voyez-vous ce nuage de poussière
sous la montagne. Dans cette poussière est Marko Kralievitch. Avec quelle
rage il a poussé Charatz! Dieu le sait, cela pourra mal tourner.» En ce
moment, Marko les atteint; il tire le sabre pendu le long de sa cuisse,
et fond sur le vizir. Les soldats s'enfuient par la plaine, comme des
corneilles devant un milan dans un bois d'épines. Marko atteint Murad et
lui abat la tête, puis, des douze soldats, il vous en fait vingt-quatre.
Il commence alors à réfléchir, s'il se rendra près du tzar, à
Andrinople, ou à Prilip, dans sa blanche maison. Tout bien pesé, il se
dit: «Mieux vaut aller trouver le tzar à Andrinople, et lui dire ce que
j'ai fait, que de laisser les Turcs auprès de lui m'accuser.»
Quand Marko arriva à Andrinople et qu'il entra dans le Divan, en présence
du sultan, ses yeux étaient ardents comme ceux d'un loup affamé dans la
forêt, et ses regards semblaient l'éclair qui brille. Le tzar souverain
lui demande: «Mon cher fils, Marko Kralievitch, qui t'a mis en si violente
colère? Est-ce qu'il ne le reste plus d'argent?» Et Marko commence son
récit; il dit au tzar comment tout s'est passé. Quand il eut ouï ce
discours, le sultan partit d'un éclat de rire, puis: «Bravo, Marko, mon
cher fils, dit-il; si tu n'avais agi ainsi, je ne t'aurais plus appelé mon
fils. Tout Turc peut être vizir, mais de brave pareil à Marko, il n'y
en a pas.» Ensuite il fouille dans sa poche de soie et, en tirant mille
ducats, il les donne à Marko Kralievitch: «Prends ceci, mon fils, et
va-t'en boire du vin.» Marko prend les mille ducats et quitte le Divan
impérial; mais ce n'était pas pour qu'il bût du vin que le sultan
lui donnait des ducats, c'était pour qu'il s'ôtât de ses yeux, car la
colère de Marko était terrible.
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