Une fille turque s'est levée de bonne heure, avant l'aurore et le jour
blanc, pour laver de la toile dans la Maritza[14]. Jusqu'au lever du soleil
l'eau avait été limpide; mais après qu'il eut paru, l'eau se troubla,
elle arrivait fangeuse et sanglante, puis elle roula des chevaux et des
kalpaks, et vers le midi des combattants blessés; enfin elle apporta un
guerrier, qu'elle entraînait ballotté au milieu du courant. Le guerrier
aperçut la jeune fille au bord du fleuve, et l'adjurant au nom de Dieu:
«Ma soeur en Dieu, belle fille, dit-il, lance-moi une pièce de toile, et
retire-moi de la Maritza, je te comblerai de bienfaits.» La jeune fille
reçut cet appel en Dieu: elle lui jeta une pièce de toile, et l'attira
jusque sur la rive. Le guerrier avait dix-sept blessures; il portait un
vêtement magnifique; le long de la cuisse un sabre forgé, et ce sabre
avait une triple poignée, ornée de trois pierreries; ce sabre valait
trois villes impériales. «Ma soeur, jeune Turque, qui demeure avec
toi dans ta blanche maison?--J'ai une vieille mère, et un frère,
Moustaf-Aga.--Ma soeur, va dire à ton frère, à Moustaf-Aga, de
m'emporter dans votre blanche maison. J'ai sur moi trois mesures d'or,
chacune de trois cents ducats: d'une, je te ferai présent, d'une autre à
Moustaf-Aga, et je garderai pour moi la troisième, afin de faire panser
mes graves blessures. Si Dieu permet qu'elles se guérissent, je ferai ta
fortune, ainsi que celle de ton frère.»
La jeune fille court vers sa blanche maison: «Mon frère, Moustaf-Aga,
dit-elle, j'ai trouvé un guerrier blessé dans la Maritza, la froide
rivière. Il a sur lui trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats:
d'une il veut me faire présent, d'une autre à toi, mon frère, et garder
pour lui la troisième afin de faire panser ses graves blessures. Ne va
pas violer ma promesse, et tuer le héros blessé, mais apporte-le à notre
blanche maison.» Le Turc accourt vers la rivière, et quand il voit le
guerrier blessé, il se prend à considérer le sabre forgé, il le saisit,
tranche la tête au blessé, le dépouille de ses magnifiques habits, et
s'en retourne à sa blanche maison. La jeune fille l'avait précédé,
quand elle vit ce qu'il avait fait, elle dit à Moustaf-Aga: «Comment, mon
frère, que Dieu te le rende! comment donnes-tu la mort à mon pobratime?
et pourquoi t'es-tu parjuré? Pourquoi? pour un sabre forgé! Fasse Dieu
que ce sabre t'abatte la tête!» Cela dit, elle s'enfuit dans la maison.
Peu de temps depuis lors s'était écoulé, quand il arriva un firman du
sultan des Turcs, enjoignant à Moustaf-Aga de rejoindre l'armée. Moustaf
s'y rendit, ayant à sa ceinture le sabre forgé. A son arrivée à
l'armée impériale, petits et grands examinèrent le sabre, que nul ne put
tirer du fourreau, jusqu'à ce qu'allant de main en main, il arriva dans
celles de Marko Kralievitch, et pour lui le sabre sortit de lui-même
du fourreau. Marko le considérait et sur la lame il vit trois mots
chrétiens: l'un était le nom de Novak, le forgeron, le second celui du
roi Voukachine, et le troisième le nom de Marko Kralievitch. Marko demande
à Moustaf-Aga: «Par Dieu! jeune Turc, d'où te vient ce sabre tranchant?
l'as-tu acheté à prix d'or, ou l'as tu gagné à la guerre? Ton père
te l'a-t-il légué, ou ta femme te l'a-t-elle apporté, apporté comme
portion de son héritage?--Par Dieu! giaour Marko, puisque tu m'interroges,
je vais te répondre franchement.» Et il lui raconta tout ce qui s'était
passé. Le Kralievitch lui dit: «Pourquoi, Turc, que Dieu te le rende!
n'as-tu point pansé ses blessures? Je te ferais aujourd'hui obtenir des
_agalouks_ de notre auguste sultan.--Ne te moque point, giaour Marko, lui
répondit Moustaf, si tu pouvais obtenir des agalouks, tu commencerais par
le faire pour toi; mais rends-moi ce sabre.» Marko de Prilip brandit le
sabre, et d'un coup abat la tête de Moustaf-Aga.
On alla le dire au sultan, qui envoya des serviteurs mander Marko; chacun
d'eux arrivait, et l'appelait, mais Marko ne disait mot, et restait assis
à boire du vin noir; puis, quand cela l'ennuya, il mit sa peau de loup
à l'envers, et saisissant sa lourde massue, il pénétra sous la tente
du sultan. La colère de Marko était terrible; il avait gardé ses
bottes[15], et s'assit sur un tapis, regardant de travers le sultan,
pendant que des larmes de sang coulaient de ses yeux. Le sultan voyant que
Marko avait devant lui sa lourde masse recula, et Marko avança jusqu'à
l'acculer au mur. Le sultan alors mettant sa main à sa poche, en tira cent
ducats, qu'il donna au Kralievitch: «Va, dit-il, Marko, boire du vin à ta
guise; pourquoi un si violent courroux?--Ne me le demande pas, sultan, mon
père d'adoption[16]; j'ai reconnu le sabre de mon père, et Dieu l'eût
mis lui-même entre tes mains, que contre toi mon courroux eût été le
même.»