Marko est à souper avec sa mère, qui commence à lui dire: «O mon
fils, Marko Kralievitch, voilà ta mère qui a vieilli; elle ne peut plus
t'apprêter à souper ni te servir du vin, ou t'éclairer avec une torche;
marie-toi, mon cher fils, afin que vivante encore je sois remplacée.--Dieu
m'est témoin, ma vieille mère, répond Marko, que j'ai parcouru neuf
royaumes et en dixième l'empire turc; là où je trouvais une fille pour
moi, il n'y avait point pour toi d'amis, et où je trouvais pour toi des
amis, il n'y avait point de fille pour moi, hormis une seule, ma vieille
mère, et cela à la cour du roi Chichman (Sigismond), au pays des
Bulgares. Je la trouvai puisant de l'eau à une citerne, et quand je la vis
l'herbe tremblait autour de moi. Voilà, mère, la fille qu'il me faut et
les amis qui te conviennent; apprête-moi des pains effilés, afin que je
parte et que j'aille la demander.» La vieille mère le laisse à peine
achever, et sans attendre jusqu'au lendemain, sur-le-champ elle lui
prépare des gâteaux sucrés.
Le matin, dès que parut le jour, Marko s'équipa, lui et Charatz; il
remplit de vin une outre et il la suspendit à la selle de son cheval, et
de l'autre côté une lourde masse, puis il monta sur l'ardent Charatz
et partit droit vers le pays des Bulgares, vers le blanc palais du roi
Chichman. Le roi de loin l'aperçut et sortit à sa rencontre; ils ouvrent
les bras et se baisent au visage; ils s'enquièrent de leur santé _de
braves_. Les serviteurs fidèles prirent le cheval et le menèrent dans
les bas celliers. Chichman conduisit Marko dans la blanche maison, où ils
s'assirent à la table qu'on avait préparée et où ils se mirent à boire
le vin noir. Quand ils furent rassasiés de vin, Marko, sautant sur ses
pieds légers, ôta son bonnet, se courba jusqu'à terre et demanda au roi
sa fille; le roi l'accorda sans faire de discours. Pour l'achat de l'anneau
et des présents, pour les habits de la fiancée, et pour les cadeaux à
ses soeurs et à ses parentes, Marko donna trois charges d'or, et il fixa
un délai d'un mois pour aller jusqu'à la blanche Prilip et rassembler
les gens de noce[10]. La mère de la fiancée lui tint ce discours: «O mon
gendre, Marko de Prilip, veuille ne point amener de _paranymphe_ étranger,
mais bien un tien frère ou cousin; la fiancée est trop belle, et nous
redoutons quelque grand scandale.» Marko passa là cette nuit, et au matin
il équipa Charatz et partit tout droit vers la blanche Prilip.
Comme il approchait de la ville, sa mère de loin l'aperçut et alla à
quelque distance à sa rencontre: elle ouvrit les bras et le baisa au
visage, tandis que lui baisait sa blanche main. «O mon fils, Marko
Kralievitch, demanda-t-elle, as-tu voyagé en paix? m'as-tu obtenu une
bru, bru pour moi et pour toi fidèle épouse?--J'ai, répond Marko à sa
vieille mère, voyagé en paix; j'ai obtenu la jeune fille et dépensé
trois charges d'or; et quand j'ai quitté la maison, voici ce que la mère
de la fiancée m'a dit: O mon gendre, Marko Kralievitch! veuille ne point
amener un paranymphe étranger, mais bien un tien frère ou cousin; la
fiancée est trop belle, nous redoutons quelque grand scandale. Mais moi,
mère, je n'ai point de frère, point de frère ni de cousin.--O mon fils,
Marko de Prilip! ainsi reprit sa vieille mère, de cela n'aie aucun souci,
mais fais une lettre et envoie-la au doge de Venise [11], afin qu'il
vienne être témoin à tes noces, et amène avec lui cinq cents conviés;
écris-en une autre à Étienne Zemlitch, pour l'inviter à être le
paranymphe de la fiancée et à amener aussi cinq cents conviés; ainsi tu
n'auras à craindre aucun scandale.»
Quand Marko eut ouï ces paroles, il obéit à sa mère et écrivit des
lettres sur ses genoux; l'une il envoya au doge de Venise, et l'autre à
son ami Étienne Zemlitch.
Voici venir le doge de Venise et à sa suite cinq cents conviés, il va
vers la tour élancée, tandis que les conviés restent dans la vaste
plaine. Peu après, voici Étienne, aussi conduisant cinq cents conviés.
Ils se réunirent dans la tour et burent à satiété du vin noir. De là
les gens de noce partirent, et se dirigèrent vers le pays des Bulgares et
la demeure du roi Chichman. Le roi les reçut honorablement; on mena les
chevaux dans les bas celliers et les cavaliers dans la blanche maison;
pendant trois jours on les garda, et chevaux et cavaliers se reposèrent.
Quand le quatrième jour parut, les tchaouchs crièrent: «Sus, brillants
conviés! les jours sont courts et longues les étapes, il nous faut songer
au retour.» Le roi fit apporter des cadeaux magnifiques: à l'un il donna
un mouchoir brodé, à l'autre des habits, au parrain une table d'or, et
au paranymphe une chemise pareille, puis il lui remit la fiancée déjà à
cheval, en lui adressant ces paroles: «Voici un cheval et une fille sous
ta garde jusqu'à la blanche demeure de Marko; tu remettras à Marko la
belle jeune fille, le destrier de combat t'est destiné.» Puis les gens de
noce partirent, prenant leur route à travers la plaine de Bulgarie.
Le bonheur ne va pas sans le malheur: le vent souffla par la large plaine
et souleva le voile de la fiancée, dont le visage resta à découvert.
Le doge de Venise vit ce visage, et il en eut la tête malade de peine
(d'amour), à peine put-il attendre que le soir fut venu. Quand le
cortége campa pour la nuit, le doge se glissa jusqu'à la tente d'Étienne
Zemlitch, et lui dit à voix basse: «O paranymphe, Étienne Zemlitch,
abandonne-moi pendant une seule nuit ta chère protégée[12] pour
fidèle maîtresse; voici pour toi une _botte_ pleine d'or, pleine, ô
mon Étienne, de jaunes ducats.» Mais Zemlitch lui répondit: «Tais-toi,
doge, puisses-tu être changé en pierre! T'es-tu donc mis en tête
de périr?» Et le doge de Venise s'en retourna. Quand on fut au gîte
suivant, le doge se glissa vers la blanche tente et dit à Zemlitch:
«Abandonne-moi ta chère protégée une seule nuit pour fidèle
maîtresse; voici pour toi deux bottes pleines d'or, pleines, ô mon
Étienne, de jaunes ducats.» Mais Étienne lui répondit avec dédain:
«Va-t'en, doge, puisse ta tête tomber! Comment (une fiancée) irait-elle
aux bras de son parrain?» Et le doge s'en retourna sous sa tente[A].
Étienne Zemlitch se laisse corrompre pour trois bottes pleines de jaunes
ducats; et le doge prend sa filleule par la main et la conduit sous sa
tente, puis il lui dit doucement: «Assieds-toi, ma chère filleule, que
nous nous embrassions et que nous fassions l'amour.» Mais la jeune Bulgare
lui répond: «Malheureux parrain, doge de Venise! la terre s'ouvrirait
sous nos pieds et le ciel croulerait au-dessus de nous; comment serait-il
possible d'aimer son parrain?--Ne parle pas follement, ma chère filleule,
reprend le doge; jusqu'ici j'en ai possédé neuf, neuf filleules selon le
baptême, et vingt-quatre selon le mariage; et la terre ne s'est pas
une seule fois ouverte, non plus que le ciel ne s'est écroulé. Viens
t'asseoir, que nous nous caressions.» Alors la jeune fille dit au doge:
«Mon parrain, ma vieille mère m'a défendu d'aimer un homme ayant sa
barbe et non point un homme au menton nu, comme est Marko Kralievitch.»
[Note A: Au gîte suivant, troisième proposition du doge accompagnée de
l'offre de trois bourses, c'est-à-dire _bottes_.]
Quand le doge de Venise entendit cela, il fit venir d'habiles barbiers,
l'un le lava, l'autre le rasa; et la belle jeune fille se baissant
recueillit la barbe et la serra dans un mouchoir. Puis le doge congédia
les barbiers, et d'une voix douce dit à la fiancée: «Assieds-toi, ma
chère filleule.» Mais la Bulgare lui répondit: «O mon parrain! si Marko
l'apprend, nous y perdrons tous deux la tête.--Assieds-toi et ne fais
point la folle, reprit le doge; Marko est dans sa tente, qu'il a plantée
au milieu des conviés; sur sa tente est une pomme d'or, avec deux pierres
précieuses que l'on aperçoit des extrémités du camp; assieds-toi, que
nous nous caressions.--Attends un peu, mon cher parrain, dit la belle jeune
fille; je vais sortir devant la tente, pour voir si le ciel est serein ou
s'il est nuageux.»
Quand elle fut dehors, elle aperçut la tente de Marko Kralievitch et s'y
rendit, se glissant à travers les conviés, pareille à un cerf d'un an.
Marko était couché et plongé dans le sommeil; la jeune fille se tint
debout à côté de lui, et les pleurs tombaient de son blanc visage,
quand, s'éveillant soudain, il lui dit: «Infâme fille bulgare! ne
pouvais-tu attendre que nous fussions arrivés à ma blanche maison et
que la loi chrétienne fût accomplie?» Il saisissait son sabre, quand la
belle jeune fille lui dit: «Mon seigneur, Marko Kralievitch, je ne suis
point d'une race infâme, mais d'une race noble, et c'est toi qui conduis
deux infâmes, mon parrain et mon paranymphe. Étienne Zemlitch m'a vendue
au doge, mon parrain, pour trois bourses d'or; si tu ne me crois point,
Marko, voici la barbe du doge de Venise.» Et elle ouvrit le mouchoir où
était la barbe. Quand Marko vit cela, il dit à sa fiancée: «Assieds-toi
là, belle jeune fille, et demain Marko fera son enquête;» puis il
retomba dans son sommeil.
Quand le soleil commença à briller, Marko se leva sur ses pieds légers,
passa sa pelisse à l'envers[13], et prenant à la main sa lourde masse, il
alla droit trouver le parrain et le paranymphe, et leur donna le bonjour!
«Bonjour à vous! Eh bien, paranymphe, où est ta fiancée, et toi,
parrain, où est ta filleule?» Étienne garde le silence, pour le doge
voici ce qu'il répond: «Marko, mon filleul, il y a aujourd'hui des gens
d'une humeur étrange, il n'y a plus moyen de badiner en paix.--Malheur à
toi pour ce badinage, doge de Venise, reprit Marko Kralievitch; ce n'est
pas un badinage qu'une barbe rasée! où est la barbe que tu avais hier?»
Le doge voulait encore parler, mais Marko ne lui en laisse pas le temps, il
brandit son sabre, et lui abat la tête. Étienne Zemlitch s'enfuit, mais
Marko l'atteignit, et le frappant de son sabre, d'un homme il en fit deux;
puis il retourna vers sa tente, et s'équipa, lui et Charatz. Le cortège
des noces reprit sa route, et arriva heureusement à la blanche Prilip.
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