Marko Kralievitch (fils de roi), nous l'avons vu, est un personnage
historique. Il était le fils aîné du roi Voukachine, vassal des tzars
serbes Étienne Douchan et Ouroch, et qui après avoir tué ce dernier
de sa propre main, périt lui-même en 1371, dans une bataille contre les
Turcs. Dépouillé de son héritage par son beau-frère George Balza et par
le knèze Lazare, devenu le souverain des Serbes, mais après avoir, à ce
que semblent prouver de récentes découvertes[a], été revêtu pendant
quelques années de la dignité royale, Marko implora le secours du sultan
Murad Ier, devint son vassal, prit part en cette qualité à toutes
les expéditions des Turcs, et périt en 1392 dans une bataille qu'ils
livrèrent aux Valaques, à Rovina.
Voyons maintenant ce que la légende a fait de lui.
«Il n'y a pas un serbe, dit M. Vouk, qui ne connaisse le nom de Marko
Kralievitch,» et à propos d'une monnaie frappée à son effigie, voici
comment s'exprime un antiquaire serbe: «Cette pièce est de la plus haute
importance pour notre histoire, en ce qu'elle nous révèle l'existence
d'un roi serbe, que bien des personnes, même instruites, ne regardaient
jusqu'ici que comme un ivrogne et un aventurier.»
C'est qu'en effet la capacité illimitée de boire, des exploits
merveilleux et une force corporelle sans égale, attribués à Marko, et
passés en proverbe, ont peu à peu effacé dans l'imagination populaire
les autres traits de son caractère, que le lecteur pourra recomposer en
lisant les pages qui suivent.
Marko a toute une biographie légendaire.
Voici comment sa naissance est racontée dans un chant[A] qui renferme
quelques détails mythologiques.
[Note A: Tome II de la deuxième édition, n° 25.]
Le roi Voukachine, qui résidait à Skadar (Scutari d'Albanie), provoque la
femme d'un voïvode de l'Hertzégovine, Moutchilo, à empoisonner son mari,
pour l'épouser, lui, ensuite. L'empoisonnement étant trop difficile, elle
imagine une suite de ruses, à l'aide desquelles Voukachine finit par tuer
Moutchilo qui, en expirant, lui recommande d'épouser, non pas sa femme,
laquelle le trahirait encore pour un autre, mais sa soeur Euphrosine, qui a
cherché à sauver la vie à son frère. Voukachine suit ce conseil, après
avoir fait traîner la veuve à la queue des chevaux.
«Elle lui engendra (dit le poëte) une belle lignée, Marko et André, et
Marko se modela sur son oncle, son oncle le voïvode de Moutchilo.»
Euphrosine reparaît souvent dans l'histoire de Marko, son caractère ne
se dément jamais et le plus beau trait de celui du fils, le trait qui
rachète ses actes de férocité, est certainement le respect qu'il montre
pour sa mère.
André est un personnage réel, et dont il est fait plusieurs fois mention.
Quant à sa femme, appelée tantôt Angelia, tantôt Iéla ou Ielitza, et
qui, d'après le n° 56 du tome II, était fille du roi bulgare Chichman
(Sigismond), elle peut n'avoir qu'une existence imaginaire.
J'ai écrit, sous la dictée d'un Serbe, le commencement du n° 62,
tome II, mais avec des variantes assez considérables, et dont la plus
remarquable est celle qui attribue à Marko un enfant. C'est en effet le
seul passage dans tous les chants, où on le fasse père de famille. Avant
de partir pour rejoindre l'armée du sultan, il dit à sa femme: «Aie soin
de mon cher enfant, de ce cher enfant, le petit Lazare, qu'avec toi j'ai
demande à Dieu dans nos prières. Le Créateur a eu pitié de nous, et il
nous l'a accordé.»
La mort de notre héros forme le sujet d'un beau poëme qu'on lira plus
loin, mais elle est en outre diversement racontée dans les traditions
populaires, citées par M. Vouk (_Dictionnaire_, au mot MARKO), et qui
se rapprochent pour la plupart de la vérité historique. Ainsi «les uns
rapportent, dit le savant éditeur, qu'il fut tué d'une flèche d'or, à
la bouche, par un certain Mirtcheta, voïvode valaque, dans une bataille
livrée aux Valaques par les Turcs, près du village de Rovina, d'autres
disent que, dans cette même affaire, son cheval, Charatz, s'étant
enfoncé dans un marais au bord du Danube, tous deux y périrent. Dans le
district de Négoune (Serbie actuelle), on raconte même que le fait s'est
passé dans une prairie voisine de cette ville, au-dessous des sources de
la Tzaritchina, il existe encore là aujourd'hui un marais et une église
en ruines, qu'on prétend avoir été construite sur le tombeau de Marko.
D'autres enfin rapportent que dans cette même bataille, Marko avait tué
tant d'hommes, que bêtes et gens nageaient dans le sang, et qu'alors,
levant les mains au ciel, il s'écria. «Mon Dieu, que vais-je devenir?»
Sur quoi, Dieu en ayant pris pitié, le transporta, lui et Charatz, d'une
manière miraculeuse dans une caverne où tous deux vivent encore: là,
Marko, après avoir enfoncé son sabre dans la pierre de la voûte, s'est
couché et endormi, devant lui Charatz broute la mousse, tandis que le
sabre sort peu à peu de la pierre, et quand Charatz aura fini de manger
la mousse et que le sabre tombera, le héros se réveillera et reparaîtra
dans le monde.»
Suivant une autre légende, qui a été aussi, il me semble, racontée de
quelque chevalier de notre moyen âge occidental, Marko s'est retiré
dans une caverne, lorsqu'il eut vu pour la première fois un fusil. Pour
s'assurer si cette arme était telle qu'on le rapportait, il s'en fit
lui-même partir un coup dans la paume de la main, et dit ensuite.
«Désormais la bravoure ne sert plus de rien, puisque l'homme le plus vil
peut donner la mort au plus vaillant héros.»
Enfin un Serbe me disait qu'à Prilip, ancienne résidence de Marko,
en Albanie, le peuple est persuadé que le jour de la Saint George, (27
avril-5 mai), fête de son patron de famille, les portes d'une certaine
église se ferment d'elles-mêmes, et que Marko y entre, monté sur
Charatz, et y célèbre, en buvant, la fête de son patron de famille, ou
_slava_.
Dans la biographie d'un tel héros, il serait injuste de passer sous
silence son cheval Charatz, ce qui veut dire tacheté, pie--comme on le
verra, ne le cède pas beaucoup à son maître en courage, en goût pour le
vin, et même en intelligence; il est doué de la parole, comme les chevaux
d'Achille, et d'autres coursiers _épiques_. Voici ce que le peuple raconte
touchant son origine: suivant les uns une Vila lui en aurait fait présent;
d'autres rapportent qu'il l'acheta à des _kiridjias_, ou muletiers. Avant
de l'avoir, il avait, dit-on, changé plusieurs fois de cheval, aucun ne
pouvant le porter, lorsqu'un jour, ayant vu à des muletiers un poulain
pie, atteint de la lèpre, il crut trouver en lui des signes de race, et
l'ayant saisi par la queue, le tira à lui, ainsi qu'il l'avait fait pour
essayer ses autres montures; mais Charatz ne bougea point de la place.
Alors Marko satisfait l'acheta, le guérit de la lèpre et lui apprit à
boire du vin.