Nous reprenons notre route pour nous rendre au cap de Lopès, à 2 degrés

au sud de la ligne équinocxiale, pour y prendre des eaux et du bois

avant que d'entreprendre le trajet de passer à l'Amérique et nous y

arivasmes au 1er de décembre 1704 avec la _Badinne_ et nos deux prises,

et nous envoyasmes nos chaloupes avec bien du monde pour nos expéditions

de bois et eaux. On me raporta qu'il y avoit plusieurs buschers de bois

coupé à vendre à très bon compte, et qu'il y avoit 5 ou 6 neigres pour

le débiter et entr'autres un qui se disoit le Roy du pays. J'ordonné

d'achepter tous les dits bois coupés, tant pour faire une prompte

expédition que pour conserver nos équipages, sur ce que ce païs est très

mal sein pour nos Européens. Et ce Roy se fit aporter à mon bord, ayant

le corps enveloppé d'une pagne ou coton rayé bleu et blanc. C'étoit un

grand homme bien fait, pouvoit estre âgé d'une soixantaine d'anées,

ayant au menton une barbe longue de 4 à 5 doibs et fourchue. Il avoit à

son col une médaille de plomb doré qui lui tomboit sur le creux de

l'estomac, qu'il avoit eue d'un Holandois qui luy fit acroire que le

prince d'Orange étoit son cousin et luy avoit envoyées et en faisoit

beaucoup de cas. Je luy fits présent de mon manteau écarlate, galonné

d'or, au nom du Roy Louis de France; et nos gens qui s'étoient cabanées

à terre pour diligenter notre travail m'aprirent que ce Roy et ces gens

avoient pour couchure un grabat sur 4 fourches eslevées de 2 à 3 pieds

sans autre chose que des bastons de cannes de rozeaux proche les uns des

autres luy servant de paillasse et matelats, et qu'avant de se coucher

ces gens luy amassoient des fagots de haziers où il métoit le feu et

lors que tout estoit bien bruslé il poussoient les cendres et petits

charbons tout chauds dessoubs et les étendoient de toute la grandeur de

ce lit et puis il se couchoit à nud dessus pour consserver sa santé. Et

quelques des nostres furent à la chasse des buffes, et nous en

aportèrent plusieurs quartiers que l'on ne trouvoit pas de mauvois goût

excepté que la viande en étoit brune et un peu dure, et ceux qui furent

à cette chasse on me les raporta très malades ayant leurs esprits très

égarées. Je n'avois pour lors qu'un malade dans mon bord qui étoit le

sieur Auber, nostre enseigne et mon parent, et dont il n'y avoit plus

d'espoir de vie étant aténué depuis plus de 3 mois des fièvres et

dyssenteries. Nos travaux étoient fort advancées le 7 décembre au soir,

que je dits à notre aumosnier que je le priois de se préparer à nous

dire la messe de bon matin pour la faire entendre à nos équipages à

cause de la feste de la Vierge avant qu'ils reprissent leur travail,

L'aumosnier dressa l'autel dès les cinq heures du mattin et entendit

quelqu'un de confesse, et pendant ce temps les comis de la calle

disposoient pour le déjeuner des équipages. Je faisois donner à chacun

un grand verre d'eau-de-vie. Ils furent à deux pour en tirer d'une pièce

qui étoit en perce et ostèrent la chandelle de leur fanal contre toutes

nos déffences et aprochèrent cette lumière de la bonde de la dite pièce,

que par atraction, la lumière se communiniqua dans l'eau-de-vie et le

malheureux comis nomé Corbin, courut pour avoir de l'eau pour éteindre

le feu, au lieu de boucher la bonde de quelque nipes ou de s'assoir

dessus, et en peu la pièce défonssa et fit un bruit sourd, comme un coup

souterrain: J'étois proche l'aumosnier qui n'avoit que la chasuble à

mettre; nous fusmes épouvantées. Je courus pour m'informer et l'on cria

au feu et toute l'équipage émues se jettoient dans les chaloupes. Je ne

pouvois les obliger de rentrer; je pris un sabre et me jetay dans la

chaloupe et frappay dessus et j'en blessay plusieurs et fis prendre les

sceaux d'eau; mais le feu gagna en plusieurs endroits et dans les

cordages des mats, dont les vergues tombèrent à bas, et alors je me vis

entièrement abandonné de tous. Je m'exposay encore à tirer le sieur

Auber de sa chambre et ne peut se tenir debout; le feu l'embraza, et

avec bien de la paine, je gagné en avant du navire et courut sur le

beaupré où je trouvé une petite chaloupe d'une de nos prises, avec 6 de

nos hommes. Je me glissey le long d'une corde et ils me receurent, et je

les fis ramer droit en avant et nous n'étions à portée d'un pistolet,

que tous nos canons chargées et échauffées du feu tiroient des deux

bords, qui obligèrent ceux de la _Badinne_ de couper les câbles pour se

tirer des coups, et en mesme temps le feu prit à nos grandes poudres,

qui étoient en bonne quantité, et le vaisseau sauta en morceaux, avec un

bruit épouvantable, et il tomba sur les reins d'un des nostres dans

notre petite chaloupe une pièce de bois qui écrasa ce pauvre homme, et

sans sa rencontre nous aurions esté coulées au fonds; c'étoit une choze

épouvantable de voir des noirs et neigresses nager sur l'eau quoyque

plusieurs avoient les fers aux pieds, et les requiens en grand nombre

les dévoroient, nos chaloupes couroient de tous costés et en sauvèrent

environ une centaine, dont la plupart estoient endomagées par le feu, et

je me retiray au bord de la _Badinne_ presque tout nud, sans perruque ny

souliers, n'ayant que des calssons de thoile et la chemise, et des bas

de fil a étrier. Le capitaine avec lequel j'avois eu quelque froideur me

receut sans compassion, cependant il me fit donner la chambrette de son

segond. Et le chagrain s'étant emparé de moy je fus saisy d'une grosse

fièvre et mal de teste, et me survint une dissenterie lientérique, et

comme mon équipage partye sauvées dans ce navire et les noirs il falut

retrancher les vivres ayant un trajet de plus de quinze cents lieues à

faire avant de pouvoir recevoir aucun secours, lorsqu'on pesa tout le

biscuit et il s'en trouva pour deux mois à chacun quatre onces par jour

pour chaque homme, et d'abondant pour les officiers de la chambre à

chacun deux moyens verres de vin, qui étoit tourné à demy aigre et des

viandes de boeufs et lards corrompues, ce qui étoit très contraire à ma

dissenterie et fièvre continue. J'acheptay de quelques matelots huipt

testes d'ail, et dont j'en mettois trois à quatre gousses dans un petit

pot avec la moitié de ma ration d'eau avec deux onces de mon biscuit que

je faisois mitonner et y répandois une cuillerée de très méchante huile,

c'étoit en lieu de bouillon chaque jour; peut-on plus souffrir sans

mourir! Et en 50 jours dans cette traversée nous atrapasmes à Lisle de

Grenade, où je me fits débarquer avec un petit mousse pour me servir. Je

loué une petite loge sur le bord du port, et my reposois sur un matelas

très mince et dur allant des cinquante fois à la selle par jour, jettant

le sanc et du puts. Mr De Bouloc étoit gouverneur et Mr Gilbert,

lieutenant de Roy, qui ne donnoient aucun secours. Mais un Père Capucin,

nommé le Père Jean-Marie qui servoit de curé m'asista de quelques poules

et d'oeufs et de ces visites dont je luy ay eu obligation.

Un mois après arriva aussy nos deux autres navires, que nous avions

laissés à la coste de Guinées. Je présentay une requeste à tous les

capitaines et au gouverneur de m'octroyer le comandement de notre prise

l'_Archiduc_ avec un ou deux de mes officiers pour nous faire gagner des

gages pour nous récupérer d'une partie de nos malheurs: et nous fusmes

refusées, disant que ce seroit faire affront de destituer le lieutenant

qu'ils y avoient pozé, et qui n'avoit d'expérience que de deux voyages

sur mer. Après ce refus, je demandey le commandement de nostre autre

prise, le brigandin portuguais qui étoit tout désagrée de maneuvres et

voilles uzées, faisant mesme une voye d'eau, affin de me conduire dessus

à Sainct-Domingue y trouver Mr Deslandes, Intendant et Directeur pour

luy rendre compte du malheur arivé et me procurer passage pour France,

et ils aimoient mieux abandonner le dit Brigantin dans le port dont le

Gouverneur voulut en profiter et le disoient incapable de pouvoir

naviger, mais comme le sieur Griel mon lieutenant et moy protestasmes

que nous nous obligions de le conduire à Sainct-Domingue, où il seroit

vendu au profit de la compagnie on ne peut plus nous le refuser. Et dans

cet intervale ariva Mr Guérin, nepveu de Mr Saupin, avec un vaisseau du

Roy de 52 canons qui venoit de prendre le fort de Sarelione en Guinée

sur les Anglois, et il eut compassion de mon pitoyable état, et m'offrit

le passage et sa table. Mais comme il ne devoit sitôt faire son retour

en France et devoit aller à Cartagesme et ailleurs, je le remerciay et

le priay de m'assister de quoy réquiper mon brigantin, ce qu'il fit

obligeamment, et il m'envoya un matelas et traversain et une courte

pointe, et il me presta cent cinquante piastres que depuis je luy ay

rendues avec bien des remerciements.

Enfin après deux mois de séjour à nos trois vaisseaux et s'estre bien

rafreschis et repris des vivres d'eux, savoir: le _Marin_ et

l'_Archiduc_ suivirent leur destination pour Laguaire coste Espagnole.

La _Badinne_ qui avoit embarqué mes officiers et équipages et les

capitaines de nos prises, faisant la route pour Cartagesne, fut

nuitamment s'échouer à toutes voilles sur un banc de rochers où tous

périrent excepté le capitaine Sr Frondat, et 7 à 8 hommes qui

s'échapèrent dans un canot sur une ille voisine inhabitée où ils n'y

trouvèrent que quelques lézards et tortues qu'ils faisoient cuire au

soleil, et un bateau de Cartagesne les sauva par hazard. Le _Faucon_ fut

très heureusement à Portobello, et y avoit quelques de mes gens.

Le Sieur Griel et Vattier mon nepveu avec dix de nos matelots

caresnèrent notre brigandin, étanchèrent sa voye d'eau. Nous le

réquipasmes de notre mieux et de mon argent nous le ravitaillasmes et

nous partismes de la Grenade (avril 1705) et en huipt jours nous

arrivasmes au Cap François de Saint-Domingue, où je présentay mon

rapport que j'avois fait devant le juge de la Grenade, vérifié des

écrivains du Roy de notre Escadre, présenté à M. Fontaine Directeur,

ainssy luy remit le Brigantin qu'il fit vendre neuf mil livres, et Mr

Fontaine me dits qu'il me faloit aler trouver Mr Deslandes, Intendant et

Directeur général, qui demeuroit au Leogane à 70 lieux par terre pour

luy présenter mon raport et justifications. Et ne se trouvant pas de

navire pour aler au Leogane, quoyque toujours dans l'infirmité de ma

maladie, j'achepté un cheval pour me porter par terre et louay un nègre

pour me conduire et porter des vivres, car il n'y a pas de maisons ny ou

coucher que dans les bois jusqu'à Artibonnite, à 20 lieux de Leogane, où

j'arivey la 5e journée et n'en pouvant plus, et un habitant charitable,

nommé Mr Rossignol, que j'avois connu il y avoit près de 30 ans fort à

son aise à L'ille de Sainct-Cristofe fut dépouillé de tous ses biens par

les Anglois et s'est venu établir en ce lieu, et m'y a retenu 4 jours à

me procurer tous les soulagements qu'il peut et renvoya mon nègre

conducteur pour m'épargner et m'en donna un autre pour me conduire au

Leogane où j'arrivey sur la fin d'apvril chez M. Deslandes Intendant,

lequel me receut d'un air froid, me disant bien compatir à mes paines et

misères que j'ay soufertes et à soufrir sur ce que j'avois bien des

ennemis à combatre qu'une aussy grande compagnie, et que des gens de mon

équipage avoient bien fait de mauvaises déclarations contre moy, je luy

présentay mon raport et luy demandey sa protection. Il me dits de le

garder pour mes justifications lorsque je serais en France, et qu'il me

nuiroit plus en voulant servir veu que la compagnie a esté toujours

persuadé qu'il étoit de mes amis et que sans paroistre pour moy, il me

rendra des meilleurs services et par ses amis. Il me fit donner une

chambre chez luy et un petit nègre pour me servir et ordonna à son

maître d'hostel d'avoir soin de moy et que rien ne me manquats. Le

chagrain s'empara de mon esprit et je retombay plus mal que cy-devant.

Et bien un mois après M. Duquesnot, Procureur général du consseil, étoit

venu voir M. l'Intendant, et puis demanda à me voir, et il me fit bien

des amittiez me conssolant sur mes malheurs et m'offrant de l'argent et

des services, et me pria d'aller demeurer chez luy jusqu'à l'ocasion de

pouvoir m'embarquer pour France, disant que l'air étoit meilleur chez

luy et que Mr l'Intendant n'ayant pas de femme, je n'étois pas bien

soigné et que Madame son épouse avoit tous les soins possible, et en fut

dire autant à M. l'Intendant lequel consentit que j'alat chez Mr

Duquesnot, et fit disposer son carosse pour my porter. Et effectivement

la bonne dame Duquesnot eut de grandes atentions pour me soulager et

plus d'un mois après ariva un vaisseau du Roy de 50 canons nomé le

_François_ commandé par Mr De Corbon-Blenac[232], qui m'avoit promis mon

passage, mais ma maladie redoubla, que lorsqu'il étoit prêt à partir

pour France je receu mes derniers sacrements. Et ayant fait mon

testament, et puis je tombay dans une létargie pendant plus de six

heures et sans aucune connoissance, ny pouls ny mouvement de vie. L'on

me posa une glace sur la bouche sans y apercevoir d'aleine, et pour plus

de seureté le chirurgien m'ouvrit la veine au pied dont il n'en sorty

aucun sang. L'on me creut mort et l'on l'envoya dire à Mr l'Intendant,

qui le manda dans ces lettres à Mr De Pontchartrain par le vaisseau le

_François_ qui partoit pour France. L'on demande le carosse de mon dit

S. Intendant pour porter mon corps à l'église de l'Ester, à une bonne

lieux du logis et où l'on avoit fait creuser ma fosse. L'on m'avoit

jetté en bas du lit dans la place et l'on m'enssevelissoit que c'estoit

presque finy, lorsqu'un débordement du cerveau me débonda par le nez par

un éternüement jetant et par la bouche un sang noir et pourry. L'on

s'écria en disant: «Il n'est pas mort.» L'on me décousit et délia

aussytots, et l'on me remit sur un matelat, où l'on s'aperceut que mon

pied saignoit et qu'on n'y avoit pas mis de ligature. Madame Duquesnot

fit venir du vin qu'on verssa dans un bassin d'argent et trempa son

mouchoir avec une dentelle et m'essuya le nez et la bouche m'arosant les

tempes. Mes yeux s'ouvrirent, revenant de mon entousiasme[233] je revins

en connoissance, et l'on me fit prendre un cordial et du bouillon qui me

fortifièrent, et l'on me fit le récit de tout ce contenu, et puis Mr

l'Intendant eut la bonté de me venir voir et m'encourager ainsy que

beaucoup d'honnestes gens, mais j'étois dans des grandes faiblesses. Et

les Pères de la Charité de Sainct-Jean de Dieu m'étant venus voir me

sollicitèrent d'aller chez eux y demeurer. Et voyant que j'y avois

répugnance ils me représentèrent que tous les officiers du Roy qui

étoient malades n'en faisoient aucunes dificultées, ce qui m'engagea d'y

aller. Et effectivement leurs bons traitements et bons soins me

rétablirent mes forces, à la diarée prêt, dont ils ne peurent me

garantir non plus que d'une fièvre lente. Mais cependant au bout de deux

mois je me trouvois en un état de pouvoir m'exposer de repasser en

France à la première ocasion.

Et il survint chez les bons religieux de la Charité un nomé Rouleau,

marchand et intéressé sur un navire de trente canons nomé le _Duc de

Bretagne_, de Bourdeaux, lequel sieur Rouleau disna avec ces bons Pères

et moy. Et il nous comptoit son chagrain qu'il voyoit un voyage ruineux

pour luy et sa société, que la plupart de ces vins s'estoient gastées et

qu'il luy restoit encore bien des effects en balots de thoile blanchies

dont il ne pouvoit avoir débit. Je pris la parolle: «Vous voyez que ces

marchandises ne sont que peu de débit. Je say ou vous pourriez vous en

deffaire avec advantage.» Et il ouvrit les yeux. Je luy dits. «Il vous

faudroit aler à la Havane Isle Espagnolle, à 150 lieux d'icy, où j'ay un

bon amy et parent qui est directeur de la compagnie de Lassiento et

commissaire de marine pour le Roy, et il nets pas permis aux navires

françois d'y négossier mais bien d'y relascher au cas de nécessitées, et

pour y parvenir il faudra faire une voye d'eau au navire lorsque que

l'on sera prets du port et faire bien pomper lorsque les officiers du

port viendront avec une chaloupe visiter ce qui vous engage de venir.

Vous demanderez le secours de pouvoir entrer pour étancher votre navire

et estant entrées vous ne manquerez de vous deffaire de tout ce qui vous

reste.» Il trouva l'advis si bon qu'il partit sur champ et fut

l'annoncer à son capitaine nomé Javelot, et le lendemain tous deux me

vindre trouver et me dire que puisque je devois m'en retourner en France

que j'acceptasse mon passage sur les vaisseaux et qu'ils me donneroient

leurs tables et un lit dans leur chambre et que n'avois que faire de

provisions et que j'avois comme eux le tout grastis et qu'ils

partiroient aussitots que je le voudrois. Je leurs dis de s'aprester et

qu'il me faloit bien une huitaine pour aler remercier et prendre congé

de plusieurs honnestes gens auxquels j'avois bien des obligations, et

ils dirent: «Nous serons tous prets pour ce mesme temps.» Je fus chez M.

l'intendant luy communiquer la choze et le prier de m'estre favorable,

lequel me dits: «Je viens de recevoir des lettres de M. Miton, intendant

de la Martinique, lequel me mande que sept à huit hommes de votre

équipage luy ont fait des plaintes criantes contre vous, et

particulièrement votre aumonier et un pilote de votre pays, lesquels ont

suscité les autres contre vous que, dans l'incendie de votre navire vous

vous sauvastes le premier et emportastes une malle où il y avoit plus de

cinquante livres de poudre d'or. Et qu'étant à l'isle Grenade vous

n'avez daigné les secourir d'aliments ny d'habits.» Je répondits à Mr

l'intendant qu'il pouvoit connoistre par le raport la fausseté et malice

de ces gens là, que l'aumosnier avoit ce venin contre moy depuis que je

leurs mis aux arets pour ces mauvais déportemens en blasphêmes et avec

nos négresses; que ce pillote je l'avois fait capitaine d'une prise dont

il falut le déposséder par ces friponneries avérées, et que m'étant

sauvé le dernier et par dessus le beaupré en chemise et calsons, il

n'étoit pas probable que j'eus rien sauvé non plus que cette quantité

d'or, puisque en toute la coste de Juida il n'y en a aucunement. Et sur

ces articles il me dits: «Je vois bien des malices qui vous seront

advantageuses, car Mr Miton me marque que les autres n'ont voulu signer

disant n'avoir connoissance que de ne les avoir voulu norir à la Grenade

au cabaret; leurs ayant dit d'aller à bord des vaisseaux de la

compagnie.» Je dits: «Monsieur, je sorts du tombeau, et j'ay eu le temps

de pensser à ma dernière fin; j'ay fait mon testament qui ets chez le

greffier, je n'y aurois obmis de marquer mes volontés comme je les ay

faites sy j'avois eu quelque mouvant à disposer; j'y ay marqué ceux de

quy j'ay emprunté pour que mon épouze leurs rende. Obligez-moy en grâce

d'en faire tirer un extrait et de l'envoyer à la compagnie et vous me

soulagerez mon innocence et justification.» Et il me le promit en

m'embrassant tendrement, et me dits: «Vous aurez fort à combattre envers

tant de testes qui se laisse éprendre sur des raports faux ou vrais

lorsqu'il s'agit d'intérests.» Je luy dits: «Dieu est juste et que sa

volonté sois faite.» Puis il me dits: «La compagnie a fait des pertes

très considérables. Voilà mon vaisseau péry qui étoit d'importance puis

la _Badinne_ et l'_Archiduc_ qu'on avoit richement chargé pour France

que les Anglois ont repris. Le _Marin_ est condamné incapable de

retourner. L'_Hermionne_ qui m'at apporté a aussy péri. Il nets resté

que le _Faucon_.» Je luy dits que j'avois apris que tous ceux qui font

comerce des nègres ne profitent jamais, et que cest mon malheur d'y

avoir entré, je pris congé.

Je fut adverty par Mr Rouleau de me rendre au Petit Goüave où étoit le

vaisseau à 14 lieux de Leogane. J'y fut et fut reçeu par Mr de

Choupède-Salampart[234], lieutenant de vaisseau et lieutenant du Roy au

Petit Goüave où je fus 5 jours. Un marchand de Nantes nomé Le François,

habitant en ce quartier, me proposa de recevoir de luy deux balots de

thoile dont il ne pouvoit se deffaire et me pria de luy en procurer la

vente lorsque je seray à la Havane et qu'il les metoit sur le prix du

premier achapt, et qu'après avoir son principal il me donnoit la moitié

du profit, et que ce qui luy reviendra je le délivrerois à ces amis dont

il m'avoit donné le mémoire. Je demandey la permission de les embarquer

à Mr Rouleau et capitaine Javelot qui me le permirent gratis, et nous

partismes du Petit Goüave pour passer au sud de l'isle de Cuba, où deux

jours après au grand matin étant éloignés de plus de 4 lieux de terre

nous nous trouvasmes engagés dans rochers qu'on nomme Cayes presque à

fleur d'eau et d'une ou deux brasses en dessoubs que nous creusmes ne

pouvoir échapper de vies, mais notre capitaine en segond nomée Ozée

Baudouin monta au haut du grand mât et commandoit avec dextérité au

timonier tantots tribord et puis babord et puis droit, comme cela il

nous faisoit passer quelquefois entre quelques de ces cayes qu'il n'y

avoit qu'un peut plus que la grosseur de notre navire, pendant une heure

et demye et plus de 3 lieux de ce mauvois passage que les cheveux en

dressoient à la teste, et heureusement nous échapasmes, et les fièvres

me quittèrent pendant plus d'un mois, dont j'en atribué la cause à la

frayeur du péril ou nous fusmes exposés. Le 13e décembre 1705, nous

arivasmes devant le port de la Havane, Mr Rouleau s'embarqua dans le

canot pour aler demander la permission d'entrer pour étancher l'eau que

faisoit son navire, et je luy donnay une lettre pour Mr Jonchées où je

luy donnois advis de notre manège, et que sy l'on refusoit l'entrée à

nostre vaisseau qu'il couroit risque de couler au fonds, et que tout au

moins il obtienne la permission de me débarquer pour pouvoir rétablir ma

santé, et il mena le sieur Rouleau chez le gouverneur et les magistrats,

lisant et interprétant ma lettre comme il l'entendoit. L'on fit quelques

difficultés sur ce qu'il nets pas permis de recevoir aucuns navires

étrangers excepté ceux de la Royale compagnie de Lassiento, mais comme

étant commissaire du Roy il leur protesta que s'il arivoit du mal à ce

navire qu'il en écriroit aux deux Roys de France et d'Espagne, ce qui

les intimida et accordèrent l'entrée, et nous envoyèrent une chaloupe

avec deux officiers pour visiter notre navire savoir s'il faisoit de

l'eau comme nous le disions, et dès lors que nous aperceumes cette

chaloupe venir ayant un pavillon Espagnol nous fismes un trou et

laissasmes entrer l'eau, et l'on faisoit jouer les deux pompes, et nos

gens contrefoisoient estre bien fatigués, et l'on nous dits d'entrer. Et

Mr Jonchée vint au-devant de nous dans son canot couvert d'une tente

pour m'amener chez luy et advertit le capitaine Javelot comme il devoit

se comporter, et le navire entra toujours jouant les pompes et avec

empressement l'on demanda un magasin à louer pour y débarquer ce qui

étoit dans le navire afin de pouvoir trouver son eau, et l'on enfonssa

dedans des futailles vides toutes les marchandises que l'on porta dans

le dit magasin parmi les futailles des vivres. Et après quoy le navire

ne faisoit plus d'eau dont on marqua bien de la joye par les pavillons,

et nuitamment on enleva toutes les marchandises chez les achepteurs et

elles furent vendues advantageusement et dont Mr Javelot et Rouleau se

contentoient de m'en remercier sur mes bons conseils et furent dix à

douze jours sans me voir ny me témoigner d'autres reconnaissances dont

Mr Jonchée me dits: «Monsieur, je n'ai fait ces choses qu'à votre seule

considération et vous avez procuré un grand bonheur à ces gens là qui

seroient ruinées sans vous. Je vois que ce sont des ingrats et qui vous

fuye, mais je veux qu'il vous en revienne tout au moins plus de deux

cents pistoles et vous méritez bien plus.» Je le priay de ne leur en pas

parler, et il répondit: «Cest une bagatelle pour eux. Ce sont des

vilains, sans vous ils auroient reporté ces marchandises en France, et

je leur en ai procuré la décharge et la vente où ils ont profité de plus

de 120 pour cent de leur adveu. Laissées moy faire, me dit-il, parbleu,

vous estes ruiné de votre voyage et de votre peu de santé, vous vous

estes endepté, hé! combien vous en a-t-il couté pour vous rendre à Paris

chez vous? Laissées les venir, je les veray.» Enfin ils se disposoient

pour partir et il ariva deux vaisseaux du Roy pour la compagnie de la

Siento, ayant chaque 50 canons commadées par Mr de Vaulezard et Leroux,

officiers de la marinne, puis une frégatte de 24 canons par le sieur

Cosny, tous les trois capitaines bien de mes amis qui compatissoient à

mes malheurs, et m'offraient leurs bourses. Et Mr Rouleau vint trouver

Mr Jonchée le prier qu'un de ses commis travaillats à lever leurs

expéditions pour partir pour France. Mr Jonchée leurs dits: «Rien ne

vous presse, et je ne vous laisseray partir qu'avec ces trois navires

lorsque je les aurey espédiez, car sy malheureusement vous estes pris au

sortir d'icy où sont toujours des navires de guerre anglois, votre

équipage ne manqueroit de dire aux ennemis que ces trois navires sont

icy et les atendrois au débarquement, cela est trop de conséquence et

j'en serois blasmé des deux cours. Et je trouverais une bonne occasion à

vous dédommager de votre retardement par un bon fret que je vous

donnerois en chargeant vostre navire, mais vous estes des mengeurs de

lard puant et des vilains qui ne meritez pas mes atentions. Ne me

devez-vous la commission d'avoir vendu si bien vos effects et vous ne

m'en parlez pas. Ne la devriez-vous pas à tout autre et auroit-il peu y

réussir? Vous me prenez donc pour votre valet. Et vous estes sy vilains

de ne pas reconnoistre les advis salutaires de mon pauvre parent qui a

tout perdu et qui est infirme, et qu'à sa seule considération je vous ay

rendu d'aussi bons services.» Les capitaines du Roy y etoient présents

lesquels dirent qu'effectivement ils estoient des ingrats et que du

moins ils auraient deub me présenter mil piastres. Et Mr Jonchée dits:

«Il m'a prié de ne rien demander»,--parlant de moy--«mais je suis

piqué.» Là dessus Rouleau et Javelot dits: «Il est vray que nous avons

manqué en luy et en nous, vostre commission vous est légitimement deub

et à Mr Doublet nous luy donnons 500 piastres.» Mr de Vaulezard et Le

Roux dirent: «Cest trop peu.» Mais M. Jonchée dits: «Cest assées, car

mesme il ne vouloit pas que j'en parlats.» Et sur cela M. Jonchée leur

dits: «Alées préparer votre navire pour recevoir des poches de tabac en

poudre et cela vous produira un fret de plus de 40,000 livres et

partirez dans un mois avec ces messieurs que je vais expédier en mesme

temps.»

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 21 / 26 段