J'entrepris le voïage à mes fraix; je fus à Nantes où je trouvay un

navire prêt à partir, et en 6 semaines je débarqué au Leogane et

délivray le paquet de la cour à Mr de Galifet, qui l'ayant leu me

regarda et me traita de mauvaises paroles et bien colère en me menaçant

de me mettre dans un cachot dont on n'entendroit pas de nouvelles. Je

luy répondis: «Monsieur, je n'ay ouy dire à personne qu'un porteur

d'ordre du Roy fut maltraité et vous estes trop sage pour le faire.» Et

il changea de ton, et pour toutes conclusions je n'obtins rien en huit

mois de poursuite au conseil de Sainct-Domingue lesquels s'entendoient

comme larons en foire. Et peu après que je fus arrivé il survint un

religieux Augustin qui fit jonction avec moy s'étant trouvé avec le Sr

Ramos lors du dit forbant, le dit Religieux prouvant avoir esté pillé de

plus de soixante mil livres piastres, et il fut joué comme moy, et nous

cherchons repasser ensemble en France et j'avois dépensé inutilement

bien de l'argent. Et Mr Morville[208], lieutenant de vaisseau, comandoit

une grande flutte du Roy nomée la _Gironde_ ayant 40 canons, et il

s'apprêtoit pour partir et me promis et au Religieux notre passage

gratis, et je fis embarquer une partie de mes hardes et provisions au

bord. Et en même temps il parut cinq vaisseaux le travers de la Gonave

qui est une isle inhabitée à 4 lieux de Leogane où notre navire étoit

devant la petite rivière, et lorsque nous reconnusmes les pavillons

anglois Mr De Morville jugea à propos pour sauver son navire de tascher

de le faire entrer dans le grand cul de sac, et nous fismes nos

diligences; mais à l'entrée le vent nous manqua et voyant que nos

ennemis s'approchoient nous mismes nos chaloupes en avant pour nous

attirer à terre et échouer pour ne pas nous laisser enlever.[209] Nous

échouasmes proche des mangliers qui sont des tissus d'arbres entrelassés

qu'à peine les hommes y peuvent passer, et nos ennemis voyant notre

manoeuvre nous cannonnèrent fortement, tirant dans nos mastures pour

favoriser et ne pas endommager deux brigantins et leurs chaloupes qu'ils

avoient envoyées armées pour nous enlever. Je dis à Mr de Morville qu'il

falloit faire percer quelques trous dans notre calle pour y faire entrer

l'eau et de ne permettre à l'équipage de se débarquer affin de deffendre

l'abordage des brigandins et des chaloupes. Nous les rebutasmes par

plusieurs décharges de notre mousqueterie, mais ils envoyèrent deux

frégattes légères de 24 à 30 canons qui ne tiroient pas tant d'eau que

nous et qui ne venoient pour nous aborder et auroient enlevé nostre

vaisseau, ce qui nous engagea d'y mettre le feu à trois différents

endroits, et nous nous sauvasmes à terre simplement qu'avec ce que nous

avions sur notre corps, et le tout fut conssomé par le feu, et de dépit

nos ennemis cannonnèrent le bourg de la Petite Rivière et ceux de

l'Ester et du Petit Goave sans nous faire que très peu de domage, et un

seul homme fut tué et un qui eut une jambe emportée et nous n'avons pu

savoir ce que nous leur avons fait par nos canons. Nous aprismes

seulement que c'étoit l'admiral Benbou[210] qui comandoit une escadre et

qu'ils cherchoient Mr Ducasse[211] qui comandoit une de nos

escadres,[212] enfin nous nous trouvions presque dépourvus de nos

commodités et privés de repasser sitost que nous l'espérions en France.

Et plusieurs riches habitants s'efforçoient à qui nous auroit chez eux

et de nous bien traiter entr'autres un Mr Le Maire, originaire de

Dieppe, et le gendre de son épouse procureur général du conseil, nomé Me

Duquesnot. Et un nomé Gottreau de la Rochelle n'étant qu'un tonnelier de

profession sans savoir ny A ny B., avoit hérité d'une belle succession

avec une belle terre et sucrerie et plus de 50 neigres travaillants et

vivoit honorablement, Et par amys il obtint une charge de consseiller

qui l'anoblit, et Mrs ses confrères l'ayant receu et enregistré ses

provisions luy defférèrent de rendre un raport sur un procèes qui étoit

assées d'importance que l'on creut bien estre lui estre donné par

dérizion. Il n'y avoit ny procureur ny advocats pour se conssulter. Il

me vint chercher avec mon Religieux dans son carosse, nous disant que

nous luy fissions l'honneur de passer quelques jours avec luy, et nous

emena. Le premier jour il ne me parla de rien; et le landemain, au

lever, il me fit apporter par un jeune commis qu'il avoit à à gages deux

sacs de papiers du procès qu'il avoit à rapporter et débuta: «Vous qui

estes de Normandie debvez estre au fait des affaires; je vous prie de

m'aider.» Je luy dits: «Je n'y suis pas plus savant que vous; j'ay esté

en mer dès ma tendre jeunesse et ne me suis attaché qu'à la navigation.»

Il me répartit: «Vous savez sy bien lire et écrire, peut-estre

comprendez-vous le fort de cette affaire.» Et pour le contenter

j'examiné les écritures du premier sac. Je trouvois que cette partye

avoit grande raison dans ses demandes. Et quelques jours après que j'eus

veu les pièces du deffendeur, je trouvois qu'il avoit encore plus de

raison. Mr Gottreau se prend à rire et dire: «Qui diable a donc plus de

raison? Parbleu, je say bien pour me débarasser ce que j'ay à faire.» Je

demande: «Hé quoy, mon amy?» «Il m'est venu une bonne pensée. J'ay

toujours ouy dire que la justice avoit des balences en main et les yeux

bandés, je les ay bien puisque je ne vois goute en cet affaire, ma foy

je vais peser les deux sacs et celuy qui pèsera le plus je luy donne le

gain de sa cause avec dépends.» Et je ne peus m'empescher de rire tout

mon saoul. Il dits: «Riez sy vous voulez, je ne saurois mieux me tirer

de cet affaire que par là, Mrs mes confrères me l'ont remise pour se

moquer de moy et je me moqueray d'eux. Tout ce qui en peut arriver est

que le perdant pourra en appeler au conseil de Paris, et il se passera

plus d'un an avant que l'on sache rien, et dont je vous prie de me

garder le secret.» Ce que je luy promis et tenu. Après avoir pesé, il

fut question de dresser le raport, et il m'en pria. Je luy dits n'y

entendre rien non plus et il fut chercher un raport qui avoit esté rendu

pour luy au subjet de sa succession; nous travaillâsmes dessus, à

changer quelques termes avec les noms des parties, et luy dits de le

faire copier pour que mon écriture ne parut pas, ce qu'il fit par son

comis, et il demeura content et le porta dès la première audience, et le

perdant ne manqua pas d'en appeler, et on apris depuis que son jugement

fut aprouvé au consseil de Paris, et il en fut sy aize qu'il divulgua

comme il avoit fait, et on a pris à proverbe sur les affaires

embarrassantes; il faut faire un jugement à la Gottreau.

Je ne peut trouver de passage que sur le mois de février 1703 que Mr de

Morville ayant apris qu'au Petit Goave il y avoit un moyen navire de 12

canons de la Rochelle, le capitaine Billoteau qui s'aprestoit à partir

et que luy et son équipage devoient passer et je fus par terre trouver

le dit capitaine et arrestay mon passage et du religieux pour chacun 50

écus et que nous embarquerions des volailles et rafraichissements, et ce

navire fut retardé de 2 mois et demye par une voye d'eau qu'ils eurent

paine à trouver et l'étancher, et ne peumes partir qu'à la fin de juin

avec un petit navire aussy de la Rochelle nomé la _Biche_, et nous

débousquasmes pour l'isle de Sainct-Thomé, et faisant nos routes jusqu'à

la hauteur des isles de Bermudes que nous vismes étant à 7 lieux de

nous. Et lorsque nous les eusmes dépassés d'environ 60 lieux nous fusmes

frappés d'une rude tempeste, en ouragan et dont un rude coup de mer nous

renversa entièrement sur le costé de babord, quoyque nous n'eussions que

notre seulle grande voille déployée et les mâts d'hune abaissés, nous

nous creumes tous péris et je sautay avec un bon matelot sur le haut

costé de nostre navire pour éviter un peu le dernier moment de vie. Je

pris mon couteau et coupois les ris des grands haubans. Je dits à ce

matelot nomé André d'en faire autant et ce qu'il fit avec agilité; cela

fit rompre notre grand mât, lequel tomba sur celuy de Misenne quy tomba

aussy sur le mât de Bauprey, lesquels cassèrent tout, et le navire se

redressa. Nous coupasmes le mât d'artimon, ainssy nous nous trouvasmes

sans aucun mat ny vergues. L'on courut aux pompes et ne trouvasmes que

trois pieds d'eau dans notre calle qui y avoit entré par nos mortes

oeuvres lorsque le navire fut empenché sur le costé, et nos mats qui

étoient retenus le long de nous par leurs cordages qui les y arestoient,

et nuitament sans pouvoir se servir de lanternes et à tastons nous

coupasmes tous les cordages qui les arestoient et heureusement un segond

rude coup de mer nous frapa et nous fit passer pardessus, ce qui nous en

dégagea. Mais ce dernier coup de mer nous cassa nostre timon dans la

mortoise du gouvernail, lequel donnoit de si grandes secousses aux

ferrures du gouvernail que nous étions dans les frayeurs qu'il n'évantat

ou emportats l'étambot. Cependant je trouvay un expédient d'arester ce

débat et de faire saisir d'un bord notre gouvernail et sans secousse, et

notre pauvre navire arriva vent arrière sans mâts ny sentiment du dit

gouvernail, et se mit sur l'autre costé à travers au vent, et il se

tourmentoit extrêmement à rouler à faute du soutient des mâts. Je fits

jeter à la mer dix de nos canons pour le soulager, après quoy je creus

pouvoir changer d'une chemise et d'habit, mais aucun de nous n'eurent un

filet de sec. On me donna un verre d'eau-de-vie et Mr de Morville ainssy

que tous en général dirent: «Après Dieu, voilà notre sauveur.» Et je fus

caressé on ne le peut plus. Nous trouvasmes six de nos hommes de moins

et tout notre pain et biscuit mouillé et gasté ainssy que nos légumes,

toutes nos volailles emportées et nos moutons, cochons et canards. Nous

trouvasmes une cage avec dix dindes noyées, que nous salasmes par

quartiers et une truye noyée arestée soubs notre chaloupe. Nous

épluchasmes nostre biscuit qui n'étoit point mouillé ou peu que nous

mismes seicher au soleil et puis nous le partageâmes également du petit

au grand à chacun trois onces par jour pendant 20 jours. La tempeste

dura trois fois 24 heures et la mer étoit épouvantable; les vagues

estoient en feu et plus hautes que des hautes montagnes, et nous fusmes

pendant ces espaces à la dérive au gré des temps, et lorsque cela fut

apaisé nous tinsmes conseil pour nous réquiper de notre mieux, et de

quel costé nous pouvions faire une relasche. Les uns étoient d'aler

chercher Plaisance[213] en Terre Neuve et les autres pour la Martinique.

Je remontray que Plaisance étoit plus éloigné de nous et que les gros

vents et les brouillards y reignent souvent, et que de l'autre costé les

temps y sont plus pacifiques et tous d'un commun accord adhérèrent à mes

sentiments. Il se trouva dans notre entrepont un sapin de 18 pieds de

long et gros de 9 à 10 pouces dont nous fismes un grand mat, l'ayant

renforcé par des quartiers de planches que ny avions reliez; notre timon

de gouvernail fut ralongé et renférer par deux pinces de fer; nous

déclouâmes les ourlets et lisses de nos plats bords que nous reliasmes

ensemble comme un fagot et en fismes un mât de misenne, et nous

attachasmes trois avirons de chaloupe pour faire un mât de beaupré, et

de la gaule d'enseigne en fismes le mât d'artimon, ainsy nous fismes des

vergues de toutes menues pièces avec des barres de cabestan, et de nos

menues voiles d'étay et des perroquets nous fismes des voilles légères à

proportion des mastures. Et nous faisions 16 à 18 lieux quelquefois 20

par 24 heures. Il y avoit pour l'équipage un peu de boeuf et du lard

salé, mais échaufé et détrempé à l'eau de mer. Je dits à quelques

matelots de nous atraper des rats, et que je les payerois bien. Ils

firent des attrapes et j'en payé deux 30 sols. Cela anima les autres à

en prendre, et il n'en manque pas aux navires qui sont chargés de sucre.

Ceux qui s'étoient raillées de moy pour les rats y prirent du goût, et

nous les firent enchérir jusqu'à un écu la pièce étant devenus plus

rares. Et au bout de 21 jours, nous mettions des morceaux de cuir en

poil à la détrempe; nous en fimes bouillir, cela venoit en colle et très

puante, mais grillés sur les charbons nous en servions et apaisions

notre grande faim. Nous souhaitions fort d'estre encontrés de quelques

navires ennemy qui nous peut prendre; les médecins n'ont jamais ordonné

pareil régime. Et la 26e journée de route après, ce torrent nous conduit

en vue de l'isle de Sainct-Eustache habitée par les Holandois. Plusieurs

de nous disoient de nous y aler rendre. Je mits opposay et fit

connoistre à Mr de Morville et au capitaine Biloteau qu'il n'y avoit pas

de sens à nous mettre prisonniers. Et que avant la nuit nous

attraperions l'isle de Saint-Thomé appartenant aux Danois avec lesquels

nous étions en paix. J'en feu creut, et le lendemain après 27 jours de

cette marche nous y entrasmes dans un bon port, où rien ne nous manqua

sitots que j'eus salué le gouverneur Danois, lequel me dits de nous

adresser au directeur du comptoir de Brandebourg qui avoit de bons

magasins. Je fus le saluer avec notre capitaine, et après luy avoir

raconté notre désastre il nous dit: «Voilà un navire proche du vostre

qui est à peu près de mesme grandeur, qui est une prise faite sur les

Anglois par Mr de Beaumont[214] comandant une frégatte de 24 canons pour

le Roy de France et il m'a délaissé cette prize pour la vendre s'il en

trouve l'occasion. Le corps du navire a esté jugé incapable de pouvoir

retourner en Europe et il en a pris dans sa frégate le chargement, la

masture et les agrès vous seront propres; je vous vendray le tout, voyez

ce que vous m'en voulez donner.» Billoteau demanda du temps pour

répondre et voulut s'informer s'il se trouveroit pas des mats du pays a

bon compte. Je luy fis connoistre que non et où trouveroit-il des

haubans, étais et autres manoeuvres, mâts d'hune et vergues et voiles,

et il me pria le lendemain d'aler arrester le prix de toutes choses, et

qu'il m'aprouveroit. Je fus au directeur lequel me dit: «Je ne vendray

rien en particulier, il faut que vous achetiez tout ou rien.» Il en

vouloit cinq mille livres et nous tombasmes d'accord pour trois mil deux

cents cinquante livres. Je retournay à nostre bord en rendre compte, et

on fut avec raison bien contents. Mr de Morville me demanda sy je

comptois encore me hasarder avec le navire du dit Billoteau après ce qui

nous étoit arrivé. Je dits que c'en estoit la raison et que dans tout

autre que nous n'aurions pas échapé. Il me dits: «Pour moy ny mes

officiers ny équipage ne nous y embarquerons pas, je vais affretter un

bateau du pays pour nous porter à la Martinique, sy vous voulez venir,

il ne vous en coûtera rien ny à votre moine.» Je le remerciay et luy

représentay qu'à la Martinique l'on couroit risque d'estre attaqués de

la maladie de Siam[215] et que nous serions aussy prêts à partir de ce

port que luy arrivé à la Martinique et étions au débarquement et il se

fascha de ce que je ne le voulut pas suivre, et trois jours après il

partit dans le bateau. Je donnay les soins de faire faire le biscuit

pendant que Billoteau accrocha son navire contre la prise et se ramasta

entièrement à des vergues, cordages, et de huit canons et de deux ancres

et cables et ne laissa que la carcasse de la dite prise. L'on fit des

eaux et du bois; nous fismes bonnes provisions de bestiaux et volailles

étant à meilleur compte que dans nos isles et deux bariques de vin, et

partismes le 9e septembre 1702 de ce port: nous débouquasmes le mesme

jour et continuasmes nostre route pour France jusqu'au 15 octobre

n'estant qu'à trente lieux de Belle isle nous fusmes encore frapés d'une

très rude tempeste où nous pensasmes encore périr, notre capitaine

voulut faire couper le grand mat et m'y oposay, et deux braves hommes

montèrent à la hune et coupèrent le mat d'hune qui tomba à la mer et le

navire en fut soulagé et nous étions sans aucune voile nous sentant

proche de la terre, et qu'il y avoit plus de 8 jours que nous n'avions

pu observer la hauteur. Sur les dix heures de nuit il calma et nous

sondasmes et y trouvasmes 37 brasses d'eau, nous mismes à la cape

jusqu'au jour que nous poussasmes à toute voile excepté le grand hunier

dont nous avions coupé le mat, et sur les deux heures après midy nous

reconnusmes la terre par la baie de Marmoutier, le capitaine Billoteau

voulut reprendre au large pour regagner la Rochelle, je luy représentay

que le temps étoit tout disposé à nous redonner une segonde tempeste au

soleil couchant, et que n'ayant plus de grand hunier pour soutenir au

vent et que nous péririons tous. Son pilote et son équipage se mirent de

mon costé, et je conseillay d'entrer dans la rivière de Nantes d'où nous

n'étions plus qu'à 3 lieux et nous attrapasmes à cinq heures à l'ancre

devant St-Nazère. Il vint à notre bord une chaloupe du dit lieu, je m'y

embarqué et le moine et quatre autres passagers et nous ne fusmes pas

sitots débarqués de la chaloupe que la tempeste recomença; on ne pouvoit

se tenir dans les rues par les ardoises, qui tomboient des maisons et de

l'église, et le lendemain il se trouva perdu et échoué à la coste plus

de 4 batiments. Billoteau y pensa périr sy la tempeste avoit un peu

duré. Nous affrétames une chaloupe pour nous porter à Nantes, où je

débarquay sur les trois heures; les négossiants s'estoient assemblés à

la bourse s'informant des navires qui avoient péry le jour précédent, et

il y en eut qui me reconneurent et me firent de grands accueils me

conviant à souper, et entr'autres Mr René Montaudouin et Mr le Prieur me

demandant d'où je venois. Je leurs dits et donnay des lettres au dit

sieur de Montaudouin. Il m'embrassa et me dit: «Je suis intéressé de

plus de 6 mil livres sur ce navire; j'ay receu des lettres dès son

départ de Sainct-Domingue et par le long temps je l'ay creu péry, car

s'il avoit esté pris j'en apris les nouvelles et hier je voulut donner

80 pour cent pour que l'on m'assura et n'ay pas trouvé qu'il le voulut.»

Je me deffendis de souper étant fatigué et à cause du moine, et le

lendemain Mr de Montaudouin receu une lettre de son capitaine Billoteau

qui luy marquoit sy nous sommes en vie et arrivés au bon port nous le

devons par deux fois après Dieu à Mr Doublet que nous avons nomé notre

Rédempteur, et vous ne debvez luy faire payer son passage. Mr de

Montaudouin fit lecture de la lettre devant la Bourse, après quoy il

vint avec son frère Bertiere à mon auberge me prier d'aler disner et ne

peut m'en dispenser, et à la fin du repas il me leut sa lettre et me

dit: «Vous ne m'aviez dit, et j'aurois pris votre passage mais je vous

l'aurois en voyé sy vous aviez party et, loin d'en prendre, acceptées ce

petit présent, je say que vous n'avez pas gagné dans votre voyage.» Et

il me donna 25 louis d'or malgré mes refus, et deux jours après je pris

la route de venir chez moy avec mon religieux Espagnol et nous restasmes

bien 15 jours à nous rétablir.

Et ce religieux me prioit d'aler l'acompagner à Paris et luy servir de

conducteur par mes amis pour se présenter aux pieds du Roy, représenter

l'injustice de Mrs ses lieutenants contre les ordres de sa Majesté tant

pour luy que pour le sieur Ramos. Je luy dis que je ne voulois plus

faire de poursuites à mes dépends, et que je ne voyois pas jour de

pouvoir rien obtenir, et que ces messieurs qui avoient eu le plus fort

du butin des forbants nous joueroient toujours, et il me pria sy

fortement et qu'il me défrayeroit avec mon épouse de l'aler et du séjour

à Paris et de notre besoin chez nous et nous nous laissasmes gagner.

J'avois aussy en vue quelqu'entreprise. Nous y fusmes dans une auberge

plus d'un mois sans pouvoir obtenir d'audience et pouvoir le faire

aprocher de sa Majesté. J'eus recours à Mr le mareschal duc de

Harcourt[216] dont j'avois eu l'honneur d'estre bien voulu étant à

Dunkerque, et il nous promit qu'en peu s'il nous présentoit pas qu'il le

feroit par quelqu'autre seigneur, et au bout de huipt jours il me fit

advertir de nous rendre à Versailles le trouver, où il nous dits d'aller

de sa part à Mr le mareschal duc de Duras[217] qui étoit de garde. Ce

seigneur nous receut bien et nous dits de nous trouver le lendemain dans

la grande galerie avant que le Roy fut à la messe et nous n'y manquasmes

pas. Mr de Duras nous présenta à Sa Majesté. Le religieux avoit son

placet tout prêt, se jetta à genoux et le Roy luy dits en bon Espagnol:

«Levez-vous, Père, je vais expédier votre placet que vous redemanderez à

Mr de Pont Chartrain[218].» Et nous nous retirasmes. Le Père étoit bien

content et je ne l'étois pas. Car je savois que les deux lieutenants du

Roy étoient ses créatures, mais coment le dire au Roy. Mr de

Pontchartrain nous détint plus de quinze jours sans nous expédier, et il

nous dits: «Que prétendez-vous? que les lieutenants du Roy payent pour

des forbans qui se sont échapés, j'en ay des nouvelles, revenez demain.»

Nous y fusmes et il nous délivra un paquet bien cacheté disant: «Tenez,

voilà les dernières ordres du Roy.» Et puis il me demanda: «Et vous?

retournez-vous aussi à Sainct-Domingue.» Je dits: «Non, Monseigneur, j'y

ay perdu mon temps et n'espère pas en rien retirer.» Il sourit et ne dit

rien. J'en tiray mauvaise augure et nous retournasmes à notre auberge à

Paris de la part de Mr D'Argenson[219]. Et dès le lendemain vint nous

trouver deux religieux du grand couvent des Augustins[220] nous dirent

que leur supérieur ne pouvoit souffrir un de l'ordre en auberge, et

qu'ils avoient une chambre à luy donner et l'enlevèrent au grand couvent

où il se dit docteur en médecine, et un jeune moine adroit le proclamoit

habile de tous costés, et il eut beaucoup de gens de considération qui

tomboient dans ce panneau et s'en faisoit traiter et en bonne foy il ne

savoit pas son rudimen et atrapa bien des sots. Je voulois m'en revenir

avec mon épouse, il nous pria sy fort et nous défrayoit jusqu'aux

carosses dont nous nous servions.

Je pensois à mes affaires, et un jour vers le mois de mars 1703 que

j'étois en visite chez Mr Ducas[221] qui venoit d'estre fait Grand

d'Espagne et lieutenant général des armées navales, et après que je

l'eus complimenté, il me demanda ce que je faisois et que c'étoit domage

que j'avois quitté le service du Roy, et que je serois fort advancé, je

luy dits que je n'ay quitté que lorsque je n'avois plus de patrons. Sur

cela il me dit: «Voulez-vous comander un vaisseau du Roy pour notre

compagnie de la Siento[222]?» Je luy répondit qu'il me fera bien de

l'honneur et du plaisir, et il m'en assura et me dits que dans quinzaine

je fus le trouver à l'assemblée au grand bureau, où je ne manquay pas de

m'y trouver, et lorsque ces Mrs firent assemblée on me fit entrer et Mr

Ducas dits: «Messieurs, voilà un homme dont je connois fort les

capacités au fait de marine et qui a du service sur les vaisseaux du

Roy, vous ne pouvez mieux à qui donner le commandement d'un des

vaisseaux.» Et je fus agréé, et l'on me dits que le lendemain j'eus à me

rendre chez Mr Pasquier, directeur général de cette Compagnie Royale,

pour faire avec luy mes conditions d'engagement, ce qui fut arresté, et

Mr Pasquier me donna congé pour un mois pour reconduire mon épouse et

pour disposer de mes affaires domestiques, et après ce terme expiré

ordre de me rendre à Paris pour y recevoir mes derniers ordres, lesquels

portoient de me rendre incessament à Rochefort pour faire le radoub du

vaisseau du Roy nomé l'_Avenant_ et de ne l'armer que de 36 canons et

160 hommes d'équipage et que toute chose me seroit fournie à l'arsenal

touchant ce qui concernait le radoub et l'armement quant aux vituailles

et dépences; pour les engagements des équipages la compagnie fourniroit

le nécessaire par Mr Du Casse, directeur à Rochefort, et à la Rochelle

par Mr Herault père et fils. J'arrivé à Rochefort au comencement

d'octobre. Après avoir salué Mr Begon[223] intendant et Mr Du

Magnou[224] et marquis de Villette pour lors comandant, je fus chez Mrs

les officiers du port, dont j'étois fort connu et nous travaillasmes de

concert au devis de ce qu'il y avoit à faire au vaisseau, après quoy me

restoit les soins d'y faire travailler, ce que je fis avec beaucoup

d'exactitude. La Compagnie nomma Mr de Fondat pour capitaine de la

frégatte la _Badinne_ et le sr Barnaban pour capitaine du vaisseau le

_Faucon_ de chacun 30 canons et le sieur Desmonts capitaine de la

frégatte le _Marin_ montée de 26 canons et chaque de 130 hommes. L'on

travailla au radoub des quatre à la fois, et aussy Mr Marin[225]

capitaine de brulot pour comander la frégatte l'_Hermione_ de 30 canons

pour porter aux isles de l'Amérique Mr Deslandes[226] intendant à

Sainct-Domingue et directeur général dans toute l'Amérique pour cette

royale compagnie. Nos frégattes et vaisseaux ne furent aprestés qu'à la

my de février 1704 que nous sortismes la rivière de Rochefort et fusmes

à la rade de l'isle d'Aix huipt jours pour y recevoir nos rechanges et

les poudres et munitions ensuite nous fusmes en la rade de chef de Bois

pour recevoir les marchandises pour la traitte des neigres ainsy que les

vituailles, et la Compagnie m'honora de me donner le commandement sur

l'escadre de nos quatre vaisseaux. Le sieur de Fondat voulut prétendre

commander disant qu'il étoit mon ancien dans le service de cette

compagnie, ayant fait un voyage dans une de leurs frégattes. Mr Du

Casse, lieutenant général des armées du Roy, qui avoit toute direction,

luy demanda combien de campagnes il avoit fait au service de Sa Majesté,

ne sachant que répondre il luy dit de m'obéir ou d'estre démonté et le

tout fut apaisé. Et Mr Du Coudray Guymont[227] arriva aussi en rade du

chef de Bois avec le vaisseau du Roy l'_Alcion_ de 52 canons et

plusieurs frégattes et navires marchands pour l'Amérique et nous

composant d'une flotte de 46 batiments dont le sieur Du Coudray étoit

commandant jusqu'à notre séparation et nous partismes le 26 de mars de

cette rade de chef de Bois, et fusmes tous ensemble à 120 lieux ouest

des caps sans rencontre d'ennemis, et nous nous séparasmes, et je repris

le commandement sur nos quatre vaisseaux[228].

CHAPITRE X

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 19 / 26 段