sans risquer cors et biens. J'écrivis une lettre à Mr Fossard de faire
en sorte de m'envoyer le restant de nos effects s'il le peut, et que
nous courions de grands risques de perdre la vie et biens sy pas
tempestes nos câbles ou ancres nous manquent ou que ceux qui
échaperoient à la coste seroient esclave, et il trouva les moyens de
m'envoyer sa responce pour lequel il me marquoit n'avoir plus qu'une
barque de marchandizes à m'envoyer et qu'il serait impossible de le
faire avant huit jours qui seroit nouvelle lune, temps où la barre est
la plus agitée, et que luy ni l'homme que je luy avois donné pour le
servir ne pouroient se hasarder de s'embarquer. Et le 28 décembre par un
rude coup de vent de sud-ouest notre maistre câble se rompit et nous
mismes promptement soubs les voiles pour nous échaper de la coste, et
puis nous poussasmes pour entrer au détroit de Gibraltar afin de nous
rendre à Marseille pour y débarquer nos marchandizes, et arrivasmes en
rade au 20e de janvier 1697, où nous eusmes ordre de Mr de la santé de
nous placer dans la baye de l'ille de Pomégué[200] pour y faire la
quarantaine à cause des effets venant de Barbarie que nous envoyasmes
par bateaux au lazaret pour y estre éventés, et lorsque nous avions
quelques besoins nous mettions un pavillon au bout de la pointe de
l'ile, on nous envoyoit un bateau et nous luy donnions une lettre
trempée au vinaigre et nous raportoit sur la mesme pointe ce que nous
avions demandé, et après les quarante jours on nous demanda de venir à
la chaisne à l'entrée du port et en présence de Mr de la Santé, le
médecin et chirurgien nous examinèrent tous et ensuite on nous enfuma et
le navire, et on nous permis d'entrer dans le port. Je disposay à faire
caresner notre navire et à le ravitailler pour faire la course en
faisant notre retour vers le Ponnant. Et il se fit une sédition dans mon
équipage qui fut suscitée par un nommé Le Désert. Ils jetoient les plats
et les gamelles plaines de vivres dans le port. Je demanday d'où cela
provenoit. Le Désert qui étoit contre-maître prit la parole et dits:
«Nous ne prétendons point travailler à moins que vous ne nous payez ce
qui est deubs jusqu'à présent et que vous nous payez encore trois mois
en advance de partir d'icy.» Je dits qu'il n'étoit pas besoin de venir à
l'extrémité de jetter les gamelles plaines et que l'admirauté étoit pour
rendre justice sur l'engagement de la charte-partie. Et il fut ordonné
que je payerois ce qui étoit deub des advances étant continuation du
voyage. Le dit Désert sur le souper recommença la mutinerie jetant en
mer une gamelle plaine, et je le frappé d'une corde et luy fit mettre
les fers aux pieds dans la proüe du vaisseau, et le matin je portay mes
plaintes à Mr de Montmaur[201] pour lors intendant de police et de
gallères, et il députta Mr Lemonnier, lieutenant du port, pour venir à
mon bord faire les informations afin de rendre compte du subject de la
mutinerie, ce qui fut fait avec exactitude et en porta le reffect à
Monsieur l'intendant, lequel envoya deux sergents des galères pour y
conduire Le Désert qui étoient de sa caballe, et furent tous mis à la
chaisne avec chacun un forçat dans la Réalle[202], et on leur coupa les
cheveux. Ils se creurent perdus entièrement et ils employèrent des
personnes charitables pour me prier de commisération et m'écrivoient des
lettres pitoyables, ce qui m'engagea d'aler prier Mr l'intendant
d'acorder leurs grasces. Et il me dits: «Lorsque vous serez prêts de
mettre soubs les voiles, je les feray rendre à votre bord.» Et ont esté
plus de trois semaines en cet état.
CHAPITRE IX
Croisières sur les côtes d'Afrique.--Relâche à Lisbonne.--Doublet est
pris par les Anglais.--Retour à Saint-Malo et à Honfleur.--Voyages à
Terre-Neuve.--Voyage à Saint-Domingue.--Historiette du Sr Gotreau, qui
pesait les sacs à procès.--Tempête.--Retour à Saint-Nazaire.--Voyage à
Paris.--Doublet prend le commandement de quatre vaisseaux de Compagnie.
Le 9e avril je sorty du port de Marseille; l'on me renvoya mes cinq
mutins et Le Désert étoit attaqué de fièvre; il étoit naturellement mal
souffrant et en avoit souvent contre les uns et autres qui luy disoient
ne vouloir pas faire comparaison avec un galérien, il s'en chagrina et
mourut, un mois après estre rembarqué à mon bord. Je fus détenu près
d'un mois à la rade de Dome par vents contraires et pris la mer au 12
may j'ay croisé depuis aux costes d'Affrique et celles d'Espagne sans
autre rencontre que des corssaires d'Alger avec lesquels nous étions en
paix et qui nous évitoient de nous parler. Et étant pour sortir le
détroit, m'étant approché de Senta et du camp des Maures, l'on m'envoya
plusieurs bombes dont une surpasssa pardessus nos mâts, et je fits
prendre au large et il étoit le 6e juin quand je sorty le détroit sans
rien trouver. Je fits les routes de m'aprocher de Cadix et les costes
D'Algarves jusqu'au travers de Lisbonne que je prits un flûton anglois
de 150 thonneaux de port n'ayant que du sable pour lest. Je le conduits
à Lisbonne pour y espalmer le navire et y remettre des vivres, et
vendits ma prise pour 2,700 croisades dont je paya les frais de ma
relasche, et partis le 16 aoust. Je prits la mer à 60 et 70 lieux au
large des caps jusqu'à l'entrée de notre Manche sans rencontre et nous
aprochâmes aux costes d'Angleterre entre les Sorlingues et le cap Lézard
au 4e de septembre, et le neufviesme nous aperceusmes un navire sur
lequel nous chassions, et il nous fit nos signaux et auxquels nous
fismes réponsce et nous nous joignismes, et nous parlasmes. C'étoit
aussy un Garde coste Anglois de 36 canons, que le Sr Belière-le-Fer
avoit pris et donné à commander au Sr De la Rüe, et nous convinsmes de
croiser quelques jours par enssemble et n'ayant pas eu plus de bonheur
dans les rencontres que nous, et après sept jours de notre jonction nous
apperceusmes 2 navires proche de Lézard, et comme nous allions pour les
reconnoistre ils nous prévindrent en donnant eux-mêmes vers nous. Je
criay à Mr De la Rüe que c'étoit deux gardes costes ennemis et ils dits:
«ce peut estre aussy des marchands», et ne se mit en peine de fuir que
trop tard. Mes officiers et équipage en murmuroient. Je leur dits: «Quoy
faire? si ce jeune homme est pris il publiera que je l'ay abandonné, et
s'il en échape il dira que c'étoit deux forts navires marchands et
quétant luy seul n'osoit les ataquer, il est allié des plus puissants de
St-Malo, il nous tirera l'honneur et le crédit, et il vaut mieux se
battre en braves.» Cepandant pour l'engager à fuir je le faisois
moi-même, mais il n'en étoit plus tems et les Anglois marchoient mieux
que nous. Le plus gros qui avoit 66 canons m'atrapa à portée de son
canon et il ne m'en tira qu'un seul dont je ne fits aucun cas, et il
poursuivit le Sr De Larüe. Voyant son camarade venir sur moy je dits:
«Mrs, celuy qui nous poursuit n'est pas aussy fort que nous, laissons
encore dépasser le gros et puis nous mesmes yrons d'emblée aborder celuy
qui nous chasse, et nous l'étourdirons et le prendrons à coup seur avant
que l'autre puis revenir sur nous, et disposons-nous bien.» Et jordonnay
de serrer toutes nos menues voilles pour revirer sur luy, et dans ce
moment mon grand mât rompit à l'uny du tillac, emporta avec luy le mât
d'artimon et tomba sur le mat de missenne et le cassa et le tout tomba à
la mer. Nostre pont estoit couvert de nos voilles, notre navire vint le
costé au travers sans pouvoir gouverner, et nos canons que nous avions
désaisis passoient d'un bord à l'autre par les grands roulie de notre
vaisseau. Aucun homme n'osoit se présenter crainte d'estre écrasées, et
nous fusmes pris sans pouvoir combattre contre une frégatte qui n'avoit
que 32 canons nomée le _Rie_, et Mr de la Rüe en fuyant avec des coups
de retraite fut aussy pris par le _Cantorbéry_ de 66 canons, et ils nous
conduirent tous les deux à Pleimuts où nous fusmes emprisonnés le 18
septembre 1697, nous achevasmes de remplir la prison, où nous fusmes
très étroitement logées à 3 et 4 officiers sur des méchants lits; quant
aux aliments nous les faisions achepter dans la ville et l'on nous les
survendoit plus de la moittiée et estions fort observées par deux corps
de garde, et au mois de décembre l'on dépescha un paquebot avec 200 de
nos prisonniers pour les porter à Sainct-Malo et faire un échange pour
des Anglois. Mrs de Ferville et Cochard avec leurs officiers de la
marine furent renvoyées avec leurs équipages en partie, et deux jours
ensuitte on dépescha un autre paquebot avec 200 autres prisonniers et
les officiers dont partie avoit esté pris depuis nous. J'en fis mes
plaintes à Mrs les commissaires de leur injustice que de renvoyer ceux
depuis nous et ils me dirent: «Nous renvoyons la plus part de vos
équipages et nous avons ordre de vous garder jusqu'à ce que l'on nous
renvoie un ambassadeur qui aloit en Suède et que les Dunkerquois ont
pris.» je dits: «Cela n'a pas relation d'avec les malouins.--Pourquoy ne
déteniez-vous plustots que moy les officiers de la marine?» Et ils me
dirent: «Ils n'ont pas esté sy bien recommandées que vous l'estes; ils
ne nous ne sont pas sy connus; ils n'ont pas enlevé de navire dans ce
port et ils n'ont pas esté sy bons marchands en Ecosse et ils ne sont
pas réclamés de Mr De Pontchartrain comme vous l'estes. Tenez, en voilà
une lettre; consolées vous et prenez patience il en partira encore
d'autres avant vous.» Et sur un placet que je fits présenter à la Reine,
il me fut accordé permission d'aler à la ville et une lieux en dehors
soubs l'escorte de deux soldats qui tous les soirs me reconduiront à la
prison. J'ay eu cette satisfaction pendant un temps et avec grands frais
de dépences. L'on dépescha encore deux autres paquebots sans me
permettre de m'y embarquer, et à la fin de l'an 1697 l'on me permit de
m'embarquer au dernier paquebot que la paix fut déclarée.
Etant de retour à Sainct-Malo, me trouvant démonté de navires et ne
sachant quoy entreprendre, je proposay à mon épouze de venir à mon pays
natal y voir ma mère et mes parents, et que j'avois un peu de bien dont
je n'avois rien receu en considération de ma chère Mère, et qu'il étoit
bon de vois à nos petites affaires. Et nous entreprismes avec une chaize
ce voyage. Nous fusmes bien reçus de tous nos amis, desquels une partie
me proposèrent que sy je voulois me tabler que nous ferions une petite
société d'achepter un navire pour entreprendre de faire la pesche des
morues au sec, à la coste du Canada, pour les apporter à Honfleur où il
s'en étoit fait de grands débits au temps passé, et que nous ne serions
que deux navires du pays à faire ce commerce. J'acceptay ces
propositions et reconduits mon épouze à Sainct-Malo affin de disposer à
nos affaires pendant que j'yrois à Dunkerque ou Hollande achepter un
navire, et que lorsque je l'aurois a conduit à Honfleur j'yrois la
prendre avec deux enfants que nous avions[203] affin de nous établir au
dit Honfleur. Je trouvay à Dunkerque un navire de 300 thonneaux et 16
canons qui me parut convenable pour notre entreprise. Je l'acheptay et
l'équipay simplement pour l'a conduire au dit Honfleur et pour y faire
le nécessaire pour notre entreprise comme des grandes barques et
chaloupes, et après quoy je fus pour a conduire mon épouse et nos deux
enfants et affrettay une barque pour aller m'apporter nos meubles, le
tout arriva heureusement. Et au commencement de mars 1698 je party pour
le voyage du Canada, et après que j'aurois pris du sel à Sainct-Martin
de Rey d'où je partis sur la fin d'avril, et après cinq semaines de
traversée ayant dépassé le grand banc à vert nous trouvasmes devant nous
un enchainement de glaces qui m'empeschoient ma route. Je parcourus plus
de cent lieux sans en trouver le bout, et nous appercumes une ouverture
entre deux hautes montagnes de glace qui nous fit croire qu'elles
estoient divisées et creusmes y trouver nostre passage et donnasmes
dedans jusqu'à 15 et 16 lieux, que nous y rencontrasmes un petit navire
de Grandville qui faisoit la route pour en sortir, lequel nous apprits
quil n'y avoit pas de sortye et nous retournasmes fort à propos sur nos
pas, car le lieu où nous avions entré se fermoit, et en arrière la brume
survint fort épaisse et l'avons creu enfermé, et après que nous fusmes
échapés nous fismes la route pour approcher la terre du Cap Breton et
dont nous eumes la connoissance au lendemain matin, mais nous y
trouvasmes encore un grand banc de glace qui nous baroit le chemin de
notre route, et nous arrivasmes courant au sud le long du dit banc, et
en attrapasmes le bout, et nous aprochasmes de la dite terre, où nous
aperceusmes à trois lieux au large un navire que nous croyons estre de
Granville et nous luy parlasmes. Il étoit de la Rochelle, nommé le
capitaine Thomas, qui nous dit avoir party de la Rochelle le 3e février
et qu'ayant fait la route jusqu'au 16 mars, il avoit rencontré les
mesmes glaces que nous qui l'avoient empêché de passer plus outre
pendant sept semaines et que par les grandes froidures qu'ils ont
ressenty ils avoient consomé tout leur bois à feu jusqu'à avoir décloué
les planches du dedans de leurs bords et mesme ont été contrainct de
brusler des bariques et tous leurs mâts et les vergues de leurs
perroquets. Je leurs dits que sy avant la nuit nous pouvions mouiller
l'ancre dans la baye qui paroissoit devant nous, qu'il m'envoyroit sa
chaloupe et je l'en assisterois, mais que nous n'avons pas ce temps à
perdre pour y attraper, le vent nous favorisa et nous donnasmes à
l'ancre tous les deux dans la dite baye sur les 3 heures du soir, et la
reconnusmes pour la baye de Ste-Anne, et il envoya aussitôt à terre deux
chaloupes pour prendre du bois et je me fis porter à terre par curiosité
de voir ce pays où à ma dessente je ramassey sur le rivage plusieurs
morceaux de charbon de terrre, qui me fit conjecturer qu'il y avoit aux
environs une mine de ce charbon. Sur la nuit je me rendis à mon bord et
le lendemain j'envoyai un de mes officiers représenter au capitaine
Thomas que les glaces étoient desendus par les courants vis à vis de
l'ouverture de la baye et que nous ne pourrions sortir qu'après qu'elles
seroient dépassées, et que s'il vouloit d'intelligence, que je luy
donnerois un homme et qu'il m'en donnât un des siens afin qu'au cas de
notre séparation le premier arrivé à L'ille Percée, lieu de nos
destinations, l'on prendroit possession d'une des meilleures places pour
l'arrivée du navire et il y consentit. Et voyant que nous ne pouvions
sortir, je fis embarquer des provisions dans une de mes chaloupes et me
fis conduire au haut de la dite baye où donnoit une rivière afin d'y
faire quelque découverte et avant de partir j'avois donné mes ordres
que, au cas qu'il y eut apparence de pouvoir partir de tirer un coup de
canon pour m'appeler, et j'avancey près de quatre lieux dans cette
rivière, où nous voyons de temps à autre plusieurs ours et je vits une
futaye d'ormes prodigieux dont un que le vent avoit abattu avoit 65
pieds de long portant à cette longueur 14 pouces de largeur et au pied
trois pieds et 10 pouces de diamètre, et il y en avoit quantité. Il
survint un brouillard qui m'empescha de pénétrer plus avant, et comme je
retournois à bord sur les 3 heures j'entendis un coup de canon et ne
savois que présumer voyant qu'il ne faisoit pas bon d'appareiller tant
par les glaces et que la nuit survenoit. J'arrivay à mon bord sur les
six heures, où j'appris que le capitaine Thomas avoit dans le brouillard
appareillé sans envoyer son homme, ny advertir pourquoy. Je dits: «Voilà
un fourbe qui croit arriver le premier et il se trompe et se met dans un
grand hazard.» Le brouillard fut extrême et jugey très à propos de ne
pas bouger, et sur une heure après minuit nous entendions souvent des
coups de canons de ce navire que nous creusmes bien avoir esté
transporté dans les glaces, mais d'une aussy grande obscurité où le
pouvoir trouver? et mettre mes gens au péril. Et à 3 heures nous
n'entendismes plus les canons, et sur le jour il tomba une grande pluye,
et nous restasmes à notre place. Le lendemain il fit beau clair et du
haut de nos mats on ne voyoit plus de glaces, et nous appareillasmes et
rangions la terre à portée d'un moyen canon, et nous retrouvasmes
d'autres glaces après avoir fait 8 lieux de chemin, où nous trouvasmes
une autre petite baye où je fits mouiller l'ancre. Je dessendis au fond
de la dite baye nommée Niganich; on trouva le débris d'une carcasse d'un
navire perdu; je fus sur une petite isle où je trouvay huipt chaloupes
sur le terrain qui en les accomodant pouvoient servir pour faire la
pesche et, voyant la saison un peu avancée et l'obstacle des glaces, je
proposay à mon équipage de nous tenir en ce lieu pour y faire nostre
pesche. Ils répondirent qu'ils le voulaient bien, et je dits qu'il en
falloit dresser un procès-verbal que nous signerions tous l'ayant jugé
utile pour le bien commun des intéressés et de l'équipage qui étoit
engagé au tiers du provenu de la pesche, et ils refusèrent de signer, et
pendant 4 jours que nous restasmes je leur fits couper des bois pour les
préparatifs de la pesche, et les glaces ayant disparu nous mismes à la
voille. Je fis passer notre navire entre l'isle de St-Paul et le cap
St-Laurent, et ensuitte passey entre les isles Brion et la Madelaine,
lieux si peu fréquentés que tous mes officiers disoient que s'ils
avoient cent navires il n'y en risqueroit pas un, et nous passames sans
accident, et au 24 juin feste de St-Jean, nous arrivasmes à l'isle
Percée tout le premier et travaillasmes d'une grande diligence à nous
cabaner et acomoder nos barques et chaloupes que nous avions portés par
pièces numérotées, et au premier de juillet on commença notre pescherie,
et sur la fin de septembre elle fut achevée ayant notre charge. Il y eut
quatre de nos gens qui voulurent bien rester à hiverner avec un pauvre
habitant qui avoit sa femme. Je leur fit faire un bon logement par des
doubles rangs de pieux, entre les deux de bons gasons, et fut couverte
de planche, et y reportasmes leurs vivres et toutes choses à servir à la
pesche pour l'année ensuivant qu'il avoit fallu porter et rapporter et
nous partimes au 4 octobre.
Et arrivasmes à Honfleur au 20 de novembre, et comme il n'y avoit qu'un
moyen navire qui avoit fait la mesme pesche avec nous, nos morues furent
assés avantageusement vendues. Mais l'envie qui ne meurt jamais fit
entreprendre à d'autres particuliers d'équiper encore deux autres
navires pour nostre mesme dessein et furent avec nous à l'Isle Percée et
arrivèrent tous les quatre à bon port, et par la quantité des morues la
vente s'en fit à bien moindre prix, et mesme il en resta bonne partie à
vendre, et l'année 1700 ce fut encor pis et qui causa bien des pertes. A
ce dernier voyage[204] une de mes chaloupes m'advertit avoir veu une
grosse baleine morte et échouée près du cap enragé à deux lieux d'où
nous étions établis. Je m'y fis porter et mesuray sa longueur qui
portoit cent six pieds de long sans y comprendre la queue qui en avoit
bien encore quinze; j'en fits couper plusieurs grands morceaux de lard
et les portay à fondre dedans nos plus grandes chaudières, et en emplis
deux bariques d'huile; j'y renvoyay deux chaloupes pour en rapporter, et
la mer avait enlevé le reste du cadavre. Voyant la perte que nous
faisions sur les deux derniers voyages notre société ainsy qu'une des
autres se rebutèrent, et il n'y eut que deux navires qui retournèrent;
le nôtre avec l'autre demeurèrent au fossé. Et la guerre survint au
sujet de Mr le duc d'Anjou, les Anglois prirent ceux qui étoient à
l'isle Percée et brulèrent toutes nos barques et ustensils et mon
magasin. Il survint un différent entre deux ou trois de mes intéressés
qui vouloient envoyer notre navire charger à fret du sel pour les
gabelles. Les autres s'y opposèrent en voyant que je ne voulois plus le
comander; on adjusta les comptes où il y eut une contestation de trois
livres dix sols dont ils eurent un procès qui a conté plus de mil livres
en fraix et le navire demeura au fossé à dépérir, et à la fin il fut
vendu par justice dont on a pas retiré cinq mil livres de ce qui en
avoit cousté cinquante deux mil.
1702. Et pendant leurs brouils il vint à notre ville un espagnol nommé
Dom Bartolomé Ramos, qui ne sachant notre langue s'informa si quelqu'un
savoit la sienne et le maître de son auberge me l'amena, et cet espagnol
me raconta son désastre[205], que s'estant embarqué sur un de leurs
navires avec peu de force, luy et plusieurs de sa nation partant de
Portobello pour se rendre à Carthagesme, ils furent rencontrés d'un
forban qui les pilla toutes leurs richesses et que luy dit Ramos y
perdit à sa part un peu plus de quarante mil piastres dont il en avoit
gardé les connoissements, et que ayant appris le nom du capitaine forban
et sachant qu'il avoit esté désarmé et débarqué tout le butin au
Petit-Goave, Ille de Sainct-Domingue, et sachant que nous étions en
bonne paix avec l'Espagne par le Duc d'Anjou qui y feut receu pour Roy,
le dit Ramos étant muni de bonnes attestations du vol qui luy fut fait,
trouva les moyens de se faire aporter à Saint-Domingue pour réclamer ce
qu'on luy avoit volé, porta des plaintes au commandant pour lors deux
lieutenants du Roy: Galifet[206] pour le département de Leogane et Mr Du
Paty[207] au Petit Goüave, ils contrefirent les faschées et qu'ils
aloient faire justice, et au lieu de faire avertir les forbans ils les
firent évader dans d'autres quartiers. Et le dit Ramos ayant appris et
reconnoissant que l'on le jouoit prit la résolution de passer en France
pour faire ses remontrances à la cour par l'ambassadeur d'Espagne qui
luy obtint un ordre du Roy qui en joignoit aux deux susdits deux
lieutenants de faire rendre au dit Ramos ou à son comettant l'entière
somme et de faire punir les forbants à peine de répondre à leur privé
nom. Le Sr Ramos vint me trouver et me prier de passer avec luy à
Sainct-Domingue et qu'il me donnerait le quart de ce qui luy seroit
rendu croyant la chose très seure avec de sy bonnes ordres, et il me fit
consentir d'aller avec luy. Et étant disposés d'aler à Nantes trouver le
passage il survint des lettres au dit Ramos de sa femme et de sa
famille, qui le demandoient à San-Lucar de Barameda pour affaire qui luy
estoient de plus de conséquence, ce qu'il me fit voir et me pria
instamment d'aller à cette poursuitte et qu'il m'en céderoit le tiers
veu qu'il n'étoit pas en état de me rien advancer.