Je continuay mon armement, et on arma aussi une frégatte de 18 canons

avec aussy des balots pour venir soubs mon escorte, et apartismes de

Saint-Malo au 28e juillet 1696 et fis la routte pour passer hors les

caps à plus de 80 lieux au large pour éviter mauvaise rencontre. Mais

ayant dépassé la hauteur de Lisbonne, il falloit revenir attérer au cap

de St-Vincent, où nous trouvasmes la nuit du 12 aoust presque sans vent

a demie lieue du dit cap, et au petit nous n'en n'étions qu'à portée

d'un fusil du dit cap, et le sr Moinerie-Trochon[196], capitaine de la

petite frégatte, nous cria: «Nous voyons deux navires au large de nous.»

Nous les voyions aussy et que estant chargés aussi richement que nous

étions il ne convenoit pas d'exposer le bien de ceux qui nous l'avoient

confié et qu'il faloit voir clair, et qu'il eut à ne pas s'éloigner de

moy que nous ne puissions découvrir autour de nous, et par précipitation

il me cria autre fois: «Monsieur, courons dessus; ne voyez-vous pas

qu'ils sont petits. Ce sont des Saltins qui attendent à ce passage des

navires marchands.» Je luy demanda qu'il fasse plus de jour et que nous

les connoistrons mieux. Et peu après le jour augmentant nous aperceusmes

qu'ils estoient dessoubs leurs deux basses voiles à la cape pour ne pas

tant paroistre et qu'ils ne nous avoient pas aperceus à cause que nous

étions proche de la terre, et sitôt qu'ils nous aperceurent ils

déployèrent leurs huniers et toutes les menues voiles pour nous donner

la chasse, et heureusement nous doublasmes le dit cap de Sacra qu'il

falloit aussi dépasser pour être en bonne rade et à couvert d'insulte.

Mais le plus gros des deux navires m'y avoit coupé le chemin et avoient

arboré leurs pavillons anglois et nous les nôtres blancs sans

déguisement, et comme il faisoit très peu de vent j'avertis le sr

Moinnerie qu'il falloit promptement mouiller chacun un ancre, quoyque ce

n'étoit qu'entre deux rochers entre ces deux caps de St-Vincent et

Sacra, et plutots risquer et perdre nos deux frégattes le tout ou partie

plutost que de nous livrer avec un sy bon butin à nos ennemis et de nous

tenir toujours prêts sur la deffensive au cas d'un combat que nous ne

pouvions éviter. Et je m'avizay d'envoyer mon canot avec Mr Fossard, mon

segond beau frère qui étoit pour lieutenant et marchand avec nous. Je

luy donnay 24 pièces de thoile de Bretagne et deux castors blancs pour

présenter au gouvernement du chasteau en luy demandant sa protection

pour ne me laisser maltraiter soubs ces dépendances, veu qu'il étoit

pour le Roy qui estoit neustre et que nous estions destinés pour Faro où

son Roy recevoit de grands droits de nous. Le gouverneur receut de grand

coeur les présents et dits qu'il luy manquoit d'habiles canoniers et Mr

Fossard luy dit: «J'en vay servir avec de mes gens». Et me renvoya mon

canot avec deux des moins habiles. Mes officiers par trop impatients et

le sieur Moinerie me disoient de tirer ma volée de canons sur celuy qui

étoit à portée de nous. Je dis: «Doucement, Monsieur, ce n'est pas à

nous à comencer et nous tenons seulement bien préparés à la deffense sy

l'on nous attaque, et c'est au gouverneur à faire son devoir.» Et dans

cet interval nos ennemis mouillèrent leurs ancres à un quart de lieux au

large de nous par crainte que je ne mis nos navires sur les rochers, et

je fis sons leur faire a conoistre fresler nos voiles avec des fils de

caret pour dans l'ocasion les apareiller tout d'un moment, et fit aussy

embosser le câble et la mesme chose au bord du sieur Moinerie, et nous

restasmes plus de deux heures à nous entre observer de part et d'autre.

Après quoy il paru une Seitie qui venoit du costé de Lisbonne; nos

ennemis la creurent être de notre nation et ils envoyèrent audevant

leurs chaloupes et leurs canots, et le vent s'augmentoit. J'avertis La

Moinerie de se préparer à me suivre et que j'alois faire couper mon

câble et apareiller tout d'un coup pour nous tirer du péril où nous

étions et tascher de primer nos ennemis à doubler le cap de Sacra, et

qu'il fit comme nous pendant que leurs chaloupes estoient absentes et

qui avoient une partye de leurs équipages, et nostre manoeuvre fut en un

instant exécutée et qui surpris fort nos ennemis, lesquels tirèrent

chacun un coup de canon pour faire ramener leurs chaloupes, et le plus

gros qui avoit 66 canons coupa son câble et mis soubs voile pour nous

chasser sans atendre ces chaloupes, et véritablement nous atrapoit et

creu en venir en action, mais Mr Fossard tira très à propos une pièce de

canon du chasteau qui frapa dans l'avant du vaisseau ennemy et il

s'aresta en mettant le vent sur ces voiles d'avant et nous entrasmes

heureusement dans la bonne baye, et sans coup férir. Et un peu après le

canot du gros navire sur lequel on avoit tiré vint avec un officier au

pied du chasteau demander raison pourquoy on luy avoit tiré, et qu'on

leur avoit tué deux hommes dont l'un étoit le premier lieutenant et avec

deux estropiez. Le gouverneur respondit: «Tant pis pour vous, nous

devons garder la neutralité. Pourquoy venez-vous sy proche troubler ceux

qui cherchent asile? J'en ferois autant aux François pour vos navires et

n'ay autre satisfaction à vous faire. Retirés vous au plutôt.» Et ce

qu'il firent. Le gouverneur me renvoya Mr Fossard et mes gens avec son

fils âgé d'environ 24 à 25 ans, lequel ne manqua pas de bien faire

valoir sa protection et me remercia du présent que je luy avoit fait et

qu'il espéroit quelque chose de plus. Je luy dits que sy je débarque

heureusement nos effets que je le gratifierois encore mieux, et comme

nous n'étions eloignés que de 7 lieux de Faro pour y faire notre

décharge, et que nos ennemis ne s'éloignoient de vue pour nous observer,

je pris résolution d'envoyer par terre Mr Fossard advertir de toutes

choses nos marchands auxquels nous estions adressés et les priois de me

députer quelqu'uns portans ordres signés de tous pour pourvoir à ce que

nous ferions pour l'advenir. Et le lendemain Mr Fossard revint avec deux

des plus intéressés ayant les ordres des autres pour que j'eus à faire

débarquer en lieu sec proche le rivage de Sacra tous les balots et

qu'ils les feroient enlever par des barques qui estoient bonnes

voilières et nous travaillasmes à tout débarquer pendant 2 jours, au

bout desquels il se joignit trois autres vaisseaux avec les deux

précédents qui après s'estre entretenus de ce qui s'estoit passé à notre

subject le comandant m'envoya son canot avec un pavillon au mât d'avant

et deux officiers soubs prétexte de demander qu'on leur permis de

prendre des eaux pour toute l'escadre. Et le gouverneur leur dit qu'à

deux lieux plus bas il leur étoit plus facile d'en prendre et sans

troubler personne, cette démarche n'étoit que pour observer nos forces

et ce que nous faisions. Et ils virent bien les balots que nous

débarquions et lorsque le dit canot fut au bord du comandant il fit

tirer un coup de canon comme un signal et déploya ses voiles faisant la

routte pour donner dans la baie où nous étions croyant peut-estre que

par la peur nous échourions nos frégattes en coste. J'envoyay Mr Fossard

avec 6 bons canoniers au chasteau et fis disposer sur nos câbles nos

frégattes pour la deffense. Mais l'escadre n'oza aprocher sous la portée

des canons du dit chasteau et se tint à distance. Mrs de Faro nous

envoyèrent des barques pour recevoir les balots; l'escadre s'en aperceut

et se doubtant bien que nous ne les ferions partir que nuitament, ils

envoyoient leurs chaloupes armées proche de terre pour en surprendre,

mais pendant qu'ils étoient retournés à leurs vaissaux je fis porter

deux canons de 4 livres de boulet sur le cap de l'Est opozé à celuy du

chasteau qui forme la dite baye par où devoient passer nos barques. Je

pozai 12 bons fusilliers avec deux canonniers et de distance à autre 6

fusilliers, en ayant adverty le gouverneur, crainte d'alarme et aussy

les maitre des barques, et lorsque tout fut disposé je fis partir deux

barques avec leur charge un peu plus d'une heure avant que le soleil

couché. Les Anglois les aperceurent, ils envoyèrent cinq chaloupes

armées après et les dites barques ne s'éloignoient pas de la terre et

les Anglois ne se doubtant pas de nos embuscades n'ayant rien découvert

la nuit précédente fonssoient sur nos 2 barques et ils receurent la

décharge de 2 canons chargés à mitraille et la mousqueterie. Il y en eut

2 désemparées qui s'échouèrent à la coste avec dix hommes morts, et

quelques blessés qui furent noyés, et 4 furent pris par nos gens, et les

4 autres retournèrent à leur bord rendre compte de ce qu'ils avoient

trouvé, et le comandant fit signal à son escadre pour assembler conseil.

Après quoy il envoya son canot avec pavillon au mats d'avant et un

officier, lequel fit ces plaintes qu'on leur avoit bien massacré

injustement de leurs gens qui étoient à la pesche proche de terre où il

y avoit des officiers de la première qualité d'Angleterre et qu'ils en

porteraient leurs plaintes en Cour de Portugal, et que tout au moins on

leur envoya leurs chaloupes qui avoient échoué à leurs gens. Le

gouverneur me pria d'aler chez luy et nous convinmes qu'il leur

répondroit que, ayant eu bonne connoissance la nuit précédentes que

leurs chaloupes étoient armées et non pour pescher et qu'ils vouloient

enlever les barques et effets par conséquent frustré le Roy de ses

droits, que je luy avois demandé la permission de précautionner aux

inconvénients et qu'il me l'avoit permis, et ne s'est meslé d'autre

chose, à joindre que leurs chaloupes échouées n'avoit aucun appareil

pour prescher mais bien armée et qu'ayant eu le malheur de se trouver

sous les coups elles étoient brisées par les rochers et pillées par les

gens de la coste et les miens; quant aux 4 hommes qui ont échapé, qu'on

leur aloit délivrer et que s'ils veulent les cadavres qu'on a découvert

du sable qu'on leur délivrera et les débris du bateau. L'officier du

canot reçeu les 4 hommes et fut rendre compte de sa gestion, et après ce

petit rencontre je fis partir cinq autres barques chargées doubtant bien

que les Anglois les laisseraient passer contents de ce qui leur venoient

d'arriver. Et le gouverneur me dit que l'officier du canot pestoit comme

un enragé contre moy disant que j'ay joué plusieurs tours et que s'ils

m'attrapent ils me hacheront par pièces: ce sont les propres termes. Je

luy dits: «Laissez aboyer les chiens.» La dite escadre gardoit toujours

l'entrée de la baye, mais n'envoyèrent plus leurs chaloupes et nous

envoyasmes le restant de nos balots à Faro, et fit retirer mes deux

canons et mes gens et je pris de bons receus des députés de ma livraison

et réglay pour le fret du total et passay mon ordre à Mr Allaire, consul

de Faro, pour en recevoir les deniers pour en tenir compte à mes

intéressés ainsy que Mr de la Moinerie pour les siens, et puis nous

espalmasmes nos deux frégates pour nous échaper à quelques moments d'une

nuit un peu obscure malgré l'observance de l'escadre de nos ennemis. Je

devois suivre ma route pour Salé et Moinerie pour St-Malo; j'envoyois le

jour en découverte au plus haut lieu du cap de Sacra et au 22e d'aoust,

sur le soir, on reconnut la dite escadre divisée et plus de 8 lieux au

large, et la même nuit nous fismes force voile avec un bon vent de la

terre cachant bien nos lumières et nous passasmes heureusement, dont il

n'y eut qu'un qui nous aperceu et qui tira du canon pour appeler les

autres. Mais au jour à paine on les voyoit du haut de nos mâts et je

faisois faire notre route pour aprocher à l'ouvert de la baye de Cadix

dans l'espérance d'y faire quelque prise. Et nous en sentant assez

proche sur les 9 heures du soir je fis mettre à la cape jusqu'au jour

que nous aperceumes trois navires qui avoient party de Cadix et qui

venoient à notre rencontre voulant chercher le détroit de Gibraltar. Je

fis arborer les pavillons anglois et eux aussy, et mon navire qui avoit

esté construit en Angleterre ils me crurent estre de leur nation, et ils

s'aprochèrent à bonne distance de nous particulièrement une frégatte

galère de 20 canons qui n'étoit qu'à portée d'un fusil et sur laquelle

je ne voulu faire tirer pour que les deux autres s'aprochassent: il y en

avoit une de 36 canons et l'autre de 24. Je fis ouvrir notre batterie de

bas pour leur donner la décharge et ils s'en aperceurent et prirent la

fuite vent arrière, mettant toutes leurs mesmes voiles. Je ne faisois

pas tirer crainte d'interrompre notre marche, et ils jetoient à la mer

leurs chaloupes et mâts d'hune de rechange, et ils nous échapèrent et

entrèrent en Gibraltar. Ils avoient bien du monde et beaucoup

d'officiers en habits rouges galonnés. Je fus surpris de leurs lachetées

d'avoir fuy étant trois contre nous seuls; je repris la route pour me

rendre à la rade de Saley pour y faire nostre négosse et y arrivasmes au

2e septembre 1696. J'envoyay Mr Fossard avec mon canot pour s'emboucher

avec le consul de notre nation nommé le sr Gauttier, lesquels furent

demander la permission au gouverneur du château de la Barre de

négossier, ce qu'il accorda en payant les droits et un quintal de poudre

et 12 pièces de toile de Bretagne pour luy. Et l'on nous envoya deux

batteaux du pays pour débarquer nos marchandises, conduis par des Maures

a cause de la barre qui est très périlleuse pour entrer et sortir le

port. J'avois une partie de sacs de maniguette[197] qui est une graine

noire et carrée plus violente que le poivre, et Mr le consul n'eut pas

la précaution d'en faire quelque présent au Mufty et il fit prescher par

les Marabouts des mosquées que cette drogue étoit contraire à la

génération et que les chiens de crestiens leur en aportoient exprès, et

il me fit renvoyer le tout dans mon navire et mesme la populace voulut

maltraiter quelques uns de mes gens qui étoient à terre. Mon navire

étoit trop grand pour entrer audedans de la barre et restions à la rade

toujours en état de se mettre soubs les voiles au cas de mauvais temps

ou qu'il y survint quelques navires de nos ennemis. Et le 6e de

septembre, il nous aparu quatre navires qui venoient en rade, j'eus peur

que ce ne fut de l'escadre qui m'avoit bloqué à Sacra. Je mis à la voile

et lorsqu'ils eurent mouillé à la rade avec leurs pavillons de Portugal

je fus rassuré et revint reprendre place où j'avois abandonné mon câble,

et comme s'estoit vaisseaux du Roy de Portugal je les fis saluer par

neuf coups de canon, et ils me rendirent le salut. Deux avoient chacun

66 canons et 2 frégattes de chacun 30. Le comandant nommé Dom Antonio de

Gamache, m'envoya sa grande chaloupe armée d'une trentaine de fusilliers

et un sergeant ayant une pertuisane et un pot de fer sur sa teste et un

officier, lesquels s'étant aprochés à la voix de nous je fis mettre mes

gens en armes, et leur criai de faire halte, et ce qu'ils vouloient.

S'estant arestés, le dit officier cria: «N'ayez pas de peur, je viens de

la part de Dom et coetera vous demander qui estes-vous et d'où vous

venez et que venez-vous faire icy, et j'ay ordre de visiter votre

navire, savoir sy vous n'apportez pas des poudres et des armes à nos

ennemis les Maures.» Je luy dis: «Retirez-vous au plutots, et alez dire

au sieur comandant qu'il n'a nul droit de visiter sur les vaisseaux du

Roy très chrestien et que périray plutôt que de le souffrir, et que s'il

m'y veut contraindre que j'iray l'aborder et mettray le feu au mien pour

nous chauffer enssemble, et que s'il y a quelqu'autre chose à me

demander qu'il m'envoye seulement son canot avec un officier

raisonnable, que je conteray les raisons avec telle honnesté que l'on me

rendra, mais que l'on ne m'envoie pas de chaloupe armée ny prendre

d'autorités». Ils s'en furent faire leurs rapports; le comandant par des

signaux fit venir les autres capitaines à son bord. Ils tinrent un

conseil et nous les examinions qui faisoient de grands remuement pour se

préparer à me combattre. J'en faisois autant et assurois à mes gens

qu'ils n'en viendroient jamais à l'excès. Après avoir fait leurs

préparatifs, il me fut envoyé un canot sans hommes armés et avec le

mesme officier que j'avois parlé. Je le fus recevoir civilement au pied

de l'échelle et le conduis dans ma chambre. Il remarqua que tout étoit

bien disposé et les mêches alumées et des pots à feu et des grenades. Il

fit un signe de croix puis il dit: «Quoy, vous voudriez en venir à ce

point de périr plutots que d'obéir à la force.» Je luy dis: «La

résolution en est prise plutots que de souffrir un affront pareil

puisqu'on attente à l'honneur d'un aussy puissant Roy. Et que le

comandant prenne bien garde que cela ne rejaillississe sur sa teste et

que je suis très seur que ces ordres ne portent pas à une pareille

offense et qu'il se souvienne de ce qui arriva en 1681 par deux de leurs

vaisseaux devant leur place de Cascaye[198] qui voulurent faire saluer

une de nos frégattes et de ce qui en ariva, et je n'atends que la

première attaque.» Je luy présentai un verre de vin et saluai sa santé.

Lorsqu'il eut beut à la mienne il me dit: «Du moins puisque vous ne

voulez souffrir de visites abaissées votre flamme, et cela apaisera

nostre escadre et vivons en paix.» Je luy dis: «J'ay comencé le salut,

et sy j'avois creu que pareille insulte n'eut esté proposée, j'aurois

péry plutost que de le faire.» Je luy offris une autre fois à boire et

il me remercia et s'en retourna, et étant dans son canot il me dits:

«Vous voulez donc quon agisse en rigueur.» Je luy dits: «Cets l'honneur

de mon maistre et imprudence à Mr votre comandant.» Lorsqu'il est rendu

compte de notre conversation nous les aperceusmes se remettre en estat

de ne pas agir, et le canot revenoit à nous avec le premier officier et

le premier major de l'escadre qui parloit bon françois, et étant sur mon

pont où je le recevois il m'embrassa de la part du comandant et des

autres capitaines, disant qu'ils avoient une vraye estime pour moy et

que nous vécussions en bons amis et qu'ils estoient venus en cette rade

pour empescher les corsaires de Salé de sortir ny de rentrer dans leur

port, et que sy je voulois faire l'honneur au sr comandant d'aller

souper avec luy que je luy ferais bien plaisir. Je fis mes humbles

remerciements disant que dans une rade il n'est pas permis à un

capitaine de quitter son bord.

Et sur l'après midy Mr Fossard m'envoya deux batteaux du port pour

prendre le reste des effets et en mesme occasion il m'envoya plusieurs

rafraîchissements du pays savoir: un boeuf coupé par quartiers et 6

moutons vifs, dont il y en avoit deux à six cornes et quatre à quatre,

deux sangliers frais tués, plusieurs douzaines de perdrix vives et des

cailles et un bon nombre de tourterelles vives, et dont j'en mis bon

nombre en des cages pour les engraisser, et quatre grands paniers de

raisins blancs et des noirs; et j'envoyai une partie de toutes ces

choses au comandant qui n'en pouvoit avoir à cause qu'il étoit pour leur

faire la guerre. Et dans l'un des bateaux étoit incognito l'admiral de

Salé, nommé Benasche, qui par curiosité voulu voir mon bâtiment qu'on

luy avoit dit que je l'avois pris en une heure sur les Anglois, et que

celuy avec lequel je l'avois pris n'avoit que 30 canons et luy 40 de

montés, et il me fit dire: «Vous pristes ces gens endormis.» Et il

examina partout mon vaisseau, et je ne luy fit aucuns honneurs puisqu'il

ne vouloit estre reconneu. Et ayant débarqué mes effects destinés pour

Salé, m'estant resté la partie de maniquette, je me disposay dès le soir

de mettre à la voille croyant les pouvoir aller vendre ou troquer à

Saffy et d'un mesme temps faire la course environ un mois pour donner le

temps à Mr Fossard de faire la négociation et pendant que je mettois

soubs voille le comandant Portugais m'envoya son canot avec le major qui

me fit présent de 12 jambons de la Mega et 24 fromages du Lenteja; le

major me demanda si je ne saluerois pas l'escadre, je luy répondis que

c'étoit bien mon dessain et que j'espérois bien que l'on me rendroit

coup pour coup, et il dit: «je vous en assure», et nous nous

embrassasmes, et peu après qu'il fut rendu à son bord je déployai les

voiles et saluay de neuf coups qui me furent rendus.

Et je fis route pour Saffy où j'arrivay le 23e à la rade où je trouvay

un moyen navire soubs pavillon et commission de Suède quoyque Holandois;

j'envoyai mon canot avec mon écrivain à terre avec une lettre que

j'avois écrite à Mr Lenoir, commis étably au comptoir de Mr Thomas

Legendre[199], de Rouen, lequel Sr Lenoir me manda que je pouvois luy

envoyer ma partie de maniguette et qu'il me la troquerait pour des cires

en brut et j'en fis aussitôt charger 50 poches dans ma grande chaloupe

avec 14 de mes hommes et mon écrivain, et dans cet interval le capitaine

du Suédois fut dire au gouverneur de Saffy qu'il ne se croyoit pas en

seureté que je ne l'enlevast avec son navire, et le gouverneur sans

autres formalités donna ordre de s'emparer de ma chaloupe et équipage

aussitots qu'elle arriveroit et ce qui fut exécuté avec cruauté et

perfidie. Et il y avoit au bord du rivage plus de 200 maures qui les

atendoient et sitots qu'elle en fut aprochée partye de ce peuple se mit

à la nage et s'emparèrent de l'équipage les maltraitèrent rudement

jusqu'à les mordre à belles dents et échouèrent tout haut ma chaloupe et

menèrent tous mes 15 hommes dedans une matamore qui est un puits à sec,

profond de 40 pieds et qui se ferme par une trape de fer et dont il faut

descendre et monter par une échelle que l'on retire après s'en estre

servi. J'atendois avec impatience le retour de ma chaloupe, et voyant

qu'elle retardoit j'envoyay mon canot avec un enseigne au bord du navire

Suédois, et il nous appris ce qui s'étoit passé sans avoir déclaré qu'il

en estoit l'agresseur, et nous fusmes encore assés heureux qu'il nous

rendit les services d'introduire mes lettres pour Mr Lenoir et de m'en

apporter les réponses qui m'informoient de toutes choses et surtout de

la prétendue captivité que le gouverneur vouloit faire de mes gens et de

garder ma chaloupe. Et entr'autres il me donna advis d'écrire à Mr

Gautier, notre consul, et à Mr Fossard à Salé pour qu'ils dépéchassent

un courier avec remontrances à l'empereur de Maroc contre l'injustice et

manque de bonne foy de ce gouverneur, et le sr Lenoir envoya un exprès

porter à Salé mes dépesches, et au bout de 10 jours les ordres de

l'Empereur furent arivés qui portoient de me rendre mes hommes et ma

chaloupe moyennant que je payats deux cents ducas et que la partye de

maniguettes débarquées seroit jetée dans la mer étant contraires aux

générations sur l'advis que je luy en avoit donné le Mufti de la ville

de Saley. Et mes gens et chaloupe ne furent sitost arivées dans mon

bord, qu'il survint au gouverneur un contrordre portant de les arester

et les envoyer à Miquenez ou étoit le dit empereur, mais il nest pas

croyable de voir en un si peu de temps le changement de mes pauvres

gens, qui la plupart avoient leur esprit très aliéné et leurs vues

égarées et tous contrefaits de leurs visages, et eusmes bien des paines

à les rétablir quoyque rien ne leur manquats. Je me retiray de ce

mauvais pays le 9 octobre pour aller croiser vers les illes de Madère et

Porto Santo, où je n'ay fait d'autre encontre que deux navires d'Alger

auxquels je donnay chasse pendant six heures que j'en aprochay à la voix

du plus grand qui avoit 36 canons et plus de trois cents hommes, je luy

fits mettre sa chaloupe en mer et venir à mon bord m'aporter son

passeport, et celuy qui me l'aporta étoit lieutenant et renégat anglois.

Et lorsqu'il fut retourné à son bord ils saluèrent notre pavillon de

unze coups de canons et leur en rendis neuf, puis je repris ma route le

long des costes de Barbarie, pour me rendre à Saley y recueillir nos

effets que Mr Fossard y pouvoit avoir négossier, et arivay en la rade au

26 novembre, et y trouvay encore l'escadre portugoise qui devoit se

retirer à cause de l'hiver. Et avant que d'en partir ils voulurent le

lendemain de mon arrivée canonner la ville de Saley et ils n'y firent

que brusler leurs poudres aux moineaux. Le vaisseau le _Saincte-Claire_

s'estant aproché de la barre y pensa périr et toucha par plusieurs fois

et par un bonheur tout extraordinaire, elle s'en retira et avoit 60

canons et plus de 300 hommes d'équipage. Mr Fossard m'envoya plusieurs

bateaux avec des cires, du cuivre tangoul, des laines grasses et des

cuirs en poil et des cuirs de chèvres et des amendes cassées.

Et dans l'un des bateaux il vint un Espagnol nommé Dom Antonio de Garcia

qui étoit avec toute sa famille esclave de l'Empereur du Maroc, lequel

l'avoit député pour venir au bord du comandant Portugais, affin qu'il

emmena sur son vaisseau au Roy de Portugal afin de faire quelqu'échange

de part et autre de plusieurs captifs des deux nations. Je le fis

conduire par mon canot au bord du portugois qui le receut bien quoyque

pauvrement habillé, et il pria le sieur comandant de diférer son départ

de trois à quatre jours pour atendre les instructions de son ambassade,

et le présent de l'Empereur pour le Roy de Portugal, lesquels présents

estoient de deux chevaux barbes, un lion et un tigre et quatre autruches

et six béliers à six cornes, le tout de très peu de valeur, à

l'ordinaire des affriquains pour recevoir au quadruple.

Ce Dom Garcia revint à mon bord souper et coucher et m'entretint du

comencement de son malheureux esclavage et de son épouse, et que son

père étoit le lieutenant du Roy de la place de Larache coste d'Afrique

et qu'elle fut subjuguée par les armes de Maroc, qui manqua au traité de

la capitulation ayant permis de mettre en liberté et de renvoyer tous

les prisonniers et au contraire il les rendit tous esclaves, et que son

père en mourut de chagrain peu après et qu'après une rude servitude luy

et sa femme fut affectionnées de l'Empereur qui les mit ensemble dans le

grand jardin de Fez ou estoient des bains et un sérail, étoient posées

concierge des bains et vivoient des fruits du jardin d'une vie assées

paisible et puis de leur mariage est issu une fille puis un garçon et

une autre fille, et que sa première fille ayant atteint l'âge de 15 ans,

l'empereur la demanda à Dom Garcia pour son sérail. Dom Garcia luy

répondit que Dieu l'avoit fait maistre de leurs personnes et non de

leurs âmes et que l'enfant appartenoit à la mère, et le Roy luy dit: «Je

t'ordonne de me l'envoyer dès ce soir à un tel bain.» Garcia tout

affligé le fut dire à son épouse; elle en tomba en faiblesse et

lorsqu'elle en fut revenue elle dit à sa fille sy elle n'aimeroit pas

mieux souffrir le martyr et mourir en la foy de Jésus-Christ plutots que

de renier son Dieu et se faire mahométante. Elle dits: «Chère mère,

tuez-moy plutots vous mesme avant que pareil malheur m'arrive,

peut-estre ne serais-je maitresse de résister aux menaces ou tourments.»

Et la mère qui estoit munie d'un gros canif coupa et tailla en divers

endroits le visage de sa fille, en luy disant: «Souffre pour

Jésus-Christ.» Et la pauvre fille sans se plaindre ny crier disoit:

«Encore, ma chère mère», par plusieurs fois, et elle fut toute

défigurée. Ce qu'ayant seu l'Empereur, il fit donner cent coups de bâton

sur la plante des pieds à Dom Antonio et deux cents coups sur le ventre

de la mère, dont elle expira soubs les coups, et que sa fille cadette

qui prenoit dix années leur fut ostée et mise au sérail et mourut de

chagrain peu de jours après y estre enfermée, et que six mois après ces

malheurs, le Roy le reprit en amitié et luy redonna sa première office

dans le jardin et luy permis d'élever son fils avec les missionnaires

servant d'interprettes, et que c'étoit pour la troisiesme fois qu'il le

députoit pour traiter des échanges d'esclave: effectivement ce sr Garcia

étoit homme d'esprit et bien prudent. Et le lendemain par un bateau qui

nous vint, il retourna à terre recevoir ses dépêches et trois jours

après l'escadre partit avec luy et les présents.

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 17 / 26 段