Nous avions deux mortiers au pied du glacis sous la guérite du bastion

du fort Royal. Au lendemain nous les mismes en estat de les faire jouer,

mais il n'y avoit pas gens expérimentés pour cela, je m'y offris sachant

le fait, mais M. le Camus, écrivain principal, qui représentoit la place

de M. le commissaire qui étoit à Paris[179] m'osta cette pratique la

croyant mieux savoir que moy[180], et se voyant sans réussite et par la

sollicitation de plusieurs messieurs il m'abandonna les mortiers. Et

avec l'assemblée nous aperçeusmes que lorsque les galiotes avoient

envoyé leurs bombes elles changeoient de leur place pour n'estre pas

endomagés par les nostres, et je proposay que si l'on ne me veut pas

troubler que je feray crever toutes les bombes en l'air que j'envoirray,

et que par les éclats épars de tous cotez que nous pourrons par ce moyen

plustot incomoder les dites Galiotes. Je commençay par mettre le feu à

la fusée de chaque bombe et puis, à une distance de deux _Ave Maria_, je

fis mettre feu à l'amorce des mortiers et le mât d'hune de la Galiote la

plus éloignée fut emporté, et se retira de sa place; et de ma seconde

volée la poupe de l'autre galiotte fut fort endommagée et mis le feu à

un baril de poudre qui fit bien du fracas, et se retira au large, dont

j'eus bien des applaudissements. Et lorsque j'eus cessé, je montay au

fort Royal pour découvrir d'où provenoit des pierres de taille que nous

tomboient proche de nostre batterie des deux mortiers qui risquoient à

nous blesser, et je remarquay que c'étoit la guérite du bastion qui

tombait par l'effort de nos mortiers. Je fis achever d'abattre la dite

guérite, et y fis porter une pièce de canon de 36 livres de boulet, qui

avoit démonté l'affut à l'embrasure voisine qui ne pouvoit donner sur

nos ennemis, et la place vidée de la guérite battoit directement ou ils

étoient mouillés et fit un bon effet, et nos ennemis se tirèrent plus

que très lentement. Nous étions dans le château Royal avec tous les plus

braves et signalés capitaines de frégate de Sainct-Malo, tous enfants

des meilleures familles, et qui agissoient du concert sans se piquer du

commandement, résolus de combattre jusqu'à la fin, lorsque sur les 5 à 6

heures du soir il survint une compagnie d'infanterie dont l'officier

creut nous comander comme à ses soldats et nous vivions à nos

frais--nous nous retirasmes tous du fort et y laissâmes les officiers et

soldats. Nous estions tous très échauffés par nos agitations; nous

fusmes souper et changer. Sur les huict heures du soir, on se croyoit

tranquille pour la nuit, j'étois à souper en bonne compagnie lorsqu'il

se répandit comme un terrible coup de tonnerre que l'on creut

entièrement abismée, les lanternes de tous costés, que un chacun

regardoit sy sa maison subsistait. Nous courusmes vers le fort Royal où

avoit esté le grand effort et on aperceut un navire échoué derrière les

murs qui avoit sauté par une quantité de poudre et d'artifices dont les

murs de la ville du mesme costé étoient entr'ouverts, et au jour on ne

remarqua que très peu de maisons peu endommagées, et presque tous les

vitrages et des églises entièrement fracassés, et le lendemain les

ennemis voyant la ville encore debout se retira sans bruit et les gens

de ce navire furent trouvés écrasés et brisés. C'étoit cette fameuse

machine infernale dont les gasettes avoient fait mention que l'on la

composoit dans la tour de Londres, et sy les soldats ne nous euts

dépossédez du fort Royal nous aurions coulé à fonds cette dite machine

avant qu'elle eut approché de la ville; c'est un hazard comme elle (la

ville), n'en at esté ruinée, etc.[181].

Je fus pris d'un grand rumatisme par tout le corps des fatigues que

j'avois euts. Mrs les intéressés en la frégatte le _comte de Revel_ me

déclarèrent qu'ils aloient se rendre adjudicataires de la prise du garde

côte que j'avois faite et que sy je voulais bien m'y intéresser que je

la commanderois de compagnie avec le _Revel_. J'acceptay le party aux

conditions que mon beau-frère le Sr Demarets-Fossard auroit le

commandement du dit _Revel_, Et il étoit connu pour un très brave homme

et il n'y eut aucune difficultés.

Peu de jours ensuitte Monsieur le duc de Chaulne,[182] gouverneur et

admiral de la Bretagne, vint faire sa demeure a Sainct-Malo, et il fut

informé comme j'avois agy au bombardement et comme j'avois enlevé corps

à corps un vaisseau de guerre plus fort que n'étoit le mien, Il dits:

«Cela mérite une récompense.» Et il me fit venir devant luy et me fit

présent d'une espée à garde et poignée d'argent doré et un beau

ceinturon brodé, et dits: «Je veux prendre intérêts avec vous dans le

garde coste que vous avez pris et le nommerez de mon nom.» Je le

remerciay humblement des bontés de Sa Grandeur et de l'honneur qu'il me

faisait.

Mr de Vauban premier ingénieur du Royaume vint pour examiner la ville de

Sainct-Malo, et lorsqu'il passa au fort Royal il vit la guérite en

question abatue, il demanda sy savoit esté par quelque boulet des

ennemis, et il avoit une grande troupe d'officiers à sa suitte et

entr'autres Mr Carajean ingénieur en chef à Sainct-Malo qui sourdement

m'en vouloit. Il dit à mon dit Sr de Vauban que c'étoit moy qui avoit

démoly la dite guérite et sans subjet. Mr de Vauban s'échauffa et dits:

«Que l'on me fasse venir cet homme je luy feray rédifier à ses frais.

Quoy, moi-mesme je n'oserois faire abattre ma guéritte de bois sans le

permis du Roy.» J'étois assés proche de luy pour entendre son discours,

et je ne me démonté pas. Je luy dits: «Monseigneur, ayez la bonté de

m'entendre, il faut que j'aye quelqu'ennemy caché qui vous a mal

informé, et je me raporterai à la pluralité des voix d'une aussy belle

cour que vous avez. Je ne mérite pas un sy mauvais sort pour mes

paines.» Il dit: «Hé bien, qu'avez-vous à dire?» Je luy contay comme

j'avois agy et fait, et quantités d'honnestes gens m'aprouvèrent et luy

dirent que j'acusois vérité, et il se tourna vers l'ingénieur et luy

dit: «Vous avez grand tort d'accuser à faux cet homme; il mérite plustot

une récompense qu'une reprise.» Et je fus affranchi de monter les gardes

dont les Mrs de la ville y sont obligez.

Et sur la fin de l'année 1694, mes intéressés m'avertirent que le garde

coste que j'avois mené au Port-Louis nous étoit adjugé par trente quatre

mil cinq cens livres, et que j'eusse à me disposer de partir par l'aller

armer avec seulement soixante hommes d'équipage, et que j'irois le

conduire à Bourneuf pour y charger aux deux tiers de sel pour aporter à

Sainct-Malo, afin d'y armer tout d'un mesme temps avec le _Revel_, que

j'avois cédé à Mr Desmarets et je partis par terre. Etant arrivé au

Port-Louis, je fis équiper simplement le navire qui fut nommé le _Duc de

Chaulne_, et le 20 janvier 1695 je fus arrivé à Bourg neuf pour y

charger le sel. Je fus par terre à Nantes pour faire l'épreuve de 70

fusils boucaniers que j'avois fait faire et les fis apporter par

charrette. Ayant chargé le sel, je partis de Bourgneuf au 4 février et

par vents contraires, je relaschay à Camaret[183] où il y avoit une

flotte de nos navires marchands qui atendoient le vent favorable pour

passer par la Manche et tous les capitaines me prièrent de leur servir

de convoy et je les conduis jusqu'à Sainct-Malo après les avoir

préservés de cinq corsaires de Garnesey. Etant arrivé au 26 avril nous

travaillasmes fortement à armer nos deux frégattes et à engager plus de

quatre cents matelots et 120 volontaires pour la mousqueterie, et sur le

20e juin nos frégattes étoient armées et mis en la rade de Rance.[184]

Je demanday à Mr Desmarets[185], s'il étoit en état de sortir en mer, et

il me dit qu'il ne le pouvoit que pour la marée du lendemain. Je luy

dits de se bien aprester et que j'alois sortir pour l'attendre à la rade

du dehors qui est sur le vieux banc, et que je me disposerois à mettre

tout en estat et réglerois mes bordées pour les quarts et pour régler

les portées au cas de combat, et comme le temps étoit beau je faisois

ces réglements étant soubs les voiles pour aussy éprouver la marche du

vaisseau.

Nous fusmes[186] trois à 4 lieux en mer que j'envoyay un homme au haut

du mât pour faire la découverte. Sitots qu'il fut en haut il cria qu'il

voyoit plusieurs batteaux qu'il croyoit estre des pescheurs, et

j'envoyay en haut un de nos enseignes, lequel me cria aussy que c'étoit

des batteaux, cependant qu'il y en avoit quelqu'uns qui paroissoient

plus gros. Je montay aussitost sur la hune du grand mâts, et me servit

de moyennes lunettes d'aproche pour mieux examiner. Et j'aperceus que

c'étoit de gros vaisseaux qui venoient vers nos rades, allant dans un

bon ordre. Je redessendis et dis: «Quelle diable de méprise de prendre

des vaisseaux de guerre pour des bateaux pescheurs! et il faut que nous

les remarquions de plus près afin de les bien connoistre.» Et comme ils

venoient de notre costé ils s'aprochèrent en très peu de temps, dont

nous ayant aperceus il y en eut deux qui me donnèrent la chasse et

j'aperceu que le plus gros de ces vaisseaux portoit à son grand mât un

grand pavillon rouge. Et je fis revirer de bord pour rentrer à la rade

de rancée. Devant la ville il y avoit une grande quantité de monde sur

la Holande[187] et sur les remparts à nous regarder. Les uns croyoient

qu'il se seroit ouvert quelque voye d'eau à nostre vaisseau et on ne

savoit que présumer, car on ne voyoit pas de la ville les vaisseaux qui

m'avoient obligé de rentrer. C'est que la marée baissoit et le vent

cessa qui les obligea de reculer plutots que d'avancer. L'on m'envoya un

bateau de la ville pour s'informer ce qui me pouvoit estre arivé.

J'avois défendu à tout mon équipage de ne rien dire, et je dits aux gens

du dit bateau que j'allois dessendre à terre et j'ordonnay à mon segond

capitaine de ne laisser aprocher aucun bateau de nous, et je m'embarquay

dans mon canot avec Mr De la Motte Nepveu, mon premier lieutenant, et

luy ordonnay qu'aussitots que j'aurois débarqué à terre qu'il eut à

retourner à nostre bord et ne pas déclarer à qui que ce fut ce que nous

avions veu. Mes intéressés et amis se trouvèrent à mon débarquement,

étant très inquiets m'empressoient de leur déclarer le subjet de ma

relasche sy précipitée. Je les priay de ne pas obliger à parler devant

une sy grande quantité de monde et que j'alois chez Mr le comte de

Polastron[188] qui étoit le comandant, et que là ils sauroient toutes

chozes. Et lorsque j'entray je dits: «Monsieur, que j'aye s'il vous

plaits l'honneur de vous entretenir un moment en particulier avec Mrs

mes intéressés.» Et il nous fit entrer dans une autre chambre et gardée

par deux sentinelles. Et je déclaray ce que nous avions veu et le

prévint que s'il ne le voyoit pas que c'étoit les marées qui les avoit

empeschées d'avancer et que j'avois compté jusqu'à quarante vaisseaux de

guerre et qu'infailliblement venoient pour attaquer la ville et qu'il

donnât les ordres pour les deffences. Il me prit par la main et me dits:

«Allons chez Mr le commissaire, nous y trouverons tous les officiers.»

Nous y fusmes et je le priay de me laisser pour un moment aller chez moy

advenir mon épouse et famille pour mettre ordre aux affaires de ma

maison. Et il me dit: «Je vous prie de ne vous pas séparer de moy. Vous

allez estre accablé de questionneurs et ne pourrez vous en débarrasser.

Cette affaire est de toute importance.»

Et nous fusmes chez Mr Desgastimes[189] commissaire. Je fus retenu pour

estre du conseil et j'étois très faible par la faim. Je priay que l'on

me donna du pain et du vin, mais l'on me servit une petite table avec du

dindonneau froid et je mangeois et buvois d'un grand appétit. Il fut

résolu qu'on feroit sonner le tocsin dans toutes les paroisses voisines

pour assembler du monde pour les deffences de la ville. Je dits que

autant de matelots que l'on pouroit trouver qu'il falloit les porter

dans nos deux frégattes où je les norirois, et que j'aurois soin

d'envoyer 50 hommes et un chirurgien et des poudres pour défendre le

fort de la Conchée et autant au fort de l'isle Erbout. L'on m'aprouva et

l'on me pria encore d'envoyer six barils de poudre au fort Royal, ce que

je fits. Mrs de la Palletrie et de Langeron[190] comandant les

gallères[191] se préparèrent, et il y eut douze chaloupes armées avec

chacun un canon comme les gallères et étoient bien matelassés et

commandés par des enseignes des vaisseaux du Roy et des gardes marinnes.

Et je priay Mrs les comandants d'avoir la bonté puisque je ne pouvois

agir de faire conduire mon épouse et ma belle mère du costé de

St-Servant, et Mr des Gastinnes me promit de se charger de ce soin et

qu'il les alloit faire porter dans son canot ce qu'il fit faire, et je

futs à mon bord pour satisfaire à ce que j'avois promis. Mrs les comtes

de Verus et Kailus, De Mailly et Hautefort[192] placèrent leurs

régiments le long de la plage et sur les remparts, et les portes de la

ville se trouvoient étroites pour sortir les femmes et familles, dont il

y en eut plusieurs étoufés.

Mais au lendemain matin les vaisseaux me paroissoient encore pas. Le

murmure du peuple me calomniait, disant que j'étois aparament saoul et

que j'avois pris des bateaux pescheurs pour des navires de guerre et

mille imprécations, désirant me tenir pour me lapider, et ce qui les

confirma d'autant plus est que sur les 6 à 7 heures il entra une

frégatte de dix huipt canons avec une prise holandoise et n'avoit pas

veu l'armée. Je me tint à mon bord tranquille me doutant de tout ce

murmure et toute la populace rentroit avec leur rage dans la ville. Mais

sur les huipt heures et demie, les ennemis parurent venir en bon ordre,

et un chacun reprenoit la fuitte, et je fus dans tous les

applaudissements que c'étoit pour moy la 2e fois que je sauvois la ville

et la populace. Et les ennemis passèrent par la Conchée et mouillèrent à

la fosse aux Normands et attachèrent à la dite Conchée un gros navire

remply de poudre et d'artifice où ils mirent le feu sans beaucoup

d'effect.[193] J'y perdis mon contre-maitre et un matelot. Les 3

galliottes à bombes se postèrent en moins d'une heure et envoyèrent

leurs bombes qui outrepassoient de beaucoup la ville. Les deux gallères

et les chaloupes furent sur les ennemis qui estoient à l'ancre et leur

envoyèrent plusieurs décharges de leurs canons en les attaquant en

poupe, et immanquablement les incommodèrent fort et leur tuèrent bien de

leurs hommes puisque les ennemis abandonnèrent et ne firent aucun domage

à la ville ny aux forteresses. Ils firent dessente sur l'ille

Sinzembre[194] où il n'y avoit qu'un couvent de Récollets abandonné et

sans monde, et ils le brûlèrent. Il y eut le soir une de leurs galiotes

à bombe qui prit en feu et nous n'avons seu si c'étoit par nos bombes à

feu, et étant presque bruslée elle alloit en dérive et nos chaloupes

furent s'en saisir et la conduirent à la plage, et on y trouva deux

beaux mortiers de bronze montés sur des pivots. Et il n'y a aucuns de ce

temps qui puissent dénier que sans moy on étoit surpris au

dépourveu.[195] Et après le départ des ennemis je fis demander les

poudres et munitions et vivres que j'ay fournies pour les deffences de

la ville et dont j'eus peine à recouvrer la moitié et il nous en cousta

à notre société plus de mil écus pour remplacer ce que nous avions donné

de bonne grasce.

Je fits travailler à réquiper nos frégattes et partismes de Sainct-Malo

le 15e May 1696 et fis une routte pour aller le long des costes

d'Angleterre y croiser et la 3e journée après notre départ et pendant la

nuit notre frégate le _Revel_ se trouva écartée de nous et au jour je

fus surpris de ne plus le voir. Il faisoit de la bruine, je cherchois au

hazard ou le pouvoir rejoindre et sur le midy dans une éclaircie nous

aperceumes trois navires bien à deux lieux dessoubs le vent de nous et

dont deux d'iceux donnoient la chasse sur le 3e lequel étoit enfermé de

la terre et des deux autres. Je voulois m'en aprocher et ils tournoient

leur chasses pour aussy me faire envelopper entre leurs costes et eux et

j'aurois immanquablement esté pris ou désemparé avant de pouvoir

rejoindre Mr Desmarets. Nous assemblames nostre conseil et y fut resoult

de ne nous pas exposer avec deux vaissaux bien supérieurs en force que

nous, et ne pouvant nous joindre il valoit mieux en perdre un que les

deux. Cependant j'insistois d'aller dessus et tous mes officiers et

équipages sy opposèrent en disant: «Lorsque nous serons bien battus et

pris cets perdre deux armements considérables pour un et peut-être

ferons-nous quelque bonne rencontre qui récupérera toutes choses.» Et la

bruine nous sépara de vue et ne les vismes pas combattre ny prendre, et

j'étois dans un très grand chagrains. Mes officiers me représentèrent

que nous étions au parages des gardes costes, et que nous ny ferions

rien, et au risque d'estre tous les jours battus ou pris, et nous

trouvasmes à propos d'aller vers les costes d'Irlandes, où nous fismes

une petite prise ne valant que 19 à vingt mille livres que j'envoyay au

hazard, et nous fusmes pour croiser tout au Nord d'Irlande autour d'une

petite isle la plus exposée en mer nommée St-Kilda, que d'ordinaire tous

les navires en esté qui veulent passer au Nord d'Ecosse vont la

reconnoistre. Jy futs et mis à l'ancre dans une petite baye de cette

isle où il y a un beau courant d'eau douce, et j'envoyé quelques hommes

sur le haut de la montagne pour découvrir sy l'on verroit quelques

navires en mer aux environs. Elle n'a pas demie lieux de circuit. Je

fits remplir nos futailles d'eaux, et mes gens dirent n'avoir rien

découvert qu'un petit troupeau de moutons, dont ils n'en purent attraper

à la course et qu'ils n'avoient veu aucun arbre ny bois autour, et nous

passames la nuit en cette rade, et le matin je renvoyay pour prendre des

eaux et faire la découverte pour les navires. Mon capitaine d'armes qui

estoit Irlandois me demanda d'y aller et permission de porter quelques

fusils. Je luy permis et il fut à la recherche des moutons, et il n'en

peut découvrir. Il aperceu une petite fumée au pied d'un gros rocher qui

formoit une caverne et il assembla trois de nos hommes et y furent et

cria en sa langue, et il sortit un homme qu'il m'emmena à bord. Il étoit

bien fait de corps et de visage, couvert comme d'un chasuble sans

manches ataché d'une couroye de cuir de boeuf à poil par la ceinture,

une tocque à la Béarnoise, le tout d'un gros lainage et sans culote, ny

bas ny souliers, les cheveux mal peignés ou point du tout, et salope,

püoit la fumée et le fumier et l'oiseau de marine, et sans se

décontenancer il nous dit qu'il étoit le gouverneur de l'Isle où il

pouvoit y avoir trente deux familles dans des cavernes, et qu'ils

vivoient d'oiseaux marins qu'ils prenoient de nuit, qu'ils prenoient du

poisson et qu'ils en faisoient sécher l'hiver par les gelées; qu'ils

ramassoient quelquefois un peu d'orge qu'ils écrasoient entre des

pierres et qu'ils payoient tous les ans vers la Pasques un tribut de

moutons et boeufs et poisson à un seigneur milord d'Ecosse qui leur

envoyoit un batteau et un Ministre qui les venoit donner la cesne

pasquale et marier et baptiser lorsqu'il y en avoit pour le subject. Il

nous creut Anglois et nous vendit deux petits boeufs pas plus gros qun

veau d'un an et demy pour cinq écus pièces, et il nous dit que leurs

bestiaux estoient dans les cavernes pour profiter de leurs chaleurs

lorsqu'il fait froid et qu'ils les treuvent cachées lorsqu'ils voient

des navires venir en leur rade, et que plusieurs s'en sont allés sans

s'apercevoir qu'il y eut du monde sur l'ille. Pour moy, j'ay bien

parcouru et bien veu de toutes sortes de sauvages, maures et neigres, je

n'ay jamais veu de sy pauvres ny de sy misérables gens. Je les croy

sorciers, car sans vent ny la mer agités mon ancre chassa quoyqu'en bon

fonds de gravier; nous penssasmes perdre notre vaisseau contre la dite

ille et fut contraint d'y abandonner un câble et un ancre pour nous en

retirer, mais la vie auroit esté sauve.

Je repris la mer à croiser de tous costés jusqu'au bout de nos vivres et

ne fit qu'une moyenne prize chargée de raisins et figues que je conduit

à Saint-Malo, où je désarmé vers la fin de juin.--Mes armateurs me

proposèrent de réarmer promptement et que j'irois guerre et marchandize;

qu'ils avoient des balots sufisament tant à Saint-Malo qu'à Morlaix pour

les porter à Faro aux Algarves apartenant au Roy de Portugal qui étoit

en neutralité et qu'aussy je changerois pour 70 à 75 mil livres d'autres

marchandizes que j'irois négoscier à Salé après que j'aurois débarqué

les balots à Faro. Et dans l'intervalle mon beau frère Mr Desmarets

revint et son équipage des prisons d'Angleterre, et raporta avoir esté

pris par les deux vaisseaux que j'avois pu voir, l'un de 60 et l'autre

de 66 canons, et que pour peu que j'en eus encore aproché j'aurois esté

pris comme luy; et comme nul ne peut se dire exempt d'ennemis il s'étoit

répandu un faux bruit que j'avois abandonné laschement, et que les deux

anglois n'étoient que de 30 à 40 canons. Mais les gens d'esprit

considéroient le contraire, sachant que j'avois intérest dans nos deux

frégattes, et que j'aimois Mr Desmarest auquel j'avois fait avoir le

comandement. Peu de jours après son retour, il mourut en deux jours par

une apoplexie et fut grandement regretté par sa bravoure et grande

douceur.

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 16 / 26 段