J'arrivey à Elseineur sur le midy, où je trouvay en rade une flotte de

navires anglois et une de Holandois. Les premiers n'avoient que deux

convois, l'un de 50 et l'autre de 32 canons qui en atendoient deux

autres avec d'autres navires, et les Holandois avoient une cinquantaine

de navires marchands à escorter avec trois convois depuis 40 et 36 et 30

canons, qui n'atendoient qu'un vent propre à sortir le Zund ainsy que

moy, qui sur les deux heures je fus à terre pour retirer mes despesches

et fus trover Mr Hanssen, agent de France, pour mes expéditions; et

comme c'est l'ordinaire d'aler an cabaret nous y fusmes dans une belle

et longue salle où ets plusieurs tables comme au café. Les capitaines

des convoys Holandois y entrèrent et un me demanda sy j'étois le

capitaine de cette flutte. Je réponds pourquoy? «Cets, dit-il, que vous

ne devriez porter la flame devant plusieurs navires de guerre comme nous

sommes et ceux d'Angleterre.» Je fus surpris d'un pareil discours et

leurs dits: «Venez l'oster, je vous y attendray.» Et il répondit: «Cela

pourra arriver sy nous nous trouvons hors le Zund.»--«Je le souhaite,

luy dis-je, et si vous n'estes que vous trois je me propose bien de vous

faire abattre les vostres et de faire saluer celle du Roy mon Maistre.»

Et Monsieur Hanssen fit changer la conversation, voyant que je prenois

feu. Il me donna mes despesches et je retournay sur les quatre heures à

mon bord, où vint pour me voir ce pauvre capitaine Danshin que j'avois

rançoné et qui s'échapa avec moy du naufrage de la _Serpente_. Je le

régalay avec de bon vin, il se grisa, et je lui en donnay six bouteilles

dans son canot. Sur les six heures qu'il s'en retournoit à son bord et

comme il passoit proche d'un de ses convois, celuy de 52 canons, il en

fut apelé par Mr Robinsson commandant qui le gronda d'où vient qu'il

étoit venu à mon bord, et si c'étoit pour déclarer leurs forces. Danshin

luy dits que je l'avois bien traité cy-devant et qu'encore après l'avoir

régalé je lui avois donné six bouteilles de bon vin desquelles il en

donna quatre à Mr Robinsson. Sur quoy Mr Robinsson soit par raillerie ou

autrement luy dits: «Retournés au bord de Doublet et luy dire de ma part

qu'il ne soit si prodigue de ce vin, et que je feray en sorte de luy en

faire boire en Angleterre.» Danshin qui estoit grix vient me faire le

compliment, et je luy donnay un chapeau de castor bordé d'or et luy

envoyay dire à son comandant que je doute de nous rencontrer, et que

s'il en vouloit boire qu'il eust à se faire débarquer présentement et

seul sur l'ille de Wein qui étoit proche de nous et que sur le champ je

m'y ferois débarquer seul et y porterois six flacons et que le vainqueur

les emporteroit. Il avoit compagnie à son bord lors de mon compliment

qu'il n'accepta pas, et le lendemain cela fut dit à terre où il fut

baffoué de tous les officiers Danois et de sa nation. Le 19e au point du

jour le vent se trouvant bon je tiray un coup de canon comme si j'avois

eu quelqu'un à conduire, et fit appareiller pour que les Holandois

n'euts publié que je me sauvois d'eux à la sourdine, et je sortys du

Zund sur les 4 heures du matin ayant salué de sept coups de canons, les

chasteaux de Crunnebourg, et d'Elsembourg[168], de Dannemarck et Suède,

lesquels me rendirent le salut. Et estant un peu dépassé le cap Kol un

calme me prit et les courants me portoient en arrière, je fis jetter une

ancre à la mer pour m'arrester, et sur les six heures nous aperçeumes la

flotte des Hollandois qui sortoit le Zund avec un petit vent favorable

qui nous les faisoit approcher, ne pouvant passer que bien proche de

nous je les atendits, et dans cet intervale nous aperceusmes du costé de

la mer une escadre de cinq vaisseaux de guerre portant les pavillons de

Dannemarck qui faisoient route pour entrer au Zund, et les Holandois

ayant le bon vent se trouvèrent proche de moy et dont l'avant garde

étoit à portée d'un bon pistolet. Je luy somma d'abaisser ses huniers et

sa flame et de saluer le pavillon de France. J'étois bien disposé au

combat n'ayant que d'un costé à combattre. Ils furent un peu lents à me

répondre. Je recommençay ma sommation vu que j'alois les couler à fonds.

Ils abaissèrent leurs huniers et saluèrent de sept coups de canon.

J'aperçus encore leur flame au mât et je les fis abaisser, et ensuite

l'arrière-garde se joignit au comandant qui étoit au gros de la flotte

et je creus qu'il y aurait résistance et action, mais sur la deuxième

semonce ils me saluèrent comme avoit fait l'autre, et entre temps

l'escadre des cinq vaisseaux que nous voyons s'approchèrent de nous et

m'envoya un canot avec un officier françois me dire que le fils aisné du

roy de Dannemarck[169] commandoit cet escadre et qu'il vouloit savoir

qu'en sa présence d'où procédoit cette violence dans leur mer qui étoit

sacrées et neutre pour les nations. J'excitay l'officier et ses gens à

boire, et luy dits que j'alois en sa compagnie dans mon canot en rendre

un fidel compte à son Altesse Royale. Et lorsque le canot de l'officier

déborda, je fis tirer treize coups de canon et fit abaisser ma flame

pour faire salut au prince qui trouva bon mon salut. Et il me fit

recevoir lorsque j'entray dans son vaisseau, les soldats en hays soubs

les armes, la caisse battant, et il me receut au travers de son grand

mât et me conduit dans sa chambre, où je luy fis un récit de ce que les

Holandois dans l'auberge d'Elseineur m'avoient insulté en me menaçant de

se faire saluer et me faire abaisser ma flame dès la sortie du Zund, et

je ne peux croire que les gens d'une République eussent autant de droit

pour entreprendre sur une teste couronnée et aussy puissante qu'est mon

Roy, et je les ay mis à la raison et sachant très bien que le Roy de

Dannemark a esté informé de leur audace, qu'il trouvera bon ce que j'ay

fait, et que Son Altesse Royalle m'approuveray aussy. Le prince

m'embrassa et me dit: «Vous méritez une récompense et eux sont des

coquins qui ne méritent pas comander des vaisseaux.» Et me convia à

boire et salué sa santé, puis il dit: «Je veux aller voir votre

vaisseau, allez et je vais vous suivre dans mon canot.» Et lorsque je

déborday il me fit saluer de treize coups de canons, ce qu'il ne devoit

pas, et vint incontinent. Je fis mettre mes soldats en hays, la caisse

battant et le trompette jouant, et il fit sa revüe jusque entre ponts,

et puis entra dans ma chambre où je luy présentay la colation dont il

mangea un peu et beut à la santé du Roy, le segond à la mienne et se

rembarqua après bien des marques de son amitié, et lorsqu'il déborda je

le fis saluer d'une décharge de mousqueterie et treize coups de canon et

puis deux autres décharges de la mousqueterye, et fis mettre soubs les

voilles pour continuer ma route pour passer par le Nord d'Ecosse et

d'Irlande afin de me rendre à Brest, où je suis heureusement arrivé au

25 aoust.

Je fus saluer Mr le maréchal de Coeuvre[170] qui étoit comandant et luy

rendis compte de mon voyage et de la carguaison que j'amenois. Il me

dits: «Voilà un beau bouquet pour le Roy, nos vaisseaux en ayant grand

besoin et vous mérittez récompense.» Je lui dits: «Monseigneur, il y a

bien du temps que l'on me l'a faite espérer, et je n'obtiens rien et

suis déterminé à quitter le service.» Il dits: «Il ne faut pas faire

cela.» Et je prits congé de luy pour aler à M. l'intendant pour lors Mr

Descluzeaux qui me receus encor très bien, et avec lequel je tins les

mesmes discours. L'on fit incontinent la décharge de mon vaisseau, puis

je rendis mes comptes et j'en tiray une décharge et fut simplement payé

de mes gages, et j'eus ordre de remettre mon vaisseau aux mains de Mr

Dugué-Troüin pour armer pour faire la course, et je party de Brest au

commencement d'octobre pour me rendre à Saint-Malo afin d'aller

accomplir ma parolle de me marier comme je l'avois promis par toutes mes

lettres, et le 24 du mesme mois la célébration en fut faite,[171] et dix

jours après il me survint ordre de me rendre à Brest pour recommander le

_Profond_ sur ce que l'équipage que j'avois amené étoient tous Flamands

et qui ne vouloient servir soubs Mr Dugué, et lorsque je fus arrivé on

me proposa de m'embarquer pour segond soubs luy, et je n'en voulus point

et retournay à Saint-Malo et il me falut songer à m'occuper.

Et il ne se trouvoit qu'une moyenne frégatte de 18 canons qui étoit à

Grandville où je pris intérest et la fust armer pour la course. Je fus

croiser dans la Manche de Bristol, et je fis trois moyennes prises de

peu de valeur et puis je fus aux costes d'Angleterre où je fus rudement

poursuivi par plusieurs gardes costes qui m'obligèrent de jeter ma

chaloupe dans la mer et qu'à force de porter les voiles pour échapper je

fus prest à périr, et heureusement je m'échappay et fut pour croiser

vers les illes des Assores, où j'étois tort connu et me flattant d'y

trouver des vivres à très bon compte et sur mon crédit. Au dix de may

1693 je dessendit à Punte Delgade, ville capitale de l'ille de

Saint-Michel, appartenante à Mr le comte de Ribeira-Grande et où tout

les moinnes de l'ordre de Saint-François étoient en grand désordre pour

faire élection d'un Prouvincial, ayant deux factions l'une pour Nolet et

l'autre pour Sapator, et cherchoient à se battre courant les jours et

les nuits par troupes comme des bandits portant des ceintures rouges et

les autres blanches, allant mesmes quelques-uns à cheval avec des fusils

criant comme des enragez: «_Vivat Nolet; Vivat Sapator._» Et me

demandaient de quel party j'étois, et je dis bonnement: «du plus fort,»

ils se prirent à rire. Le gouverneur me fit aller chez lui et me pria de

recevoir dans mon bord le R. P. Sapator avec dix ou douze de ces

religieux pour les porter jusqu'à l'ille Tercère qui n'est éloignée que

de 30 lieues, et je dis avoir besoin de vivres pour mes gens. Il envoya

chercher son ami Sapotor qui me dit: «N'en acheptez pas, faites votre

mémoire et tout vous sera promptement envoyé sans qu'il vous en couste.»

Et je fis sur le champ le mémoire bien ample et sans rien oublier et fut

bien exécuté dès le 16e. Les moinnes s'embarquèrent nuitamment et

avoient deux barques caravales qui les suivoient soubs mon escorte

crainte des Salletins, et le 17e may nous estions à 6 lieues dépassés la

pointe du ouest de l'ille que les deux caravalles étoient à plus d'une

lieue de l'avant de nous. Il s'éleva un grand bruit de la mer quoyque

tout en calme et soudain un volcan en sortit avec tant d'impétuosité que

nous crueusmes tous estre à notre dernière fin, sentant notre navire

tout ébranlé et que les deux caravalles avoient sauté à perte de vue

dans l'air et entourés d'une épaisse fumée qui nous offusquoit d'odeur

de soufre; un chacun de nous agenouillé demandant la bénédiction de nos

séraphins qui en avoient autant besoin que nous, et les prières ne

manquèrent pas. Mais ayant revüe à nos pompes et que le navire ne

faisoit point d'eau, je les rassuray tous et poursuivis la route

espérant sauver quelqu'uns des deux caravelles, et nous n'aperceusmes

pendant près de deux lieues que des pierres de ponces flottantes sur

l'eau avec quantité de différents poissons, dont en ayant pris on n'en

peut gouster tant ils étoient corrompus du souffre. Et le 18 nous

entrasmes au port d'Angra où est la ville capitale, et débarquasmes

nostre marchandise, les restes des franciscains qui me laissèrent toutes

leurs provisions et le lendemain me régalèrent splendidement au grand

couvent et envoyèrent boeufs et moutons, volailles, vin, jusqu'à des

biscuits sucrés pour toute mon équipage au nombre de 120 hommes, et je

ne m'arrestoy que trois jours. Je fus comblé de remerciements et de

provisions jusqu'à des herbes potagères. Et malgré les régalles je ne

fus pas 8 jours en mer que je voyois dépérir mon équipage, et mes

chirurgiens, furent obligés de me déclarer qu'ils étoient tous gastées

de maux vénériens, mesme jusqu'à un mousse de 15 à 16 ans, et au bout de

20 jours je n'avois pas 30 hommes en état de combattre. Je prits une

flutte Angloise sans canons et qui n'avoit pas de sable pour son lest,

et fut contrainct d'aller désarmer à Saint-Malo vers le 15 juin.

Après quoy[172] je m'intéressay d'une huitiesme partie d'une frégatte de

36 canons nomé le _Comte de Revel_[173] pour la comander et faire la

course. Je l'équipay avec beaucoup de diligence et engageay 220 bons

hommes, et Mrs de Villestreux de la Hays[174] et de

Beauchesnes-Guouin[175] armoient à mesme dessein les vaisseaux, le

_Sainct-Anthoine_ de 52 canons et le _Prudent_ de 44, le premier avec

320 hommes et l'autre 290. Et sortismes du port de Saint-Malo à quelques

jours différents les uns des autres étant prévenus de nos signaux et du

lieu de nous rencontrer qui étoit sur les environs des sondes de la

Manche, où nous nous joignismes peu de jours après le départ. Et le

lendemain suivant nous aperceumes une flotte de 60 navires desquels il y

avoit dix gros vaisseaux de guerre et quatre frégattes. Nous en

approchasmes à deux portées de canon et mesme plus proche et les

reconnusmes Anglois qui tenoient un bon ordre dans leur marche sans se

diviser pour nous chasser et continuèrent leur route vers l'Espagne ou

le détroit. Nous les suivions pendant 3 jours et deux nuits, ce qui nous

écarta de notre croisière, et nous chassasmes chacun de nostre costé.

Et me trouvant seul au 21 aoust à environ 70 lieux au ouest du cap de

Finisterre, nous aperceumes une flotte de 40 navires desquels nous

aprochions pour les reconnoistre avec leurs forces. Notre homme de la

découverte cria qu'il y avoit un navire qui en étoit fort écarté. Nous

chassions dessus, et il nous fit nos signaux où nous luy répondismes, et

il s'approcha de nous pour nous parler. C'étoit la frégatte L'_Amitié_

de 24 canons commandée par le Sr La Janais Le Gouts[176], de Saint-Malo,

lequel nous dits qu'il y avoit trois jours qu'il suivoit et observoit

cette flotte, et que n'étant assez fort il n'avoit osé l'attaquer, et je

luy demanday de quelle force à peu près il croyoit estre leurs convoys.

Il me répondit que le commandant et le plus gros ne pouvoit avoir que 36

canons, le segond de 30 et le 3e de 24 à 26, mais qu'il y avoit des

navires marchands depuis 30 à 36 canons. Surquoy je luy demanday que

s'il me vouloit segonder que nous les irions attaquer, et que sa frégate

qui étoit plus légère que la mienne qu'il faudroit qu'il poussat avec

toutes ses voilles tout proche et par dessoubs le vent du commandant et

de lui lascher toute sa bordée afin de luy faire partir la sienne, et

qu'incontinent je serais en état de lascher la mienne et tout d'un temps

sauter à son abordage et que luy sieur Trouard reviendroit m'aborder, me

metant son monde dans mon bord qui suivoient les miens de dedans le dit

commandant. Et il ne le jugea pas à propos; je lui dits de me suivre

très proche pour me seconder, et que j'alois livrer le combat, et le

commandant Anglois me voyant disposé pendant que je discourois avec mon

camarade, il fit un signal à sa flotte et qui luy envoyèrent à son bord

dix chaloupes, remplies d'hommes et fit amarer derrière sa poupe et il

cargua ses basses voilles, ainsy que tous les navires de sa flotte pour

nous attendre dans un bon ordre ayant son arrière garde derrière luy à

portée de pistolets qui avoit 40 canons et son avant garde 36 canons, et

voyant tout mon équipage bien animé et bien disposé j'approchay du

commandant à demie portée de pistolet et luy laschay ma bordée et la

mousqueterie. J'essuyay la sienne et de ces deux confrères, et notre

mousquetterie étoit bien servie et fusmes plus d'une grosse heure à nous

chamailler, mais mon camarade s'écarta dès la première volée qu'il

receut de l'arrière garde dont il avoit receu quelque dommage. Mes

officiers m'advertirent qu'il s'étoit retiré, je les encourageois à

soustenir, et ils me dirent que je ne voyais pas notre domage où nous

étions par la quantité des morts et estropiez ainsi que plusieurs de nos

canons démontés et qu'il y avait plus de trois pieds d'eau dedans notre

fonds de calle, et par un bonheur le commandant, ses camarades et toute

sa flotte firent toutte voille pour se tirer de nous et je ne peus plus

les poursuivre. Lorsque j'eus considéré le mauvais état où nous étions,

nous travaillasmes à étancher l'eau que les coups de canons nous avoient

causés, et quarante six de nos hommes tuez dont notre aumônier fut du

nombre, ayant sorty de son poste de la calle pour me prier de cesser le

combat, dont le dernier coup de canon de notre ennemi luy emporta la

teste. Nous eusmes 21 estropiez des cuisses, bras et jambes et 32 de

bien blessés et huit de nos canons entièrement démontés de leurs affûts

qui estoient brisés et toutes voilles coupées à morceaux, ainsy que nos

manoeuvres dont il ne nous restait qu'un seul lanbau du grands mât et

les mâts et vergues hachés ainsy que le corps de notre vaisseau par des

carreaux de fer, de pied et demy à deux pieds de longueur sur 2 à trois

pouces dépaisseur, qu'ils nous avoient envoyés par leurs canons, et il

est surprenant comme nous en avons échappé. Et pendant que nous nous

raccordions le sieur de la Jannais vint m'approcher et m'offrir quelques

secours. Je le gronday de ce qu'il m'avoit abandonné sitôt et il me dit

avoir reçu deux coups de canons à l'eau et que son segond capitaine le

sieur Truchot avoit un bras emporté. Je luy redis: «Sy vous m'aviez aidé

seulement une demie heure nous aurions eu la victoire.» Il me répondit:

«Vous estes trop heureux d'avoir échappé après estre si mal traité et

nets-ce pas victoire de les avoir fait lascher pied et prendre la

fuitte.» Je luy dits de se retirer d'avec moy, et il s'en alla. Ma

chaloupe et le canot furent brisés des canons, et je fis routte sur

celles que nos ennemis abandonnèrent pour mieux fuir et j'en choisis une

très belle, puis on aperceut un moyen navire à une lieue des dites

chaloupes et c'étoit un flutton d'environ 150 thoneaux de port chargé de

bons balots de diverses étoffes et toilles de merceries, lequel estoit

de la mesme flotte que nous venions de combattre, et nous déclara leurs

forces et qu'ils aloient en Pensilvanie et portaient neuf cens hommes de

troupes réglées. Et je fis route avec cette prise pour relascher à

Sainct-Malo me faire racomoder et étant par trop mal traité, je ne peus

résister aux vents un peu contraires, et je fus contraint d'entrer à la

rade de Brest où M. Herpin le capitaine du port vint à mon bord, et fut

très surpris de ce que je m'étois retiré d'un pareil embarras, voyant

mon navire et mon équipage sortis mal traités; et il eust la bonté de

m'envoyer aussitots un batteau chalant pour avec des chirurgiens faire

enlever mes estropiez et blessez au grand hospital du Roy et puis fit

entrer notre frégatte, et je fus saluer M. le Marquis de Langeron qui

était commandant et M. Descluseaux intendants, qui me promirent de bien

faire radouber et équiper ma frégatte et que j'eus à aller par terre à

Sainct-Malo refère un équipage et que je ne me mis en paine que mon

radoub seroit sur le tault du Roy. Les effects de ma prize produire

autour de trente six mil livres et ayant rengagé 162 bons hommes je les

aconduits à Brest le 19 septembre. L'on me fournit mesmes un des

magazins du Roy sur le mesme prix pour la bonne amitié qu'avoit pour moy

M. Albust munissionnaire. Je partis seul de Brest le 26 septembre et fut

croiser entre le cap Lezards et les Sollingues. J'aperceu un vaisseaux

de 50 canons; je fis nos signaux et il me répondit juste; nous nous

aprochasmes à nous parler, c'était le vaisseau du Roy: Le _François_

comandé par M. Dugué-Troüin armé par des particuliers et nous fusmes à

l'ancre en rade de la grande ille Sorlingue ayant nos pavillons anglois.

Il vint à nostre bord une chaloupe du pays, j'étois au bord de M. Dugué

pour y disner, et nous aperceusmes un vaisseau seul venant sur nous,

lequel nous croyoit anglois voyant nos pavillons. Je me fis promptement

reporter à mon bord, où il me resta un officier de M. Dugué. Nous

levasmes nos ancres, le dernier vaisseau qui nous avoit approché à

portée du canon se deffia ou il nous reconnut. Il prit la fuitte et nous

lui donnions bonne chasse. J'alois beaucoup mieux que le _François_, et

aproché à portée du fusil le vaisseau anglois qui avoit 60 canons et il

m'aurait enlevé avant que M. Dugué m'euts peu secourir. Le dit anglois

jetta des chaloupes, mats et vergues d'hune de rechange et ses

éclouaisons à la mer pour mieux aller et s'échapper, je le laissay

s'échaper et me rejoignit à M. Dugué et luy renvoyai son officier, et la

nuit il survint un coup de vent, qui nous sépara d'avec mondit sieur

Dugué.

Et je pris résolution me voyant seul d'aler croiser au Nord des côtes

d'Irlande jusqu'au travers et en vue de Londondery où nous aperçeumes

une moyenne frégatte, à laquelle nous fismes les signaux et elle y

répondit, et nous nous approchasmes à nous entreparler. C'étoit

l'_Etoille_ de 18 canons, capitaine Pignon-Vert-Creton, de Sainct-Malo,

et tombasmes d'accord de croiser quelques jours ensemble. C'étoit au

soir et que le lendemain au matin nous aperceusmes à deux ou 3 lieues

soubs le vent de nous un navire qui vouloit nous approcher, le jugeant

pour un garde coste denviron 40 canons et qu'il falloit tascher à

l'éviter, le Sieur Creton en convint et nous serrasmes le vent à toutes

boulinnes, et le dit garde-coste nous approchoit à vue d'oeil, ce qui

intimidoit grandement nos équipages, qui se servoient de lunettes

d'aproches et raisonnoient ensemble: «cets un garde coste de 50 canons»;

d'autres: «il est bien plus fort que nous.» Et entendant ces murmures

j'arachey toutes les lunettes d'approches et les jettay dans la mer et

d'un ton colérique je prits parrolle leur disant: «Vous voyez tous que

nous ne pouvons éviter le combat; quant à estre batus en fuyant vous

l'estes à demy et l'ennemy se fortifie; je suis d'avis de fronder sur

luy et il aura la moittié de la peur.» Et j'en dis autant au Sr Creton

qui me répondit: «nous ferons ce qu'il vous plaira», mais du ton trop

lent, et mon équipage la mesme chose. Je fis aporter du vin, le versant

à tous, je bus hautement à la santé du Roy et qu'il vive; et la plus

part crièrent: «Vive le Roy». Je dis: «Allons mes amis vous estes des

braves gens soutenons l'honneur du pavillon, et qu'on leur verse encore

à boire, et nous disposons à vaincre nostre ennemy; ce nets pas les

canons qui batte se sont les braves gens et il nen a pas dix plus que

nous, et alant nous mesme l'attaquer ils sont plus qu'à demy battus.» Et

fis armer vent arrière sur luy, et l'_Etoille_ nous suivoit lentement,

ainsy ce n'étoit pas celles des trois Mages. Le garde coste nous

atendoit avec ses deux voilles majeures carguées et le vent sur le petit

hunier ayant son costé de tribord au vent, et y avoit échangé trois de

ces plus forts canons croyant que je l'ataquerois du mesme costé, mais

étant tout proche de luy je fits ariver par sa poupe et luy tirant ma

volée coup après coup qui le prenoient en enfilade, et puis fits tenir

au vent soubs le vent de luy qu'il ne peut faire aucune manoeuvre, et

notre mousqueterie très bien servie nous luy coupasmes la drisse du

grand hunier dont la vergue et voile tomba; nous redoublames nos

décharges et en une heure de combat, il se rendit, je ne perdits qu'un

homme qui eut la teste emportée nommé Mazelinne, d'Honfleur, et notre

ennemy eut 24 tuez avec leur capitaine Mr Kilincword. Le navire étoit

tout neuf, mis à l'eau depuis 3 mois, armé de 40 canons, percé pour 44,

se nommait le _Scarboug_, avec 200 hommes; et l'_Etoille_ ne me seconda

nullement cependant a eu part à cette prise pour avoir assisté de

tesmoing, et après l'avoir pris les officiers et équipages qui restoient

me prièrent de les faire débarquer à la terre d'Irlande, dont nous

n'étions éloignés que de trois lieues, ainsy que leurs blessés et

estropiez dont ils périroient la plus grande partie sy je les enlevois

en France. J'accorday leurs demandes et m'en débarrassay et les fit

porter à terre dont je fus grandement loué par leurs nations, et

j'escortay la dite prise au Port-Louis le 6 de novembre et en ressortis

2 jours après sur ma frégatte le _Comte de Revel_ ne l'ayant montée que

de 30 canons à cause de l'hiver, ainsy l'anglois en avoit 10 canons plus

que moy et de plus gros calibre et 24 hommes plus. Je partis du

Port-Louis seul le 8 novembre pour retourner à Sainct-Malo désarmer où

j'arivay le 12 novembre[177].

CHAPITRE VIII

Bombardement de Saint-Malo.--Visite de Vauban.--Voyage à Bourg

neuf.--Second bombardement de Saint-Malo.--Croisières.--Excursion en

Irlande.--Superstition de Doublet.--Voyages aux Açores.--Lutte contre

les Anglais.--Séjour de Doublet à Salé et à Saffi.--Il refuse le salut à

deux vaisseaux portugais.--Martyre de la fille de Dom Garcia.--Retour à

Marseille.

1693. Le 26 sur les deux heures de l'après midy, je fus à la promenade

sur les remparts proche de la porte de Sainct Thomas, avec plusieurs

messieurs de la ville, et l'on aperceu au large de la Conchée[178] une

flotte qui s'en approchoit. La pluspart de nos messieurs croyoient estre

une flotte du party des gabelles qui venoient d'Honfleur, et nous les

regardions avec des lunettes d'aproches. Je dits: «Ce n'est nullement

une flotte de navires marchands, ce sont vaisseaux de guerre.» Et il y

eut presque un pary entre M. de la Motte-Gaillard et moy. Il se fondoit

que la saison étoit par trop advancée et j'opinay tousjours que c'étoit

des vaisseaux de guerre jusqu'à payer dix pistoles pour gajeures. Et sur

les 4 heures ils mouillèrent leurs ancres en dedans de la Conchée à la

fosse aux Normands, je quitay ma compagnie en leur disant qu'ils

feroient bien d'ordonner de préparer les forteresses pour les deffences

de la ville, et que j'alois changer d'habit pour m'y disposer. Je fus

chez moy très embarrassé pour advertir mon épouse qui étoit sur son

huitiesme mois de sa première grossesse et pour l'envoyer à la campagne

de sa mère, et j'étois encore plus embarrassé comment la quitter. Je dis

à son frère de l'aler conduire et que je ne le pouvois faire, crainte

que l'on ne m'accusât de lascheté et qu'on ne dit que j'avois pris ce

prétexte pour me sauver, et elle consentit de partir avec son frère. Et

je fus au fort Royal où il n'y avoit rien de préparé aux batteries des

canons, et les ennemis se postèrent ayant des pavillons blancs, ce qui

faisoit encore doubter que ce ne fut des françois. Et lorsqu'ils eurent

bien placé deux galiotes à bombes, sur les 5 heures, ils envoyèrent

plusieurs grosses bombes qui par un bonheur outrepassoient de beaucoup

la ville et sans faire aucun dommage, et alors les portes se trouvoient

trop petites pour passer l'afluence du monde qui se vouloit sauver. Et

nous leur envoyâmes plusieurs coups de canons sans nous apercevoir leur

avoir fait dommage. La nuit survint et l'on cessa de tirer de part et

d'autre.

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 15 / 26 段