communiquer les ordres qu'il recevoit de me donner le commandement de la
flutte du Roy le _Profond_[158] et d'y mettre quarante canons avec
deux-cents hommes flamands particulièrement les matelots afin que les
matelots françois des classes futs réservées pour les autres vaisseaux
du Roy. Mr le Marquis d'Amblimont[159], chef d'Escadre, et pour lors
commandant au port, qui venoit de commander le _Profond_ me dit: «Je
suis surpris que vous ayez couru sur mes brisées; j'ayme ce vaisseau et
vous m'en voulez déposséder.» Je luy dis: «Monsieur, je ne l'ay pas
demandé et le Ministre me l'a ordonné.» Et Mr l'Intendant print la
parole en luy disant: «Je say qu'il ne l'a pas demandé et qu'on l'a
choisy pour une expédition qui ne vous est pas convenable, et vous,
Monsieur, estes destiné pour comander le _Grand Henry_ à la teste de
l'escadre que nous allons bientots armer.» Sur quoy mon dit sieur
D'Amblimont me dits: «Je suis bien aise que se soit vous qui l'ayez et
vous avez un très bon vaisseau.» Et il fut question de l'armer et de
faire mon équipage de flamands qui n'aime pas à s'embarquer sur les
vaisseaux du Roy, à cause de la paye qui est moindre et aussy par la
subordination qu'il y faut observer, et pour ne pas paraître l'armement
pour le service du Roy c'étoit le chevalier Géraldin qui fournissoit
pour les advancer des gages aux matelots pour les vivres, et le gros de
l'armement se fit à l'arcenail et futs prêt au 26 février que je le fis
sortir du bassin pour le mettre le long des jettées affin de pouvoir le
mettre dans la rade au premier beau temps qui ne fut propre qu'au 20e
mars. Et aussy tots que je l'eus conduit en rade, Mr le prince de
Tingry[160] se fit amener à notre bord par curiosité de voir un vaisseau
armé, et nous levasmes l'ancre et mis soubs les voiles pour luy donner
le contentement de voir comme se gouverne un vaisseau. Après quoy nous
remismes en place pour recevoir le reste de mon équipage. Le 21 nous
fismes voilles accompagné d'un corsaire de douze canons faisant route
pour aller croiser vers le Nord pendant un mois comme le portoient mes
ordres, et après le mois de course expiré, prises faites ou non, étoit
d'aller en droitture à Dantzick où y trouverois des ordres. Et en
croisant avec l'autre corsaire le 22e au matin d'un temps de brouillards
nous aperceumes soubs le vent de nous une frégatte angloise sur laquelle
nous donasmes chasse. Je la reconnus n'avoir que 24 canons et bien des
officiers vêtus en rouge et gallonnées. J'en aprocha à portées d'un bon
mousquet, et ne vouluts luy tirer du canon crainte de rompre la marche,
et vouloit l'aborder, et nous étions proche des bancs de jarmuits et
elle couroit dessus. J'euts la précaution de faire sonder bien à propos,
car il ne se trouva que 17 pieds d'eau et notre vaisseau en tiroit un
peu plus que les 15. Je fis abandonner la chasse et retenir au vent dont
il étoit grand temps, car avec très grande peine et à force de voilles
nous échapasmes d'aborder un banc dont les brisants de la mer estoient à
portées de pistolets de nous soubs le vent, et ne trouvasmes que 16
pieds d'eau et nostre navire couché par le costé si fort que nos canons
du premier pont labouroient la mer, que nous aurions touché et péry
tous. Nous aperceusmes devant et au costé de nous d'autres brisants, des
bancs et plus rien du costé de dessoubs le vent. Je fis arriver vent
arrière et lever toutes nos voilles et mettre un gros ancre sur un bon
câble ajusté de trois sur un bout et nous tinsmes fermes à 15 brasses
d'eau et un bon fonds de vase, et il s'éleva une tempeste qui nous
obligea d'amener tout bas nos vergues et mâts d'hune et résistances
pendant trois fois 24 heures, tousjours en crainte que nostre câble ne
manquats, et après la tempeste cessée nous fismes de grands efforts pour
lever notre ancre et elle rompit par sa croisée, sy cela avoit arrivé
dans la tempeste l'on auroit jamais eu de nouvelles de nous. Enfin Dieu
permis de nous retirer heureusement, et nous fusmes croiser au large où
nous rencontrasmes un flibot écossois avec du charbon de terre
apartenant à Mr Chaters dont j'ay parlé à mon voyage des pommes, et je
le ranssonnay que pour trois cens livres sterling. Mon mois de course
estant finy, je pris la route pour me rendre à Dantzic, et au 8e may
j'arrivay à Elseineur après avoir fait les cérémonies accoustumées
devant le cap Kol, et le unze je fus en rade de Copenhague et fus à
terre saluer Mr notre ambassadeur auquel je fis présent de cent
bouteilles de vin de champagne; il en présenta une douzaine à la Reine
de Dannemark qui nous dit n'avoir gousté d'aussy excellent vin, ce qui
m'occasionna dès l'après midy de luy en envoyer cent autres bouteilles.
Et le landemain Mr l'ambassadeur me conduit voir diner le Roy et la
Reine et la princesse de Nassau, et la reine beut hautement à ma santé,
ce qui me fit beaucoup d'honneur à la cour. Sortant de là nous fusmes
disner chez son altesse sérénissisme Mr de Gueuldenleur frère naturel du
Roy et vice-roy de la Norvègue et généralissime des armées. Il nous
régala à la française et on y parla notre langue, mais il nous fit boire
à l'allemande, _egregie_, et me trouvay heureux d'avoir prétexte d'aler
me rembarquer pour continuer ma route, sur ce que le pilote me vint
demandar je prit congé et à la sortye je me sentis un peu chancelant,
mais mon canot étoit tout proche et y étant ambarqué je m'endormis
jusqu'à estre arrivé à mon bord, et eus loisir de reposer la nuitée pour
partir le matin ensuivant que nous appareillasmes la route pour Dantzik
où j'arrivé en la rade, le 27e may. Il est à remarquer qu'il n'y à que
les petits navires qui peuvent entrer dans la rivière de Danzik et que
les navires tirant 9 à 10 pieds d'eau sont obligés de rester à la rade à
plus d'une lieue de l'entrée, ainssy je me fis porter dans mon canot
jusqu'à la ville, où je fus trouver Mr Louchay, agent de France, et il
me conduit chez les anciens sénateurs, et à notre retour chez luy il me
dit de renvoyer mon canot, et que nous raisonnerions sur nos affaires,
et il me communiqua ses ordres qui étoient de me charger mon vaisseau de
plusieurs mâts de 80 à 85 pieds de long et de 32 à 33 palmes en
circonférence et aussy 20 câbles de 120 brasses de long depuis 18 à 21
pouces de grosseur, mil à 1200 barils d'acier et des hossières de
cordages depuis 4 à 6 pouces de grosseur et 200 barils de ferblanc, 200
paquets de fil de laiton et 200 paquets de fil de fer et du bray noir en
barils et des petites mastures. Je luy dis de m'envoyer en premier lieu
tout ce qui étoit de menu et le plus de poids pour servir de lest dans
les fonds, et ensuite 2 à 300 longues planches pour mettre au-dessus
avant de recevoir les mâts mais les fonds des payements n'étoient encore
arrivés et j'eus le loisir de me promener et d'examiner le pays jusqu'au
20e de juin que j'eus advis qu'il faloit charger et le 21e nous
commençâmes par les menus et plus de poids, le 25 et 26 par les câbles
et le 2 juillet par les planches pour recevoir les mâts quoyque long et
gros je trouvay le secret de les embarquer plus facilement et
promptement que les Holandois qu'on m'avoit envoyés pour l'effect, et
ordinairement ces grosses mastures se conduise par des basteaux qui les
entraînent proche du bord de celuy qui les doibt recevoir, et du premier
j'en embarquay huyt, ce qui surprist fort mes Holandois qui n'avoient
coustume d'embarquer que deux ou trois par jour.
Et la nuit il survint un coup de vent qui fit rompre le câble qui en
tenoit cinq mats attachés derrière nous, et lorsqu'il calma j'envoyai
mes chaloupes à leurs recherche le long de la coste où nous jugions à
peu près estre transportés, et mon canot ayant esté du costé de la baye
d'Olive[161] les y trouva échoués, et m'en ayant fait rapport, je
changeay d'équipage du canot et my embarqué et my fits porter, et ayant
mis pied à terre je trouvay deux païsans et nous dirent qu'ils y
gardoient par ordre de Mr l'abé Dolives pour qu'on ne les enlevats. Je
m'informay de sa demeure et ils me la montrèrent à bonne demie lieue en
dedans les dunnes. Je fus saluer Mr l'abbé et luy dis de ne pas trouver
mauvais que j'envoye reprendre les mâts du Roy mon maistre. Et il
répondit: «Qui est-il votre Roy? Il n'a rien icy; les mâts sont à moy et
tout ce qui vient en cette coste par droit de seigneur et de gravage:»
Je dits: «Mon Roy et mon maistre n'a d'autre Seigneur que Dieu, ainsy je
les auray de grey ou de force.» Il me brusqua en me disant:
«Retirez-vous d'icy.» Je retournay à mon vaisseau me trouvant trop
faible et sur le soir. Ma grande chaloupe y étoit, je laissay passer la
nuit et dès le petit jour je fis armer la grande chaloupe de 4 périers
et des fusils et sabres et des grenades et 45 bons hommes, un cric et de
bons leviers et des rouleaux et 25 hommes armés dans mon canot où je
m'embarquey, et fusmes descendre proche de nos mâts et y déjeunasmes
dessus pour avoir meilleur courage d'y travailler. M. l'abé en fut
adverty à son lever; j'avois posté des sentinelles en découverte et l'un
d'iceux m'advisa qu'il venoit des gens armés. Je fus les examiné et je
remarquay comme une procession de païsants mal armés et M. l'abé vêtu en
camail et rochet qui suivoit à pas graves. Lorsqu'il fut approché et son
armée de membrin je luy oposé 30 fusilliers, et les fis faire halte, et
il demanda à me parler. Je m'aproché et luy dis qu'il n'auroit autres
raisons de moy que de me laisser reprendre mes mâts, et que s'il s'y
oposoit le moindrement ou ses gens que j'avois donné ordre de faire main
basse sur tout, excepté luy que j'enleverois en France. Il répondit d'un
air doux: «Monsieur, cela est bien violent et j'en écrirai au Roy de
France.»--«Alez, Monsieur, je luy dits et vous me ferez plaisir.» Et
j'enlevay tous mes mâts sans plus d'oposition.
Je me trouvay près ayant levé toutes mes expéditions pour partir pour
France. Il y eut plusieurs dames chez lesquelles j'avois fréquenté à
Dantzik qui me témoignèrent avoir envie de voir un vaisseau du Roy de
France, et je ne peut me dispenser de les convier d'y venir disner avec
Mrs leurs maris, et je retournay à mon bord pour faire préparer le repas
et renvoyay Mr Durand, mon capitaine en segond, dans ma grande chaloupe
et le fils de Mr Alvarès, garde de la marinne, mon enseigne, dans mon
canot pour amener cette compagnie, que j'atendois à disner. Et un peu
après que mes chaloupes furent parties il arriva en cette rade un grand
yac du Roy de Dannemarc et duquel sa chaloupe vint à mon bord où étoit
Mr de Rancey que j'avois connu à Lisbonne, lequel m'aprits que monsieur
le vidame Denneval,[162] chez qui je l'avois veu lors de son ambassade
en Portugal, étoit avec Madame son épouse et Mr le chevalier son fils
dedans le dit yac, et venoit se débarquer à Dantzick pour se rendre
ambassadeur à Varsovie, cour de Pologne. Je marqué mon ressentiment à Mr
de Rancey de ce que je n'avois mon canot ny ma chaloupe pour aller
rendre mes respects à Son Excelence, mais que s'il le voulait bien j'y
allois aler dans le canot du Danois, et il me marqua que je ferois
plaisir à Son Excellence. Je fits arborer les pavillons et tirer treize
coups de canons avant de m'embarquer pour saluer la venue de Mr
l'ambassadeur, et fus le saluer. Il me reconnut et j'en receus beaucoup
d'honnestetés et de Madame. Après quoy, il me dits: «Vous voudrées bien
sur le soir me prester vos chaloupes pour aider à nous débarquer.» Et je
lui dis: «N'y penssées pas, Monsieur, vous recevriées un affront de
n'estre pas salué des forteresses et de la ville.» Il me dit le pourquoy
donc? «C'est qu'il n'en ont pas receu nouvelles de la cour de France et
ils le savent par voyes indirectes comme je l'ay pu apprendre, et sy
vous débarquez vous ne trouverez vostre logement préparé, ny salut ny le
Sénat à vous recevoir, et il faut que vous envoyez votre secrétaire ou
votre écuyer leur annoncer votre venüe pour que l'on se dispose à vous
recevoir dans les dispositions dues à votre rang et dignité et vos
chaloupes reviendront et pourront demain vous servir suivant vos
réponses que vous recevrez.» Surquoy il m'embrassa et dits: «Parbleu, je
suis heureux de vous avoir trouvé icy.» Et envoya Mr de Rancey au Sénat
de Danzick dans le canot du yac, et je luy dits: «Monsieur, je vais
m'embarquer avec luy pour qu'il me remette à mon bord n'ayant d'autre
batteaux, car les miens sont en la recherche d'une compagnie d'hommes et
de dames qui viendront disner à mon bord, et je ne puis y manquer pour
rester avec vous.» Et il me dit: «Je m'en vais avec vous.» Sur quoy je
répondits qu'il me feroit beaucoup d'honneur et Madame sy elle le
vouloit bien. Il en parla à Madame qui dits n'aimer à aller dans des
chaloupes. Et nous nous fismes porter à notre bord et il envoya Mr de
Rancey et mes deux chaloupes sur le midy m'ameinèrent la compagnie que
j'atendois et dont Mr l'ambassadeur fut fort aise de s'informer de ce
que je l'avois prévenu, et lorsqu'il vit le préparatif de ma table il
dit: «Hé, mordié, quelle bonne chère! Madame et moy avons paty n'ayant
que des viandes salées et fumées au bord de ces mesquins Danois.» Je luy
dits avant de faire servir: «Choisissez tout ce qui peut estre du goût
de Madame et je luy vay envoyé.» Il fit un peu de difficultés disant
qu'il ne falloit qu'une ou deux assiettes et j'en envoyay de huipt
sortes de différents mets.
Mr Durand mon segond nous raconta que, amenant notre compagnie on apprit
la nouvelle que notre armée navale avoit esté battue et défaitte à la
Hougue[163] et que, au bas de la rivière de Dantzik, il avait rencontré
un moyen navire de six canons qui leurs dits mille insolences, criant:
«chiens de François votre armée est deffaite,» et montrant leur derrière
à nud à toutes ces dames qu'ils apeloient putains. Et cela nous diminua
de beaucoup les dispositions que nous étions proposées, et Mr
l'ambassadeur par une prudence achevée remis un peu la compagnie en
disant: «Il peut y avoir quelque disgrâce, événements de la guerre, mais
jamais si grand que les ennemis les publient, et il ne faut pas
paroistre déconcertés.
L'on disna bien, et sur les six heures il falut reporter à terre notre
compagnie et Mr Durand avoit eu la prévoyance d'embarquer plusieurs
menues armes dans ma grande chaloupe sans le faire paroistre. Et entrant
dans la rivière, il ne peut éviter de passer proche le navire Anglois
qui avoit insulté, lequel ne manqua pas de recommencer, et il pacifia
tout autant qu'il fut occupé. Mais lorsqu'il eut tout débarqué, et
revenant pour se rendre à bord et passant proche le dit anglois qui
récidiva en luy jettant des pierres dans sa chaloupe, il prit les armes
et fit sauter nos hommes avec luy à l'abordage; l'anglois tira un coup
de canon qui passa par dessus nos gens, lesquels de toc et de taille, à
coups de sabre, ruoient sur ce qu'ils rencontraient, puis en ayant mis 8
à dix sur le carreau se rembarquèrent et étant à bord firent le récit à
Mr l'ambassadeur, qui y étoit encore sur les neuf heures et nous dit
qu'on avoit bien fait de réprimer cette insolence et que nous n'eussions
à nous pas embarrasser. Le dit navire anglois échoua en coste, mais il
échapa le lendemain. Mr de Rancey revint rendre compte à Son Excellence
de sa négociation et comme le Sénat fut assemblé où il fut délibéré pour
le recevoir, mais que l'on prioit Son Excellence de différer au
lendemain pour se débarquer pour donner loisir de préparer son logement,
et Mr l'ambassadeur pour se desennuyer vint à mon bord avec Madame et y
passèrent la journée jusqu'au soir, étant bien content des advis que je
luy avois donnés. J'étois tout prêt à partir et il me pria de luy
prester mon canot et ma chaloupe pour lui aider à le débarquer et son
meuble, et je m'embarqué dans mon canot pour recevoir leurs Exellences,
et les conduire, ayant mon trompette qui jouait des famfares.[164] Et
lorsque nous débordasmes du yac Danois il tira dix coups de canons, et
en dépassant nostre vaisseau on tira treize coups et nous fusmes au
Heels, à l'entrée de la rivière de Dansik, où ets la première forteresse
d'où l'on tira neufs coups, et nous y trouvasmes une demie galère
couverte d'un damas rouge avec des franges d'or, où il y avoit deux
députés du sénat qui prièrent leurs Excellences de s'embarquer, et puis
on monta devant la ville où toutes les forteresses tirèrent. Et à cause
de l'affaire de l'Anglois je quittay leurs Excellences après en avoir
receu bien des honnestetés et marques de leurs amitiez, et sitost que je
fus à mon bord, et que ma chaloupe fut venue je mis soubs les voilles
pour me rendre a Copenhague.
J'arrivay le 16e; je fus trouver Mr le marquis de Martangist notre
ambassadeur, qui à l'abord me receu froid, ayant receu des plaintes pour
ce navire anglois, et que cela avoit fait bien du bruit à la cour de
Dannemark par les ambassadeurs d'Angleterre et d'Hollande qui
demandoient que je fus arresté avec mon vaisseau jusqu'à avoir une
satisfaction. Et me doutant de l'affaire j'eus la précaution d'aporter
mon journal où j'avois dressé le procès-verbal de tout ce qui s'étoit
passé envers le dit Anglois et que j'avois fait attester véritable par
tous les messieurs et dames qui avoient receu les insolences lorsqu'ils
vindrent et se débarquèrent de mon vaisseau, et dont le greffier du
Sénat et Mademoiselle son épouze étoient du nombre et avoient tous signé
le contenu. Lorsque Mr de Martangis en prit lecture, il fut fort content
et me fit mettre avec lui dans son carrosse et son secréttaire, et nous
fusmes trouver Mr Bielks grand admiral pour le prévenir. Il fut content
de ma précaution et il nous dit qu'il aloit se rendre au consseil qui
s'assembloit pour ce subject où seraient les ambassadeurs d'Anglettere
et d'Holande et que Mr de Martangit n'avoit besoin d'y paroistre puisque
j'étois muni de si bonnes défences, et Mr l'ambassadeur me conduit à
l'hôtel du conseil où il me laissa avec Mr Bezé son secrétaire et
retourna à son hostel, m'ayant dit qu'il me renvoirroit chercher pour
aler dîner avec luy. L'on nous fit entrer dans une antichambre du
conseil et peu après l'on m'y fit entrer seul et l'on ne voulut pas que
Mr Bezé y entrats. Je vis tous les seigneurs autour d'une grande table
couverte d'un velours vert et Mr l'admiral au haut bout soubs un dais et
les deux ambassadeurs un à chaque de ses costés, tous assis en
fauteuils. Je les saluay tous; et puis un de l'assemblée me demanda mon
nom et celuy de mon vaisseau en langue françoise. Je ne fis aucune
réponce. Il recommença et demanda pourquoy je ne répondois pas. Je dis
appartenir à un trop grand maistre pour que son officier fût traité avec
autant de mépris d'estre comme un valet interrogé sur pied lorsque toute
l'assemblée étoient assis. Et l'on m'aprocha un fauteuil, où avant de
m'asseoir je saluay tous ces messieurs. Et puis je dis: «Ce seroit trop
vous fatiguer et par trop ennuyeux à une si honorable assemblée de faire
un long interrogatoire et recevoir mes responces. Voici au net tout le
procès verbal de ce qui s'est passé et bien vérifié; examinées les
plaintes de mes partyes, je n'ay autre chose à vous répondre, et surquoy
il vous plaise rendre vostre bonne justice.» Et l'ambassadeur anglois
présenta son mémoire de plainte et dans lequel il y avoit beaucoup
d'exagérations outrées, disant n'avoir pas insulté qui que ce soit et
que mes gens n'ont eu d'autres intentions que de piller ce qui étoit
dans le dit navire et de le faire périr à la coste pour que l'on ne
s'aperceut d'un vol fait, ayant enlevé plus de 25 mille florins
d'espesses d'or et d'argent, etc. L'on leut tout au long mon
procès-verbal et les temoignages, et il n'y eut d'autres répliques à me
faire que sur le prétendu vol. Et je pris le discours: qu'il nets pas
surprenant que l'auteur d'une querelle ne dise beaucoup de faussetées
pour se disculper et pour agraver sa partie; que l'on examine sur les
factures de son chargement sy l'on y a rien pris, et que le total avec
son navire qui n'avoit que des mâts et des planches et quelques balles
de chanvres sont propres d'enlever, et quant aux espèces il n'est
nullement probable que l'on en remporte de ce pays; et qu'il produise sy
son chargement en allant auroit pu produire en retour la dite cargaison
et remporter autant d'espèces quand mesme elles seroient d'usage en
Angleterre. Après quoy l'on me dit: «Monsieur, passés dans l'antichambre
et l'on vous rendra vostre journal.» Je rejoins le secrétaire de son
Excellence et luy conte comme j'ay abrégé matière et comme j'avois agi à
l'entrée. Il en fut très content et dits: «Dans peu nous saurons ce qui
vat estre jugé.» Et un quart d'heure après les deux ambassadeurs
sortirent par notre antichambre, et celuy d'Angleterre me dits:
«Monsieur, vous devez estre content; vous avez trop bien défendu vostre
cause, et j'ai connu que l'on ne m'a pas accusé juste, et suis votre
serviteur.» Le Holandais me dits: «Tous les capitaines n'ont tant de
précautions que vous.» Et le Conseil se sépara, et on me rendit mon
journal sans me rien dire, et au sortir nous trouvasmes le carrose de Mr
nostre ambassadeur où étoit Mr De Cormaillon[165] qui nous attendoit et
pour me dire que Mr Bezé retourne à l'hostel et que nous alions chez le
Roy où Mr de Martangits étoit. Nous atendismes que leurs Majestées euts
commencé à disner, et le Roy fut informé du résultat du conseil dit tout
hault à son Exellence: «Monsieur, je suis bien aize que votre capitaine
se soit sy bien justifié, avec aplaudissement mesme de ses ennemis.» Et
la Reine dits: «J'en suis bien aize et je vais boire à sa santé.» Je
répondis par des grandes humiliations et puis on se retira, et fus
disner chez Son Excellence avec Mr de Cormaillon, homme de qualité de
France qui s'étoit batu en duel avec Mr le comte de Chapelle et de
Montmorency et se sauva en Dannemark où il a esté fait lieutenant
général des armées, ayant le cordon de l'ordre de l'Elephan Blanc et
promit de ne jamais lever les armes contre le Roy de France et a esté
fort estimé. Je fus étonné de voir venir disner avec nous Mr l'admiral
Bielks et qui fis mes élloges sur les manières du soutient d'honneur
pour ma séance et comme je m'étois si bien défendu, et l'après disner
Son Exellence me promena à toutes les curiozetées de plaisances de cette
cour où il n'y a rien qui mérite récit que la tour pour
l'observatoire.[166] Je prits congé de Son Exellence qui fit embarquer
dans ma chaloupe 24 grands jambons de Mayence dont douze m'estoient
présentés par la Reine avec un flacon d'or pour l'eau de Hongrie[167] et
dont le pied étoit tout à vice en boite remplie d'un exelent beaume, et
les douze autres jambons étoient de Mr l'ambassadeur, le tout pour le
vin de Champagne que j'avois présenté.