1692. Le 15 janvier M. l'Intendant me fit venir chez lui pour me

communiquer les ordres qu'il recevoit de me donner le commandement de la

flutte du Roy le _Profond_[158] et d'y mettre quarante canons avec

deux-cents hommes flamands particulièrement les matelots afin que les

matelots françois des classes futs réservées pour les autres vaisseaux

du Roy. Mr le Marquis d'Amblimont[159], chef d'Escadre, et pour lors

commandant au port, qui venoit de commander le _Profond_ me dit: «Je

suis surpris que vous ayez couru sur mes brisées; j'ayme ce vaisseau et

vous m'en voulez déposséder.» Je luy dis: «Monsieur, je ne l'ay pas

demandé et le Ministre me l'a ordonné.» Et Mr l'Intendant print la

parole en luy disant: «Je say qu'il ne l'a pas demandé et qu'on l'a

choisy pour une expédition qui ne vous est pas convenable, et vous,

Monsieur, estes destiné pour comander le _Grand Henry_ à la teste de

l'escadre que nous allons bientots armer.» Sur quoy mon dit sieur

D'Amblimont me dits: «Je suis bien aise que se soit vous qui l'ayez et

vous avez un très bon vaisseau.» Et il fut question de l'armer et de

faire mon équipage de flamands qui n'aime pas à s'embarquer sur les

vaisseaux du Roy, à cause de la paye qui est moindre et aussy par la

subordination qu'il y faut observer, et pour ne pas paraître l'armement

pour le service du Roy c'étoit le chevalier Géraldin qui fournissoit

pour les advancer des gages aux matelots pour les vivres, et le gros de

l'armement se fit à l'arcenail et futs prêt au 26 février que je le fis

sortir du bassin pour le mettre le long des jettées affin de pouvoir le

mettre dans la rade au premier beau temps qui ne fut propre qu'au 20e

mars. Et aussy tots que je l'eus conduit en rade, Mr le prince de

Tingry[160] se fit amener à notre bord par curiosité de voir un vaisseau

armé, et nous levasmes l'ancre et mis soubs les voiles pour luy donner

le contentement de voir comme se gouverne un vaisseau. Après quoy nous

remismes en place pour recevoir le reste de mon équipage. Le 21 nous

fismes voilles accompagné d'un corsaire de douze canons faisant route

pour aller croiser vers le Nord pendant un mois comme le portoient mes

ordres, et après le mois de course expiré, prises faites ou non, étoit

d'aller en droitture à Dantzick où y trouverois des ordres. Et en

croisant avec l'autre corsaire le 22e au matin d'un temps de brouillards

nous aperceumes soubs le vent de nous une frégatte angloise sur laquelle

nous donasmes chasse. Je la reconnus n'avoir que 24 canons et bien des

officiers vêtus en rouge et gallonnées. J'en aprocha à portées d'un bon

mousquet, et ne vouluts luy tirer du canon crainte de rompre la marche,

et vouloit l'aborder, et nous étions proche des bancs de jarmuits et

elle couroit dessus. J'euts la précaution de faire sonder bien à propos,

car il ne se trouva que 17 pieds d'eau et notre vaisseau en tiroit un

peu plus que les 15. Je fis abandonner la chasse et retenir au vent dont

il étoit grand temps, car avec très grande peine et à force de voilles

nous échapasmes d'aborder un banc dont les brisants de la mer estoient à

portées de pistolets de nous soubs le vent, et ne trouvasmes que 16

pieds d'eau et nostre navire couché par le costé si fort que nos canons

du premier pont labouroient la mer, que nous aurions touché et péry

tous. Nous aperceusmes devant et au costé de nous d'autres brisants, des

bancs et plus rien du costé de dessoubs le vent. Je fis arriver vent

arrière et lever toutes nos voilles et mettre un gros ancre sur un bon

câble ajusté de trois sur un bout et nous tinsmes fermes à 15 brasses

d'eau et un bon fonds de vase, et il s'éleva une tempeste qui nous

obligea d'amener tout bas nos vergues et mâts d'hune et résistances

pendant trois fois 24 heures, tousjours en crainte que nostre câble ne

manquats, et après la tempeste cessée nous fismes de grands efforts pour

lever notre ancre et elle rompit par sa croisée, sy cela avoit arrivé

dans la tempeste l'on auroit jamais eu de nouvelles de nous. Enfin Dieu

permis de nous retirer heureusement, et nous fusmes croiser au large où

nous rencontrasmes un flibot écossois avec du charbon de terre

apartenant à Mr Chaters dont j'ay parlé à mon voyage des pommes, et je

le ranssonnay que pour trois cens livres sterling. Mon mois de course

estant finy, je pris la route pour me rendre à Dantzic, et au 8e may

j'arrivay à Elseineur après avoir fait les cérémonies accoustumées

devant le cap Kol, et le unze je fus en rade de Copenhague et fus à

terre saluer Mr notre ambassadeur auquel je fis présent de cent

bouteilles de vin de champagne; il en présenta une douzaine à la Reine

de Dannemark qui nous dit n'avoir gousté d'aussy excellent vin, ce qui

m'occasionna dès l'après midy de luy en envoyer cent autres bouteilles.

Et le landemain Mr l'ambassadeur me conduit voir diner le Roy et la

Reine et la princesse de Nassau, et la reine beut hautement à ma santé,

ce qui me fit beaucoup d'honneur à la cour. Sortant de là nous fusmes

disner chez son altesse sérénissisme Mr de Gueuldenleur frère naturel du

Roy et vice-roy de la Norvègue et généralissime des armées. Il nous

régala à la française et on y parla notre langue, mais il nous fit boire

à l'allemande, _egregie_, et me trouvay heureux d'avoir prétexte d'aler

me rembarquer pour continuer ma route, sur ce que le pilote me vint

demandar je prit congé et à la sortye je me sentis un peu chancelant,

mais mon canot étoit tout proche et y étant ambarqué je m'endormis

jusqu'à estre arrivé à mon bord, et eus loisir de reposer la nuitée pour

partir le matin ensuivant que nous appareillasmes la route pour Dantzik

où j'arrivé en la rade, le 27e may. Il est à remarquer qu'il n'y à que

les petits navires qui peuvent entrer dans la rivière de Danzik et que

les navires tirant 9 à 10 pieds d'eau sont obligés de rester à la rade à

plus d'une lieue de l'entrée, ainssy je me fis porter dans mon canot

jusqu'à la ville, où je fus trouver Mr Louchay, agent de France, et il

me conduit chez les anciens sénateurs, et à notre retour chez luy il me

dit de renvoyer mon canot, et que nous raisonnerions sur nos affaires,

et il me communiqua ses ordres qui étoient de me charger mon vaisseau de

plusieurs mâts de 80 à 85 pieds de long et de 32 à 33 palmes en

circonférence et aussy 20 câbles de 120 brasses de long depuis 18 à 21

pouces de grosseur, mil à 1200 barils d'acier et des hossières de

cordages depuis 4 à 6 pouces de grosseur et 200 barils de ferblanc, 200

paquets de fil de laiton et 200 paquets de fil de fer et du bray noir en

barils et des petites mastures. Je luy dis de m'envoyer en premier lieu

tout ce qui étoit de menu et le plus de poids pour servir de lest dans

les fonds, et ensuite 2 à 300 longues planches pour mettre au-dessus

avant de recevoir les mâts mais les fonds des payements n'étoient encore

arrivés et j'eus le loisir de me promener et d'examiner le pays jusqu'au

20e de juin que j'eus advis qu'il faloit charger et le 21e nous

commençâmes par les menus et plus de poids, le 25 et 26 par les câbles

et le 2 juillet par les planches pour recevoir les mâts quoyque long et

gros je trouvay le secret de les embarquer plus facilement et

promptement que les Holandois qu'on m'avoit envoyés pour l'effect, et

ordinairement ces grosses mastures se conduise par des basteaux qui les

entraînent proche du bord de celuy qui les doibt recevoir, et du premier

j'en embarquay huyt, ce qui surprist fort mes Holandois qui n'avoient

coustume d'embarquer que deux ou trois par jour.

Et la nuit il survint un coup de vent qui fit rompre le câble qui en

tenoit cinq mats attachés derrière nous, et lorsqu'il calma j'envoyai

mes chaloupes à leurs recherche le long de la coste où nous jugions à

peu près estre transportés, et mon canot ayant esté du costé de la baye

d'Olive[161] les y trouva échoués, et m'en ayant fait rapport, je

changeay d'équipage du canot et my embarqué et my fits porter, et ayant

mis pied à terre je trouvay deux païsans et nous dirent qu'ils y

gardoient par ordre de Mr l'abé Dolives pour qu'on ne les enlevats. Je

m'informay de sa demeure et ils me la montrèrent à bonne demie lieue en

dedans les dunnes. Je fus saluer Mr l'abbé et luy dis de ne pas trouver

mauvais que j'envoye reprendre les mâts du Roy mon maistre. Et il

répondit: «Qui est-il votre Roy? Il n'a rien icy; les mâts sont à moy et

tout ce qui vient en cette coste par droit de seigneur et de gravage:»

Je dits: «Mon Roy et mon maistre n'a d'autre Seigneur que Dieu, ainsy je

les auray de grey ou de force.» Il me brusqua en me disant:

«Retirez-vous d'icy.» Je retournay à mon vaisseau me trouvant trop

faible et sur le soir. Ma grande chaloupe y étoit, je laissay passer la

nuit et dès le petit jour je fis armer la grande chaloupe de 4 périers

et des fusils et sabres et des grenades et 45 bons hommes, un cric et de

bons leviers et des rouleaux et 25 hommes armés dans mon canot où je

m'embarquey, et fusmes descendre proche de nos mâts et y déjeunasmes

dessus pour avoir meilleur courage d'y travailler. M. l'abé en fut

adverty à son lever; j'avois posté des sentinelles en découverte et l'un

d'iceux m'advisa qu'il venoit des gens armés. Je fus les examiné et je

remarquay comme une procession de païsants mal armés et M. l'abé vêtu en

camail et rochet qui suivoit à pas graves. Lorsqu'il fut approché et son

armée de membrin je luy oposé 30 fusilliers, et les fis faire halte, et

il demanda à me parler. Je m'aproché et luy dis qu'il n'auroit autres

raisons de moy que de me laisser reprendre mes mâts, et que s'il s'y

oposoit le moindrement ou ses gens que j'avois donné ordre de faire main

basse sur tout, excepté luy que j'enleverois en France. Il répondit d'un

air doux: «Monsieur, cela est bien violent et j'en écrirai au Roy de

France.»--«Alez, Monsieur, je luy dits et vous me ferez plaisir.» Et

j'enlevay tous mes mâts sans plus d'oposition.

Je me trouvay près ayant levé toutes mes expéditions pour partir pour

France. Il y eut plusieurs dames chez lesquelles j'avois fréquenté à

Dantzik qui me témoignèrent avoir envie de voir un vaisseau du Roy de

France, et je ne peut me dispenser de les convier d'y venir disner avec

Mrs leurs maris, et je retournay à mon bord pour faire préparer le repas

et renvoyay Mr Durand, mon capitaine en segond, dans ma grande chaloupe

et le fils de Mr Alvarès, garde de la marinne, mon enseigne, dans mon

canot pour amener cette compagnie, que j'atendois à disner. Et un peu

après que mes chaloupes furent parties il arriva en cette rade un grand

yac du Roy de Dannemarc et duquel sa chaloupe vint à mon bord où étoit

Mr de Rancey que j'avois connu à Lisbonne, lequel m'aprits que monsieur

le vidame Denneval,[162] chez qui je l'avois veu lors de son ambassade

en Portugal, étoit avec Madame son épouse et Mr le chevalier son fils

dedans le dit yac, et venoit se débarquer à Dantzick pour se rendre

ambassadeur à Varsovie, cour de Pologne. Je marqué mon ressentiment à Mr

de Rancey de ce que je n'avois mon canot ny ma chaloupe pour aller

rendre mes respects à Son Excelence, mais que s'il le voulait bien j'y

allois aler dans le canot du Danois, et il me marqua que je ferois

plaisir à Son Excellence. Je fits arborer les pavillons et tirer treize

coups de canons avant de m'embarquer pour saluer la venue de Mr

l'ambassadeur, et fus le saluer. Il me reconnut et j'en receus beaucoup

d'honnestetés et de Madame. Après quoy, il me dits: «Vous voudrées bien

sur le soir me prester vos chaloupes pour aider à nous débarquer.» Et je

lui dis: «N'y penssées pas, Monsieur, vous recevriées un affront de

n'estre pas salué des forteresses et de la ville.» Il me dit le pourquoy

donc? «C'est qu'il n'en ont pas receu nouvelles de la cour de France et

ils le savent par voyes indirectes comme je l'ay pu apprendre, et sy

vous débarquez vous ne trouverez vostre logement préparé, ny salut ny le

Sénat à vous recevoir, et il faut que vous envoyez votre secrétaire ou

votre écuyer leur annoncer votre venüe pour que l'on se dispose à vous

recevoir dans les dispositions dues à votre rang et dignité et vos

chaloupes reviendront et pourront demain vous servir suivant vos

réponses que vous recevrez.» Surquoy il m'embrassa et dits: «Parbleu, je

suis heureux de vous avoir trouvé icy.» Et envoya Mr de Rancey au Sénat

de Danzick dans le canot du yac, et je luy dits: «Monsieur, je vais

m'embarquer avec luy pour qu'il me remette à mon bord n'ayant d'autre

batteaux, car les miens sont en la recherche d'une compagnie d'hommes et

de dames qui viendront disner à mon bord, et je ne puis y manquer pour

rester avec vous.» Et il me dit: «Je m'en vais avec vous.» Sur quoy je

répondits qu'il me feroit beaucoup d'honneur et Madame sy elle le

vouloit bien. Il en parla à Madame qui dits n'aimer à aller dans des

chaloupes. Et nous nous fismes porter à notre bord et il envoya Mr de

Rancey et mes deux chaloupes sur le midy m'ameinèrent la compagnie que

j'atendois et dont Mr l'ambassadeur fut fort aise de s'informer de ce

que je l'avois prévenu, et lorsqu'il vit le préparatif de ma table il

dit: «Hé, mordié, quelle bonne chère! Madame et moy avons paty n'ayant

que des viandes salées et fumées au bord de ces mesquins Danois.» Je luy

dits avant de faire servir: «Choisissez tout ce qui peut estre du goût

de Madame et je luy vay envoyé.» Il fit un peu de difficultés disant

qu'il ne falloit qu'une ou deux assiettes et j'en envoyay de huipt

sortes de différents mets.

Mr Durand mon segond nous raconta que, amenant notre compagnie on apprit

la nouvelle que notre armée navale avoit esté battue et défaitte à la

Hougue[163] et que, au bas de la rivière de Dantzik, il avait rencontré

un moyen navire de six canons qui leurs dits mille insolences, criant:

«chiens de François votre armée est deffaite,» et montrant leur derrière

à nud à toutes ces dames qu'ils apeloient putains. Et cela nous diminua

de beaucoup les dispositions que nous étions proposées, et Mr

l'ambassadeur par une prudence achevée remis un peu la compagnie en

disant: «Il peut y avoir quelque disgrâce, événements de la guerre, mais

jamais si grand que les ennemis les publient, et il ne faut pas

paroistre déconcertés.

L'on disna bien, et sur les six heures il falut reporter à terre notre

compagnie et Mr Durand avoit eu la prévoyance d'embarquer plusieurs

menues armes dans ma grande chaloupe sans le faire paroistre. Et entrant

dans la rivière, il ne peut éviter de passer proche le navire Anglois

qui avoit insulté, lequel ne manqua pas de recommencer, et il pacifia

tout autant qu'il fut occupé. Mais lorsqu'il eut tout débarqué, et

revenant pour se rendre à bord et passant proche le dit anglois qui

récidiva en luy jettant des pierres dans sa chaloupe, il prit les armes

et fit sauter nos hommes avec luy à l'abordage; l'anglois tira un coup

de canon qui passa par dessus nos gens, lesquels de toc et de taille, à

coups de sabre, ruoient sur ce qu'ils rencontraient, puis en ayant mis 8

à dix sur le carreau se rembarquèrent et étant à bord firent le récit à

Mr l'ambassadeur, qui y étoit encore sur les neuf heures et nous dit

qu'on avoit bien fait de réprimer cette insolence et que nous n'eussions

à nous pas embarrasser. Le dit navire anglois échoua en coste, mais il

échapa le lendemain. Mr de Rancey revint rendre compte à Son Excellence

de sa négociation et comme le Sénat fut assemblé où il fut délibéré pour

le recevoir, mais que l'on prioit Son Excellence de différer au

lendemain pour se débarquer pour donner loisir de préparer son logement,

et Mr l'ambassadeur pour se desennuyer vint à mon bord avec Madame et y

passèrent la journée jusqu'au soir, étant bien content des advis que je

luy avois donnés. J'étois tout prêt à partir et il me pria de luy

prester mon canot et ma chaloupe pour lui aider à le débarquer et son

meuble, et je m'embarqué dans mon canot pour recevoir leurs Exellences,

et les conduire, ayant mon trompette qui jouait des famfares.[164] Et

lorsque nous débordasmes du yac Danois il tira dix coups de canons, et

en dépassant nostre vaisseau on tira treize coups et nous fusmes au

Heels, à l'entrée de la rivière de Dansik, où ets la première forteresse

d'où l'on tira neufs coups, et nous y trouvasmes une demie galère

couverte d'un damas rouge avec des franges d'or, où il y avoit deux

députés du sénat qui prièrent leurs Excellences de s'embarquer, et puis

on monta devant la ville où toutes les forteresses tirèrent. Et à cause

de l'affaire de l'Anglois je quittay leurs Excellences après en avoir

receu bien des honnestetés et marques de leurs amitiez, et sitost que je

fus à mon bord, et que ma chaloupe fut venue je mis soubs les voilles

pour me rendre a Copenhague.

J'arrivay le 16e; je fus trouver Mr le marquis de Martangist notre

ambassadeur, qui à l'abord me receu froid, ayant receu des plaintes pour

ce navire anglois, et que cela avoit fait bien du bruit à la cour de

Dannemark par les ambassadeurs d'Angleterre et d'Hollande qui

demandoient que je fus arresté avec mon vaisseau jusqu'à avoir une

satisfaction. Et me doutant de l'affaire j'eus la précaution d'aporter

mon journal où j'avois dressé le procès-verbal de tout ce qui s'étoit

passé envers le dit Anglois et que j'avois fait attester véritable par

tous les messieurs et dames qui avoient receu les insolences lorsqu'ils

vindrent et se débarquèrent de mon vaisseau, et dont le greffier du

Sénat et Mademoiselle son épouze étoient du nombre et avoient tous signé

le contenu. Lorsque Mr de Martangis en prit lecture, il fut fort content

et me fit mettre avec lui dans son carrosse et son secréttaire, et nous

fusmes trouver Mr Bielks grand admiral pour le prévenir. Il fut content

de ma précaution et il nous dit qu'il aloit se rendre au consseil qui

s'assembloit pour ce subject où seraient les ambassadeurs d'Anglettere

et d'Holande et que Mr de Martangit n'avoit besoin d'y paroistre puisque

j'étois muni de si bonnes défences, et Mr l'ambassadeur me conduit à

l'hôtel du conseil où il me laissa avec Mr Bezé son secrétaire et

retourna à son hostel, m'ayant dit qu'il me renvoirroit chercher pour

aler dîner avec luy. L'on nous fit entrer dans une antichambre du

conseil et peu après l'on m'y fit entrer seul et l'on ne voulut pas que

Mr Bezé y entrats. Je vis tous les seigneurs autour d'une grande table

couverte d'un velours vert et Mr l'admiral au haut bout soubs un dais et

les deux ambassadeurs un à chaque de ses costés, tous assis en

fauteuils. Je les saluay tous; et puis un de l'assemblée me demanda mon

nom et celuy de mon vaisseau en langue françoise. Je ne fis aucune

réponce. Il recommença et demanda pourquoy je ne répondois pas. Je dis

appartenir à un trop grand maistre pour que son officier fût traité avec

autant de mépris d'estre comme un valet interrogé sur pied lorsque toute

l'assemblée étoient assis. Et l'on m'aprocha un fauteuil, où avant de

m'asseoir je saluay tous ces messieurs. Et puis je dis: «Ce seroit trop

vous fatiguer et par trop ennuyeux à une si honorable assemblée de faire

un long interrogatoire et recevoir mes responces. Voici au net tout le

procès verbal de ce qui s'est passé et bien vérifié; examinées les

plaintes de mes partyes, je n'ay autre chose à vous répondre, et surquoy

il vous plaise rendre vostre bonne justice.» Et l'ambassadeur anglois

présenta son mémoire de plainte et dans lequel il y avoit beaucoup

d'exagérations outrées, disant n'avoir pas insulté qui que ce soit et

que mes gens n'ont eu d'autres intentions que de piller ce qui étoit

dans le dit navire et de le faire périr à la coste pour que l'on ne

s'aperceut d'un vol fait, ayant enlevé plus de 25 mille florins

d'espesses d'or et d'argent, etc. L'on leut tout au long mon

procès-verbal et les temoignages, et il n'y eut d'autres répliques à me

faire que sur le prétendu vol. Et je pris le discours: qu'il nets pas

surprenant que l'auteur d'une querelle ne dise beaucoup de faussetées

pour se disculper et pour agraver sa partie; que l'on examine sur les

factures de son chargement sy l'on y a rien pris, et que le total avec

son navire qui n'avoit que des mâts et des planches et quelques balles

de chanvres sont propres d'enlever, et quant aux espèces il n'est

nullement probable que l'on en remporte de ce pays; et qu'il produise sy

son chargement en allant auroit pu produire en retour la dite cargaison

et remporter autant d'espèces quand mesme elles seroient d'usage en

Angleterre. Après quoy l'on me dit: «Monsieur, passés dans l'antichambre

et l'on vous rendra vostre journal.» Je rejoins le secrétaire de son

Excellence et luy conte comme j'ay abrégé matière et comme j'avois agi à

l'entrée. Il en fut très content et dits: «Dans peu nous saurons ce qui

vat estre jugé.» Et un quart d'heure après les deux ambassadeurs

sortirent par notre antichambre, et celuy d'Angleterre me dits:

«Monsieur, vous devez estre content; vous avez trop bien défendu vostre

cause, et j'ai connu que l'on ne m'a pas accusé juste, et suis votre

serviteur.» Le Holandais me dits: «Tous les capitaines n'ont tant de

précautions que vous.» Et le Conseil se sépara, et on me rendit mon

journal sans me rien dire, et au sortir nous trouvasmes le carrose de Mr

nostre ambassadeur où étoit Mr De Cormaillon[165] qui nous attendoit et

pour me dire que Mr Bezé retourne à l'hostel et que nous alions chez le

Roy où Mr de Martangits étoit. Nous atendismes que leurs Majestées euts

commencé à disner, et le Roy fut informé du résultat du conseil dit tout

hault à son Exellence: «Monsieur, je suis bien aize que votre capitaine

se soit sy bien justifié, avec aplaudissement mesme de ses ennemis.» Et

la Reine dits: «J'en suis bien aize et je vais boire à sa santé.» Je

répondis par des grandes humiliations et puis on se retira, et fus

disner chez Son Excellence avec Mr de Cormaillon, homme de qualité de

France qui s'étoit batu en duel avec Mr le comte de Chapelle et de

Montmorency et se sauva en Dannemark où il a esté fait lieutenant

général des armées, ayant le cordon de l'ordre de l'Elephan Blanc et

promit de ne jamais lever les armes contre le Roy de France et a esté

fort estimé. Je fus étonné de voir venir disner avec nous Mr l'admiral

Bielks et qui fis mes élloges sur les manières du soutient d'honneur

pour ma séance et comme je m'étois si bien défendu, et l'après disner

Son Exellence me promena à toutes les curiozetées de plaisances de cette

cour où il n'y a rien qui mérite récit que la tour pour

l'observatoire.[166] Je prits congé de Son Exellence qui fit embarquer

dans ma chaloupe 24 grands jambons de Mayence dont douze m'estoient

présentés par la Reine avec un flacon d'or pour l'eau de Hongrie[167] et

dont le pied étoit tout à vice en boite remplie d'un exelent beaume, et

les douze autres jambons étoient de Mr l'ambassadeur, le tout pour le

vin de Champagne que j'avois présenté.

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 14 / 26 段