Et sur les huipt heures notre homme de la découverte nous advertit qu'il

voyoit un navire venir à nous, et fit route pour sa rencontre, et à dix

heures nous étions à portée de la voix, et un des officiers nous cria de

leur envoyer ma chaloupe, et pour lors nous aperceusmes que cette

frégatte avoit combattu, et la reconnusmes désemparée et bien mal

traitée. Je m'embarquay dans ma chaloupe, et fus à son bord; je trouvay

bien de la consternation et le dit capitaine Keizer tout étendu sur le

plancher de sa chambre ayant une épaule toute fracassée jurant et

reniant comme un désespéré, et yvre. Je n'en pu tirer de bonnes raisons;

je sortys sur le gaillard et interrogeay le second capitaine qui étoit

moins yvre. Pendant que nos chirurgiens travailloient sur les blessés,

les charpentiers de leur costé raccommodoient les mâts et les vergues et

le corps du vaisseau, ainsy que les matelots aux voiles et aux

maneuvres. Enfin le second capitaine m'aprit que l'officier passager fut

tué de la première décharge et a esté jetté à la mer. Je demanday

pourquoy nous avoir quittés contre les ordres, et il me dits que depuis

que nous eûmes passé au travers de cette flotte sans en avoir pris, que

le capitaine Keizer devint comme enragé et que sitôt qu'il fit obscur il

força de voille, ayant mesme un peu changé nostre route pour se mieux

écarter de nous, et que sur les onze heures ils aperceurent une lumière

et coururent dessus, et qu'un peu avant minuit ils se trouvèrent proche

d'un navire qui avoit cette lumière, et sans estre aucunement préparés

pour le combat le sieur Keizer l'aprocha et cria: «D'où est le navire»,

qui luy répond: «De la mer»: «Et d'où est le vostre.» Keizer sans

déguisement cria: «De Dunkerque.»--«Ameine, chien!»--Et ce navire luy

lascha une bordée de canons chargées à mitraille suivie d'une bonne

mousqueterye qui tua l'officier anglois et blessa au costé Keizer et

ensuite à l'épaule et une trentaine de l'équipage tuez et estropiez et

nos gens à peine laschèrent leurs bordée de canons, n'ayant aucuns

mousquets de préparées; ils receurent une segonde et troisième bordée,

et puis ce navire à nos gens inconnu se retira et continua sa route, et

s'ils avoient voulu ils auroient enlevé notre frégatte sans que j'en

euts connoissance. Enfin il se trouva 52 hommes morts, 21 estropiées et

14 passablement blessées. Je me fis reporter à mon bord pour conférer

avec mon officier passager, et pendant qu'on raccommodoit toute chose,

ce pauvre officier étant tout déconcerté me dit: «Mr, il nous faut

retourner en France; je ne puis plus rien sans mon camarade; voilà une

grande imprudence du vostre, et il mérite estre roué vif s'il échape.»

Et je priay mon officier de se transporter au bord de Keizer avec notre

écrivain et que nous allions dresser un procès-verbal, et puis nous en

retourner, et cependant que s'il vouloit je le débarquerais à l'un des

endroits destinés. Il dit: «Non Monsieur, il faut sy l'on peut retourner

au plustot en France.» Et dès que ma chaloupe eut porté une vingtaine de

mes matelots à la _Serpente_ et qu'elle fut revenue à mon bord je fis la

route pour Dunkerque, et le 23e may me trouvant proche de la rade

d'Ostende, je trouvay quatre navires anglois dont j'en pris trois

chargées de charbon de terre et de l'étain et du plomb les conduit à

Dunkerque et ma frégate la _Sorcière_ faisoit grande eau et dont il luy

falloit faire un grand radoub, et l'on jugea qu'il y avoit bien moins de

travail à faire à la _Serpente_, il fut ordonné que je la commanderois

et l'armerois incessamment pour aller vers la mer Baltique et, le 10 de

juin, étant tout prêts à sortir du port Mr l'intendant me dit de

recevoir mes ordres du chevalier Géraldin, lequel cy-devant me les avoit

donnés, et il m'ordonna de recevoir dans ma chambre et à la table un

officier dont il ne m'importoit en savoir le nom, et défense d'attaquer

ny chercher aucune rencontre de faire des prises, et moy d'éviter toutes

rencontres, et de faire en diligence ma route pour me rendre au Zund, à

Elzeineur, où se débarquerait mon passager, et après quoy j'irois dans

la mer Baltique en rade de Danzik prendre soubs mon escorte[145] la

flûte du Roy nomée la _Diepoise_, commandée par le capitaine Postel, de

Honfleur. Au 12e juin je party de Dunkerque et, sur les 6 heures du soir

étant entré à Ostende et l'Ecluse, je fus rencontré par cinq vaisseaux

de guerre anglois, lesquels me donnèrent chasse, et pour me faire

engager entre les bancs de sable ou de passer à leur portée de leurs

canons je fis le semblant de vouloir donner dans les bancs, et les trois

plus légers de leurs vaisseaux n'y coupoient le chemin, ce qui venoit à

mon dessein de les faire séparer. Et lorsque je les creut assez distant

de ne me pouvoir rejoindre, je reviray le bord en résolution d'essuyer

la bordée des deux plus gros qui marchoient le moins et forçant de

voille je passay bien à portée d'un moyen canon de ces deux vaisseaux

qui ne me tiroient pas leurs canons crainte d'interrompre leur marche.

Mais lorsque je les euts un peu dépassées et qu'ils voyoient que je les

éloignoient, ils me cannonèrent fortement et tous les cinq couroient

après moy, et je ne receut qu'un seul coup de canon du costé de tribord

en arrière de mon artimon qui brisa dans ma chambre quelques-uns de nos

fusils, et la plus légère étoit une frégate de 24 canons qui aloit mieux

que nous continua la chasse jusqu'à 9 heures, mais elle n'oza m'aprocher

de trop près, et nous nous tirasmes heureusement, et mon passager vint

m'embrasser me disant: «En vérité, Monsieur, je vois bien ce qu'on m'a

dit, qu'il n'y avoit rien à craindre avec vous.» Et je repris ma route,

et passant sur le banc des Dogres, je passay proche de plusieurs de ces

bastiments pescheurs de morues sans leur rien dire, j'avois les

pavillons anglois arborés et me prirent pour frégatte d'Angleterre.

Et le 29e juin étant proche du cap de Kol[146] où l'on fait la cérémonie

de baptizer ceux qui n'ont pas passé au Zund, il se fit un grand

préparatif par mon équipage qui étoient tous flamands et que leurs

coutumes ainssy qu'à tous les gens du nord est de donner la calle, en

guidant les hommes au haut du bout de la grande vergue et de le laisser

tomber d'en haut dans la mer trois fois quelque froid qu'il fasse, puis

on leur donne un verre d'eau-de-vie et ils payent ce qu'ils ont promis

et on l'écrit pour le payer sur leurs apointements, et cela revestit

pour avoir de quoy les régaler tous. Mon navire n'y avoit encore passé

ny mon passager ny moy. Je fis présent de deux bariques de vin pour

n'estre baptizé que d'un verre d'eau de la mer et empescher pour le

navire qu'il n'en coupasse la figure en place du lion, ce qui est

d'ancienne pratique[147]. Et le mesme soir nous entrasmes à Elseineur.

Je fus à terre pour donner mes déclarations que j'étois frégate du Roy,

n'ayant aucune marchandise dans mon bord, et le lendemain je fus à la

rade de Copenhaguen, capitalle du royaume de Dannemarc; je fus à terre

avec mon passager et nous fusmes chez Mr notre ambassadeur, Mr le

marquis de Martangits[148], qui nous receus très-gracieusement, et sur

l'heure du midy il nous mena devant le Roy de Dannemarc[149] qui nous

fit un bon acueil, et ensuite il nous conduit chez le prince de

Guenldenlen[150] frère naturel du Roy, lequel nous convia pour le

lendemain à disner chez luy, et enssuie nous fusmes chez Mr le premier

admiral Bielcs[151] et chez Mr le comte de Rancinclos, chancelier, et il

étoit plus de deux heures quand nous retournasmes à disner chez Mr

l'ambassadeur, et ordonnasmes de débarquer les hardes de mon passager,

lequel me mit en bonne réputation avec Mr l'ambassadeur. Après quoy je

pris un pillote pour dépasser les bouez et entrer dans la mer Baltique

le 5e juillet. Après quoy je fus pour me rendre devant Dansik où

j'arrivé en rade le 4e aoust et y trouvay la _Dieppoise_ qui n'avoit

encore commencé de prendre sa charge, et le 5 je me fis porter dans mon

canot à la ville de Dansik trouver Mr Souchey, agent du Roy, auquel nous

étions recommandées. Je le priay de nous diligenter le chargement de la

_Dieppoise_, et il me fit conoistre que les mastures n'étoient encore

dessendues la Vistule, ny les câbles encore faits, et j'eus le temps

d'examiner cette belle ville qui est magnifique et bien policée par un

sénat, et y ayant un bel arsenail toujours prêt à armer 30 mil hommes;

toutes marchandizes combustibles sont en un quartier hors la ville

entourées de grands fossées plains d'eaux, et à chaque bout des magasins

ce sont de grands dogues enchaînées le jour et qui la nuit rodent; les

magasins aux froments sont de mesmes et séparées et mesme garde les

dehors de la ville sont en plaine remplie de jolis maisons de campagne

où l'on va librement avec les dames faire des colations avec des truites

et écrevisses et à très bon compte, et c'est une ville d'un très grand

commerce.

Les câbles se trouvèrent faits: l'on embarqua des barils d'acier et de

fer blanc et de cuivre en table et 18 gros câbles et d'autres à

proportion, et 22 gros mâts et de plus moïens du godron et du bray, et

le chargement s'acheva au 25, et ayant receu les expéditions je party

avec la dite flûtte pour nous rendre devant Elseineur, et en partismes

le 29 septembre. J'avois receu les ordres de n'escorter la dite flutte

que jusqu'aux illes de Fer par le nord d'Ecosse, et après l'y avoir

conduite de la laisser seule pour se rendre à Brest. Je tiray un

certificat du capitaine Postel du lieu où je le quitois pour suivre mes

ordres qui étoient que je ferois la course jusqu'au bout de mes vivres.

Et croisant aux costes d'Ecosse devant la ville de Scarbourg[152], nous

aperceusmes une moyenne frégatte qui nous reconnut, et c'étoit le

capitaine Piter Baert ayant 54 canons, lequel m'ayant parlé me dits

qu'il y avoit à la rade du dit Scarbourg cinq navires. Je luy dits: «Il

faut les aller reconnoistre.» Il répondit: «Mais il y a une bonne

forteresse pour leurs défférences.» Je luy dits: «La forteresse ne

sortira pas de sa place pour venir après nous, et sy vous voulez me

seconder nous yrons les attaquer». Et il me le promit, et nous

préparasmes un combat pour les attaquer, et lorsque nous fusmes à la

portée des canons des dits navires et de la forteresse, c'étoit une

gresle continuelle, et le dit Bart se tira au large, et je fus d'emblée

en aborder un qui me couvroit des coups de la forteresse, et mon

équipage ayant sauté au bord de la bordée ne savoit par où entrer, ayant

les gaillards bien fermées, et tuoient mes gens autant qu'ils en

découvroient, et de dessus mon pont nous étions battues en ruine par les

4 autres navires qui avoient 20 et 24 canons. Je fits couper le câble de

celuy auquel j'étois accroché; je me trouvay abandonné tout seul sur mon

pont, tous mes faux braves d'officiers s'étoient jettés dans la calle et

dans ma chaloupe qui étoit entre nos deux navires. Je leur fis honte et

ils remontèrent, mais le combat étoit fini, et étions hors de

cannonades, et il est certain que sy j'avois esté tué ou bien blessé

qu'au lieu de prendre j'aurois esté pris, ou s'il avoit sauté deux ou

trois anglois dans mon bord je n'en pouvois échaper. J'eus de morts 28

hommes et six estropiés des bras et jambes et seize blessés, et dont

j'eus une cuisse offencées dans les chairs, mon mats d'artimon hors

d'estat de service et beaucoup de nos manneuvres endommagées, et ainsy

que nos voiles, et mon coquin de prétendu camarade n'osa plus

s'approcher de moy. Je pris résolution de faire route pour Norvègue où

les ports de mer sont fréquents et sans forteresses, étant neutre, le

capitaine de ma prise me proposa de luy ransonner, et j'en convins avec

luy par dix mille livres, monnoye de France, quoy qu'il en valus plus de

25,000 liv. étant bon navire de 160 thonneaux, douze canons et chargé de

charbon de terre et plusieurs saumons d'étain et de plomb. Je luy

relascha son navire et chargement soubs la conduite de son pillote qui

étoit son oncle, et que luy me resterait pour seureté de la ransson. Je

fis ma relasche à Suinneur[153] pour y reprendre un mât d'artimon qui ne

me coûta que deux pots d'eau-de-vie et le travail de mes gens, et étant

bien réquipé je remis en mer au 16e octobre après avoir bien espalmé ma

frégatte en vue de ne pas retourner sans bonne prize. Je fus à

l'embouchure du Texel jusqu'à passer les deux premières boüées ou

tonnes. Je pris une grande galliotte bien richement chargée destinée

pour Londres, et je la conduis jusque tout proche de la rade de

Dunkerque, et je repris la mer malgré les murmures de mon équipage sur

ce que j'étois bien affaibli de monde par la première rencontre.

Cependant je fus croiser entre le dogre blanc, la Flye et le Texel qui

sont les entrées pour Amsterdam, et au bout de trois jours et nuitamment

nous nous trouvasmes proche d'une flotte que nous reconnusmes par les

lumières des fanaux des convois. J'éprouvai ma marche, et voulus me

mesler dans le gros de la dite flotte; un convoy voulu m'aprocher et je

l'évitay et ils étaignirent leurs feux. Je tiray, étant éloigné après

deux lieux, dix à douze canons distant les uns des autres comme sy j'en

avois combattu quelqu'un écarté, et les trois convois y coururent où

avoient paru nos hommes, et moy je recours au-devant de la flotte et en

aborde une grosse flutte et, sans bruit ny un seul coup tiré ny fait

paroistre de lumière, je luy mets promptement vingt hommes de mon

équipage et en retire partie des siens et la fait changer de route, et

m'étant un peu écarté je refis ma première maneuvre de tirer quelques

canons et mettre fanal à ma grande hune et les convois redonnèrent après

moy, et au petit jour ils m'aperceurent seul et sans prize à ce qu'ils

creurent, mais lorsqu'ils furent à leur troupeau ils en trouvèrent un de

moins, et je forçay de voille pour suivre sur la route que j'avois

ordonné à la prise de faire, et sy j'avois eu quelque autre frégatte

avec moy je leurs aurois enlevé une partie de leur flote sur les contre

temps que je leur faisois, et je ne savois ce que j'avois pris; étant

fort attentif à la rencontrer, je fis ma chasse à peu près, et sur le

midy notre homme de la découverte cria: «Navire devant et au-devant de

nous.» Et à deux heures nous étions à la voix. Le Sr Havard, mon

capitaine en segond, que j'y avois pozé pour la comander me cria: «Voilà

une belle prize venant de Moscovie.» Elle avoit 24 canons et plus de 600

thonneaux de port et toute neuve se nomoit la _Laitière d'Amsterdam_. Je

l'escortois avec grand plaisir, mais les joyes de ce monde sont de peu

de durée. Le 11 novembre, feste de St-Martin, nous étions au petit jour

devant Ostende,--et je n'écris cecy qu'avec frayeur;--nous tinsmes

conseil sy nous yrions entre les bancs de Flandre et la terre ou sy nous

en passerions au large. Il fut représenté que plusieurs vaisseaux de

guerre anglois avoient gardé pendant l'été le passage du dehors, n'osant

se mettre entre les bancs. Nous avions un pillotte pour les bancs,

réputé habil homme, proche parent de Mr le chevalier Baert, portant

mesme nom, lequel nous dit: «Il ne faut pas hasarder de faire prendre

une si belle prize, et il n'y a rien à craindre de passer entre la terre

et les bancs, je suis pour cela et je réponds sur ma vie.» Et il fut

conclu que nous y passerions, et étant au travers du vieux port notre

homme de la découverte cria: «Il y a 4 gros navires à la passe du costé

de Graveline.» Notre pilote dit: «Ai-je pas bien conseillé de ny pas

risquer? Et ne craignez pas, je suis sûr de mon fait.» Et il sondoit à

chaque moment, et j'étois tout proche de luy, et il se crut échappé des

dits bancs, en disant: «Monsieur ne craignez plus; faites-moy donner un

verre d'eau-de-vie, et sy vous avez quelque signal à faire, faites-le.»

Et aïant convenu avec Mr l'Intendant avant mon départ que sy j'amenois

quelque prise au-dessus de valeur de cent mil livres, que j'arborerois

au grand mât un pavillon rouge je l'envoyay arborer; et dans l'instant,

nous sentismes nostre frégate toucher et s'arester tout cour malgré

toutes les voiles déployées. L'épouvante prend un chacun; la frégate

s'emplit d'eau, et les vents du Nord-est s'augmentèrent, et un froid

rigoureux et violent. Je fais couper tous les mâts et jeter les ancres à

la mer afin que le bâtiment ne se rompre sytots. Un chacun se lamente et

pleure; notre prise n'eut pas meilleur sort, excepté qu'après avoir

perdu son gouvernail elle sauta par dessus les bancs et elle fut

s'échouer à la coste proche de Boulogne dont le monde fut sauvé. Mais ce

ne fut pas de mesme à nostre bord, j'envoyai ma grande chaloupe avec 16

hommes et un de mes nepveux pour demander le secours à Mr l'Intendant

qui fit tout le possible pour m'envoyer des chaloupes du Roy avec des

officiers, et comme ils venoient à nostre secours les vaisseaux que nous

avions creu estre des Anglois étoient quatre vaisseaux du Roy sortys de

Dunkerque qui étoient à la rade, desquels l'_Ecueil_ cassa par le gros

vent son câble et fut risque de se perdre sur le banc du Brack, et il

tira du canon qui obligea les chaloupes d'aler à luy plutôt qu'à nous;

plusieurs de mes gens se jettèrent en foule dans mon canot et me criant:

«Sauvez-vous, nous dirons comme il n'y a pas de votre faute.» Et la mer

les submergea tous à mes yeux. D'autres s'attachoient à des bouts de

mats et à des bariques vides et périssoient tous. J'avois travaillé à

faire un ponton des mâts et vergues que j'avois rassemblés et bien liées

croyant m'y sauver avec le reste de l'équipage, mais leurs

précipitations à se jetter dessus avant qu'il fut achevé fit encor périr

tous ceux qui s'y étoient mis. Enfin comme la mer montoit et couvroit le

corps du bastiment, je me mis à fourchon sur le dernier couronnement de

poupe, tenant la gaule du pavillon et mon Rançon anglois etoit assys sur

le fanal tenant aussy le mât du pavillon. Mr de la Houssaye et

Guillemard[154] estoient à mes costés, et chaque vague nous couvroit

par-dessus teste, et ne respirions qu'entre deux, et nous résistames,

jusqu'à 4 heures du soir qu'il començoit destre nuit, lorsqu'un coup de

mer rompit notre machine, et flottions dessus au gré des flots et des

vents, et que sur les six à sept heures j'entendis un bruit

extraordinaire, et j'aperçeu une grosse noirceur, nous étions le corps

dans l'eau, n'osant nous tenir dessus notre pièce par crainte de le

faire couler soubs nous, et nous tenions autour avec nos mains. Nous

coupasmes nos habits pour estre moins chargés, et apercevant cette

noirceur je criay: «Mon Dieu, sauvez-nous la vie.» Et nous entendismes

des gens crier: «Ameine les voilles et promptement des lanternes.» Et

nous jettèrent des cordes dont j'en receu une sur la teste, que

j'atrapay d'une main et la tint ferme et les autres en receurent aussy,

et l'on nous attira dans cette barque où aussitôt que je fus hors de

l'eau je fus saisy du froid et fut sans parolle, et l'on me reconnut

quoyque nud en chemize. L'on me couvrit de capots pour m'échaufer ainsy

que les trois autres. C'estoit une barque à pescheur dans laquelle

s'étoient jetté quatorze des plus braves capitaines de Dunkerque pour

nous sauver, et il étoit une heure après minuit, et lorsqu'ils me

débarquèrent Mr de Harcourt commandoit la ville pour lors et eut la

bonté de faire tenir les portes ouvertes, jusqu'à savoir de mes

nouvelles. Je fus porté dans ma chambre sans avoir connoissance qui m'y

avoit mis. Il me pris un vomissement d'eau salée et de sang, j'avois un

de mes talons dont la peau étoit enlevée. Et le matin Mr l'Intendant se

donna la paine avec Mr les officiers de me venir voir, et m'encourager

sur ce qu'ils étoient bien informés qu'il n'y avoit nullement de ma

faute et que j'avois agi en très brave homme et qu'il l'avoit écrit à la

cour, cela me consola.[155]

Et dans cet intervale Mr de Pontchartrain fils succéda au Ministère en

place de Mr son père qui fut chancelier[156]. Il ordonna à Mr

l'Intendant de m'envoyer pour me justifier sitôt que j'en serois en

l'état, et six jours après je party en poste pour Versailles où je

n'imploray pas l'apuy d'un protecteur. Je paru le matin dans son

antichambre où l'attendoient Mr les officiers de marinne, et je

m'aprochay de luy disant: «Monseigneur. Je suis celuy échapé du naufrage

de la frégate la _Serpente_ qui vient soubmis aux ordres de Votre

Grandeur.» Et il me regarda fixe de son oeil et me dit: «J'ay receu les

verbaux comme la choze vous est arivée. Vous estes lavé devant le Roy,

mais ce coquin de pillote sera pendu. J'ay mandé que l'on fasse son

procès.» Je dis: «Monseigneur, ça va estre un grand dégout pour Mr le

chevalier Bart, c'est son parent et son filleul, portant les mesmes noms

de Jean Bart.»--«Ha! Ha! Je vay informer le Roy, et vous demain à mon

lever faites-vous énoncer pour me parler.» Je n'y manquay pas dès les

six heures du matin. J'étois connu de Mr Potin, son valet de chambre,

qui m'y présenta en son cabinet, et il me dit: «Le Roy fait grasce à ce

malheureux, qui a fait périr la frégate et autant d'hommes et en

considération de Mr Bart, ne manquez à luy dire. Et, vous, prenez bien

garde qu'une autre fois il ne vous arive un pareil accident, tenez voilà

une ordonnance de cent pistoles que vous ferez payer au trésorier de la

marine que le roy vous donne pour vous réquiper sur le _Profond_ que

vous commanderez, et de suivre les ordres que l'on envoira à

l'Intendant, et ne tardez pas sans vous rendre à Dunkerque.» Je

remerciay humblement Sa Grandeur et luy promis de n'arester que deux

jours à Paris, et il m'arêta en me disant: «Tenez, voilà ce qu'on m'a

écrit de vous mais j'ay esté informé du contraire, gouvernez-vous

toujours sagement.» Et il me laissa la lettre. Je ne sorty pas de

l'antichambre sans la lire et j'en fus surpris du contenu. Elle étoit du

Sr Plets, grand armateur, qui écrivoit faux mesme jusque contre les

intendants et l'état major. Je garday la dite lettre et partis pour

Paris, où je ne fus que les deux jours, et pris ma route pour Calais.

Et entre Calais et Graveline courant la poste, je passay proche d'une

chaize d'où l'on me souhaitoit le bon jour et comme je me portois.

J'arestay à la portière et fus très surpris de voir Plets me faire sy

bon accueil, me demandant des nouvelles. Je descendis de cheval et

donnay à mon postillon la bride, et dis à celuy de la chaise: «Arreste.»

Je dis en frappant de mon fouet: «Comment coquin, avez-vous osé me

parler?» Et redoublois mes coups du manche du fouet et des bourades du

bout je l'obligeay de mettre pied à terre, et luy dis de tirer son épée.

Il se jeta à genoux disant: «Que vous ai-je fait? je ne suis pas homme

d'épée.» Je luy présente un pistolet et il le laissa tomber. Je le fis

soufler et je le blessay un peu à la lèvre d'en haut et me promit de ne

s'en pas plaindre.

Je reprends ma route courant mieux que luy, et a demie-lieue en avant je

fus rencontré de deux officiers de la marine, Mr de Maisonneuve et

chevalier de Montant,[157] qui aloient à Calais. Ils s'arestèrent à me

questionner comme j'avois esté receu et sur les nouvelles, et la chaise

de Plets me passa devant et n'étions plus que trois quarts de lieux de

Gravelines où il gagna un peu avant moy. Cependant je ne m'arestay pas à

conter l'advanture de Plets et continué. En rentrant à la barrière des

palissades, je trouvay un officier avec un hauscol et un esponton qui

m'aresta et me fait escorter par deux fusilliers chez Mr de Vercantière

commandant. Je mets pied à terre et il m'attendit au seuil de la salle.

Il me receut froid disant: «Comment, Monsieur, faites-vous mestier

d'assasin sur les routes.» Je dis: «Aparamant vous êtes mal

informé.»--«Voyons et entrées.»--Sitots entré je trouvay mon plaintif

dans un fauteuil tenant son mouchoir un peu ensanglanté contre sa bouche

et Madame de Vercantière voulant se mesler de me gronder. Et pour

abréger matière, je dis: «Il n'y a qu'un ordre du Roy, qui puis me faire

arrester; je vais à Dunkerque où j'ay ordre de m'y rendre incessament.»

Et puis je présentay sa lettre et dis: «Monsieur et Madame, que feroit

tout autre que moy? Il a eu l'effronterie de m'apeler et me demander

come je me portois, que ne me laissoit-il passer, je ne luy aurais dit

ny fait, et il m'a fait serment de ne s'en pas plaindre. Il écrit contre

l'Etat-major et contre les Intendants.» Monsieur et Madame luy dirent:

«Alez vous plaindre ailleurs.» Il fit le pleureur disant n'estre pas en

seureté de vie sy on ne m'areste jusqu'à ce qu'il puisse estre arrivé à

Dunkerque. Je luy dis: «Alées, marault, je vous assure de ma part vous

n'en valez plus la paine.» Et il partit et Mr le commandant m'aresta

bien une heure en buvant une bouteille de champagne, et je n'avois que

pour une heure de course à faire. Je pris congé et repris la poste. Je

croyais mon homme rendu mais je le trouvay encore entre Mardye et la

basse ville; sa chaise s'étoit embarrassée dans les dumes, et j'arrivay

un peu plustôt que luy et les portes se fermoient. Il crioit de sa force

pour qu'on l'entendit, et je priay Mr le Major de fermer et ne laisser

entrer. Il dit: «Ho! Ho! c'est ce coquin, ferme, ferme.» Et il fut

coucher à la basse ville, et j'eus loisir d'aller voir Mr les deux

Intendants et commandants et les prévins sur les plaintes qu'il avoit à

leur faire, et je fus me tranquiliser.

Vous ne devez pas doubter que je n'informats ma maîtresse de toutes

choses, et qui avoit apréhendé que je ne fus entièrement disgracié

puisque son oncle m'avoit écrit: «Il est juste pour votre honneur de

vous justifier à la cour, mais ne vous inquiétez pas de n'y plus estre

employé, cets ce que nous souhaitons et aurons une bonne frégatte à vous

donner en commandement,» et je luy manday qu'il m'étoit bien plus

honorable d'estre remonté comme je l'étois et après quoy je quitteray le

service quant je voudray et qu'on ne retient pas les officiers par force

et qu'estant destiné pour aller désarmer à Brest que je ne manquerois

pas d'aller pour accomplir ma parole et mes désirs.

CHAPITRE VII

Croisières et voyages dans la mer du Nord.--Aventure avec l'abbé

d'Oliva.--Démêlés avec les Anglais.--Doublet comparaît devant le Sénat

de Copenhague, il est acquitté.--Présents qu'il reçoit.--Il force les

Hollandais à saluer son pavillon.--Retour à Brest avec des fournitures

pour l'arsenal.--Mariage de Doublet.--Il refuse d'embarquer avec

Duguay-Trouin.--Il arme en course.--Voyage aux Açores.--Combat.--Retour

à Brest.--Nouvelle Croisière.--Prise du _Scarboroug_.

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 13 / 26 段