Enfin, au 23e, j'arrivey en rade de Leict[140] et descendit avec mon

pillote, tous trois habillés à la matelote. A l'abord, les soldats me

conduire à Mr de Makay, qui m'ayant questionné d'où j'étois et revenois

et leu mon passeport me dit: «Allez et faites vostre négosse.» Je luy

demandey s'il nous seroit permis d'aller à Edembourg. Il dit: «Allez

partout exepté autour de mon camp.» Et nous fusmes tous trois lentement

à pied à Edembourg, qui n'est que demie lieux au-dessus de Leict où est

le port et forteresse. Nous fusmes chez un libraire, faisant semblant

d'y marchander un petit livre pour nous aprendre les marées et dangers

du pays, et je luy glissay une petite lettre de son Roy Jacques, qui

l'instruisit de nostre voyage et du paquet que nous avions pour

l'introduire à Mr le duc de Gordon, ainsy que notre ingénieur, et par

crainte de sa femme, les enfants et la servante, il dit: «Allons boire

un verre de bonne bierre.» Sa femme dit: «N'en avez-vous pas icy?» Ouy,

mais j'en connois de meilleur. Et nous fusmes dans un cabaret, où nous

entretinmes sur les moyens, et luy délivray le paquet, et nous

séparasmes, Welsch et moy, luy laissant le prétendu pilotte, et

retournasmes à Leict pour retourner à notre bord, et où nous y restasmes

jusqu'au lendemain l'après midy sur une heure, que nous entendismes

plusieurs coups de canon partir du château, lequel avoit les pavillons

déployés je pensois que le siège en fût levé de devant. Mr de Makay et

tous ses officiers ne seurent que penser sur cet éclat. Il dit:

«Aparamment que Mr de Gordon a receu quelque espérance, d'un prompt

secours; il nets pas jour d'ordinaire et il faut que cette barque luy ay

fait tenir quelque paquet, que l'on m'équipe une chaloupe avec six

grenadiers, et qu'on m'amène les premiers de cette barque et qu'on les

dépose au corps de garde jusqu'à ce que j'aye visité le camp, et qu'on y

mène aussy un des leurs qui a resté à terre.» Sur les cinq heures du

soir, nous fusmes conduits Welchs et moy dans un corps de garde où étoit

déjà mon prétendu pilote, et nous étions fort observés en toutes nos

actions et nous n'osions nous entreparler, et sur les neuf heures on

nous mena au château devant Mr de Makay qui étoit environné d'un grand

nombre d'officiers. Puis il demanda: «Qui est le maître de cette

barque?» Je dis: «C'est moy,» «Quy sont les autres?» Je répondis: «Voilà

mon pilote et mon contre maître.» «D'où estes-vous

partis?»--«D'Ostende.»--«Donnez vostre passeport.» On l'examina, enfin

je fus interrogé sur tout, puis il ne manqua pas de demander sy je

n'avois pas d'autre chargement que des pommes, et qui je prétendois

remporter. Je dis: «Du charbon de terre et du plomb,» et que pour

l'effect j'étois porteur d'une lettre de crédit sur un nommé Charter

maire d'Edembourg. Il me demanda: «Le connoissées-vous?»--Je dis:

«Non»--«Pourquoi ne l'avez-vous esté trouvé hier?»--Je dis que je

defferois jusqu'à sçavoir ce que je pourois vendre mes pommes pour me

régler. Il me demanda: «Avez-vous sur vous cette lettre de crédit?» Et

je la présentay à Mr de Makay qui la redonna à un Mr proche de luy, et

qui la leus, et puis me dit: «C'ets sur moy qu'elle ets tirée, j'y feray

honneur quand vous souhaiterez.» Ce qui me le fit connoistre, et on nous

aloit renvoyer à notre bord qui étoit à la rade, et par malheur un nommé

Richard Kintson, marchand, que j'avois connu en Espagne, me reconnut, me

faisant bon acueil. On luy demanda où il m'avoit veu. Il dit: «A Cadix;

nous avons beu souvent ensemble; il commandoit une jolie frégatte

françoise.» On dit: «Quoy, il est françois et se dit d'Ostende.» Puis un

autre nommé Smits me vient prendre la main en me demandant encore de ma

santé. On luy demanda aussy d'où la connoissance. «Au diable que trop,

c'ets Doublet qui me prit il y a un an devant le port d'Ostende et me

mena mon navire à Dunkerque.» Cela nous pensa perdre, et Mr de Makay

dit: «Il est heure de manger, qu'on remette ces gens au corps de garde

et bien gardées jusqu'à demain, et qu'on ne les laisse parler à

personne.» On nous y conduit soubs bonne escorte, et un officier eut la

malice de me faire attacher les deux bras, prenant dans les plis des

coudes et par derrière le dos avec de la mesche à mousquet. Bien une

heure après, je dit aux officiers: «Mr de Makay n'a pas donné un ordre

si rigoureux.» Et on me fit détacher. Nous demandasmes un peu de pain et

de la bierre, et on nous apporta de l'Elle[141] qui yvre plus que de

l'eau-de-vie. Je dis à mes deux confrères: «Défiez-vous de cette

boisson, vous en seriez incommodez.» N'ozant en dire plus, et nous

passasmes une triste nuitée. Le lendemain dès six heures, on nous

reconduit devant M. de Makay qui m'interrogea pour la deuxième fois, et

particulièrement que j'étois reconnu pour françois. Je luy dis: «Je ne

l'ay pas dénié ny changé mon nom, voyez le passeport et ma lettre de

crédit.» Il dits: «Comment donc estes-vous à prezent flamand Espagnol.»

Je répliqué: «Permettez que je vous le dise en particulier.» Il s'écria:

«Non, non, pas de secret; c'est icy un conseil assemblé.» Et en

soupirant je dis: «Il y a quatre mois que j'ay eu le malheur de me

battre avec un officier de marine que j'ay jetté par terre, vous savez

les rigueurs en France pour les duels, j'ay tout abandonné et me suis

sauvé en Ostende où Mr le gouverneur me pris soubs sa protection et Mr

le consul anglois, et m'ont envoyé icy pour gagner ma vie atendant où

ils puissent m'employer.» Sur quoy Mr Charter et plusieurs officiers

dirent: «Cela se peut et paroit vraisemblable.» Et on ne quiestionna pas

mes deux hommes. Mr de Makay me dit: «Allez et faites entrer vostre

barque dans le port et vous négossierez, mais que vous ou le pilote

reste chez moy jusqu'à ce temps que le bateau soit entré.»--Claes Dromer

penssa gaster tout et nous perdre entièrement ne sachant mon dessain, et

il n'y auroit jamais réussy. Il dit: «Moy qui suis le pillote je vais

faire entrer le bateau.» Peut-estre avait-il quelque dessain, mais il

n'étoit nullement au fait de la marine. Je dis: «Messieurs, dans toutes

les ordres de marine, il faut qu'un maitre ou patron et capitaine soit

dans son bord qu'il entre ou sort d'un havre.» On dit: «Cela est vray,

alez, vous, maistre, et nous garderons ce gros homme.» En effet, il

étoit puissant de corps.

Je party assées guay ayant mon projet en teste, et lorsque je fus sur le

quay pour m'embarquer dans mon petit canot où il y avoit seulement deux

rameurs qui étoient venu pour aprendre de nos nouvelles,--Welchs étoit

avec moy,--il se présenta à moy un joly cavalier de 15 à 16 ans, bien

équipé, le plumet blanc au chapeau et me dit: «N'estes-vous pas le

marchand de ces pommes? Madame ma chère mère en voudroit de belles avant

que vous les vendiez.» Je pensois que c'étoit l'ange que Dieu m'envoyoit

à mon dessain, et luy dit: «Monsieur, venez avec moy et vous aurez à

choisir.» Il parloit françois très bien, excepté quelques

prononciations. Je luy dis: «Embarquez-vous avec moy.» Et il y étoit

déjà dans mon canot quant un brutal de maistre des quais luy dit en

anglois où il aloit; le jeune homme luy dit le subjet et le maistre des

quais le fit débarquer, luy disant que sy j'avois cette bonne volonté,

que je l'exécuterois lorsque la barque seroit entrée au port, et qu'il

avoit ordre de ne laisser aller qui que ce soit à mon bord. Je fus

déconcerté et en alant je fis d'autres projets. A peine je fus arrivé à

mon bord qu'il y vint une chaloupe avec six matelots dont le chef étoit

le pilote royale du port, lequel me dit: «Je viens ici pour vous guider

dans le port et il faut avant une heure lever l'ancre.» Je réponds,

toujours par Welchs, mon contremaitre, que, à la bonne heure! Et Welchs

en françois me disoit: «Egorgeons tous ces bougres-là.» Je luy dis:

«Tout beau, nous le saurions faire sans bruit; voilà une frégatte

angloise proche de nous qui nous perdera. Sy je ne puis nous en défaire

par une autre voie, nous en viendrons là et ne dites mot.» Je m'aproché

de ce pilote et luy demendey son nom, il me dit: «Willem Fischer.» Je

luy demanday s'il ne boiroit pas bien un petit doibt brandevin de

France. Il parut content. Puis par Welche je luy fis dire qu'il étoit

bien tard pour nous entrer dans son port tout bordé de rochers. Il

répondit: «Ne craignez pas, je suis seur de mon fait.» Je luy fis encore

dire que j'avois peur et que s'il vouloit me faire plaisir que d'atendre

au matin et qu'il restasse la nuitée à mon bord, qui est très courte, et

qu'il renvoya sa chaloupe et ces gens dire à M. de Makay qu'il étoit

trop tard pour m'entrer, et qu'il envoyast de nos pommes à sa femme,

avant que les autres en euts. Il tomba dans mon piège. Je leur laissay

prendre des pommes tant qu'ils voulurent et Welchs me disoit: «Faisons

main-basse.» Je luy résistois fortement. Enfin la chaloupe part avec les

ordres de Mr Willem d'aller dire qu'il restoit à mon bord et qu'il étoit

trop tard pour m'entrer qu'à la marée du matin il n'y manqueroit pas. Et

lorsque la chaloupe fut partye, je le conviay dans ma cahute de

chambrette pour boire le brandevin, et il n'eus sitôt beu que je sorty,

et l'enfermay à la clef. Je fis déployer les voilles et couper le câble,

et forçois à toute voille, et par un bonheur extresme les vents étoient

très favorables. Je coupay la corde de ma petite chaloupe et la laissay

en dérive, et la frégatte croyois que j'allois entrer dans le port, et

mon Willem fit un grand cry. J'entrouvé la porte et luy présentay un

grand couteau proche son estomac; il se teu et s'agenouilla. Je luy dis

de se taire, ce qu'il fit. Mais lorsque la dite frégatte m'aperceut

ayant bien dépassé le port me lascha un coup de canon qui creva ma

grande voile, et un moment après les canons des forts de Leict tiroient

à boule vüe, et la frégatte n'oza venir près nous pour n'aler sans le

capitaine qui étoit à terre. Ainssy j'échappay avec mon hoste en la

place de celuy que l'on m'avoit retint. J'étois donc sans passeport ny

pillotte, et je pris route opozée, crainte la frégatte, et fut droit au

nord vers la Norvesque ou Dannemark neutre, et en six jours j'arivay à

Suinneur proche de Derneus où étoit le chevalier Jean Baert, chef

descadre, sans que je le seut, et fut par là en seureté: j'avois eu

l'honneur d'avoir esté son lieutenant, je le futs trouver à Derneus et

il me dit qu'il aloit retourner dans deux jours conduire ses prizes à

Dunkerque et que j'euts pour seureté à m'embarquer avec luy et mon

prisonnier. Je le priay de me laisser reconduire ma barque soubs son

escorte et qu'il me donna seulement un de ses passeports, et que j'étois

seur de ne m'écarter de luy qui avoit des prizes à conduire. Il me munit

de bonnes provisions de table et je party avec luy et nous arivasmes à

Dunkerque au seize avril 1691[142].

Et aussitôt que je fus débarqué avec mon écossois je requis à un

officier de premier corps de garde de me donner un escorte pour conduire

avec seureté mon prisonnier chez Mr l'intendant de la marine, et l'on me

donna deux soldats avec leurs fusils et fusmes à l'intendant, qui me

receut à l'abord très gracieusement en me demandant si tout avoit bien

esté, et ce que c'estoit que cet homme. Je luy dis en abrégé ma relation

cy-devant, et que je croyois le pauvre sieur ingénieur à un gibet.

«Comment donc, nostre ingénieur pendu! Et vous l'avez abandonné? Vous

estes perdu.» Je luy dits: «Non encore, suspendez s'il vous plait votre

jugement, et sy vous aviez esté au mesme cas que Mr Dromer, je vous y

aurois aussy délaissé. Vous savez que je n'ay point craint dans les

occasions le bruit des canons et des mousquets, non plus que les périls

de la mer, mais je n'ay jamais creu estre déshonoré par une potence où

vous et le chevalier Géraldin me venez d'exposer par vos belles

promesses. Je m'en suis heureusement échapé et vous ameine cet homme que

par adresse j'ay enlevé et qui peut sauver l'ingénieur s'il nets pas

encore fait mourir. Il faut faire au plutots écrire par cet homme à Mr

de Makay qui l'a obligé de venir à mon bord pour servir au nouveau

conquérant, ainssy qu'ils apeloient Mr le prince d'Orange, et que je

l'ay enlevé par surprise, et que sy l'on fait mourir mon pillote Claes

Dromer qu'il subira pareil suplice, et aussy le faire écrire des lettres

circulaires à sa femme et à toute sa parenté pour demander la liberté de

notre pilote pour qu'il puisse obtenir la sienne.» Et aussytots nostre

ostage écrivit plusieurs lettres remplies à faire compation, et puis on

le déposa dans une chambre d'un bon cabaret, soubs bonne garde par

quatre fusilliers, avec ordre de ne le laisser parler à aucune personne,

crainte qu'il n'aprit ce que c'étoit que notre prétendu pillote. Et les

dites lettres furent envoyées, et Mr l'Intendant envoya à la cour toutes

ces informations, et dont il receut ordre de me donner une

gratification, et il me fit venir chez luy, et il me dit: «Quoy que vous

n'ayez pas bien réussy aux dessains projetées, cependant la cour ayant

esgard aux risques que vous avez encourus et par votre adresse d'avoir

enlevé ce pillote, elle m'ordonne de vous gratifier de cinquante

pistoles.» Je répondis: «Je n'ay point agy par interest; je n'ay pas

demandé de gages; je me suis nory et l'ingénieur sur mes frais, et cets

me trop payer pour deux mois et quelques jours. Donnez à vos laquais

cette belle récompense. Vous m'avez promis au nom de la cour mon

advancement, et j'ay couru plus de risques à désonorer ma famille qu'en

mile combats, et je chercheray ailleurs mon party.» Il se récria: «Quoy!

avec quel mépris et audace vous parlées et refusées une grasce de la

cour.» Je dits en me retirant: «Elle est trop belle pour moy.» Et il luy

souvint du commerce de lettre qu'il me deffendit d'avec le fils de Mr

l'admiral Ruiter. Me voyant sortir de la salle, me dit: «Aparaman vous

yrez trouver Mr Ruiter pour vous faire pendre sy jamais vous estes

pris.» Et je ne répondis rien. Aparaman qu'il récrit sur cela en cour,

et huipt jours après il m'envoya chercher et me dis: «J'ay écris que

vous n'avez voulu recevoir la gratification sur ce que l'on vous a fait

espérer vostre advancement dans la marine, et sy j'avois écrit vos

fiertées vous seriez perdu, et mes intentions ont toujours esté bonnes

pour vous. Voicy un brevet de lieutenant de frégatte[143] de sa Majesté

que je vous ay obtenu avec le commandement de la frégatte la _Sorcière_,

montée de 30 canons que j'ay ordre de faire armer incessamman, ainsy que

la frégatte la _Serpente_ aussy montée de 30 canons, qui sera commandée

par le capitaine Keizer[144] flamand, et vous aurez commandement sur les

deux frégattes, et vous n'engagerez tous les deux aucuns matelots

françois couchés sur les classes, le Roy en ayant besoin pour ses gros

vaisseaux, ains apportées tous vos soins et ne soyez à l'advenir sy

prompt ny sy fier, car tout autre Intendant vous auroit perdu.»

Je le remerciay gracieusement et fis grande diligence pour les deux

armements. Et j'ay obrmis d'écrire cy-devant que lorsque j'eus les

ordres de partir de Brest pour me rendre à la cour, en route faisant je

passay par la ville de Sainct-Malo où je rencontray plusieurs capitaines

et marchands avec lesquels j'avois fait connoissance à Cadix en Espagne

et à Lisbonne en Portugal et autres endroits, qui à mon bord me

vouloient régaler, et entr'autres Mr Desmarets-Fossard, brave capitaine

et marchand avec lequel j'avois une plus étroite liaison, jusqu'à nous

traiter de frères, mesmes par nos lettres. Il m'emporta pardessus les

autres pour me donner le souper chez luy, sur ce que j'avois déclaré que

le matin suivant je devois continuer ma route, et convia huipt de ceux

qu'il creut de mes meilleurs amis au souper pour me faire compagnie, et

l'un et l'autre sans pensser à autre chose. Il nous conduit chez luy, où

en entrant il dit à Madame sa mère: «Voilà mon meilleur amy Mr Doublet

dont je vous ay tant parlé; cets mon frère et je l'ameine avec ses amis

et les miens à souper.» La bonne dame dits: «J'en suis ravie, alées

faire une promenade et je vais donner mes soins.» Et nous fusmes à

Sainct-Servant à un baptesme de ses parents, et puis nous rendismes à

l'heure du souper, et à l'entrée de la table l'on me plassa entre sa

cousinne germaine Mademoiselle Lhostelier d'une charmante beauté, et une

seur de Mr Desmarets qui n'étoit pas moins agréable et que je n'avois

encore vüe ny entendue parler. Je me sentis le coeur épris, et mon

apétit estoit d'amour et non des mets délicieux dont on me reforçoit.

J'étois observé; l'on m'en faisoit la guerre, et voyant le peu de temps

que j'avois à rester je fis doucement ma déclaration de mon amour à

Mademoiselle Fossard-Desmarets, laquelle ne me rejetta pas éloigné,

disant ne vouloir suivre que les sentiments de sa chère mère. Et sur un

changement de service de la table, la mère fut pour ordonner. Je fus la

joindre et l'atiray en particulier, et luy fis la demande de sa chère

fille. Elle ne manqua pas de me marquer sa surprize du peu de temps, et

que je devois partir le matin. Elle me dit: «Vous me faites icy un

compliment d'un cavalier de passage.» Et je soutins l'assurant de ma

constance, et retournay entre mes deux belles, où je persuadois à la

mienne que madame sa mère m'avait promis son consentement. Et sur la

minuit je quitay la table disant estre fatigué et que à 4 heures je

remonterois à cheval. Afin de dissiper la compagnie qui m'acompagna à

mon auberge où étoit mon valet et mes chevaux, je fis semblant de me

coucher sur l'heure, et les amis me quittère, excepté Mr Desmarets

auquel je dis avoir à le communiquer. Et nous voyant seuls, je luy

déclara mon parfait amour pour sa seur, et le priay de m'y servir d'amy,

pour que nous puissions estre réellement frères. Il m'embrassa et me

promit de m'y apuyer, et je le priay de me reconduire chez luy avant le

coucher, et il ne peut me le refuser à mes empressements, et je passay

jusqu'à trois heures et demie, où j'employai toute ma rétorique à

confirmer mon zèle et mon amour, et j'obtins parole de la mère et de la

soeur et du frère, leur promettent que je quitterois dans peu le service

du Roy pour me marier et m'établir à Sainct-Malo. Et les ayant quittés

je montay à cheval sur les quatre heures et demie sans avoir couché ny

fermé les yeux, et pendant ma route je n'ay manqué un jour d'écrire à ma

maitresse étant arrivé à Paris qu'à Dunkerque, excepté le voyage des

pommes en Ecosse que je leur déguisay. Mais lorsque je fus pourveu du

brevet et du commandement des deux frégattes cy-dessus, je leur en

donnay advis et en leur promettant que malgré le brevet je quitterois le

service, et pour mieux les en assurer je fis une remise de 15,000 livr.

en lettre de change à ma prétendue et une belle pendule à répétition et

mon portrait en petit, dont je luy faisois un don en cas que Dieu

disposats de moy, n'étant biens de ma famille, etc.

Pendant que je faisois diligence pour armer, les deux frégattes du Roy

la _Serpente_ et _Sorcière_, ariva à Dunkerque le sieur Dromer dans un

pitoyable état, enflé par toutes les parties de son corps par hidropisie

causée qu'on l'avoit dessendu dans un puis à sec avec une grille de fer

audessus et que à toutes les marées haultes il avoit l'eau jusqu'au

sein, et lorsque la mer avait baissé il se posoit sur une pierre de

taille, et pour pain c'étoit des fois de boeuf cuit et de la petite

bière, et on atendoit des réponsces d'Ostende pour le convaincre et le

pendre. Mais son bonheur fut par l'enlèvement que j'avois fait de Willem

Ficher qui le sauva, et que nous avons relasché bien sain et gros et

gras, et le sieur Dromer après bien des remèdes n'a vescu que huipt mois

après son retour, et me remercia fort de mon adresse.

Nos deux frégattes se trouvèrent toutes équipées et prestes à faire

voille le 8e may, nous ne atendions que les ordres et un bon vent pour

sortir du port, et le 10e Mr l'Intendant nous ayant apelés les deux

capitaines seuls nous présenta deux officiers anglois ou Ecossois et

nous dits que de la part du Roy nous embarquerions chacun un de ces

officiers, et leur donnerions à coucher dans nos chambres et la table,

et que au moment de notre départ il nous délivrera à chacun un paquet

cacheté de la cour que nous n'ouvrions qu'en présence des dits deux

officiers, et de suivre exactement ce qui y sera marqué, et que

l'ouverture ne s'en fera que lorsque nous serons au Nord de tous les

bancs de Flandre, et qu'au cas de rencontre supérieure de nos ennemis

qui nous fit succomber, prêts à estre pris ou péris nous jetterons les

dits ordres à la mer dans un sachet avec un ou plusieurs boulets à

canons pour les faire précipiter au fond.

Les vents étant assez favorables, nous sortismes du Port sur le midy, et

fismes les routes du nord jusqu'au 13e à 8 heures que nous étions

dépassées tous les bancs, et fis serrer une partye de nos voilles, et

fits le signal à Mr Keizer de venir à mon bord et d'aporter son paquet

pour en faire l'ouverture ainssy que du mien, et il vint avec

l'officier. Nos ordres étoient de fuir toutes les rencontres que nous

pourions trouver qui nous peut engager en aucun combat ny mesme de ne

nous arester à faire aucunes prises quelque aparente d'estre riche ou

non, et d'aler vers les costes de Flandres ou Aberdin pour y débarquer

chacun notre officier, dont nous raporterions un certificat comme ils

sont contents du lieu de leur débarquement et bon traitement pendant le

voyage. Et nous continuasmes la route jusqu'au 15e que nous étions en

vue des terres de Hulm, où nous trouvasmes plus de cent bastiments

holandois pescheurs qui n'avoient que deux moyens convoys de 20 à 24

canons pour les garder. Nous avions les pavillons anglois arborées, et

nous passions au travers parlant aux uns et aux autres sans leur faire

la moindre peine, et nous creurent anglois leurs amis. Sur le soir nous

n'étions qu'à trois lieux au large du cap Flamberghot que je fus parler

à Mr Keizer et luy recommander de se tenir proche de nous, ce qu'il me

promit. Mais je fus fort étonné que sur la minuit nous entendismes

quelques coups de canons éloignés de nous, et qu'au petit jour nous ne

voyons plus nostre camarade, ce qui nous mit en grandes inquiétudes, je

faisois faire exacte découverte du haut de nos mats.

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 12 / 26 段