pillote, tous trois habillés à la matelote. A l'abord, les soldats me
conduire à Mr de Makay, qui m'ayant questionné d'où j'étois et revenois
et leu mon passeport me dit: «Allez et faites vostre négosse.» Je luy
demandey s'il nous seroit permis d'aller à Edembourg. Il dit: «Allez
partout exepté autour de mon camp.» Et nous fusmes tous trois lentement
à pied à Edembourg, qui n'est que demie lieux au-dessus de Leict où est
le port et forteresse. Nous fusmes chez un libraire, faisant semblant
d'y marchander un petit livre pour nous aprendre les marées et dangers
du pays, et je luy glissay une petite lettre de son Roy Jacques, qui
l'instruisit de nostre voyage et du paquet que nous avions pour
l'introduire à Mr le duc de Gordon, ainsy que notre ingénieur, et par
crainte de sa femme, les enfants et la servante, il dit: «Allons boire
un verre de bonne bierre.» Sa femme dit: «N'en avez-vous pas icy?» Ouy,
mais j'en connois de meilleur. Et nous fusmes dans un cabaret, où nous
entretinmes sur les moyens, et luy délivray le paquet, et nous
séparasmes, Welsch et moy, luy laissant le prétendu pilotte, et
retournasmes à Leict pour retourner à notre bord, et où nous y restasmes
jusqu'au lendemain l'après midy sur une heure, que nous entendismes
plusieurs coups de canon partir du château, lequel avoit les pavillons
déployés je pensois que le siège en fût levé de devant. Mr de Makay et
tous ses officiers ne seurent que penser sur cet éclat. Il dit:
«Aparamment que Mr de Gordon a receu quelque espérance, d'un prompt
secours; il nets pas jour d'ordinaire et il faut que cette barque luy ay
fait tenir quelque paquet, que l'on m'équipe une chaloupe avec six
grenadiers, et qu'on m'amène les premiers de cette barque et qu'on les
dépose au corps de garde jusqu'à ce que j'aye visité le camp, et qu'on y
mène aussy un des leurs qui a resté à terre.» Sur les cinq heures du
soir, nous fusmes conduits Welchs et moy dans un corps de garde où étoit
déjà mon prétendu pilote, et nous étions fort observés en toutes nos
actions et nous n'osions nous entreparler, et sur les neuf heures on
nous mena au château devant Mr de Makay qui étoit environné d'un grand
nombre d'officiers. Puis il demanda: «Qui est le maître de cette
barque?» Je dis: «C'est moy,» «Quy sont les autres?» Je répondis: «Voilà
mon pilote et mon contre maître.» «D'où estes-vous
partis?»--«D'Ostende.»--«Donnez vostre passeport.» On l'examina, enfin
je fus interrogé sur tout, puis il ne manqua pas de demander sy je
n'avois pas d'autre chargement que des pommes, et qui je prétendois
remporter. Je dis: «Du charbon de terre et du plomb,» et que pour
l'effect j'étois porteur d'une lettre de crédit sur un nommé Charter
maire d'Edembourg. Il me demanda: «Le connoissées-vous?»--Je dis:
«Non»--«Pourquoi ne l'avez-vous esté trouvé hier?»--Je dis que je
defferois jusqu'à sçavoir ce que je pourois vendre mes pommes pour me
régler. Il me demanda: «Avez-vous sur vous cette lettre de crédit?» Et
je la présentay à Mr de Makay qui la redonna à un Mr proche de luy, et
qui la leus, et puis me dit: «C'ets sur moy qu'elle ets tirée, j'y feray
honneur quand vous souhaiterez.» Ce qui me le fit connoistre, et on nous
aloit renvoyer à notre bord qui étoit à la rade, et par malheur un nommé
Richard Kintson, marchand, que j'avois connu en Espagne, me reconnut, me
faisant bon acueil. On luy demanda où il m'avoit veu. Il dit: «A Cadix;
nous avons beu souvent ensemble; il commandoit une jolie frégatte
françoise.» On dit: «Quoy, il est françois et se dit d'Ostende.» Puis un
autre nommé Smits me vient prendre la main en me demandant encore de ma
santé. On luy demanda aussy d'où la connoissance. «Au diable que trop,
c'ets Doublet qui me prit il y a un an devant le port d'Ostende et me
mena mon navire à Dunkerque.» Cela nous pensa perdre, et Mr de Makay
dit: «Il est heure de manger, qu'on remette ces gens au corps de garde
et bien gardées jusqu'à demain, et qu'on ne les laisse parler à
personne.» On nous y conduit soubs bonne escorte, et un officier eut la
malice de me faire attacher les deux bras, prenant dans les plis des
coudes et par derrière le dos avec de la mesche à mousquet. Bien une
heure après, je dit aux officiers: «Mr de Makay n'a pas donné un ordre
si rigoureux.» Et on me fit détacher. Nous demandasmes un peu de pain et
de la bierre, et on nous apporta de l'Elle[141] qui yvre plus que de
l'eau-de-vie. Je dis à mes deux confrères: «Défiez-vous de cette
boisson, vous en seriez incommodez.» N'ozant en dire plus, et nous
passasmes une triste nuitée. Le lendemain dès six heures, on nous
reconduit devant M. de Makay qui m'interrogea pour la deuxième fois, et
particulièrement que j'étois reconnu pour françois. Je luy dis: «Je ne
l'ay pas dénié ny changé mon nom, voyez le passeport et ma lettre de
crédit.» Il dits: «Comment donc estes-vous à prezent flamand Espagnol.»
Je répliqué: «Permettez que je vous le dise en particulier.» Il s'écria:
«Non, non, pas de secret; c'est icy un conseil assemblé.» Et en
soupirant je dis: «Il y a quatre mois que j'ay eu le malheur de me
battre avec un officier de marine que j'ay jetté par terre, vous savez
les rigueurs en France pour les duels, j'ay tout abandonné et me suis
sauvé en Ostende où Mr le gouverneur me pris soubs sa protection et Mr
le consul anglois, et m'ont envoyé icy pour gagner ma vie atendant où
ils puissent m'employer.» Sur quoy Mr Charter et plusieurs officiers
dirent: «Cela se peut et paroit vraisemblable.» Et on ne quiestionna pas
mes deux hommes. Mr de Makay me dit: «Allez et faites entrer vostre
barque dans le port et vous négossierez, mais que vous ou le pilote
reste chez moy jusqu'à ce temps que le bateau soit entré.»--Claes Dromer
penssa gaster tout et nous perdre entièrement ne sachant mon dessain, et
il n'y auroit jamais réussy. Il dit: «Moy qui suis le pillote je vais
faire entrer le bateau.» Peut-estre avait-il quelque dessain, mais il
n'étoit nullement au fait de la marine. Je dis: «Messieurs, dans toutes
les ordres de marine, il faut qu'un maitre ou patron et capitaine soit
dans son bord qu'il entre ou sort d'un havre.» On dit: «Cela est vray,
alez, vous, maistre, et nous garderons ce gros homme.» En effet, il
étoit puissant de corps.
Je party assées guay ayant mon projet en teste, et lorsque je fus sur le
quay pour m'embarquer dans mon petit canot où il y avoit seulement deux
rameurs qui étoient venu pour aprendre de nos nouvelles,--Welchs étoit
avec moy,--il se présenta à moy un joly cavalier de 15 à 16 ans, bien
équipé, le plumet blanc au chapeau et me dit: «N'estes-vous pas le
marchand de ces pommes? Madame ma chère mère en voudroit de belles avant
que vous les vendiez.» Je pensois que c'étoit l'ange que Dieu m'envoyoit
à mon dessain, et luy dit: «Monsieur, venez avec moy et vous aurez à
choisir.» Il parloit françois très bien, excepté quelques
prononciations. Je luy dis: «Embarquez-vous avec moy.» Et il y étoit
déjà dans mon canot quant un brutal de maistre des quais luy dit en
anglois où il aloit; le jeune homme luy dit le subjet et le maistre des
quais le fit débarquer, luy disant que sy j'avois cette bonne volonté,
que je l'exécuterois lorsque la barque seroit entrée au port, et qu'il
avoit ordre de ne laisser aller qui que ce soit à mon bord. Je fus
déconcerté et en alant je fis d'autres projets. A peine je fus arrivé à
mon bord qu'il y vint une chaloupe avec six matelots dont le chef étoit
le pilote royale du port, lequel me dit: «Je viens ici pour vous guider
dans le port et il faut avant une heure lever l'ancre.» Je réponds,
toujours par Welchs, mon contremaitre, que, à la bonne heure! Et Welchs
en françois me disoit: «Egorgeons tous ces bougres-là.» Je luy dis:
«Tout beau, nous le saurions faire sans bruit; voilà une frégatte
angloise proche de nous qui nous perdera. Sy je ne puis nous en défaire
par une autre voie, nous en viendrons là et ne dites mot.» Je m'aproché
de ce pilote et luy demendey son nom, il me dit: «Willem Fischer.» Je
luy demanday s'il ne boiroit pas bien un petit doibt brandevin de
France. Il parut content. Puis par Welche je luy fis dire qu'il étoit
bien tard pour nous entrer dans son port tout bordé de rochers. Il
répondit: «Ne craignez pas, je suis seur de mon fait.» Je luy fis encore
dire que j'avois peur et que s'il vouloit me faire plaisir que d'atendre
au matin et qu'il restasse la nuitée à mon bord, qui est très courte, et
qu'il renvoya sa chaloupe et ces gens dire à M. de Makay qu'il étoit
trop tard pour m'entrer, et qu'il envoyast de nos pommes à sa femme,
avant que les autres en euts. Il tomba dans mon piège. Je leur laissay
prendre des pommes tant qu'ils voulurent et Welchs me disoit: «Faisons
main-basse.» Je luy résistois fortement. Enfin la chaloupe part avec les
ordres de Mr Willem d'aller dire qu'il restoit à mon bord et qu'il étoit
trop tard pour m'entrer qu'à la marée du matin il n'y manqueroit pas. Et
lorsque la chaloupe fut partye, je le conviay dans ma cahute de
chambrette pour boire le brandevin, et il n'eus sitôt beu que je sorty,
et l'enfermay à la clef. Je fis déployer les voilles et couper le câble,
et forçois à toute voille, et par un bonheur extresme les vents étoient
très favorables. Je coupay la corde de ma petite chaloupe et la laissay
en dérive, et la frégatte croyois que j'allois entrer dans le port, et
mon Willem fit un grand cry. J'entrouvé la porte et luy présentay un
grand couteau proche son estomac; il se teu et s'agenouilla. Je luy dis
de se taire, ce qu'il fit. Mais lorsque la dite frégatte m'aperceut
ayant bien dépassé le port me lascha un coup de canon qui creva ma
grande voile, et un moment après les canons des forts de Leict tiroient
à boule vüe, et la frégatte n'oza venir près nous pour n'aler sans le
capitaine qui étoit à terre. Ainssy j'échappay avec mon hoste en la
place de celuy que l'on m'avoit retint. J'étois donc sans passeport ny
pillotte, et je pris route opozée, crainte la frégatte, et fut droit au
nord vers la Norvesque ou Dannemark neutre, et en six jours j'arivay à
Suinneur proche de Derneus où étoit le chevalier Jean Baert, chef
descadre, sans que je le seut, et fut par là en seureté: j'avois eu
l'honneur d'avoir esté son lieutenant, je le futs trouver à Derneus et
il me dit qu'il aloit retourner dans deux jours conduire ses prizes à
Dunkerque et que j'euts pour seureté à m'embarquer avec luy et mon
prisonnier. Je le priay de me laisser reconduire ma barque soubs son
escorte et qu'il me donna seulement un de ses passeports, et que j'étois
seur de ne m'écarter de luy qui avoit des prizes à conduire. Il me munit
de bonnes provisions de table et je party avec luy et nous arivasmes à
Dunkerque au seize avril 1691[142].
Et aussitôt que je fus débarqué avec mon écossois je requis à un
officier de premier corps de garde de me donner un escorte pour conduire
avec seureté mon prisonnier chez Mr l'intendant de la marine, et l'on me
donna deux soldats avec leurs fusils et fusmes à l'intendant, qui me
receut à l'abord très gracieusement en me demandant si tout avoit bien
esté, et ce que c'estoit que cet homme. Je luy dis en abrégé ma relation
cy-devant, et que je croyois le pauvre sieur ingénieur à un gibet.
«Comment donc, nostre ingénieur pendu! Et vous l'avez abandonné? Vous
estes perdu.» Je luy dits: «Non encore, suspendez s'il vous plait votre
jugement, et sy vous aviez esté au mesme cas que Mr Dromer, je vous y
aurois aussy délaissé. Vous savez que je n'ay point craint dans les
occasions le bruit des canons et des mousquets, non plus que les périls
de la mer, mais je n'ay jamais creu estre déshonoré par une potence où
vous et le chevalier Géraldin me venez d'exposer par vos belles
promesses. Je m'en suis heureusement échapé et vous ameine cet homme que
par adresse j'ay enlevé et qui peut sauver l'ingénieur s'il nets pas
encore fait mourir. Il faut faire au plutots écrire par cet homme à Mr
de Makay qui l'a obligé de venir à mon bord pour servir au nouveau
conquérant, ainssy qu'ils apeloient Mr le prince d'Orange, et que je
l'ay enlevé par surprise, et que sy l'on fait mourir mon pillote Claes
Dromer qu'il subira pareil suplice, et aussy le faire écrire des lettres
circulaires à sa femme et à toute sa parenté pour demander la liberté de
notre pilote pour qu'il puisse obtenir la sienne.» Et aussytots nostre
ostage écrivit plusieurs lettres remplies à faire compation, et puis on
le déposa dans une chambre d'un bon cabaret, soubs bonne garde par
quatre fusilliers, avec ordre de ne le laisser parler à aucune personne,
crainte qu'il n'aprit ce que c'étoit que notre prétendu pillote. Et les
dites lettres furent envoyées, et Mr l'Intendant envoya à la cour toutes
ces informations, et dont il receut ordre de me donner une
gratification, et il me fit venir chez luy, et il me dit: «Quoy que vous
n'ayez pas bien réussy aux dessains projetées, cependant la cour ayant
esgard aux risques que vous avez encourus et par votre adresse d'avoir
enlevé ce pillote, elle m'ordonne de vous gratifier de cinquante
pistoles.» Je répondis: «Je n'ay point agy par interest; je n'ay pas
demandé de gages; je me suis nory et l'ingénieur sur mes frais, et cets
me trop payer pour deux mois et quelques jours. Donnez à vos laquais
cette belle récompense. Vous m'avez promis au nom de la cour mon
advancement, et j'ay couru plus de risques à désonorer ma famille qu'en
mile combats, et je chercheray ailleurs mon party.» Il se récria: «Quoy!
avec quel mépris et audace vous parlées et refusées une grasce de la
cour.» Je dits en me retirant: «Elle est trop belle pour moy.» Et il luy
souvint du commerce de lettre qu'il me deffendit d'avec le fils de Mr
l'admiral Ruiter. Me voyant sortir de la salle, me dit: «Aparaman vous
yrez trouver Mr Ruiter pour vous faire pendre sy jamais vous estes
pris.» Et je ne répondis rien. Aparaman qu'il récrit sur cela en cour,
et huipt jours après il m'envoya chercher et me dis: «J'ay écris que
vous n'avez voulu recevoir la gratification sur ce que l'on vous a fait
espérer vostre advancement dans la marine, et sy j'avois écrit vos
fiertées vous seriez perdu, et mes intentions ont toujours esté bonnes
pour vous. Voicy un brevet de lieutenant de frégatte[143] de sa Majesté
que je vous ay obtenu avec le commandement de la frégatte la _Sorcière_,
montée de 30 canons que j'ay ordre de faire armer incessamman, ainsy que
la frégatte la _Serpente_ aussy montée de 30 canons, qui sera commandée
par le capitaine Keizer[144] flamand, et vous aurez commandement sur les
deux frégattes, et vous n'engagerez tous les deux aucuns matelots
françois couchés sur les classes, le Roy en ayant besoin pour ses gros
vaisseaux, ains apportées tous vos soins et ne soyez à l'advenir sy
prompt ny sy fier, car tout autre Intendant vous auroit perdu.»
Je le remerciay gracieusement et fis grande diligence pour les deux
armements. Et j'ay obrmis d'écrire cy-devant que lorsque j'eus les
ordres de partir de Brest pour me rendre à la cour, en route faisant je
passay par la ville de Sainct-Malo où je rencontray plusieurs capitaines
et marchands avec lesquels j'avois fait connoissance à Cadix en Espagne
et à Lisbonne en Portugal et autres endroits, qui à mon bord me
vouloient régaler, et entr'autres Mr Desmarets-Fossard, brave capitaine
et marchand avec lequel j'avois une plus étroite liaison, jusqu'à nous
traiter de frères, mesmes par nos lettres. Il m'emporta pardessus les
autres pour me donner le souper chez luy, sur ce que j'avois déclaré que
le matin suivant je devois continuer ma route, et convia huipt de ceux
qu'il creut de mes meilleurs amis au souper pour me faire compagnie, et
l'un et l'autre sans pensser à autre chose. Il nous conduit chez luy, où
en entrant il dit à Madame sa mère: «Voilà mon meilleur amy Mr Doublet
dont je vous ay tant parlé; cets mon frère et je l'ameine avec ses amis
et les miens à souper.» La bonne dame dits: «J'en suis ravie, alées
faire une promenade et je vais donner mes soins.» Et nous fusmes à
Sainct-Servant à un baptesme de ses parents, et puis nous rendismes à
l'heure du souper, et à l'entrée de la table l'on me plassa entre sa
cousinne germaine Mademoiselle Lhostelier d'une charmante beauté, et une
seur de Mr Desmarets qui n'étoit pas moins agréable et que je n'avois
encore vüe ny entendue parler. Je me sentis le coeur épris, et mon
apétit estoit d'amour et non des mets délicieux dont on me reforçoit.
J'étois observé; l'on m'en faisoit la guerre, et voyant le peu de temps
que j'avois à rester je fis doucement ma déclaration de mon amour à
Mademoiselle Fossard-Desmarets, laquelle ne me rejetta pas éloigné,
disant ne vouloir suivre que les sentiments de sa chère mère. Et sur un
changement de service de la table, la mère fut pour ordonner. Je fus la
joindre et l'atiray en particulier, et luy fis la demande de sa chère
fille. Elle ne manqua pas de me marquer sa surprize du peu de temps, et
que je devois partir le matin. Elle me dit: «Vous me faites icy un
compliment d'un cavalier de passage.» Et je soutins l'assurant de ma
constance, et retournay entre mes deux belles, où je persuadois à la
mienne que madame sa mère m'avait promis son consentement. Et sur la
minuit je quitay la table disant estre fatigué et que à 4 heures je
remonterois à cheval. Afin de dissiper la compagnie qui m'acompagna à
mon auberge où étoit mon valet et mes chevaux, je fis semblant de me
coucher sur l'heure, et les amis me quittère, excepté Mr Desmarets
auquel je dis avoir à le communiquer. Et nous voyant seuls, je luy
déclara mon parfait amour pour sa seur, et le priay de m'y servir d'amy,
pour que nous puissions estre réellement frères. Il m'embrassa et me
promit de m'y apuyer, et je le priay de me reconduire chez luy avant le
coucher, et il ne peut me le refuser à mes empressements, et je passay
jusqu'à trois heures et demie, où j'employai toute ma rétorique à
confirmer mon zèle et mon amour, et j'obtins parole de la mère et de la
soeur et du frère, leur promettent que je quitterois dans peu le service
du Roy pour me marier et m'établir à Sainct-Malo. Et les ayant quittés
je montay à cheval sur les quatre heures et demie sans avoir couché ny
fermé les yeux, et pendant ma route je n'ay manqué un jour d'écrire à ma
maitresse étant arrivé à Paris qu'à Dunkerque, excepté le voyage des
pommes en Ecosse que je leur déguisay. Mais lorsque je fus pourveu du
brevet et du commandement des deux frégattes cy-dessus, je leur en
donnay advis et en leur promettant que malgré le brevet je quitterois le
service, et pour mieux les en assurer je fis une remise de 15,000 livr.
en lettre de change à ma prétendue et une belle pendule à répétition et
mon portrait en petit, dont je luy faisois un don en cas que Dieu
disposats de moy, n'étant biens de ma famille, etc.
Pendant que je faisois diligence pour armer, les deux frégattes du Roy
la _Serpente_ et _Sorcière_, ariva à Dunkerque le sieur Dromer dans un
pitoyable état, enflé par toutes les parties de son corps par hidropisie
causée qu'on l'avoit dessendu dans un puis à sec avec une grille de fer
audessus et que à toutes les marées haultes il avoit l'eau jusqu'au
sein, et lorsque la mer avait baissé il se posoit sur une pierre de
taille, et pour pain c'étoit des fois de boeuf cuit et de la petite
bière, et on atendoit des réponsces d'Ostende pour le convaincre et le
pendre. Mais son bonheur fut par l'enlèvement que j'avois fait de Willem
Ficher qui le sauva, et que nous avons relasché bien sain et gros et
gras, et le sieur Dromer après bien des remèdes n'a vescu que huipt mois
après son retour, et me remercia fort de mon adresse.
Nos deux frégattes se trouvèrent toutes équipées et prestes à faire
voille le 8e may, nous ne atendions que les ordres et un bon vent pour
sortir du port, et le 10e Mr l'Intendant nous ayant apelés les deux
capitaines seuls nous présenta deux officiers anglois ou Ecossois et
nous dits que de la part du Roy nous embarquerions chacun un de ces
officiers, et leur donnerions à coucher dans nos chambres et la table,
et que au moment de notre départ il nous délivrera à chacun un paquet
cacheté de la cour que nous n'ouvrions qu'en présence des dits deux
officiers, et de suivre exactement ce qui y sera marqué, et que
l'ouverture ne s'en fera que lorsque nous serons au Nord de tous les
bancs de Flandre, et qu'au cas de rencontre supérieure de nos ennemis
qui nous fit succomber, prêts à estre pris ou péris nous jetterons les
dits ordres à la mer dans un sachet avec un ou plusieurs boulets à
canons pour les faire précipiter au fond.
Les vents étant assez favorables, nous sortismes du Port sur le midy, et
fismes les routes du nord jusqu'au 13e à 8 heures que nous étions
dépassées tous les bancs, et fis serrer une partye de nos voilles, et
fits le signal à Mr Keizer de venir à mon bord et d'aporter son paquet
pour en faire l'ouverture ainssy que du mien, et il vint avec
l'officier. Nos ordres étoient de fuir toutes les rencontres que nous
pourions trouver qui nous peut engager en aucun combat ny mesme de ne
nous arester à faire aucunes prises quelque aparente d'estre riche ou
non, et d'aler vers les costes de Flandres ou Aberdin pour y débarquer
chacun notre officier, dont nous raporterions un certificat comme ils
sont contents du lieu de leur débarquement et bon traitement pendant le
voyage. Et nous continuasmes la route jusqu'au 15e que nous étions en
vue des terres de Hulm, où nous trouvasmes plus de cent bastiments
holandois pescheurs qui n'avoient que deux moyens convoys de 20 à 24
canons pour les garder. Nous avions les pavillons anglois arborées, et
nous passions au travers parlant aux uns et aux autres sans leur faire
la moindre peine, et nous creurent anglois leurs amis. Sur le soir nous
n'étions qu'à trois lieux au large du cap Flamberghot que je fus parler
à Mr Keizer et luy recommander de se tenir proche de nous, ce qu'il me
promit. Mais je fus fort étonné que sur la minuit nous entendismes
quelques coups de canons éloignés de nous, et qu'au petit jour nous ne
voyons plus nostre camarade, ce qui nous mit en grandes inquiétudes, je
faisois faire exacte découverte du haut de nos mats.