Nous étions déjà au 23 de may[127] et on n'avoit jusqu'alors pu

apprendre le nombre ny les forces des armées ennemies lorsque je remis

Mr de Moyencourt près du Ministre, lequel dit hautement: «En vérité,

Messieurs, je vois que le Roy est très mal servy, ayant autant de ces

frégates légères et barques longues bien équipées et qui vont aux

découvertes, qu'il n'y en aye pas une qui luy donne nouvelle des armées

ennemies ny seulement qu'ils luy ayent amené quelque bateau anglois pour

en aprendre quelques nouvelles.» Un chacun gardoit le silence. Je

m'aproché de Mr le chevalier Venize[128] qui étoit le capitaine du

pavillon du _Conquérant_, et je luy dis que si Monseigneur de Seignelay

vouloit me donner une commission portant les ordres de faire des

dessentes et d'y enlever sur les costes ennemies ce qui peut s'uziter

par les loix de la guerre, que je me hazarderois dans peu de temps de

luy amener quelques prisonniers Anglois qui informeroient mieux Sa

Grandeur que ne le pouroit un maître ou matelot de barque ou d'un

pescheur. Mr de Venize fit ce récit au ministre, qui me fit apeler et me

quiestionna comme je m'y prendrois, et luy ayant dis à peu près il me

fit délivrer ma commission ample comme je la souhaitois, signée Louis,

datée de Versailles, et au bas, Colbert; et il me promit que sy je suis

pris qu'il me feroit délivrer le plutôt possible, dont plusieurs

officiers s'entredisoient: «Voilà une entreprise d'étourdi qui ne

manquera pas d'estre pris et peut estre pendu:» Ce qui ne m'ébranla

aucunement, et party sur le champ et fut aterrer à Monsbay en

Angleterre. J'en fus chassé par un garde coste, et m'échapé au travers

des rochers du cap Lézard. Je costoyois la dite coste jusqu'à Portland,

et fus au matin mouiller l'ancre devant le port de Oüesmuths ayant un

pavillon d'Ostende arboré, et ne fis paroistre que dix à douze hommes de

mon équipage, et le surplus en bas de la calle avec le chevalier

Daumonville, mon lieutenant, pour les faire contenir dans un silence et

en estat de monter au premier coup de pied que je fraperois. Il ne

manqua pas de venir une chaloupe venant de terre avec six hommes me

demander d'où j'étois et sy je voulois entrer dans le port. J'attiray le

maistre et luy fis boire un coup d'eau-de-vie qu'il reconnut bien estre

de France, et me demanda sy j'en avois encore à vendre. Je luy dis en

avoir plusieurs pièces avec d'autres marchandises qui ont esté prises

sur les françois, et, comme c'est contrebande en Angleterre, que je

voudrois qu'il vint en rade quelqu'un avec lequel j'en peu traiter. Il

me dit: «Je vais vous envoyer un brave homme et vous pourez vous

acomoder enssemble». Il s'en ala. Et bien une heure et demie après il

vint une belle chaloupe bien peinte voguant à huit rames et un officier

en manteau rouge, lequel s'embarqua et dit: «Où est le maistre?» Je luy

dis que c'étoit moy et le fis entrer dans ma chambre, et je frappay du

pied sur le tillac. Le chevalier Daumonville, au moment, fit monter mon

équipage et luy. Ils sautèrent dans la chaloupe une partie pour piller

les matelots anglois. Je quité compagnie à mon hoste qui fut tout

troublé et j'empeschay la pillerie, et fis rendre ce qu'on avoit pris et

fis lever nostre ancre et apareiller nos voilles et changeay de

pavillon, ce qui consterna mon hoste et ses gens. Il me pria de luy dire

qui j'étois et que je luy donnast lieu d'écrire à son épouze. Je luy dis

n'avoir ce loisir et je me nommay, et que j'étois pour le Roy de France,

et qu'il ne luy seroit fait aucun mal ny tort, et congédiay la dite

chaloupe et les 8 hommes, et fis ma route pour gagner nos coste. En

arivant en vue de l'ille de Bats en Bretagne, je fus rencontré par deux

frégates de Flessingue, qui me donnèrent la chasse et à grands coups de

canon. Je me sauvay entre les rochers et mouillay l'ancre devant Roscof

où je débarquay avec mon hoste, et trouvay Mr Le Roy de la

Potterie[129], commissaire de la marinne, auquel je dis de me faire

donner des chevaux de poste pour conduire plus seurement mon cavalier à

Brest où estoit encore l'armée à Berteaume. Mr de la Potterie nous fit

servir à manger pendant la recherche de trois chevaux, mais mon anglois

ne peut que boire un verre de vin et moy je fis très bien le devoir de

table. Et puis montasmes à cheval et arivasmes le mesme soir 29 may à

Brest, et fusmes descendre à l'intendance où Mr Descluzeaux[130],

intendant, me fit donner une chaloupe bien équipée et de bon vin pour

nous rendre à Berteaume où j'arrivé sur les 4 heures du matin, 30e, au

bord du _Conquérant_, où Mr de Tourville me receut très gracieusement,

sachant ma capture, et fus éveiller Mr de Seigneiay, qui en robe de

chambre me fit entrer et mon anglois auquel il fit bien des honnestetez,

en le rassurant que sy il luy dizoit vérité à ses demandes il le

renvoiroit en peu de temps à son pays, puis il luy demanda son nom, son

employ, et comme je l'avois enlevé, et sy je ne l'avois point maltraité

ni pillé, sur quoy il tira une belle montre et une bourse bien garnie de

guinées et son diamant au doigt et dis: «J'ai offert tout cecy à votre

capitaine afin qu'il me laissat retourner dans ma chaloupe, et a tout

refusé. Je me nomme Thomas Fisjons. Je suis le colecteur ou receveur des

deniers royaux de la ville et dépendance de OEsumths[131], que

souhaitez-vous de moy?» Alors le ministre luy dit: «Je vous demande en

toute sincérité que vous me déclariez le nombre et qualitez des

vaisseaux de l'armée du Roy de la Grande Bretagne et aussy des vaisseaux

Holandois, et de quel temps la dijonction s'en fit.» Il resta une poze

sans répondre et jetant un grand soupir et puis il dit: «Seigneur, je

serois perdu en le dizant et passerois pour traistre à l'Etat.» Et le

ministre le voulant rassurer luy promettoit le secret. Il dit: «Si

vostre capitaine eut esté un pillard et qu'il m'eust ou fait fouiller,

il auroit trouvé ce que vous demandez.» Le ministre entendit à son

discours et se retira au balcon et me fit venir et me dit: «Vous n'avez

fouillé, ni fait faire à votre prisonnier:» Je dis: «Non, en vérité,

Monseigneur.» Je le say. «Fouillez-le et luy ostez son portefeuille et

tous les papiers et me les aportez.» Je me mis à l'effect dans la

chambre du conseil, où plusieurs officiers furent surpris de me voir

faire en disant: «Tenez-vous, voilà le ministre qui vous voit. Pourquoy

n'avez-vous fait cela étant dans votre bord?» Je pris son portefeuille

n'ayant trouvé d'autres papiers; je les porté au ministre, et à

l'ouverture nous trouvasmes deux pancartes, où étoit en la plus grande,

le dénombrement des vaisseaux des deux armées, et bien désignées, les

noms de chaque vaisseaux et des commandants, le nombre des canons d'un

chacun et des équipages, ainsy de ceux d'Holande avec les divisions et

les ordres de la marche de bataille au cas de rencontre et aussy tous

les signaux. Sur quoy Mr de Seignelay et fit venir Mr de Tourville et

luy dit: «Je n'en désire pas davantage.» Mais ces deux Seigneurs furent

bien surpris que la deuxième pancarte que j'ouvris que c'étoit les

véritables portraits et nombre et les forces et signaux de notre armée.

Et fort étonné le ministre dit: «Nous n'avons plus de secrets en France;

elle est trahie de tous costés.» Et me dit: «Alées à votre bord jusqu'à

ordre et j'aurey le soin de vous.»

Le consseil s'assembla et dura toute l'après midy jusqu'au soir, après

quoy on me fit venir où Mr de Seignelay me dit: «J'ay fait demander à Mr

Thomas Fisjons s'il vouloit que je le renvoyast par terre à Calais ou

Zélande pour repasser chez luy. Il craint les fatigues, et me demande

d'estre renvoyé par celuy qui l'a emmené et qu'il répond qu'il ne vous

sera fait aucun tort au cas de rencontre.» Sur quoy je dis: «C'est à

quoy je ne doibs m'y fier, et pour bonne expédition, je supplie Vostre

Grandeur d'ordonner que l'on me délivre une petite chaloupe outre la

mienne et qu'on me donne quatre matelots anglois qui sont aux prisons

afin que lorsque je seray proche de la coste d'Angleterre où je pouray

atraper, je mettray mes anglois dans la dite chaloupe tout près de

terre, et reprendray ma route.» Mon expédient fut trouvé bon, et le

Ministre me fit porter 48 bouteilles de vin de Champagne, douze flacons

de malvoizie et des liqueurs de Marseille, des saucissons, cervelas,

jambons, langues fumées, des patées, deux moutons et volailles pour

régaler en route mon anglois. Mais je ne le garday que deux jours,

l'ayant débarqué près de Torbay, avec des bouteilles de Champagne dont

il fut très content et m'embrassa[132] et jetta sur mon pont trente

guinées d'or pour mon équipage, et dont Mr le chevalier Daumonville s'en

voulut retenir la plus grosse partye et je les fis partager.

En retournant joindre notre armée, ce qui fut le 8e juin[133] et je la

trouvay toute preste à mettre soubs les voilles pour sortir par Liroize.

Je fus rendre compte du débarquement de mon hoste, et dis le présent

qu'il fit à mon équipage et il me pria de présenter ses respects au

Ministre et à Mr de Tourville, lesquels m'ordonnèrent de mettre soubs

voile et d'aler cinq à six lieues au devant de l'armée pour faire

découverte, et l'on me donna par écrit tous les signaux. Je me croyois

hors d'espérance de quelque gracieusetez, mais comme j'étois pour

descendre à m'embarquer dans mon canot, Mr de Tourville me fit rentrer

et me mis dans la main un papier bouchonné, où il y avoit des espèces.

Je fis un peu de difficulté, et il me dit: «C'est Mr de Seignelay qui

vous fait ce présent, atandant vous mieux faire et ne refuzées pas, et

il m'a dit de luy faire souvenir de vous à la promotion, et que si vous

aviez esté un pillard que vous auriez profité davantage avec votre

anglois, mais vous auriez perdu l'estime qu'il a conceu et moy pour

vous. Allez et continuez à bien servir.» Sitot que je fus dans ma petite

chambre, je fus curieux comme les enfans de voir mes bonbons. Je trouvay

soixante louis que je mis à remotis et fit appareiller. L'armée sortit

et courut toute la nuit au large et sur le jour on courut vers le

sud-ouest, jusqu'au soir que nous pouvions estre 60 lieux au large de

Bellille où l'on garda ce parage plusieurs jours d'une assées beau

temps, et je reconus bien que l'on avoit pas envie de rencontrer nos

ennemys, et l'onziesme jours après la sortye l'on fit le signal de

m'apeler au bord de l'admiral où m'étant aproché à la voix, l'on

m'envoya le canot blanc destiné pour le grand major nommé Mr de

Remondy[134], lequel s'embarqua dans mon bord et renvoya son canot. Il

m'indiqua les vaisseaux de l'armée où il vouloit aler, et lorsque nous

en étions proche il demandoit qu'on l'envoyast chercher, puis tour à

tour il fit ses visites savoir s'il manquoit quelque chose, s'informoit

combien il y avoit de malades et les envoyoit sur les flûtes

hospitalières et sur l'assoirant revenoit à mon bord où il se trouvoit

indisposé du mal de teste et de la mer par la petitesse de mon bâtiment

qui agitoit bien plus que les gros. Cepandant il fit la revue généralle

en trois jours et demy et me quitta fort content des manières dont

j'avoy agy à son égard et me mena avec luy auprès du Ministre, lequel

faisant bon acueil dizant: «Mr de Remondy, je vous ay plaint et je vous

trouve changé. Vous trouvez-vous mal? Et je croy que vous avez fait bien

pauvre chère dans un sy petit bastiment». Sur quoy Mr De Remondy luy

dit: «Il n'y a eu que les agitations qui m'ont esmeu et empescher de

bien manger; j'ay esté surpris de sa bonne chère et de son bon vin de

champagne; il a ce que vous n'avez pas, qui sont des petites huitres à

l'écaille toute fraiches.» Le Ministre s'étonnant dit: «Et vous n'avez

pas désemparé l'armée! Comme avez-vous fait pour les consserver?» Je le

luy dis. Et il dits: «Ha, il m'en faut un peu.» Et j'envoyay chercher

mon reste conssistant à plus de deux cents. Mr de Moyancour luy dits:

«Monseigneur, quant vous m'envoyastes avec luy à Ouessant il me régala

très bien et proprement.» Sur cela Mr de Seignelay me demanda à combien

estoient mes gages. Je répondis: «Monseigneur, à cent livres par mois,

mais je me fais honneur qu'il m'en coûte du mien.» Répliqua le Ministre:

«Je ne veux pas qu'il vous en coute, et vous aurées 200 livres tous les

mois.» Mrs de Moyencourt et le chevalier de Venize dirent: «Il les

méritte bien.» Puis Mr de Venize me dit tout haut: «Qui chapon mange,

chapon luy vient.» Je dis: «Plus Sa Grandeur m'honorera des bienfaits de

Sa Majesté je n'en mettray point en poche.» Il se prit à rire, et je

m'en retournay très content à mon bord.

L'armée tint la mer jusqu'au 20e aoust sans rien encontrer. Le Ministre

se trouva indisposé à la poitrine; il fist relascher devant Bellille et

despescha un courier au Roy et dont il atendit la responsce, et le Roy

luy ordonna de se débarquer, et de retourner à la cour et ordre à

l'armée d'aller désarmer. Mr de Seignelay me fit l'honneur de me choisir

pour le porter dans ma barque longue jusqu'à Paimboeuf, rivière de

Nantes, et Mr de Tourville luy dit que ce seroit faire affront au

chevalier de Lévy, ancien officier qui avoit aussy une barque longue. Le

Ministre dit à Mr de Tourville: «Hé bien, faites-moy souvenir de Doublet

dans la promotion.» Et peu après que le grand Ministre fut à la cour il

mourut,[135] et je fus mis aux oubliettes.

Après que nous eusmes désarmé à Brest, Mr le chevalier de Venize demanda

deux frégattes en brulot dont on tira les artifices pour les équiper en

course soubs son commandement, et il me fit l'honneur de me choisir pour

son capitaine, en segond; l'autre étoit monté par M. Naudy[136]

capitaine de brulot. Et ayant party de Brest au 16 de septembre, nous

fusmes croiser vers les illes de Madère et Porto-Santo; nous y

encontrasmes un navire anglois qui avoit 14 canons et nous étions seuls,

parce que Mr Nandy s'étoit séparé de nous. Ce navire anglois étoit fort

par ses deux gaillards d'avant et d'arière bien garnies de vieux câbles

entre les éclouezons, et avoit à chaque gaillard deux pièces de canon

qui batoient devant et arière, et aussy des meurtrières d'où ils

tiroient en seureté leurs mousqueteries et fauconneaux de bronze, et

sans que nous puissions les découvrir, et sur les deux gaillards y avoit

à chacun quatre coffres à feu remplis d'artifices et des flacons de

double verre plains de poudre. Je dis à Mr de Venize qu'avant que nous

l'abordions, qu'il faudroit luy envoyer notre bordée de canons. Il dit:

«Point du tout, il faut l'aborder damblée.» Ce qu'il fit faire, et je

passay au gaillard d'avant pour sauter à l'abordage avec une vingtaine

de nos hommes et ce que nous fismes. Je passay arrière de ce navire et

voulut en baisser son pavillon, mais il étoit cloué par le haut. Leurs 4

canons de dessoubs leurs corps de garde tiroient à mitraille ainssy que

leurs fauconneaux qui tuoient et estropioient ceux qui étoient avec moy,

et nous ne scavions par quels endroits pouvoir en découvrir aucuns.

Notre frégatte avoit débordé et croyons qu'elle avoit receu quelque coup

fatal. Je m'étois mis dans le porte hauban d'artimon pour n'estre à

découvert des anglois qui nous défaisoient d'autant de nos hommes qu'ils

en découvraient. Je criay à Mr de Venize de faire tirer quelques canons

dans le bord de ce navire, sans quoy je ne pouvois le réduire et que

j'avois perdu plus de moitié de mes gens qui étoient avec moy, et il fit

tirer presque à bout portant sept à huit coups qui firent bresche, par

lesquelles je jettay des grenades qui firent rendre nos ennemis et

demandèrent quartier à ceux du chasteau de poupe. Et celuy d'avant

tenoit encore fort, j'y cours avec quatre hommes dont un nommé Bérurier,

de Touque,[137] s'y porta vaillament. Leurs deux canons furent tirés sur

nous sans nous endomager, mais j'aperceu à une meurtrière un fauconneau

ajusté sur moy et je pris par un bras le dit Bérurier en luy disant:

«Retire toy», et il receut le coup dans le sain et tomba mort à mes

pieds. J'apellé mes deux hommes qui avoient des haches pour enfoncer la

porte de ce château d'avant et aux premiers coups il fut ouvert par un

anglois qui vouloit sortir avec un fauconneau, et sur lequel bien à

point je luy déchargeai du taillant de mon sabre au travers du nez et

des yeux un rude coup qui l'aresta, et puis je l'achevay de pointe et

taille qu'il tomba sur la place; après quoy le reste demanda quartier.

Lorsque nous en fusmes les maitres, ils nous déclarèrent venir de l'ille

de Sainct-Michel où ils avoient chargé de bled pour apporter à Madère et

qu'ils nous crurent pour un Saletin, ce qui les fit autant nous

résister. Et comme nous étions proche de Porto-Santo noue les y

débarquasmes ainsy que quelques portugais qui y étoient pour passagers.

Et nous eusmes dix hommes tuez et sept estropiez, et les Anglois n'y

perdirent que trois des leurs et un portugais de leurs passagers et

trois blessés; mais il est surprenant comme j'ay échapé de ce rencontre.

Et deux jours après nous prismes une flûte holandoise sans résistance,

laquelle alloit à Madère avec son chargement de plusieurs marchandizes,

et fut donnée à commandement à Jean Bérengier[138], segond pilote, à

cause qu'il m'étoit parent. Et la mesme nuit il s'enyvra et son

équipage; il fut à toutes voilles donner du nez contre la grande ille

déserte et le navire coula à fond où il s'y noya 14 hommes, et luy et un

matelot ayant monté au haut de leur mât trouvèrent un tronc en forme de

trou à cete ille toute escarpée et se jetèrent dedans, et les mâts et

son navire disparurent et au jour se trouvèrent tous les deux sans

savoir par où se retirer de leur trou futs à dessendre ou monter, ils

trouvèrent beaucoup d'oiseaux qui au jour prirent le vol, et trouvèrent

plusieurs nids avec des oeufs et les oiseaux voltigeant autour, il n'y

avoit ni herbes ny eau et ils se substentèrent avec des oeufs cruds

pendant trois jours mais ayant une grande soif, et le matelot buvoit son

urine, et à la 4e journée il s'aviza qu'il avoit un batement à feu et en

tira et rompit le devant de sa chemize et aluma du feu avec des

bruttilles des nids d'oiseaux et de leur fiente, cela faisoit fumée qui

les fit découvrir par les Portuguais habitants de la dite ille,

consistant en tout en trois petites familles qui avoient aperceu

quelques débris du navire naufragé, et ils furent à l'extrémité de

l'ille ou paroissoit la fumée, et crièrent du haut en langue portugaize:

«Y a-t-il quelqu'un? _Aye a qui algunos?_» Les deux emprisonnés

répondirent: «Sy seignor, sauve la vie!» Et les portuguais crièrent:

«_Esper._» Et furent au débris des mâts que la mer avoit transportés à

une petite plage d'où ils en tirèrent des cordes, et puis revindre sur

le haut du cap, qui estoit extrêmement haut et escarpé et filèrent deux

cordes vis-à-vis le trou où paroissoit la fumée et attirèrent nos deux

hommes avec eux, et les soulagèrent à leurs besoins de la soif et

noriture pendant six jours jusqu'à trouver le temps favorable de les

passer à l'ille de Madère, où nous étions avec notre frégatte et notre

prize Angloise: Et on nous aprit qu'à la dite ille déserte il n'y a que

trois pauvres familles, qui font rente au Roy de Portugal de 80 mille

raies qui sont presque autant de nos deniers montant à 80 livres de

rente, et qu'ils y recueillent un peu de bled, et font la chasse aux

oizeaux nommés par nos terreneuviers des fauchets, que les portugais

nomment pardelles, qui veut dire par couples, étant toujours deux à deux

dans leurs nids comme les pigeons, et ils en sallent les corps, et de

leurs tripes et graisses en font des huilles à brusler aux lampes et que

dans la saizon avec la glue ils font la chasse aux cerins canariens

qu'ils vendent à Madère et aux étrangers, de plus ces habitants font

amas d'une mousse seiche qui croit sur les gros rochers au bord de la

mer et où l'eau ne les frape pas ne provenant que par les salitres

exalées et est nommée _orchilla_, servant aux teintures, et quoy que la

dite ille est sans aucune deffences d'armes et que les corssaires

d'Alger, et de Saley y fréquente souvent au tour, il est comme

impraticable d'y monter, et un homme seul faisant rouler des pierres du

haut il n'y a aucune accessibilité.

Et au 10 décembre, nous partismes de Madère, Mr de Venize n'y ayant

voulu vendre le bled de nostre prize et me pria de la conduire en France

soubs son escorte, et estant à 40 lieux de Belille nous encontrasmes un

navire portuguais soubs pavillon et commission de France, chargé de

fromage de Hollande venant d'Amsterdam, et nous découvrismes que le

chargement étoit pour le compte des marchands holandois, ce qui nous la

fit conduire à Brest où elle fut jugée bonne prize, et audessous des

fromages il s'y trouva des ballots d'épisseries, cloux, muscade et

cannelle qui méritoit des atentions plus qu'aux fromages, et nous

désarmasmes à Brest au 28 décembre 1690.

CHAPITRE VI

Mission en Ecosse.--Les pommes de reinette.--Entrevue de Doublet et de

l'intendant de Dunkerque.--Amours de Doublet.--Il est nommé lieutenant

de frégate.--Il reçoit le commandement de deux

corsaires.--Combat.--Prises de trois navires.--Mission à

Elséneur.--Passage du Sund.--Arrivée à Copenhague; à Dantzick.--Prise à

l'abordage d'un navire anglais.--Naufrage devant Dunkerque.--Voyage à

Versailles.--Aventure avec le sieur Pletz.

1690. Lorsque j'eus salué Mr Des Cluseaux, intendant, il me dit: «J'ay

des ordres de M. de Pontchartrain, Ministre de la marinne, de vous

envoyer pour luy parler à la cour, et cela vous doibt faire plaisir;

mais il faut avant partir faire désarmer votre frégatte et faire

décharger et désarmer vos prises.» Je creus mon advancement estre

indubitable, sur ce qu'il s'étoit passé avec M. de Seignelay. M. de

Venize m'en témoignoit sa joye. Et lorsque les désarmements furent

faits, je fus recevoir les ordres de M. l'intendant, qui ne consistoient

que de me rendre à la cour chez M. de Pontchartrain et de recevoir

cinquante pistoles à compte. J'acheptay deux chevaux pour moy et mon

vallet après avoir pris congé de mes amys, je party le 9 janvier 1691 et

le 17 j'arivay à Versailles et receus audience du Ministre le mesme

soir, lequel m'ordonna de partir le matin pour me rendre à Dunkerque; où

je trouverois mes ordres chez M. Patoulet, Intendant de marinne. Je fis

connoistre avoir besoin d'argent ayant deux chevaux et un valet et que

je priois Sa Grandeur de m'accorder deux jours de résidence à Paris. Il

me remit au lendemain à sept heures du matin. M'y estant rendu, il me

fit entrer en son cabinet et me fit compter cinq cents livres, et me dit

de ne pas retarder à Paris plus de deux jours, et il me répéta: «Vous

trouverez vos ordres à Dunkerque». Et je fus disner à Paris, d'où je

partis le 21e, et arivay à Dunkerque le 27e sur les 5 heures du soir

chez M. l'intendant, qui m'attira en particulier pour me dire qu'il y

avoit une affaire d'importance pour le service du Roy, ce qui fera mon

advancement; et que pour y réussir ny causer de soubssons, je

m'abstiendrois d'aller chez luy, et qu'il me faloit conférer sur les

moyens avec le chevalier Géraldin et duquel ses ordres pour moy étoient

autant que celles de la cour. Il falut donc s'ouvrir et me déclarer le

secret conssistant à pouvoir conduire en Ecosse un ingénieur au duc de

Gordon qui tenoit bon pour le Roy d'Angletere Jacques second dans le

château d'Edimbourg, capitalle du Royaume d'Ecosse, comme aussy de faire

tenir en seureté un paquet de la cour au dit seigneur Duc de

Gordon,[139] et que pour y parvenir je cherchas dans mon idée les

moyens, et que rien ne me manqueroit, et puis beaucoup de promesses et

flatteries, disant avoir informé la cour ne conoistre personne autant

capable que moy etc. Je répondis: «Cela mérite bien des attentions et

des réflexions puisque Mr le prince d'Orange par ses troupes est déjà

possesseur de la ville d'Edimbourg et de la ville de Leict qui en est le

port de mer, et je n'ay aucune personnes de connoissance en ces deux

villes, et avec lesquels il faudroit prendre les mesures et il faut

quelqu'un en crédit ou quelque autorité.» Et cela me fut promis et tenu.

«--Secundo il nous faut un moyen bastiment, bon de voille, et qui ne

paraisse pas estre disposé pour la guerre.» Et je fis choix d'un gras

basteau pescheur de harens; et que l'on m'y donneroit quelqu'un pour

bien m'interpréter les langues angloises et écossaises; et que l'on

m'acorda un jeune Irlandois nommé le Sr Welchs; et que Mr l'ingénieur

seroit déguizé en gros marin et passât pour mon pilote, n'ayant belle

perruque ny habits galonnés, afin de n'estre reconnu par mon équipage,

qui seroit composé de dix matelots flamands, et que l'on me muniroit

d'un passeport d'Ostende, remply de mon nom sans le changer parce que

j'étois fort connu en bien des endroits. Ce fut une difficulté que ce

passeport étant en guerre avec Ostende où j'étois entièrement connu.

Cependan le chevalier Géraldin ayant écrit à ses amis en obtint un et

l'emplacement du nom étoit en blanc, que nous remplismes du mien, et il

fut question de quel prétexte se servir pour l'introduire. Je dis: «Il

faut faire charger dans ce bateau pour 25 à 30 pistoles de pommes

rainettes dont on fait cas en Ecosse, et il me faut une lettre de crédit

de cinq à six mille livres sur quelque banquier de la ville d'Edimbourg,

parce que l'on me questionnera, je répondray, venir pour négocier soit

du charbon de terre et du plomb; on me dira vos pommes ne suffirent pour

le quart de votre chargement et seray pris sans verd.» Et Mr Geraldin se

trouvait embarrassé, cependant en trois jours il obtint cette lettre de

crédit en ma faveur, ainsy qu'il avoit obtenu le passeport de Mr

Hamilton, consul des anglois en Ostende, toujours bien zélé pour son

véritable Roy. Enfin m'étant déterminé à cette entreprise en vüe de

rendre mes services aux deux testes couronnées, le Roy nostre maistre et

le Roy Jacques, desquels on me flatoit d'avoir de grosses récompenses en

advançant dans la marine, me fit partir avec courage, le 6 février, avec

mon ingénieur sans autre nom que Claes Dromer, passant pour mon pillote.

J'avois dans le bord deux caisses plaines de fusils et deux ballots

d'habits de soldats pour les délivrer au fort de la Basse, à

l'embouchure du fleuve Edembourg, lequel tenoit encore pour le Roy

Jacques, et un paquet de lettres pour celuy qui y commandoit. Je leur

délivray le 22 février et m'advertit que Mr le Duc de Gordon se

défendoit faiblement contre M. de Makay, commandant les troupes du

prince d'Orenge.

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 11 / 26 段