l'ancre vis à vis d'un petit bourg situé au bord de la mer et sans
forteresse, éloigné d'une bonne lieue de Pleimuth, ayant le pavillon
d'Ostende déployé. Nos échappés nous reconnurent et vivoient au dit
bourg nomé Ramshed[92] où sont tous françois réfugiés, et ne nous
décelèrent aucunement. Et sur les 3 heures du soir, il me prit fantaisie
d'aller avec deux hommes dans nottre petit bateau à terre, et moy
déguisé en bon et simple matelot, voulant m'informer adroitement s'il
n'y auroit pas dans les ports quelques navires Holandois prêts à en
partir, et dont je réussis à mon dessein. Et lorsque je mis pied à
terre, je trouvai le capitaine Roc et son fils qui me disoient mille
bénédictions, et me voulurent convier à boire de la bierre et les priay
de m'en dispenser, et que je serois fasché d'estre connu de d'autres, et
leur déclaray le subjet de ma dessente, et ils me dirent qu'au port du
cap Ouastre, il y avoit un houcre Holandois de dix canons, venant
d'Espagne richement chargé, et que ce seroit bien mon fait s'il sortoit
en mer, mais qu'ils ont appris qu'il n'en sortyroit sans avoir un
convoy; et que dans le port de Saltache[93] il y avoit une grande
pinasse de six à sept cents thonneaux de port et ayant 40 canons et peu
d'hommes à proportion, et que les canons de sa batterye de bas ne
pouvoit jouer, estant embarrassés par des ballots de laine d'Espagne,
mais que nous avions trop peu de force pour y attenter. Je quittay mes
deux amis et fus au bourg de Saltache dans un cabaret demander une pinte
de bierre. Et je rencontray le capitaine de ce navire, lequel je
reconnus à son nées extraordinairement long et avec lequel j'avois
autrefois bu en Portugal, mais il ne me reconnus pas et il me
quiestionna d'où j'étois et ce que je faisois. Je luy dis que j'étois de
Bruges en Flandre et que j'avois fait naufrage sur une belandre chargée
de vin et eau-de-vie et avions esté poussé par tempestes sur la coste de
Gandetur, et que je cherchois passage pour retourner au pays, et luy
demanday passage pour Holande qui en est proche. Il me dits: «Mon
camarade je ne say quand je partiray d'icy et ne le feray sans un
convoy, car mon navire vaux plus de quatre cents miles florins.» Je luy
dits: «Vous avez bien du canon.»--«Oui, dit-il, mais mon plus fort ets
embarrassé, et je n'ay que trente et huyt hommes.» La nuit s'approchoit;
je n'en voulus savoir d'avantage et je me retiray promptement à mon bord
avant qu'il fust nuit, et les bateaux venant de la pesche se retiroient
au port. Il y en eut un qui passoit proche de nous. Je luy fist demander
par le capitaine Laurens s'il vouloit nous vendre du poisson. Il
répondit que ouy, et pendant qu'il venoit à notre bord, je racontay en
peu ce que j'avois apris à terre et représentay la faiblesse de notre
bastiment, où nous avions échapé un grand péril, et que nous courions
risque d'en essuyer d'autres dont peut estre nous n'en échaperons pas,
et que notre fortune étoit dans le port de Saltache dans cette mesme
nuitée dont les vents et ce batteau nous étoient favorables. Les sieurs
Laurens et Welkisson trouvèrent la choze faisable et la firent gouster à
nostre équipage. On acheta tout le poisson de ce basteau où ils
n'étoient que trois, le maistre étoit âgé de plus de soixante années et
son fils environ de 30 à 35 ans. Nous les conviasmes d'entrer dans notre
cahute de chambre pour leur faire boire de l'eau-de-vie de France: ils
nous croyoient d'Ostende. Et ayant eu la teste échauffée de la liqueur
qu'ils aiment passionément, ils jasoient avec mes deux Anglois qui se
conservoient sur la boisson. Le vielard disoit beaucoup de louanges du
gouvernement de Mr le prince d'Orange qui alloit exterminer tous les
chiens de papistes françois, etc.; et pour finir on les saoula sy plains
qu'ils tombèrent à beste morte dans la chambre et degorgeoient leur
estomac. Nous avions mis au mesme état le troisiesme et le plus jeune
dans son bateau et on l'embarqua dans notre bord. Nous nous munismes de
dix-huit pistolets et autant de sabres et de vingt quatre grenades et de
six bonnes haches de charpente, ne devant faire qu'un prompt coup de
main. Et sur la minuit nous nous embarquasmes en tout vingt-huit de
l'élite de nos hommes et partismes sourdement avec ordre d'un grand
silence, et qu'il n'y auroit que le Sr Laurens qui répondroit à ceux qui
demanderont d'où est le batteau. C'étoit entrant au 26 de novembre 1688
et en passant près du chasteau de l'ille de Rat[94], un des sentinelles
ne manqua pas de crier: «D'où ets le bateau?» Laurens répondit: «A
fischer Boat», qui veut dire basteau pescheur. Il en ariva autant
passant sous la citadelle et au fort de l'entrée de Saltache, et nous y
entrasmes sans aucun contredit, et fusmes droit aborder le Holandois au
travers de ses grands haubans, et nous grimpasmes tous exepté un seul
pour la garde de nostre bateau. Il se trouva un seul Holandois sur leur
pont, qui d'un levier cassa un bras d'un de nos matelots qui étoit de
Calais, et nous nous emparasmes de toutes les portes des dunettes et des
gaillards de proüe et de poupe, ainsy que de toutes les écoutilles, et
avec les haches on enfonssa la dunette, où l'on se saisit de trois
officiers qui y reposoient, et il y avoit une écoutille dans le milieu
de cette dunette qui communiquoit dans la grande chambre où reposoit le
capitaine qui, entendant le bruit, se préparoit à faire un mauvais
spectacle. Mais par un bonheur tout extraordinaire, mon charpentier qui
avoit foncé la dunette, nomé Jacques Férand, de la ville de Caen, ayant
entré dans la dite dunette, tomba dans la grande chambre sur le dos du
capitaine Holandois par cette écoutille où il y avoit six pieds de haut
et acabla soubs luy le dit Holandois, et Férand se sentant avec un homme
criant quartier, dougre quartier, en rüant de sa hache il blessa au bras
le pauvre capitaine. Le dict Ferrand cherchant à taston la porte de la
grande chambre, il l'ouvre, et cria: «Qu'on aporte vite de l'eau, tout
est icy plain de poudre répandue soubs mes pieds, et qu'on aproche pas
aucun feu.» Je fis aporter force sceaux d'eau qu'on jeta partout dans la
dite chambre, et il n'ariva aucun acxident, car le coquin de capitaine
advoüa qu'il aloit battre du feu pour faire périr son navire et
généralement tout. Je fis rassembler tout et autant que nous peusmes
trouver gens de son équipage et les fis enfermer dans le gaillard
d'avant, et garder par deux de nos gens armés et n'en peusmes trouver
que vingt-six; les autres s'estoient cachez parmy les balles de laine.
Ce navire avoit ses deux vergues majeures amenées tout bas, ce fut un
gros et long travail pour les reguinder pour pouvoir apareiller le
navire avec le peu de monde que nous étions dont quatre étoient occupés
en sentinelle à garder les sorties. Je fus prendre dix de nos enfermés
et les fis aider à guinder avec nos gens, et quand le taut fut bien
préparé pour apareiller et mesme les deux huniers furent déployés et
guindés, je fis renfermer mes dix prisonniers et crainte qu'ils ne
tirassent quelque canon de gaillard où ils estoient je fus à tastons en
oster les amorces, et fis couper les deux câbles sur ses écubiers. Et il
étoit à ma montre un peu plus de cinq heures quand le vent fut dans nos
voilles, et fit déployer la misenne la tenant toute preste à la laisser
aussy déployer. Le capitaine Laurans fut un peu blessé au gras de jambe
par un sabre de nos gens par mégarde, et lequel connaissoit parfaitement
le port, et pour nous éviter de passer entre la citadelle, le fort et le
château de Rat, il nous fit sortir par la passe du Ouest, quoyque très
dangereuse par les rochers et qu'il n'y passe presque que quelques
moyens navires. Il hazarda le tout pour le tout, cependant sans nous
rien ariver. Et comme nous passasmes à portée d'un moyen pistolet du
costé du dit chasteau de Rat, un des sentinelles cria en anglois: «Où va
le navire? Avez-vous vos despesches?» Laurans répondit que ouy, et que
les courants nous forssoient de passer au risque par cette passe. Et
nous sortismes très heureusement que le jour commençoit à pointer. Nous
amarinasmes nostre belle prize et laissé le capitaine Laurens et
Welkisson pour la conduire avec une copie de ma comission et vingt de
nos meilleurs hommes, et dans le bateau anglois je m'embarqué avec le
reste de mes gens, le capitaine Holandois et vingt-quatre de ses gens et
les conduis au bord de ma corvette quoy que plus en nombre que nous
n'estions. Je trouvay mes trois anglois encore endormis et eusmes de la
peine à les réveiller pour se rembarquer. Je leur payay grassement leurs
poissons et les fit boire chacun un verre d'eau-de-vie et je leur dis:
«Voilà mon câble et mon ancre que je vais laisser, je vous le donne.»
Car étant foible de mon monde je ne pouvois le lever sans perdre bien du
temps, et ma prise étoit déjà de plus de 5 lieux de l'avant. Mes trois
anglois se trouvant trop foibles pour lever mon ancre furent prier des
bateliers qui aloient à la pesche pour leur aider, qui aprirent à nos
yvrongnes que j'avois enlevé le gros navire Holandois et que tout étoit
en rumeur dans la ville et les forteresses dont les sentinelles furent
tous emprisonnés, disant qu'il y avoit connivence avec moy; nos
prisonniers en disoient autant. Mais depuis j'apris qu'il y eut trois
sentinelles de pendues et le vieux battelier et son bateau et le câble
brullé par le boureau, et l'ancre jetté dans le passage où j'avois sorty
la prize. Sitost que je fus soubs voille je la ratrapay en peu de temps
et puis j'alois à trois et quatre lieux devant elle, et sur les costés
pour faire la découverte, et estant le travers du cap Blancquef je
découvris une frégate Holandoise de 24 canons, je creus bien qu'elle me
raviroit ma proye. Je reviré dessus et fut advertir le sieur Laurens qui
me cria: «Nous sommes en estat de nous bien deffendre, et sy vous nous
voyez embarassés venez tous vous embarquer et laissez aller la corvette
à l'abandon.» Et après quoy j'étois tout resoult, et la frégatte vint
reconoistre notre prize qui arbora le pavillon de France et cargua ses
deux basses voilles tout à coup et tira un canon de douze livres de
boulet sur la frégatte Holandoise, laquelle s'en tirer s'en écarta. Nous
avons bien creu qu'elle ne creu pas que ce fût notre prize et plustot la
creurent un bâtiment de ces grosses flûtes du Roy, et nous laissa faire
nostre route. Et le 30 novembre nous entrasmes dans les jettées de
Dunkerque ayant cependant abordé en entrant la jettée du fort vert que
je creus la prize preste à couler au pied, mais il n'y en eut que le
haut d'endommagé: et un chacun fut surpris de voir une soury avoir
enlevé un éléfant. Mais ayant apris l'endroit fort dont elle fut enlevée
étonna bien plus, et creurent qu'il y avoit eu connivence. Je fus
caressé et des louanges entières, puis on me pria de sortir en mer pour
achever d'y consommer le restant des vivres de l'armement; ce qui fait
connoistre que l'homme avide n'est jamais content des biens du
monde[95].
Enfin je les voulus contenter et rassemblay mon petit équipage qui
disoient ne rien craindre soubs ma conduite, quoiqu'on dize que j'ay de
la présomption, mais c'est choze réelle que cela fut dit par mon
équipage. Nous sortons du port du 6 décembre et poussons la route vers
le Ouest de la Manche, où étant proche de Portland en Angleterre nous
creusmes estre abimés par la mer. Je fis à petite voilure coure vers les
costes de France et atrapé la rade de Cherbourg, où je fus à terre et y
saluay Mr le Marquis de Fontenay[96] qui en étoit gouverneur et seigneur
de mérite et bien grascieux. Après l'avoir satisfait sur la manière de
ma prize, je me retiray à mon bord sur les trois heures du soir que les
vents sautèrent au nord-ouest qui sont très dangereux dans cette rade,
et sur les six heures ils augmentèrent et la mer devint impétueuse.
J'aurois bien souhaité estre dans la crique, mais il y avoit encore plus
de trois heures pour attendre que la mer fus haute, où pendant cette
attente nous souffrions beaucoup par les fréquents coups de mer qui nous
couvroient depuis la proue à la poupe. Mon équipage disoit: «Il faut
abandonner les câbles et pousser en coste.» Et je leur remontray
qu'aucun de nous ne pourroit sauver la vie, et que pour périr il
vaudroit mieux périr où nous étions pour n'estre blasmés d'imprudence,
et nous soufrismes jusques sur les 8 heures et demye que je fis tirer un
de nos canons par distance, et la mer se devoit trouver en son plain à
neuf heures et demie. De nuit très obscure et au bruit de nos petits
canons Mr le Marquis de Fontenay fit aborder les deux costés de la
crique de lanternes allumées, ce qui nous dénotoit la voye que nous
devions tenir, et dans l'instant un coup de mer nous fit rompre une de
nos bittes où nos câbles nous tenoient attachés, et il falut de toute
nécessité couper nos câbles et donner au hazard pour entrer, et nous
nous dépouillasmes tous en chemise pour mieux nous sauver, et nous
entrasmes très heureusement et échouasmes tout au haut de la crique. Et
je repris mes habits et fus au gouvernement remercier M. de Fontenay qui
achevoit son souper avec grosse compagnie d'officiers suisses dont M. Du
Buisson étoit du nombre. Tous ces messieurs me tesmoignèrent leur joye
de ce que j'avois échapé du naufrage et particulièrement Madame de
Brevent, belle-mère de M. le Marquis.
Deux jours enssuite arriva à Cherbourg Monsieur le Marquis de Seignelay
chez M. de Fontenay. On luy conta l'avanture de ma prize et aussy comme
je venois de réchaper du naufrage. Il dit: «L'on m'a écrit sucintement
sur la manière qu'il fit cette prize, mais puisqu'il est icy je seray
bien aize de l'aprendre par luy mesme.» Il m'envoya chercher par un
officier de marinne. J'y fus ayant des botines aux jambes, et si tost
que je l'eus salué il me dit: «Comptées moy un peu comme vous vous y
pristes pour enlever cette prize, et me dites au net sy quelques anglois
ne vous y ont pas facilité.» Je lui dis: «Non, Monseigneur, et en moins
que je le pourray j'en vais faire le détail à Votre Grandeur, et j'ay
mon journal qui justifira le tout.» Et je commençay par la rencontre de
réfugiez et de celle du capitaine au grand neez nommé Jean Stam, et la
suite jusqu'à Dunkerque. Après quoy il dit tout haut: «Il y a eu de la
témérité mais beaucoup de précautions et bien de la conduite.»
J'inclinay la teste. Puis il me dit: «Je vous ordonne que du premier
beau temps vous retourniez à Dunkerque et que vous désarmiez cet engin
propre à périr du monde; je l'ay veu en passant, et j'écris à
l'intendant de marinne de vous employer pour le service du Roy, en ce
que je luy indiqueray.» Et je remerciay Sa Grandeur. Je fus congratulé
de toute sa cour, et M. de Combe,[97] ingénieur, me fit bien valoir que
c'étoit par ses bons récits que j'avois esté apelé du Ministre, mais
j'en étois redevable seul à Monsieur de Fontenay ce que j'apris au
sertain. Le Ministre partit au lendemain pour Torrigny et suivre sa
routte pour Brest[98], et trois jours après qui étoit au 9e janvier
1689, je party de Cherbourg pour me rendre à Dunkerque où j'arrivay le
12 ensuivant et aussitost que je fus débarqué, M. Geraldin[99] me dit:
«Notre frégatte neufve s'avance bien et il faudroit donner vos
atentions.» Je fus ensuite saluer Mr Patoulet,[100] intendant de
marinne, et il dit: «J'ay des ordres du Ministre de vous donner le
commandement des deux barques longues qui sont neuves et prestes de
lancer à l'eau, et à vous de choisir un capitaine bien expérimenté pour
en commander l'autre, et de suivre vos ordres.» Je le priay de m'en
nommer un de son choix, et il me dit qu'il ne me faloit pas un jeune
officier qui fût de qualité, parce qu'il me pourrait contrecarer dans la
subordination à cause de sa naissance et que cela préjudicieroit au
service. Il jetoit en vue sur le capitaine Pierre Harel[101] qu'on avoit
envoyé du Havre pour servir de pillotte sur un des gros vaisseaux du
port, mais Mr l'intendant me dit que si je pouvois m'acomoder de Mr
Durand[102] que luy étoit recomandé par Mr Begon,[103] intendant à
Rochefort, que je ferois plaisir à tous les deux, et qu'il faudrait que
ce fût moy qui anonssât cette nouvelle au dit Sr Durand comme de mon
choix pour le tenir plus ataché à moy, ce que je fis, et Me l'Intendant
luy confirma la chose qu'il acxepta. L'on équipa les deux barques
longues,[104] la mienne étoit nomée la _Sans Peur_, et l'autre
l'_Utille_; j'avois huit canons et l'autre six et chacun quarante-cinq
hommes d'équipage, et nous receusmes les ordres de la cour cachetées
pour ne les pas ouvrir que nous ne fussions hors des bancs de Flandre,
et les ayant ouvertes elles portoient d'aller devant la Tamise, rivière
de Londres, pour observer combien de vaisseaux de guerre nous y pourions
découvrir, et à peu près leurs forces et enssuite aux Dunnes, et puis à
l'ille de Wic, Darthemuths, et Plemuths, et après avoir observé nous
revenions rendre compte de nos gestions. La cinquiesme journée d'après
nostre départ, qui fut le premier de février et la 6e dito, étant le
travers de la Rie éloignée de 3 lieux, sur le soir nous aperceusmes un
bâtiment qui venoit pour nous reconnoistre et la nuit survenant nous le
perdismes de vue. Je fis passer la nuitée soubs la cape pour ne nous
exposer dans les bancs, et au jour nous aperceusmes Mr Durand éloigné de
plus de trois lieux et qui donnoit la chasse sur un bastiment. Je fis
tirer un coup de canon pour le rappeler à nous, il n'en fit aucun cas;
et fis tirer un segond coup et il ne cessa pas quoy que ses ordres comme
les miennes portoient d'éviter toutes occasions de prendre aucun
bastiment ny de nous faire prendre. Il fut bien surpris de voir que
celuy sur qui il avoit chassé, le chassa luy mesme, et qu'avant que je
le peus secourir, il fut pris par une frégatte de douze canons de
Flessingue qui l'ammarina. Et le 7e février, je rentra au port et rendis
compte à M. l'intendant qui fut fort irité envers le sieur Durand, et le
9 la frégatte de Flesingue et notre barque longue furent encontrées par
deux de nos frégates, qui revenoient escorter trois prises qu'ils
avoient faites au Nord sur les Hollandois, lesquels prirent le
flessinguois et l'_Utille_ devant Ostende, et nous les amenèrent dans
Dunkerque, et où le pauvre Durand fut menacé du cachot et traité
d'incapable de commander, dont il creu que je l'avois par trop blasmé sa
conduite. Mais M. l'intendant luy fit bien conoistre le contraire, et
que je l'avois excusé, mais ses officiers propres, après estre de
retour, déposèrent son entestement, luy reprochant de luy avoir remontré
qu'il outrepassoit les ordres et n'avoir voulu cesser la chasse après
que j'eus fait tirer les deux coups de canon. Mr l'intendant m'ordonna
de nommer un autre capitaine pour l'_Utille_ qui avoit esté rechaspée.
Je luy dits: «M. Durand sera corigé et fera mieux.» Il me dit: «Ne m'en
parlez pas, la cour deffend de l'employer. Vous m'avez cy-devant proposé
Harel comme homme expérimenté et posé, prenez-le et vous disposez à
partir dès demain sy le vent permet pour escorter plusieurs petits
bastimants qui atendent pour aler à Calais, à Bologne et St
Valery-en-Somme et puis en rameinerez d'autres qui sont pour revenir
icy.» Le Sr Harel étoit d'une entière reconnoissance de son élévation et
avoit toutes soubmissions possible; et le Roy étoit bien servy. Nous
fismes ce manège près de deux mois et puis nous escortasmes des
bastiments jusqu'au Havre, où M. de Louvigny[105] pour lors intendant
m'ordonna d'en escorter jusqu'à Cherbourg où je trouverois mes ordres
chez monsieur De Matignon[106], qui après l'avoir esté salué m'ordonna
de rester avec l'_Utille_ jusqu'à ses ordres.
Peu après ariva à Cherbourg monsieur De la Hoguette,[107] lieutenant
général des armées du Roy, qui avoit un camp volant pour au cas que les
ennemis voulut atenter une dessente vers ces costes. Le conseil de ces
seigneurs s'assembla à la Paintrerye[108] proche de la Hogue. Je receu
leurs ordres par écrit, portant que M. le chevalier de Beaumonts,[109]
commandant une petite frégate de douze canons, et Mr de Rantot[110], son
frère, comandoit une corvette de six canons qu'ils avoient armées à
leurs frais, lesquels devoient étant en mer suivre en tout mes ordres.
Je représentay à Mrs de Matignon et De la Hoguette que c'étoit faire
affront à des Mrs d'une naissance bien au-dessus de la mienne et que
l'on m'accuseroit d'ambition. Ces messieurs me dirent: «Vous êtes
porteur de commission du Roy et eux de Mr l'admiral, et ils acceptent
avec plaisir, d'aller soubs un habille homme.» Nos ordres étoient
d'aller croiser de dans notre Manche[111], le long des costes
d'Angleterre, pour y découvrir leurs armées et savoir s'y celle de
Hollande y étoit jointe, et que ne rencontrant dans le canal, que nous
irions en mer depuis les hauteurs de 50e degrez, jusqu'aux 47e degrez et
sur le tout de ne nous pas arrester à faire aucunes prises. Et nous
partismes avec les deux Mr de Baumont, de la Hongue, le 17e juillet, et
croisasmes de tous costés jusqu'au 11e aoust, qu'en rétrogradant nos
premières routes étant proche de Torbay,[112] nous aperceusmes une
flotte qui y estoit à l'ancre composée d'une soixssantaine de vaisseaux
tant de guerre que gros marchands, et il nous fut donné chasse par deux
frégattes, et nous nous sauvasmes devant la Hougue où je débarquay avec
le chevalier de Beaumonts. Nous montasmes à cheval et fusmes à Cherbourg
rendre compte à ces deux messieurs les généraux qui creurent que c'étoit
les deux armées jointes enssemble qui avoient dessain de faire quelque
dessente; nous eusmes beau leur dire que non, et leurs dits:
«Donnez-nous quelqu'un auquel vous ayez plus de confiance qu'à nous et
nous allons retourner les observer, autant que nous le pourons.» Ces
messieurs disoient: «Allées, toute la confiance est en vous.» Et remis
soubs voille et fusmes observer, et le 14 ils mirent soubs voilles et
firent route pour sortir la Manche, et je renvoyay Mr De Baumonts randre
fidel compte et rassurer ces messieurs et que j'alois continuer
d'observer leur marche pour ensuite en donner les avis, et j'accompagnay
toujours de vüe pendant six jours cette flotte jusqu'à la hauteur du Cap
de Finistère à 70 lieues dans le ouest faisant leur route vers le
Portugal en Espagne, et je jugeay à propos de n'aler plus loing, et de
retourner à Cherbourg pour ne tenir plus longtemps nos deux généraux en
suspends et arivay à Cherbourg le 8e de septembre où je feu bien receu,
et le 20e suivant ces messieurs receurent ordre de me garder quelque
temps pour garder le long de la coste depuis la Hougue jusqu'à l'entrée
du Ras de Blanchard et de tems à autre d'aler 15 à 20 lieux vers
l'Angleterre, pour faire découverte, et sur la fin de Novembre j'eus
ordre d'aller à la Hougue, joindre les deux frégates du Havre commandée
par Mrs De Failly et Sainct-Michel qui y avoient escorté une flotte de
moyens bastiments chargés pour fournir aux magazins de Brest, où nous
eusmes les ordres de les y escorter avec les dites deux frégates et
fusmes avec cette flote de port en port le long de la Bretagne, où nous
y joignions plusieurs autres bastiments pour le mesme subjet des
magazins du Roy, et nous n'arrivasmes à Brest que le 5e février,[113]
que monsieur le mareschal d'Estrées, le père, étoit commandant que je
fus saluer et luy demanday ces ordres et où il souhaiteroit de
m'occuper. Il me parut triste[114] en me disant: «Ce n'est plus à moy de
vous ordonner. Mr le Marquis de Seignelay arivera demain où le jour
ensuivant qui disposera à sa volonté.» Et je pris congé.
Juillet 1689. Mr de Seignelay sitosts son arivée à Brest[115] fit
empresser l'armement de tous les vaisseaux de haut bort et des frégates
et brulots et flûtes de transport; c'étoit un fracas terrible dans le
port de Brest jour et nuit. Et Sa Grandeur nous ordonna à tous les
capitaines des barques longues et corvettes de différents endroits
d'aler croiser.[116] Mon quartier fut devers Belille après que j'aurois
eu délivré un paquet de lettres à Mr de Bercy qui y estoit. Et aussitôt
je remis en mer 30 et 40 lieux au large, où je fis rencontre de Mr le
chevalier de Lévy,[117] lieutenant de haut bord, qui comandoit une
barque longue de 4 canons, et nous nous joignismes enssemble quelques
jours. C'étoit un officier d'un grand esprit mais bien débauché et
satirique. Il me dit: «Le Ministre ne sait comment se déffaire de ma
personne que par me faire commander cette coque de noix, mais il ne sait
pas que les ivrognes ont leurs Dieux, et ainssy je ne crains pas l'eau
salée.» Effectivement son bastiment n'étoit pas capable de résister au
moindre coup de vent. Puis nous retournasmes à Brest pour reprendre des
vivres et y recevoir nouvelles ordres. Et en entrant à la baye de Brest
entre le Conquets et Bertheaume nous y trouvasmes partye de notre armée
mouillée à l'ancre. Et Mr de Seignelay étoit sur le _Soleil Royal_.[118]
L'ayant salué il nous ordonna de n'estre qu'un jour à recevoir nos
vivres et aussitôt de retourner tous en mer[119], chacun de nostre
costé, sans nous fixer les hauteurs, afin d'aler à la rencontre et
tascher de découvrir l'armée de Mr le chevalier de Tourville qu'on
atendoit venir de Toulon pour faire l'adjonction des deux armées,[120]
dont le Ministre étoit impatient d'avoir des nouvelles. Et nous étions
déjà au 2e Mai[121]. Je fus seul à 80 lieux dans le ouest, puis je fus
chercher la hauteur du cap Finistère toujours à cette distance, et le
13e May j'aperceus une frégate qui avoit pavillon anglois, j'eus crainte
d'en estre pris. Elle ne tint pas compte de nous et je repris ma routte,
et une demie heure après mon homme à la découverte du haut du mât cria:
«Monsieur, voilà ce que nous cherchons. Voilà une armée de gros
vaisseaux qui viennent à nous.» J'amenay mes voilles pour les atendre et
les reconnoistre, et lors que je fus certain je poussay à toute voile
sur l'admiral, et en étant proche je le saluay de sept coups de canon.
Aussitôt un canot avec un aide-major vint m'ordonner d'aler au bord. J'y
fus et Mr De Tourville m'ayant demandé sy Mr de Seignelay étoit en santé
et en quelle disposition étoit l'armée à Brest et luy ayant rendu compte
sur tout, je le priay de me donner un mot de sa main pour le Ministre,
et que je voulois retourner suivant mes ordres, et il écrit sur champ:
«Les vaisseaux de Sa Majesté sont en bon état, tout se porte bien et
suis ravi d'en avoir autant apris de vous, auquel je suis
respectueusement, le chevalier de Tourville.» Et sans fermer son billet
il ajouta au bas: «à Mr de Seignelay, secrétaire et Ministre d'Etat.» Et
je retournay sur mes pas à toute force et sur les 7 heures du soir j'eus
ratrapé la vedete qui m'avoit mis pavillon anglois, et pendant toute la
nuitée je forçois de voille à faire trembler mon équipage et j'arrivay à
Berteaume au vaisseau où étoit le Ministre le 18 may.
Il étoit encore endormy, l'on me faisoit signe de ne faire aucun bruit.
Mais quand j'eus dit à Mr de Perinet[122], comandant du pavillon, que
j'aportois à Sa Grandeur les nouvelles de Mr de Tourville, il dit:
«C'est un bon réveil, je vais l'advertir.» Et aussitost je l'entends
crier: «Qu'on me fasse entrer cet officier.» Je fais mon compliment en
luy donnant le billet ouvert. Il me le redonne disant: «Lisées, car j'ay
encore les yeux fermés.» Et après la lecture il receut sa robe de
chambre et m'atira au balcon où il me quiestionna où je l'avois laissé,
et quand je croyois qu'il pouroit ariver. Et l'ayant satisfait en luy
disant que dans un ou deux jours s'il n'arive du contre-temps qu'ils
ariveroient, il dit: «Qu'on donne à déjeuner à cet officier.» Je m'y
arrestay très peu; je fus luy demander ses ordres et il me fit donner un
billet d'ordonnance de cent pistoles sur le trésor royal de Brest, et
m'ordonna de retourner en mer audevant de Mr de Tourville, et
qu'aussitôt que je l'aurois découvert que je repris le devant pour
revenir luy dire où je les aurois rencontrés. Et le lendemain de mon
départ de Bertheaume je trouvai l'armée à 18 lieux au ouest de l'ille de
Groys[123], et je n'eus loisir que d'estre arivé à Bertheaume que sept
heures avant la dite armée. Et se fit l'adjonction[124]. Et Mr de
Seignelay quitta le vaissau sur lequel il étoit et se fit porter à celuy
de Mr le comte de Tourville nommé le _Conquérant_ monté de 90 canons, et
le mesme soir il ordonna à Mr de Moyencourt[125], aide-major de l'armée,
de s'embarquer avec moy pour aler croiser dans nostre Manche jusqu'au
travers de Pleimuts pour y pouvoir découvrir les armées d'Angleterre et
de Holande, et que ne les trouvant pas nous reviendrions à l'ille de
Ouessant donner des ordres au sieur gouverneur pour faire des signaux au
cas que de son ille il aperceu les ennemis. Et puis nous retournasmes
rendre compte de n'avoir rien découvert[126].