esté intéressés à ce dernier armement, ayant considéré que si la prize
où estoit les effects fût arrivée à bien que nous aurions bien profité
dans cette coursse où j'avois maintenu le bastiment et l'équipage sans
qu'il leur en eut coûté pendant un si longs-temps, me proposèrent
d'affretter un moyen bastiment pour aler en commerce à Madère et aux
Canaries, puisque nous avions une paix générale ecxepté avec les
Saletins qui sont les plus dangereux à cause du risque de la captivité,
et que je fis recherche d'un bastiment convenable, et que je leur fist
un mémoire des marchandizes nécessaires, et qu'ils m'y intéressoient
d'une seiziesme partye dont ils feroient les advances et encoureroient
les risques, et j'acceptay le party. Je ne peut trouver autre bastiment
dans le port qu'une barque bretonne de 70 thonneaux, ayant un pont et
demy et un gaillard devant pour résister aux tempestes, et pour
déffences six périers et dix hommes d'équipage. Je l'affretay par 450
livres par mois, en payant d'avance trois et qu'il entretiendroit le dit
équipage et barque de vivres, gages et de tout le nécessaire, et
passasmes un acte devant notaire. Mes marchandizes furent en peu
acheptées et embarquées, et partismes du port de Dunkerque le 5 avril
1685, et ne m'areste point à faire le détail de notre route, non plus
que j'ay fait de toutes les autres cy-devant lesquelles seroient
ennuyeuses et qu'il faudroit plusieurs volumes, me contentant d'écrire
ce que j'ay trouvé de remarquable. Comme encore en ce petit voyage où je
me trouvois par notre estime éloigné de l'ille de Madère de 51 lieues,
avec un temps de nuages et de clarté du soleil par intervalle, il
tomboit comme une petite pluye fasson de neige fondue dont nous nous
trouvasmes couverts de poux blancs et plats d'une petite grandeur et qui
avoient vie et faim qu'ils nous faisoient des empoules ou ils mordoient
sur nos peaux, ce qui ne dura plus d'un _Miserere_[74], puis le soleil
parut que nous observions pour la hauteur, et au bout d'un demy quart
d'heure tous ces insectes qui furent frappés du soleil moururent, mais
celles qui avoient entré dans nos hardes et linges vivoient et nous
piquoient vivement. Je fis baleyer et jeter de l'eau de mer partout le
navire et dans la chaloupe qui étoit sur le pont, et jettasmes le tout
que l'on peu ramasser, et croyant en estre quitte j'en fis une raillerye
en dizant: «Le Seigneur a toujours aimé les pauvres et les atire au
ciel, aparament qu'ils font leur revue et secouent leurs guenilles dans
ce parage, il faut s'en tirer.» Mais sur les deux heures d'après midy,
nous en receusmes une ondée bien plus forte, ce qui nous fit regreter
d'avoir changé de toutes hardes que nous avions lavées à la mer et mizes
au sec qui en furent toute couverte et mesme jusqu'aux maneuvres du
bastiment. Le soleil ayant survenu il ariva comme j'ay dit cy-dessus, et
m'étant et nos gens encore dépouillés de tout je pris sur moy ma robe de
chambre atachée d'une ceinture et sans chemize ny bas après qu'on eut
relavé et jeté à la mer toutes ces bestides; mais un remord me pris sur
la raillerye que j'avois faite, et sur les 4 heures et demie il nous en
ariva encore autant, ce qui nous fit avoir recours aux prières bien
dévotement croyant que c'étoit un chastiment du Seigneur pour nos
péchez, et craignant que cela ne dureroit; mais tout le reste du soir il
n'en tomba plus ny la nuit, et le lendemain entre dix et onze heures
nous aperceusmes Madère qui se fait voir de très loin par la hauteur de
ses montagnes, et nous n'y arrivasmes que le jour en suivant qui étoit
le 29e d'avril. Je débarqué derière le fort de l'illeau; je fis rapport
de ce qui nous estoit arivé, et les conssuls et les marchands et autres
furent curieux de voir débarquer nos hardes que nous voulions faire
bouillir, lesquelles se trouvèrent remplies.
J'abrégeray encore les longs discours de mes négociations, sinon de dire
les changements de voyage et ce que j'y ay trouvé de remarquable. Il
ariva en cette ille un bastiment Anglois venant de Ténérif, lequel ayant
seu que je me disposois d'y bientôt aler négossier, il eut la bonté d'y
venir avec Mr son consul m'advertir de n'y pas pensser quoyque la paix
fust, et que je serois lapidé immanquablement par les gentilshommes et
la populace, se ressentant encore trop vivement de la triste mort de la
fleur de la jeunesse, qui furent noyés et dont les plus grandes familles
de l'ille sont en deuil. Et le capitaine raporta que Mr le Vice-Roy
disoit il y avoit peu de jours: sy par malheur pour Doublet il revenoit
icy, quoy qu'en paix je ne le pourois sauver car je serois en risque
d'estre aussy assasiné. Et sur ce raport Mr nostre consul et mes amis me
déconsseillièrent de ne m'y pas risquer, ainssy il falut pensser d'aler
d'un autre costé. Je débarqué une bonne partye de mes effects les plus
convenables pour cette ille, et les mit aux mains de Mrs Louis et Joseph
Caire, bons négossiants pour en procurer les ventes, et ils me donnèrent
avis d'aller charger du froment et du mahis à l'ille de Sainct-Michel
aux Assores pour le raporter, et qu'il y auroit à y profiter, et me
prioient de les intéressser d'un quart au chargement en m'en payant le
fret, et qu'ils me fourniroient des lettres de crédit pour toute la
carguaison, et tombas d'acord par écrit, et étant sur mon départ Dom
Pedro Dalmada, gouverneur de Madère me demanda que je l'intéressats de
moitié dans tout le chargement autrement qu'il ne me permettroit pas de
négossier dans son gouvernement. Il me falut céder à la force en lui
cédant d'un quart d'intérêts, et obligea Mrs Caire de payer pour luy. Je
partis de la rade du Funchal pour me rendre à celle de Punta Delgada,
îlle de Sainct-Michel et le 25 ayant esté adressé au sieur Jean Ston,
conssul des Anglois, bien converty et marié à une dame portugaise, ayant
une belle famille, travailla avec beaucoup de diligence à faire mon
chargement, et sans me prévaloir du crédit de Mrs Caire pour la moitié
d'intérêt que je risquois pour mes intérescés et moy, il prits en
effects de France que j'avois réservés et en cinq jours je fus expédié,
et party le 12 juin à cause du jour de la feste du patron de la ville
que les Portugais m'auroient creu hérétique, et le 27 j'arivé au Funchal
et débarqué les froments en deux jours. Ces Mrs Caire et Mr Biard, notre
consul, me représentèrent que sy je voulois aler à Lisbonne prendre une
partye de sel et des huilles d'olives en petits jarons et des sardinnes
salées en canastes ou paniers, qu'il y auroit un bon guain à faire. Je
topé à cette entreprise, mais ce diable de gouverneur ou tiran voulut y
entrer d'une moitié sans jamais rien débourcer, sur cela je luy dis que
j'alois où étois la cour où nous avions un ambassadeur et s'il ne
désiroit rien m'ordonner. Il comprit bien et me dit: «Je veux payer
comptant pour ma part.» Je luy déclara au net: «Vous n'y aurez rien, et
je feray conoistre vos vexations.» Mrs Caire et le consul en furent
faschez contre moy, disant: «C'est un diable, il nous fera enrager.» Je
dis: «Vous estes tous lasches. Ne sauriez-vous écrire?» Il seut par les
domestiques nos entretiens et il me vint voir, et il fut plus doux qu'un
agneau, dizant ne vouloir me faire aucune paine, etc. Enfin il n'y eut
aucun intérêt et m'envoya pour plus de vingt pistoles de différentes
confitures seiches et liquides et un quartault de bon vin malvoizie. Et
party le 4e juillet j'atrapé heureusement Lisbonne le 26e suivant,
travaillé à mes expéditions; Mr le comte d'Opède étoit notre
ambassadeur, après l'avoir salué j'eus deux jours après l'honneur de
manger avec luy, où je l'entretins des concussions que faisois le
gouverneur de Madère, et que j'appréhendois d'y retourner sur ce que je
lui avois menacé. Mr D'Opède me dit: «Vous m'avez fait plaisir, et je
vais remédier à ce mal sans que vous n'ayez rien à craindre ny ceux de
la nation.»
Lorsque j'eus fait mes emplettes je me disposay à partir, et je fus
prendre congé de Me l'ambassadeur, lequel me délivra un paquet du Roy de
Portugal dont il prit mon receu pour délivrer au sieur gouverneur. Je
fus chez Me Desgranges, nostre consul, pour lever mes expéditions. Il
m'aprit qu'il y avoit un petit navire de la Rochelle, le capitaine
Brevet, qui devoit aussy prendre ces expéditions pour Madère et qui
avoit un chargement pareil au mien, ce qui m'étonna un peu, car c'est se
faire tort aux ventes des marchands lorsqu'on est plusieurs. Je fis
recherche de ce capitaine et luy demanday s'il vouloit que nous fussions
de compagnie à cause des Saletins qui sont souvent autour de Madère. Il
parut content comme moy de ma proposition, et nous mismes à l'effect de
partir enssemble, mais étant au dehors de la barre, le travers de
Cascays,[75] mon grand mât d'hune rompit à l'uny du chuquet du grand
mats, ce qui m'obligea de rentrer jusqu'à Belem, et mon prétendu
camarade continua sa route et, je croy, fort aise de ma petite
disgrasce. Je fus par terre à Lisbonne, j'acheptai un autre mât, et sur
les trois heures j'y fis travailler par quatre charpantiers portugais
qui m'impatientoient par leurs lenteurs. La nuit s'approchoit et à force
d'argent je les engageay de travailler avec deux flambeaux alumés
jusqu'à unze heures que mon mât fut achevé, et les priai de le mettre à
l'eau au bord de la rivière, et je les payay bien. Je loué une frégate
qui est une chaloupe avec deux grandes rames où je m'embarquay et fit
traisner mon mât le long de mon navire. Sur les trois heures 1/2 du
matin je fis travailler à remaster, et quoy qu'il ne fut encore guindé
je fis lever l'ancre et mis à la voille d'un assées bon vent, ainssy ce
n'étoit au plus que 22 heures que le dit Brevet avoit d'avantage sur
moy. Sitôt que mon mât fut bien placé, je forssois de voille au risque
de quelqu'autre accident, et heureusement tout fut bien, et le 20e
j'arive derrière l'illot du Funchal. Sitôt que j'eus pied à terre, je
fus chez Mr notre consul et luy demanday s'il n'étoit pas arivé quelque
navire françois venant de Lisbonne, et me dit que non. Je reprends
courage sans en dire davantage, et puis je luy dis que j'avois un gros
paquet de lettres que Mr le comte D'Opède m'avoit chargé pour le
gouverneur dont j'avois donné un receu, et qu'il m'en fallait une
décharge et eut à m'y accompagner, ce qu'il fist. Et le sieur gouverneur
ne fist aucune difficulté de m'en donner son receu. C'étoit son ordre de
révoquation sur plusieurs plaintes contre luy. Je faisois débarquer mes
marchandizes, et la 3e journée après mon arivé il parut un moyen navire
à trois lieues soubs le vent de l'ille, ainsy il ne pouvait ariver en
rade que le lendemain. Je le reconnu avec les lunettes. Le gouverneur
étoit tout troublé et m'envoya son secrettaire me prier d'alez chez luy,
et y fust avec Mr Dade notre Vice-Consul. Il me demanda sy je
connoissois ce bastiment qui paroissoit. Je luy dis que non. Il dit:
«N'est-il pas party le mesme jour que vous de Lisbonne un moyen navire
de la Rochelle pour venir icy.» Je luy dis que ouy; mais que mon mat
ayant cassé je rentray pour en prendre un autre et qu'il avoit continué
sa route. Et sur quoy il dit: «J'en ai lettre d'advis par votre
bastiment. C'est pour mon compte qu'il est chargé de pareils effects que
les vostres puisque vous ne m'avez voulu intéresser avec vous, et je
crois que c'est luy qui paroit et cela vous fera tort à vostre vente.»
Pendant nos discours on vint luy donner advis qu'il paroissoit encore un
autre navire qui avoit le pavillon blanc et qui faisoit sa route pour
aler parler au premier qui avoit paru. Je secouois les oreilles. Il me
presta sa lunette et fusmes hors du chasteau pour mirer. Je dis:
«Le plus petit des deux est le navire que vous atendez et l'autre à sa
démarche me fait bien paine que ce ne soit un saletin, toute l'aparence
y est.» Et en peu moins de deux heures nous vismes à plain tirer les
canons et mousqueterye, et il fut pris en un quart d'heure et changement
de routte, ce qui véritablement fit bien du chagrain de voir un tel
spectacle de la captivité.
Le ruzé gouverneur avoit fait dire dans toute l'ille qu'il atendoit ce
navire et que le voyant disgrascié qu'il vendroit à bon marché ces
effects, ce qui fit que pas un ne demandoit de mes marchandizes, mais le
lendemain c'étoit à qui en auroit pour les vendanges qui étoient
proches. Et pendant que j'étois à terre, le 27 aoust, il parut autour de
notre bastiment un monstre marin qui après quelques promenades se vint
prendre à une corde où étoit une chemize de matelot qui trempoit à la
mer. Ce matelot en la peur qu'il ne lui enleva sa chemize fut tirer sur
la corde, apelant d'autres à son secours. Et cet animal tenoit ferme
comme avec deux mains, et l'élevèrent jusqu'à moitié de son corps hors
de l'eau, et remarquèrent que la teste et le minois et les oreilles
étoient d'une figure d'homme et autour de son menton étoit comme une
longue barbe à la capucine d'un tisssu de peaux comme les nageoires
d'une morue qui luy pendoient sur l'estomac, et avoit deux seins comme
les nostres et le corps en forme humaine jusqu'à la ceinture, et le
restant amenuissant comme un saumon ainsy que sa queue, mais d'un pied
de largeur à peu près, ayant des peaux de poisson comme nageoires
tenantes aux esselles, n'ayant à ses bras de coudes, et point plus long
que nous les avons du coude à la main, dont les doits étoient bien
distingués, mais remplis de peaux comme les pieds d'un oye, et le chef
étoit garny de petites peaux pendantes sur son col d'un demy pied de
long, et le front à découvert avec des gros yeux de toureau et un regard
fier et plain de feu. Je fis débarquer nos gens pour en faire leurs
raports devant Mr le Consul. Jean Le Natro, originaire de Penerf en
Bretagne, qui étoit maître et propriétaire de notre bastiment et son
frère en firent cette déclaration. Et Nicolas Thiberge, de Dunkerque,
nostre pillotte et homme d'esprit, confirma le tout de point en point,
et signèrent le procès-verbal qui en fut dressé, et quelques pescheurs
du pays déclarèrent avoir veu plusieurs fois cette mesme figure, qui une
fois leur aracha un poisson au bout de leurs cordeaux.[76]
Je m'apliqué à faire mon négosse pour partir au plustôt de cette ille
voyant la saison de l'hiver s'approcher, et n'en peut partir que le 20
novembre pour retourner à Dunkerque avec un autre chargement de vin,
écorces de citrons confits ou sec, et fleur d'orange, et une partie de
cuivre en tangoul venant de Saincte-Croix de Barbarie. Le jeune Caire
nommé Joseph se trouvant fort attaqué d'un asme s'embarca avec nous dans
le dessein de se rendre à Paris pour se faire traiter de la maladie, et
sur notre route nous fusmes très mal traités par vents contraires et
tempestes, qui nous poussèrent jusqu'au 52° degré et demi de latitude,
où dans une bonnace nous nous trouvasmes entourés d'un nombre infiny de
poissons dorades, et dont nous en peschasmes à discrétion; dans la
matinée à moy seul j'en embarqué vingt-huit, et n'en voulions plus ne
sachant qu'en faire, n'étant bonnes lorsqu'elles sont salées plus d'un
jour par leur graisse qui se jaunit et rend un goût huileux. Ma surprize
fut de trouver ces poissons aussy Nord puisque rarement on les trouve
qu'aprochant des chaleurs[77]. Nous fusmes pris des vents de sud et
sud-est, le pain et l'eau manquaient, ce qui nous obligea de relascher à
la ville de Galloway en Irlande, où j'acheptay nos provisions
nécessaires que je payay en vin de Madère, ainssy que mille quintaux de
suif.
(1686). Au 3 de janvier fut notre départ d'Irlande, et ayant entré dans
la Manche le 12 janvier nous eusmes connoissance de Portlant en
Angleterre, les vents forcés au nord-est nous empeschoient de chercher
le Pas de Calais, ce qui nous obligea d'aler au Havre de Grâce, et en
donné aussitôt advis à nos Mrs de Dunkerque, lesquels me mandèrent
d'envoyer les effects à Mr Le Gendre, de Rouen, et de payer le fret de
nostre bastiment pour le congédier au plutots. Après quoy je fus à Rouen
arester compte du contenu des effects et de là fus par terre à Dunkerque
ajuster les comptes dans lesquels il s'y trouva que j'avois laissé à
Madère quelques effects invendues restés chez Mr Caire, ce qui occasiona
nos intéressés de me prier d'y retourner sur une flutte du port de deux
cents cinquante thonneaux, mais sans aucun canon n'y étant disposée à en
placer. Je refuzey de ce que j'avois deux fois encouru le risque d'estre
esclave à Salé, et pour m'encourager il me promire d'assurer sur ma
personne neuf mile livres, en cas que j'eus le malheur d'estre pris de
cette moraille, ce qui fut exécuté et conclu devant notaire, et que
j'aurois pour capitaine soubs mes ordres le nommé Georges Roy, frère du
plus fort intéressé au navire nomé le _Sainct-André_. L'on fit une
emplette de marchandises sur mes mémoires. Et partis du port de
Dunkerque le 5 juillet et sans rencontre arivé à Madère le 7 aoust.
Jusqu'au 15 je débarquay les effects et Mrs Caire me conseillèrent d'en
garder partie qui étoient propres pour l'isle de Sainct-Michel aux
Assores, que je troquerois pour du blé, où il y avoit 70 pour cent à
gagner l'aportant à Madère. Et comme ce que j'avois porté d'effects ne
faisoit pas moitié de ma charge en blé, je pris à fret le surplus pour
le porter à Mazagan apartenant au Roy de Portugal, côte de Barbarie,
proche Azamor[78], aux conditions qu'en route faisant je débarquerois ce
qui étoit de nostre compte à Madère, et j'avois réservé autour de 800
piastres, de ce que j'avois vendu en argent pour faciliter mon négoce
qu'à payer ce qu'on ne peut se dispenser. Alors que notre navire fut
rempli de blé, j'envoyai des vivres à bord et trois pipes de vin, mon
coffre et hardes et rafreschissements, n'ayant plus à faire à terre que
pour 4 à cinq heures pour tirer mes dépesches et finir un petit compte,
ayant donné les ordres que la chaloupe me viendroit sur les 4 heures du
soir. Au 27 de septembre, les vents se mirent de la bande du sud et
sud-oist assées violents; la chaloupe ne put exécuter mes ordres, et il
faut savoir de ces sortes de vents tous les navires qui se trouvent à
cette rade doibvent abandonner leurs cables et ancres et se mettre à la
voille pour éviter le péril de perdre corps et biens à cette coste, et
il y avoit deux moyens navires anglois proches du notre qui firent bien
leurs maneuvres, et je voyois le nostre dans l'inaction, ce qui
m'impatientoit. Je fus au château prier le gouverneur de me permettre
que je tirats un de ces canons de 8 livres de boulet et que luy
payeroits bien la charge, à quoy il consentit. Je le chargé et y mis le
feu à boulet vers nostre navire, et ce qui les fit agir pour le mettre
soubs les voilles. Mais je remarquois qu'ils faisoient fort mal leurs
maneuvres ayant déployé les deux basses voilles, avant de lascher leurs
cables, ayant eu la précaution d'amasser un cordage sur le dit cable,
tenant par la poupe du navire, qu'on apelle en croupière afin de faire
abattre le navire, pour faire entrer le vent dans les voilles qui
avoient le vent dessus qui les coloit sur les mats, ce qui faisoit
aculer le navire proche de la terre. Et j'étois à les observer, la pluye
sur le corps, que j'étois au désespoir de voir une sy méchante manoeuvre
sans y pouvoir remédier, et survint la nuit que je les perdis
entièrement de vüe. L'on m'entraisna chez notre consul où je logeois et
on m'obligea de changer de toutes hardes, qu'il me prit me voyant tout
percé, et que j'avois fait rembarquer les miennes; l'on me voulut faire
souper et ne le pus ny me coucher, étant toujours en crainte de ce qui
devoit ariver par la mauvaise maneuvre que j'avois vüe, et disois
toujours: «Il faut quils soient saoüls; les flamands ne se peuvent
contenir lorsqu'ils ont du vin. Les navires en flûte dérivent plus qu'un
autre et s'il n'est pas bon voilier à tenir le vent, je crois qu'ils
n'en échaperont nullement.» Ce fut toujours mes discours lorsque l'on me
voulut donner quelque espérance de consolation. Et sur les deux heures
d'après minuit un paisant Portugais m'anonça la perte totalle de mon
navire échoüé à la pointe des plus affreux rochers de ceste ille, dont
on ne creut aucun de l'équipage échapés. Mr le consul quiestiona ce
portugais de l'endroit du naufrage, il le dit estre à cinq quarts de
lieues de Punta Delgada[79] où nous étions et qu'il ne savoit s'il se
serait sauvé quelqu'un, que luy n'avoit ozé aprocher, à cause des
difficultés de passer sur les rochers remplis de précipices. Je le fis
prier de m'y conduire incontinent, et il dit: «Avant deux heures il fera
jour, sans quoy on ne peut s'y hazarder». Je ne disois pas ouvertement
les raisons qui m'empressoient de m'y transporter avant le jour, qui
étois que j'aurais pu sauver quelques hardes ou mon coffre où étoit mon
argent, me voyant dénüé généralement de toutes choses, et j'empressé de
partir avant le jour avec mon guide qui me conduit à peu près vers le
lieu du naufrage, et la pointe du jour étoit lorsque nous entrions dans
les rochers. Nous n'y fismes pas à 5 pas que les forces me manquoient,
et je tumbé d'un des plus hault dans un précipe de plus de 30 pieds
profonds, où il y avoit près de deux pieds d'eau salée, et dans ma
chutte je rencontrois souvent quelques pointes de rochers qui me
recevoient, et sans quoy je n'aurais eu aucune vie, mais en récompense
je fus blessé et écorché en bien des endroits de mon pauvre corps. Je
voulus me tirer de cet eau; je creu avoir la jambe gauche rompüe, mais
c'étoit la cheville du pied demize et mon genouil et les mains dont
j'avois creu m'acrocher aux pointes; j'eus le coude droit tout emporté
ainssy que mes costés tout écorchées et meurtris; j'étois en _Exce Homo_
et les habits du consul tout déchirées, et sans peruque ny chapeau, et
mon pauvre guide pleuroit en me disant: «Il m'est impossible de vous
retirer, prenez patience, je vais chercher de l'assistance.» Il fut plus
d'une heure et demie à revenir; j'avois ma montre qui par bonheur fut
consservée, et mon guide revint avec trois hommes dont il y avoit un
nègre qui avoit une corde autour de luy, s'étant disposé d'aller
chercher une charge de bois pour son maître qui me l'envoya, et se
servant de sa corde il descendit, et il me l'atacha par dessoubs les
aisselles et les trois autres dessendirent de leur mieux où étoit
atachée la dite corde et m'atirèrent à eux, et le nègre me soutenoit
pendant qu'ils me montèrent sur le haut où ils m'atirèrent encore. Je
faisois des cris et plaintes comme on peut le juger et ils trouvèrent un
sentier, que mon guide avoit erré, et par là ils m'amenèrent en plain
terain; ils furent à deux chercher une bourrique et une couverture, mais
il fut impossible de me monter pour m'aporter en ville tant j'étois
acablé de douleurs; je les priay de me porter dans la couverte et que je
les payerais bien, et nostre consul ariva, qui les engagea à me porter
ainssy chez luy, ce qui leur donna beaucoup de paine, et étant arivés
l'on fit venir un chirurgien qui me seigna et penssa. Nous y trouvasmes
trois des nostres qui avoient échapé qui nous déclarèrent que plusieurs
de nostre équipage conseillèrent au capitaine de mettre le navire à la
voille et que les Anglois s'y mettoient, et qu'il ne les voulus entendre
se tenant dans la chambre avec son pillotte, le charpentier et le
contre-maistre dizant qu'ils vouloient finir leur disner avant de rien
faire, on leur récidiva les mesmes raisons sans qu'ils remuassent de
leurs tables, et que ce fut le coup de canon qui les engagea à
travailler, mais qu'ils estoient sy saouls de vin qu'ils ne savoient ce
qu'ils faisoient, dont le malheur s'ensuivit, et comme je devois partir
le lendemain j'avois fait tout embarquer, mes hardes, effects et argent
qui causa la mort des susdits quatre principaux de mes officiers et des
autres qui voyant le navire se briser contre les rochers se mirent à
vouloir sauver mon grand coffre de ma chambre, et que le grand mât
s'estant rompu et tomba sur la chambre qui fut écrasée où ils furent
engloutis dessoubs, et le tout fut entièrement péry; cepandant sy je
n'avois esté incommodé j'aurais esté sur les lieux où j'aurois pu sauver
quelques hardes ou marchandizes, mais le tout fut pillé par les païsants
qui ne s'en font pas de scrupules de restituer puisque naturellement ils
sont adonnés au larcin.