Au commencement de février 1685, deux marchands de mes amys qui avoient

esté intéressés à ce dernier armement, ayant considéré que si la prize

où estoit les effects fût arrivée à bien que nous aurions bien profité

dans cette coursse où j'avois maintenu le bastiment et l'équipage sans

qu'il leur en eut coûté pendant un si longs-temps, me proposèrent

d'affretter un moyen bastiment pour aler en commerce à Madère et aux

Canaries, puisque nous avions une paix générale ecxepté avec les

Saletins qui sont les plus dangereux à cause du risque de la captivité,

et que je fis recherche d'un bastiment convenable, et que je leur fist

un mémoire des marchandizes nécessaires, et qu'ils m'y intéressoient

d'une seiziesme partye dont ils feroient les advances et encoureroient

les risques, et j'acceptay le party. Je ne peut trouver autre bastiment

dans le port qu'une barque bretonne de 70 thonneaux, ayant un pont et

demy et un gaillard devant pour résister aux tempestes, et pour

déffences six périers et dix hommes d'équipage. Je l'affretay par 450

livres par mois, en payant d'avance trois et qu'il entretiendroit le dit

équipage et barque de vivres, gages et de tout le nécessaire, et

passasmes un acte devant notaire. Mes marchandizes furent en peu

acheptées et embarquées, et partismes du port de Dunkerque le 5 avril

1685, et ne m'areste point à faire le détail de notre route, non plus

que j'ay fait de toutes les autres cy-devant lesquelles seroient

ennuyeuses et qu'il faudroit plusieurs volumes, me contentant d'écrire

ce que j'ay trouvé de remarquable. Comme encore en ce petit voyage où je

me trouvois par notre estime éloigné de l'ille de Madère de 51 lieues,

avec un temps de nuages et de clarté du soleil par intervalle, il

tomboit comme une petite pluye fasson de neige fondue dont nous nous

trouvasmes couverts de poux blancs et plats d'une petite grandeur et qui

avoient vie et faim qu'ils nous faisoient des empoules ou ils mordoient

sur nos peaux, ce qui ne dura plus d'un _Miserere_[74], puis le soleil

parut que nous observions pour la hauteur, et au bout d'un demy quart

d'heure tous ces insectes qui furent frappés du soleil moururent, mais

celles qui avoient entré dans nos hardes et linges vivoient et nous

piquoient vivement. Je fis baleyer et jeter de l'eau de mer partout le

navire et dans la chaloupe qui étoit sur le pont, et jettasmes le tout

que l'on peu ramasser, et croyant en estre quitte j'en fis une raillerye

en dizant: «Le Seigneur a toujours aimé les pauvres et les atire au

ciel, aparament qu'ils font leur revue et secouent leurs guenilles dans

ce parage, il faut s'en tirer.» Mais sur les deux heures d'après midy,

nous en receusmes une ondée bien plus forte, ce qui nous fit regreter

d'avoir changé de toutes hardes que nous avions lavées à la mer et mizes

au sec qui en furent toute couverte et mesme jusqu'aux maneuvres du

bastiment. Le soleil ayant survenu il ariva comme j'ay dit cy-dessus, et

m'étant et nos gens encore dépouillés de tout je pris sur moy ma robe de

chambre atachée d'une ceinture et sans chemize ny bas après qu'on eut

relavé et jeté à la mer toutes ces bestides; mais un remord me pris sur

la raillerye que j'avois faite, et sur les 4 heures et demie il nous en

ariva encore autant, ce qui nous fit avoir recours aux prières bien

dévotement croyant que c'étoit un chastiment du Seigneur pour nos

péchez, et craignant que cela ne dureroit; mais tout le reste du soir il

n'en tomba plus ny la nuit, et le lendemain entre dix et onze heures

nous aperceusmes Madère qui se fait voir de très loin par la hauteur de

ses montagnes, et nous n'y arrivasmes que le jour en suivant qui étoit

le 29e d'avril. Je débarqué derière le fort de l'illeau; je fis rapport

de ce qui nous estoit arivé, et les conssuls et les marchands et autres

furent curieux de voir débarquer nos hardes que nous voulions faire

bouillir, lesquelles se trouvèrent remplies.

J'abrégeray encore les longs discours de mes négociations, sinon de dire

les changements de voyage et ce que j'y ay trouvé de remarquable. Il

ariva en cette ille un bastiment Anglois venant de Ténérif, lequel ayant

seu que je me disposois d'y bientôt aler négossier, il eut la bonté d'y

venir avec Mr son consul m'advertir de n'y pas pensser quoyque la paix

fust, et que je serois lapidé immanquablement par les gentilshommes et

la populace, se ressentant encore trop vivement de la triste mort de la

fleur de la jeunesse, qui furent noyés et dont les plus grandes familles

de l'ille sont en deuil. Et le capitaine raporta que Mr le Vice-Roy

disoit il y avoit peu de jours: sy par malheur pour Doublet il revenoit

icy, quoy qu'en paix je ne le pourois sauver car je serois en risque

d'estre aussy assasiné. Et sur ce raport Mr nostre consul et mes amis me

déconsseillièrent de ne m'y pas risquer, ainssy il falut pensser d'aler

d'un autre costé. Je débarqué une bonne partye de mes effects les plus

convenables pour cette ille, et les mit aux mains de Mrs Louis et Joseph

Caire, bons négossiants pour en procurer les ventes, et ils me donnèrent

avis d'aller charger du froment et du mahis à l'ille de Sainct-Michel

aux Assores pour le raporter, et qu'il y auroit à y profiter, et me

prioient de les intéressser d'un quart au chargement en m'en payant le

fret, et qu'ils me fourniroient des lettres de crédit pour toute la

carguaison, et tombas d'acord par écrit, et étant sur mon départ Dom

Pedro Dalmada, gouverneur de Madère me demanda que je l'intéressats de

moitié dans tout le chargement autrement qu'il ne me permettroit pas de

négossier dans son gouvernement. Il me falut céder à la force en lui

cédant d'un quart d'intérêts, et obligea Mrs Caire de payer pour luy. Je

partis de la rade du Funchal pour me rendre à celle de Punta Delgada,

îlle de Sainct-Michel et le 25 ayant esté adressé au sieur Jean Ston,

conssul des Anglois, bien converty et marié à une dame portugaise, ayant

une belle famille, travailla avec beaucoup de diligence à faire mon

chargement, et sans me prévaloir du crédit de Mrs Caire pour la moitié

d'intérêt que je risquois pour mes intérescés et moy, il prits en

effects de France que j'avois réservés et en cinq jours je fus expédié,

et party le 12 juin à cause du jour de la feste du patron de la ville

que les Portugais m'auroient creu hérétique, et le 27 j'arivé au Funchal

et débarqué les froments en deux jours. Ces Mrs Caire et Mr Biard, notre

consul, me représentèrent que sy je voulois aler à Lisbonne prendre une

partye de sel et des huilles d'olives en petits jarons et des sardinnes

salées en canastes ou paniers, qu'il y auroit un bon guain à faire. Je

topé à cette entreprise, mais ce diable de gouverneur ou tiran voulut y

entrer d'une moitié sans jamais rien débourcer, sur cela je luy dis que

j'alois où étois la cour où nous avions un ambassadeur et s'il ne

désiroit rien m'ordonner. Il comprit bien et me dit: «Je veux payer

comptant pour ma part.» Je luy déclara au net: «Vous n'y aurez rien, et

je feray conoistre vos vexations.» Mrs Caire et le consul en furent

faschez contre moy, disant: «C'est un diable, il nous fera enrager.» Je

dis: «Vous estes tous lasches. Ne sauriez-vous écrire?» Il seut par les

domestiques nos entretiens et il me vint voir, et il fut plus doux qu'un

agneau, dizant ne vouloir me faire aucune paine, etc. Enfin il n'y eut

aucun intérêt et m'envoya pour plus de vingt pistoles de différentes

confitures seiches et liquides et un quartault de bon vin malvoizie. Et

party le 4e juillet j'atrapé heureusement Lisbonne le 26e suivant,

travaillé à mes expéditions; Mr le comte d'Opède étoit notre

ambassadeur, après l'avoir salué j'eus deux jours après l'honneur de

manger avec luy, où je l'entretins des concussions que faisois le

gouverneur de Madère, et que j'appréhendois d'y retourner sur ce que je

lui avois menacé. Mr D'Opède me dit: «Vous m'avez fait plaisir, et je

vais remédier à ce mal sans que vous n'ayez rien à craindre ny ceux de

la nation.»

Lorsque j'eus fait mes emplettes je me disposay à partir, et je fus

prendre congé de Me l'ambassadeur, lequel me délivra un paquet du Roy de

Portugal dont il prit mon receu pour délivrer au sieur gouverneur. Je

fus chez Me Desgranges, nostre consul, pour lever mes expéditions. Il

m'aprit qu'il y avoit un petit navire de la Rochelle, le capitaine

Brevet, qui devoit aussy prendre ces expéditions pour Madère et qui

avoit un chargement pareil au mien, ce qui m'étonna un peu, car c'est se

faire tort aux ventes des marchands lorsqu'on est plusieurs. Je fis

recherche de ce capitaine et luy demanday s'il vouloit que nous fussions

de compagnie à cause des Saletins qui sont souvent autour de Madère. Il

parut content comme moy de ma proposition, et nous mismes à l'effect de

partir enssemble, mais étant au dehors de la barre, le travers de

Cascays,[75] mon grand mât d'hune rompit à l'uny du chuquet du grand

mats, ce qui m'obligea de rentrer jusqu'à Belem, et mon prétendu

camarade continua sa route et, je croy, fort aise de ma petite

disgrasce. Je fus par terre à Lisbonne, j'acheptai un autre mât, et sur

les trois heures j'y fis travailler par quatre charpantiers portugais

qui m'impatientoient par leurs lenteurs. La nuit s'approchoit et à force

d'argent je les engageay de travailler avec deux flambeaux alumés

jusqu'à unze heures que mon mât fut achevé, et les priai de le mettre à

l'eau au bord de la rivière, et je les payay bien. Je loué une frégate

qui est une chaloupe avec deux grandes rames où je m'embarquay et fit

traisner mon mât le long de mon navire. Sur les trois heures 1/2 du

matin je fis travailler à remaster, et quoy qu'il ne fut encore guindé

je fis lever l'ancre et mis à la voille d'un assées bon vent, ainssy ce

n'étoit au plus que 22 heures que le dit Brevet avoit d'avantage sur

moy. Sitôt que mon mât fut bien placé, je forssois de voille au risque

de quelqu'autre accident, et heureusement tout fut bien, et le 20e

j'arive derrière l'illot du Funchal. Sitôt que j'eus pied à terre, je

fus chez Mr notre consul et luy demanday s'il n'étoit pas arivé quelque

navire françois venant de Lisbonne, et me dit que non. Je reprends

courage sans en dire davantage, et puis je luy dis que j'avois un gros

paquet de lettres que Mr le comte D'Opède m'avoit chargé pour le

gouverneur dont j'avois donné un receu, et qu'il m'en fallait une

décharge et eut à m'y accompagner, ce qu'il fist. Et le sieur gouverneur

ne fist aucune difficulté de m'en donner son receu. C'étoit son ordre de

révoquation sur plusieurs plaintes contre luy. Je faisois débarquer mes

marchandizes, et la 3e journée après mon arivé il parut un moyen navire

à trois lieues soubs le vent de l'ille, ainsy il ne pouvait ariver en

rade que le lendemain. Je le reconnu avec les lunettes. Le gouverneur

étoit tout troublé et m'envoya son secrettaire me prier d'alez chez luy,

et y fust avec Mr Dade notre Vice-Consul. Il me demanda sy je

connoissois ce bastiment qui paroissoit. Je luy dis que non. Il dit:

«N'est-il pas party le mesme jour que vous de Lisbonne un moyen navire

de la Rochelle pour venir icy.» Je luy dis que ouy; mais que mon mat

ayant cassé je rentray pour en prendre un autre et qu'il avoit continué

sa route. Et sur quoy il dit: «J'en ai lettre d'advis par votre

bastiment. C'est pour mon compte qu'il est chargé de pareils effects que

les vostres puisque vous ne m'avez voulu intéresser avec vous, et je

crois que c'est luy qui paroit et cela vous fera tort à vostre vente.»

Pendant nos discours on vint luy donner advis qu'il paroissoit encore un

autre navire qui avoit le pavillon blanc et qui faisoit sa route pour

aler parler au premier qui avoit paru. Je secouois les oreilles. Il me

presta sa lunette et fusmes hors du chasteau pour mirer. Je dis:

«Le plus petit des deux est le navire que vous atendez et l'autre à sa

démarche me fait bien paine que ce ne soit un saletin, toute l'aparence

y est.» Et en peu moins de deux heures nous vismes à plain tirer les

canons et mousqueterye, et il fut pris en un quart d'heure et changement

de routte, ce qui véritablement fit bien du chagrain de voir un tel

spectacle de la captivité.

Le ruzé gouverneur avoit fait dire dans toute l'ille qu'il atendoit ce

navire et que le voyant disgrascié qu'il vendroit à bon marché ces

effects, ce qui fit que pas un ne demandoit de mes marchandizes, mais le

lendemain c'étoit à qui en auroit pour les vendanges qui étoient

proches. Et pendant que j'étois à terre, le 27 aoust, il parut autour de

notre bastiment un monstre marin qui après quelques promenades se vint

prendre à une corde où étoit une chemize de matelot qui trempoit à la

mer. Ce matelot en la peur qu'il ne lui enleva sa chemize fut tirer sur

la corde, apelant d'autres à son secours. Et cet animal tenoit ferme

comme avec deux mains, et l'élevèrent jusqu'à moitié de son corps hors

de l'eau, et remarquèrent que la teste et le minois et les oreilles

étoient d'une figure d'homme et autour de son menton étoit comme une

longue barbe à la capucine d'un tisssu de peaux comme les nageoires

d'une morue qui luy pendoient sur l'estomac, et avoit deux seins comme

les nostres et le corps en forme humaine jusqu'à la ceinture, et le

restant amenuissant comme un saumon ainsy que sa queue, mais d'un pied

de largeur à peu près, ayant des peaux de poisson comme nageoires

tenantes aux esselles, n'ayant à ses bras de coudes, et point plus long

que nous les avons du coude à la main, dont les doits étoient bien

distingués, mais remplis de peaux comme les pieds d'un oye, et le chef

étoit garny de petites peaux pendantes sur son col d'un demy pied de

long, et le front à découvert avec des gros yeux de toureau et un regard

fier et plain de feu. Je fis débarquer nos gens pour en faire leurs

raports devant Mr le Consul. Jean Le Natro, originaire de Penerf en

Bretagne, qui étoit maître et propriétaire de notre bastiment et son

frère en firent cette déclaration. Et Nicolas Thiberge, de Dunkerque,

nostre pillotte et homme d'esprit, confirma le tout de point en point,

et signèrent le procès-verbal qui en fut dressé, et quelques pescheurs

du pays déclarèrent avoir veu plusieurs fois cette mesme figure, qui une

fois leur aracha un poisson au bout de leurs cordeaux.[76]

Je m'apliqué à faire mon négosse pour partir au plustôt de cette ille

voyant la saison de l'hiver s'approcher, et n'en peut partir que le 20

novembre pour retourner à Dunkerque avec un autre chargement de vin,

écorces de citrons confits ou sec, et fleur d'orange, et une partie de

cuivre en tangoul venant de Saincte-Croix de Barbarie. Le jeune Caire

nommé Joseph se trouvant fort attaqué d'un asme s'embarca avec nous dans

le dessein de se rendre à Paris pour se faire traiter de la maladie, et

sur notre route nous fusmes très mal traités par vents contraires et

tempestes, qui nous poussèrent jusqu'au 52° degré et demi de latitude,

où dans une bonnace nous nous trouvasmes entourés d'un nombre infiny de

poissons dorades, et dont nous en peschasmes à discrétion; dans la

matinée à moy seul j'en embarqué vingt-huit, et n'en voulions plus ne

sachant qu'en faire, n'étant bonnes lorsqu'elles sont salées plus d'un

jour par leur graisse qui se jaunit et rend un goût huileux. Ma surprize

fut de trouver ces poissons aussy Nord puisque rarement on les trouve

qu'aprochant des chaleurs[77]. Nous fusmes pris des vents de sud et

sud-est, le pain et l'eau manquaient, ce qui nous obligea de relascher à

la ville de Galloway en Irlande, où j'acheptay nos provisions

nécessaires que je payay en vin de Madère, ainssy que mille quintaux de

suif.

(1686). Au 3 de janvier fut notre départ d'Irlande, et ayant entré dans

la Manche le 12 janvier nous eusmes connoissance de Portlant en

Angleterre, les vents forcés au nord-est nous empeschoient de chercher

le Pas de Calais, ce qui nous obligea d'aler au Havre de Grâce, et en

donné aussitôt advis à nos Mrs de Dunkerque, lesquels me mandèrent

d'envoyer les effects à Mr Le Gendre, de Rouen, et de payer le fret de

nostre bastiment pour le congédier au plutots. Après quoy je fus à Rouen

arester compte du contenu des effects et de là fus par terre à Dunkerque

ajuster les comptes dans lesquels il s'y trouva que j'avois laissé à

Madère quelques effects invendues restés chez Mr Caire, ce qui occasiona

nos intéressés de me prier d'y retourner sur une flutte du port de deux

cents cinquante thonneaux, mais sans aucun canon n'y étant disposée à en

placer. Je refuzey de ce que j'avois deux fois encouru le risque d'estre

esclave à Salé, et pour m'encourager il me promire d'assurer sur ma

personne neuf mile livres, en cas que j'eus le malheur d'estre pris de

cette moraille, ce qui fut exécuté et conclu devant notaire, et que

j'aurois pour capitaine soubs mes ordres le nommé Georges Roy, frère du

plus fort intéressé au navire nomé le _Sainct-André_. L'on fit une

emplette de marchandises sur mes mémoires. Et partis du port de

Dunkerque le 5 juillet et sans rencontre arivé à Madère le 7 aoust.

Jusqu'au 15 je débarquay les effects et Mrs Caire me conseillèrent d'en

garder partie qui étoient propres pour l'isle de Sainct-Michel aux

Assores, que je troquerois pour du blé, où il y avoit 70 pour cent à

gagner l'aportant à Madère. Et comme ce que j'avois porté d'effects ne

faisoit pas moitié de ma charge en blé, je pris à fret le surplus pour

le porter à Mazagan apartenant au Roy de Portugal, côte de Barbarie,

proche Azamor[78], aux conditions qu'en route faisant je débarquerois ce

qui étoit de nostre compte à Madère, et j'avois réservé autour de 800

piastres, de ce que j'avois vendu en argent pour faciliter mon négoce

qu'à payer ce qu'on ne peut se dispenser. Alors que notre navire fut

rempli de blé, j'envoyai des vivres à bord et trois pipes de vin, mon

coffre et hardes et rafreschissements, n'ayant plus à faire à terre que

pour 4 à cinq heures pour tirer mes dépesches et finir un petit compte,

ayant donné les ordres que la chaloupe me viendroit sur les 4 heures du

soir. Au 27 de septembre, les vents se mirent de la bande du sud et

sud-oist assées violents; la chaloupe ne put exécuter mes ordres, et il

faut savoir de ces sortes de vents tous les navires qui se trouvent à

cette rade doibvent abandonner leurs cables et ancres et se mettre à la

voille pour éviter le péril de perdre corps et biens à cette coste, et

il y avoit deux moyens navires anglois proches du notre qui firent bien

leurs maneuvres, et je voyois le nostre dans l'inaction, ce qui

m'impatientoit. Je fus au château prier le gouverneur de me permettre

que je tirats un de ces canons de 8 livres de boulet et que luy

payeroits bien la charge, à quoy il consentit. Je le chargé et y mis le

feu à boulet vers nostre navire, et ce qui les fit agir pour le mettre

soubs les voilles. Mais je remarquois qu'ils faisoient fort mal leurs

maneuvres ayant déployé les deux basses voilles, avant de lascher leurs

cables, ayant eu la précaution d'amasser un cordage sur le dit cable,

tenant par la poupe du navire, qu'on apelle en croupière afin de faire

abattre le navire, pour faire entrer le vent dans les voilles qui

avoient le vent dessus qui les coloit sur les mats, ce qui faisoit

aculer le navire proche de la terre. Et j'étois à les observer, la pluye

sur le corps, que j'étois au désespoir de voir une sy méchante manoeuvre

sans y pouvoir remédier, et survint la nuit que je les perdis

entièrement de vüe. L'on m'entraisna chez notre consul où je logeois et

on m'obligea de changer de toutes hardes, qu'il me prit me voyant tout

percé, et que j'avois fait rembarquer les miennes; l'on me voulut faire

souper et ne le pus ny me coucher, étant toujours en crainte de ce qui

devoit ariver par la mauvaise maneuvre que j'avois vüe, et disois

toujours: «Il faut quils soient saoüls; les flamands ne se peuvent

contenir lorsqu'ils ont du vin. Les navires en flûte dérivent plus qu'un

autre et s'il n'est pas bon voilier à tenir le vent, je crois qu'ils

n'en échaperont nullement.» Ce fut toujours mes discours lorsque l'on me

voulut donner quelque espérance de consolation. Et sur les deux heures

d'après minuit un paisant Portugais m'anonça la perte totalle de mon

navire échoüé à la pointe des plus affreux rochers de ceste ille, dont

on ne creut aucun de l'équipage échapés. Mr le consul quiestiona ce

portugais de l'endroit du naufrage, il le dit estre à cinq quarts de

lieues de Punta Delgada[79] où nous étions et qu'il ne savoit s'il se

serait sauvé quelqu'un, que luy n'avoit ozé aprocher, à cause des

difficultés de passer sur les rochers remplis de précipices. Je le fis

prier de m'y conduire incontinent, et il dit: «Avant deux heures il fera

jour, sans quoy on ne peut s'y hazarder». Je ne disois pas ouvertement

les raisons qui m'empressoient de m'y transporter avant le jour, qui

étois que j'aurais pu sauver quelques hardes ou mon coffre où étoit mon

argent, me voyant dénüé généralement de toutes choses, et j'empressé de

partir avant le jour avec mon guide qui me conduit à peu près vers le

lieu du naufrage, et la pointe du jour étoit lorsque nous entrions dans

les rochers. Nous n'y fismes pas à 5 pas que les forces me manquoient,

et je tumbé d'un des plus hault dans un précipe de plus de 30 pieds

profonds, où il y avoit près de deux pieds d'eau salée, et dans ma

chutte je rencontrois souvent quelques pointes de rochers qui me

recevoient, et sans quoy je n'aurais eu aucune vie, mais en récompense

je fus blessé et écorché en bien des endroits de mon pauvre corps. Je

voulus me tirer de cet eau; je creu avoir la jambe gauche rompüe, mais

c'étoit la cheville du pied demize et mon genouil et les mains dont

j'avois creu m'acrocher aux pointes; j'eus le coude droit tout emporté

ainssy que mes costés tout écorchées et meurtris; j'étois en _Exce Homo_

et les habits du consul tout déchirées, et sans peruque ny chapeau, et

mon pauvre guide pleuroit en me disant: «Il m'est impossible de vous

retirer, prenez patience, je vais chercher de l'assistance.» Il fut plus

d'une heure et demie à revenir; j'avois ma montre qui par bonheur fut

consservée, et mon guide revint avec trois hommes dont il y avoit un

nègre qui avoit une corde autour de luy, s'étant disposé d'aller

chercher une charge de bois pour son maître qui me l'envoya, et se

servant de sa corde il descendit, et il me l'atacha par dessoubs les

aisselles et les trois autres dessendirent de leur mieux où étoit

atachée la dite corde et m'atirèrent à eux, et le nègre me soutenoit

pendant qu'ils me montèrent sur le haut où ils m'atirèrent encore. Je

faisois des cris et plaintes comme on peut le juger et ils trouvèrent un

sentier, que mon guide avoit erré, et par là ils m'amenèrent en plain

terain; ils furent à deux chercher une bourrique et une couverture, mais

il fut impossible de me monter pour m'aporter en ville tant j'étois

acablé de douleurs; je les priay de me porter dans la couverte et que je

les payerais bien, et nostre consul ariva, qui les engagea à me porter

ainssy chez luy, ce qui leur donna beaucoup de paine, et étant arivés

l'on fit venir un chirurgien qui me seigna et penssa. Nous y trouvasmes

trois des nostres qui avoient échapé qui nous déclarèrent que plusieurs

de nostre équipage conseillèrent au capitaine de mettre le navire à la

voille et que les Anglois s'y mettoient, et qu'il ne les voulus entendre

se tenant dans la chambre avec son pillotte, le charpentier et le

contre-maistre dizant qu'ils vouloient finir leur disner avant de rien

faire, on leur récidiva les mesmes raisons sans qu'ils remuassent de

leurs tables, et que ce fut le coup de canon qui les engagea à

travailler, mais qu'ils estoient sy saouls de vin qu'ils ne savoient ce

qu'ils faisoient, dont le malheur s'ensuivit, et comme je devois partir

le lendemain j'avois fait tout embarquer, mes hardes, effects et argent

qui causa la mort des susdits quatre principaux de mes officiers et des

autres qui voyant le navire se briser contre les rochers se mirent à

vouloir sauver mon grand coffre de ma chambre, et que le grand mât

s'estant rompu et tomba sur la chambre qui fut écrasée où ils furent

engloutis dessoubs, et le tout fut entièrement péry; cepandant sy je

n'avois esté incommodé j'aurais esté sur les lieux où j'aurois pu sauver

quelques hardes ou marchandizes, mais le tout fut pillé par les païsants

qui ne s'en font pas de scrupules de restituer puisque naturellement ils

sont adonnés au larcin.

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 8 / 26 段