le gouverneur m'eut fourny des provisions et bons rafreschissements;
mais nos hardes et partie de nos marchandizes et 200 piastres y
restèrent.
J'arivé à Cadix la veille de la Purification février 1684 et fut à terre
trouver Mr Catalan, nostre consul, pour faire mon rapport de ce qui
m'étoit arivé et pour faire mes déclarations. J'étois resté à terre, et
le sieur d'Hiriarte, consul à San-Lucar de Baraméda, eut advis par une
barque de mon arrivée. Il partit sur-le-champ pour venir à bord où il se
fit porter croyant m'y trouver, et sur la minuit il fut à notre bord une
chaloupe d'anglois d'un navire de guerre, qui demanda s'il n'y avoit pas
du vin de Canarie à vendre. L'équipage dits: «Il y en a six pièces, mais
voilà le marchand endormy.» Il s'éveilla et en vendit deux pièces par
l'avidité d'avoir de l'argent, et les embarqua dans cette chaloupe; mais
une des barques de la doane, qui sont toujours aux aguets s'en aperceut
et laissa aller la chaloupe de guerre qu'elle n'oza attaquer, et peu
après aborda la tartane et l'enleva devant la porte de Séville où ils
l'échouèrent et mirent Hiriarte et l'équipage en prison, les fers aux
pieds et me cherchèrent pour aussy m'emprisonner quoy qu'inocent. De ce
fait Mr Catalan en fust adverty et me cacha chez luy, et fut porter sa
plainte à Mr le Duc de Villahermoza pour lors gouverneur de Cadix, de ce
qu'on avoit uzé d'autant de violence sur un bastiment de France, croyant
qu'on nous rendroit le tout. Mais les Doanistes soustinrent la
confiscation bonne, sur ce que le propriétaire sieur Hiriarte, consul de
San-Lucar de Barameda, savoit les loix et y avoit prévariqué, ayant
luy-mesme fait décharger avant que les déclarations fussent faites, et
que sy ç'avoit esté le capitaine ou patron qui eust peu ignorer les
dites loix, il seroit plus tolérable. Par ainssy le tout but confisqué
avec condemnation de payer la quatruple partye de la valeur; par là je
me trouvay frustré de tous mes travaux et desnué de toutes choses.
Hiriarte sorty de la prison soubs caution, et il me rechercha, et
m'emmena chez luy, me promettant que nous ferions quelqu'autre affaire
pour nous recuperer, et au bout de trois jours que je fus chez luy, à un
après disner, je fus repozer et dormir la sieste comme il se pratique.
Il s'imigina de faire venir en son cabinet un nottaire, et fit faire un
acte tout prêt à signer et me fit éveiller et aler au cabinet; et il me
dits en nostre langue: «Cest pour signer un acte de bail de la petite
ferme de Bomance où nous irons divertir.» Et je fus assez inocent, sans
me faire lire, de donner ma signature, et ensuitte j'apprits de deux de
ces voisins qui firent comme moy et ny pensay plus. Quelques jours
s'écoulèrent; étant enssemble je luy demanday quelle proposition il
avoit à me faire, et il me dits: «Je suis sans fonds et ne puis rien
entreprendre.» Sur quoy nous nous séparasmes, et m'en fut à Cadix, pour
chercher mon passage pour France, et trouver ou m'employer de nouveau.
Je fits rencontre de Mr de Chalons, comandant un vaisseau de 40 canons
nommé la _Ville de Rouen_, qui s'aprestoit à partir pour le Havre; il
m'accorda mon passage et dont à peine il me restoit de quoy pour luy
payer. Etant en mer à la hauteur du cap de Saint-Vincent, lorsqu'on
guindoit le grand hunier la poulie d'en haut de l'itaque se cassa et les
morceaux en tombant le plus gros fut sur la teste de nostre premier
pillote, et tomba roide mort, ce qui affligea fort mon dit sieur de
Chalons, et qui dans la suite contre son ordinaire voulut veiller la
nuit pour prendre le soin de la route. Je luy offris mes services qu'il
accepta, et je pris tous les soings le restant du voyage, où il y eut
bien des fascheux contre temps qui seroient trop longs à réciter, et
pour finir et abréger matière nous arrivasmes au Havre, 4 avril 1684, où
estant débarqués Mrs les intéressés de Rouen vindre voirs Mr de Chalons.
Nous étions tous logés chez Madame de la Chapelle. Le matin suivant je
fus prendre congé et offrir mon passage en présentant ma bource un peu
plate, Mr de Chalons l'a prit sans l'ouvrir, et me dits: «Vous disnerez
encore avec moy et nos Mrs.» Je dits qu'il ne me seroit plus à tems de
pouvoir passer au passager pour Honfleur.[68]--«Cela nets rien, vous
passerez demain.»--Enfin, sur le dessert du disner, il mit ma pauvre
bourse sur la table, disant: «Voilà tout ce qui luy reste, Mrs, vous y
contentées-vous?» Puis il me dits: «Alez voir vos amis, et ne manqués de
venir souper avec nous.»--Ces Messieurs en dirent autant. Aparamment
dans mon abcence il conta mes désavantures, et ce que j'avois fait dans
ce passage où il m'atribua d'avoir sauvé le vaisseau, et au souper il
eut la bonté de dire: «Messieurs, sy votre navire est bien arrivé, cets
à ce Mr que vous le devez.»--Puis ces Mrs dirent: «Rendez luy sa
bource,» et il me la mit en main où je la trouvay plus enflée et pesante
qu'elle n'étoit lorsque je luy présentay, et après les avoir quittés, je
fus dans ma chambre où couchoit Mr Chaussé, lieutenant de Mr de Chalons;
je n'osois devant luy visiter la bource, et il me prévint en me
demandant si je l'avois vüe. Je dits non. Il dits: «Regardez, vous estes
peu curieux.» J'y trouvé trente pistoles en or plus que je n'y avois, et
en demeuray très surpris sur quoy il dit: «Vous les avez bien mérités.»
Et d'aize je n'en penssé dormir toute la nuit. Le lendemain matin je fus
remercier mes bienfaiteurs pour m'embarquer au passager et rentrer chez
moy.
1684. Lorsque je débarquay du passager, beaucoup de gens parurent
surpris et en m'approchant dirent: «Comment, c'est vous. L'on vous a
creu mort.» Je fus chez une de mes soeurs qui m'en dit autant, et puis
je m'informay de ma chère mère et de la famille où j'appris la mort d'un
oncle[69] et de mon frère cadet. Mon frère aisné n'estoit trop content
de ma venue s'étant emparé de ma part de succession de cet oncle, à
laquelle n'éritions qu'aux meubles étant sortys du second mariage de
notre grand-mère; mais il falut que mon frère me donnast ma part, et
dont j'avois besoin, ayant esté dépouillé, et qu'il ne me restoit que ce
que j'euts de Mr de Chalons. Je quitois mon frère pour douze cents
livres pour éviter le procès. Il me payoit de mauvaises raisons. Et je
fus consseillé de plaider contre mon envie, et cependant je commenssay.
Mais Mr de Sainct-Martin[70] et Mr de Boisseret-Malassis[71] me
proposèrent acomodement, et je leur promis d'en passer à leur décision;
et m'ajugèrent huit cents livres, mon frère m'en donna quatre avec une
roquelaure de camelot de Bruxelle ayant boutons, orfèverie d'argent, une
paire de botte et un porte-manteau. Je dis: «Je n'en veux pas davantage,
buvons enssemble et soyons bons frères et bons amys.» Je fus voir ma
mère à la campagne et en pris congé et de la famille, et le lendemain
partis pour me rendre à Dunkerque où j'arrivé le 26e may m'estant
arresté pour la feste à Calais.--La guerre fut déclarée contre l'Espagne
par le Roy qui assiégea et prit Luxembourg.--Etant à Dunkerque j'y
aprits que mon ancien capitaine Mr Delastre étoit party pour l'Amérique
sur la frégatte du Roy, _la Droite_, montée de 36 canons, et qu'il
m'avoit fort souhaité.
CHAPITRE IV
Doublet arme en course.--Croisières et prises.--Razzia opérée à
Ténériffe.--Croisières.--Retour en France.--Voyage à Madère.--Pluie
d'insectes.--Aventures avec le gouverneur de Madère.--Rencontre d'un
monstre marin.--Retour au Havre.--Autre voyage aux Açores;
naufrage.--Retour à Lisbonne.--Combat contre un Saletin.--Retour à la
Rochelle.--Amours de Doublet.--Débarquement de Jacques II à
Ambleteuse.--Croisières.
Plusieurs amis me proposèrent d'armer une corvette de six canons pour la
course. Je leur dis: «Quoy prendre sur les Espagnols qui ne sont nulle
part qu'aux Indes de l'Amérique, il faut croizer au Pas de Calais, y
attendre les prises que les Ostendois feront sur nostre nation.» Et le
13 juin je sorty de Dunkerque avec 40 hommes d'équipage et fut croizer
depuis le Pas de Calais jusque à Blanquef, coste d'Angleterre, et visité
plusieurs navires Hollandois, Suédois et Danois pendant 20 jours. Je dis
à nos officiers: «Nous alons icy conssomer nos vivres sans rien
prendre.» Ayant apris que les Ostendois logeoient leurs prises dans les
ports d'Angleterre, nous prismes la résolution de pousser jusqu'aux
illes des Canaries, ou nous arrivasmes le 16 juillet et gardions le
parage de la pointe de Nagos, qui est l'abord de tous les bastiments qui
viennent à Ténérif où se fait tout le commerce, et le 23 juillet, nous
aperceusmes un navire qui y venoit, et pour ne le pas efrayer nous
alions à petite voille comme sy nous voulions donner dans la rade de
Saincte-Croix comme luy, afin qu'il s'engageat soubs la terre de la dite
pointe qui est une montagne de rochers où l'on ne peut s'approcher. Les
vents et la mer étoient pour lors fort rudes. Nous espérions qu'étant
soubs ces montagnes nous aurions plus d'abry; et nous les laissasmes
s'engager jusqu'à la vallée de Sainct-André, une lieue et demie de la
dite pointe. Et il n'y avoit plus d'éloignement pour atraper la rade
soubs deux bonnes forteresses, ce qui nous fit résoudre bien préparés de
l'aler aborder d'emblée. Et en l'approchant nous la connusmes frégatte
fabrique de France, mais son pavillon étoit espagnol, et son pont
embarrassé de balots: cela nous encourageoit et nous alions pour
l'aborder. Ils nous tira ses canons et quelque mousqueterie, qui ne nous
rebutoit pas quoy que mon lieutenant receut un coup de fusil au pied
droit; nous n'étions pas à dix brassses de luy qu'un malheureux coup de
mer sauta dans nostre bord que nous en fusmes tous couverts et toutes
nos armes trempées, ce qui nous fit l'abandonner en faisant vent arrière
pour nous vider de cette eau, et puis nous nous mîsmes à recoure dessus,
mais il avoit gagné la portée des canons des forteresses, lesquelles
nous saluoient de bonnes grasses, les boulets nous surpassant d'un cart
de lieue, qu'il est à admirer qu'ils ne nous atrapèrent pas et nous
auroient d'un seul coup coulés au fonds. Ainssy nous échapa cette belle
proie.
Le 26, estant encore à la pointe de Nagos, je fis prise d'une barque
venant du port de Lorotave, chargée de faverolle et deux pipes de
malvoisie que nous prismes joyeusement dans notre bord; je voulus
ranssonner la barque et les feves pour ne pas dégarnir de mon monde,
mais le patron n'en rien voulut offrir, et il m'aprit que le navire
cy-devant étoit la _Perle_, de Sainct-Malo, acheptée à Cadix et chargée
de balottages alant d'avis audevant des galions à Cartagesne pour les
advertir de la guerre avec nous, et qu'elle valoit plus de trois cens
mile piastres, n'ayant que 16 canons et 60 hommes, et sans le fatal coup
de mer nous l'aurions immanquablement enlevées. Et voyant ne pouvoir
ranssonner ma prise, je pris la résolution de l'envoyer à l'îlle de
Madère appartenant au Portugois, et l'adressay à mes amis Mr Caires
frères, marchands marseillois établis à la ville de Funchal.
Le lendemain, au mesme parage, nous prismes deux barques venant des
costes de Barbarie chargées de poissons nommés pargas et tazards salées
comme l'on fait les morues. Et je les voulus ranssonner, ils n'en
voulurent point; des deux demies charges je n'en fits qu'une que
j'envoyay aussy à Madère, sachant qu'ils auroient débit de toutes ces
chozes, et de l'autre barque plutôt que de la brusler ou couler à fond
je la redonnay à son patron nommé Pedro Garcia qui m'avoit rendu service
lorsque j'avois résidé à Ténérif.
Mr le Général étoit en fureur contre moy de ce que je désolois son pays.
Il fit assembler son consseil et toute la noblesse et leur dit:
«N'est-ce pas une honte à la nation de voir qu'une barque va nous causer
dizette de tout? N'y a-t-il pas dans toute cete assemblée d'asses braves
gens pour s'embarquer sur la _Biscayinne_ qui a 4 canons et sur la
_Seitye_ catalane qui en aussy six pièces et 14 périers, et m'aler
prendre et m'amener ce Doublet pour le cuire en huille bouillante?»--Il
s'émeut des écoliers et jeunes gentils hommes qui dirent: «Nous y
voulons aller, et donnez vos ordres pour qu'on nous embarque.»--J'appris
cette délibération par une chaloupe de pescheurs que je pris et luy
redonnay sa chaloupe. Cela fit un peu de peur à mon équipage, et pour
les laisser rassurer je me retiray du parage pour deux ou trois jours,
et j'arivé le long de l'ille voir si je ne rencontrerois quelque
bastiment en rade de Lorotava ou de Garachicos; et enssuite à la pointe
d'Adexa[72] où est une grande maitérie d'un marquis portant ce nom je
fis une dessente avec 20 de mes gens. Nous nous emparasmes du château
sans canons, on nous y lascha six coups d'arquebuzade de travers d'un
bois et nous prismes dans la maison 4 moitiez de cochons salée et
enfumée et 8 gros pains de sucre rafiné, y ayant une sucrerie, et des
orenges et citrons et des gros oignons que l'on voitura à bord pendant
que je restay avec douze de mes gens qui devoient revenir. Puis nous
châssasmes devant nous deux jeunes boeufs, douze moutons et six cabrits
et quelques dousaines de dindes et poules. Je laissay sur une table un
écrit que, en attendant qu'on me bouille à l'huile, je prenois ces
petites provisions et que si on me relaschoit pas deux de mes amis de
Sainct-Malo nommés Arsson et Diego Bouton, je reviendrois sacager et
mettre tout à feu, et que à cette considération et respect pour Mr le
Marquis je n'avois fait enlever aucunes hardes ny ustencilles de son
chasteau et que j'avois besoin de ces rafreschissements pour aller
trouver ceux qui doivent me prendre. Enfin mon équipage, bien content
quant la pansse joue, je leur dit: «Il faut aler combatre cette canaille
qui nous a obligé à quiter nostre bon parage.» Ils dirent: «Alons, mon
capitaine, nous yrons où vous souhaiterez.»
Le soir du 6 courant on nous tira de terre 7 à 8 coups de fauconneau de
l'abry des rochers dont on perça nostre bord à l'uny du pont; je fis
tirer 3 canons du mesme costé et on ne recommença plus cette tirerie et
je fis lever l'ancre et mis à la voille pour retourner au parage. Il
faut remarquer que de terre l'on me voyoit toujours. L'alarme reprend en
me voyant retourner; la _Biscayinne_ et la _Seitie_ de mettre soubs
voille pour venir me combattre; tout le rivage étoit bordé de cavalerye;
je fis semblant de fuir pour les faire éloigner de la portée des canons
des forts et lorsqu'ils en furent à une distance de trois lieux je
coupay chemin sur la _Seitie_ qui étoit bien demie lieue écartée de la
_Biscayinne_. Je les empêchay de se joindre; je canonnay la _Seitye_ qui
prit la fuite et marchoit mieux que moy au plus près du vent, et puis
j'arrivay sur l'autre qui prit aussy la fuitte en courant soubs les
forteresses; je la canonnois toujours jusqu'à ce qu'un boulet du fort
passa au travers de ma grande voille qu'il me fallut cesser ma chasse et
la peur prit à ceux de la dite barque qu'il la furent échouer à toute
voille entre les deux forts. Et quoyque mes canons ne portoient jusqu'à
eux, j'en tirois toujours quelques coups pour les effrayer. Ils se
débarquoient avec précipitation les uns sur les autres à l'eau, où
j'aprist qu'il y eut 32 jeunes hommes noyés et deux matelots de la dite
barque, ce qui mit toute l'ille en consternation et la barque fut brizée
et perdue, et la _Seitie_ doubla la pointe de Nagos et s'en fut
débarquer ces Sipions au port de Lorotava et n'oza plus me venir
rechercher.
Le 9e du dit mois, il parut à la mesme pointe de Nagos une barque que je
pris venant de l'ille de la Palma où il y avoit 22 espagnols tant moines
de différents ordres et un doctor médecin venant de passage pour
Ténérif. Il y avoit en outre 18 botes ou pipes d'excellent vin et une
centaine de beaux pains de sucre rafiné, beaucoup de gros oignons, des
choux et plusieurs moutons et cabrits, et des poules et de bons biscuits
et bien des confitures et plusieurs caissons de bray noir, six caissons
de chandelles, de suif et douze gros pains de suif et dont le tout nous
convenoit fort et très à propos dont nous servinsmes bien utilement du
bon soin que l'on avoit de nous entretenir. Quant aux passagers, on eut
le soin, en premier lieu, du médecin que l'on soulagea d'un enfle qu'il
avoit à sa ceinture de neuf mille réaux de Plata, qu'on luy tira sans
faire d'ouverture avec le fer et sans inflamation, mais il en perdit
l'apétit plus de 24 heures. Quant aux moines, excepté les Francisquains,
on les vizita l'un après l'autre et on les soulagea de quelques
pesanteurs mais point sy considérables qu'au médecin, et j'empeschay
leurs dépouilles, et puis nous les débarquasmes au Val Sainct-André sans
opozition, et leur délivray toutes les lettres adressées au seigneur
évesque sans en décacheter aucunne non plus que celles de l'inquisiteur,
ny celles du seigneur Dom-Félix-Nieta Dasilva, vice-roy et général,
auquel j'écrivis le respect que je gardois pour luy me souvenant de ses
bontés par le passé, et qu'étant général de guerre il ne devoit trouver
à mauvaize part que je la fis suivant les lois uzitées, et que je luy
donnois pas lieu de s'iriter envers moy qui n'exerçoit que humanité et
sans cruautez, et que je luy renvoyois sans maltraitement tous mes
prisonniers, ainssy que je le supliois d'uzer de la mesme charité pour
les deux perssonnes que je luy avois demandé cy-devant. Après avoir
débarqué mes ostes norissiers, nous trouvasmes un des paquets de lettres
de moines et de nonnes adressées à leurs pareils qui avoient en leurs
directions de conduite, et dans les moments de loisir je prenois plaisir
à les lire. Il s'en trouva entr'autres de sacrilèges et abominables sur
les expressions lascives d'amour qui étoient outrées, et d'autres très
galantes et jolies penssées de tendresses. J'en fis une séparation, et
des criminelles j'en fis un gros paquet pour les envoyer à l'évesque et
à l'inquisiteur où je leur marquois qu'ils devoient estre contents de ce
que ces lettres n'étoient tombées aux mains d'un hérétique et que je les
supliois d'intercéder pour la liberté de mes deux amis prisonniers de
guerre, et j'envoyé mes paquets par une petite barque d'un pescheur,
auquel je payay son poisson plus cher qu'il ne l'avoit vendu au pays.
Je pris route pour me rendre du costé du Nord de l'ille de Lanssarote
pour netoyer et espalmer notre bastiment entre la dite ille et une plus
petite nomée la Gracioze qui forme un joly havre et sans danger d'estre
incomodé des gens du pays, ny de bastiments, ny des tempestes. Nous y
trouvasmes des salinières, et nous nous racomodasmes. Sy j'avois eu 100
hommes, j'aurois pris la ville et toute l'ille dont j'aurois fait plus
de 150 mil livres de ranssons. Nous partismes le 28 juillet, et le 1er
aoust nous étions encore à notre parage de la pointe de Nagos. Etans
frais et pleins de santé, il ne faut quiter ce pays sans leur faire à
conoistre que nous y sommes encore. Il se passa 8 jours sans rien voir,
et le 9e nous aperceusmes au large deux bastiments qui venoient, nous
courusmes à l'abry de la pointe qui est l'unique passage et les
atendismes près de trois heures pour les laisser aprocher. Nous les
reconnusmes sans force d'aucun canon et les prismes et amarinasmes.
Elles venoient de Sainct-Michel aux Assores, et chargés de froment, de
gros mahys ou bled du turquie et quelques cochons salés et fumés. Je
dis: «Enfants, voilà de quoy nous faire du biscuit pour retourner chez
nous; la saison d'hiver s'aproche, alons à Maderre nous aprester». Et
nous y dressasmes nostre route et y arivasmes le 16e et fusmes bien
receus par Dom Pedro Dalmeida, gouverneur, et du peuple parce que la
cherté étoit sur les grains, ce qui nous les fit vendre
advantageusement, et comme l'argent n'est pas commun en cette ille je
fis un échange pour des écorces de limons, autrement de gros citrons
confits à sec et 4 caissons de fleurs d'orenges confites seiches et une
vingtaine de pipes de vin que je chargeay dans la plus grande et la
meilleurs barque de mes prises, et j'en redonnay deux de mes barques à
mes prisoniers espagnols pour les reconduire à leurs pays, et dont ils
furent très contents et cela m'atira l'applaudissement du peuple de
Madère, et pour retirer mon payement tant en écorces qu'en vins il me
falut atendre la récolte pour confire les écorces et ne pusmes les
embarquer qu'au 20e octobre et notre départ fut au 26e, où dans notre
route étant par les 46 dégrez de latitude, nous fusmes batus de cruelles
tempestes et la mer très affreuze que nous ne pouvions présenter un
morceau de voilles, nous descendismes nos canons dans notre calle et
apréhendions fort le moindre coup de mer, étant à sec, le costé au
travers. Je m'avizay d'amarer notre petit câble sur un affut de canon et
le jetter à la mer et le filler jusqu'au bout sur 140 brasses de long,
et lorsqu'il fut étendu de son long il nous fit présenter la proue
debout au vent, et notre bâtiment s'y maintint comme s'il avoit esté à
l'ancre et sans se tourmenter, ce qui nous rassura sy bien que l'on fit
la chaudière et nos gens partye dormoient sur le pont et les autres
jouoient aux cartes, et cela dura neuf jours et ne savions le sort de
nostre prise où étoit tout notre butin, exepté six caissons des dites
écorces et une de fleur d'orange que j'avois embarqués avec moy.
Le 6 novembre du temps passable nous rembarquasmes notre câble et notre
afut et faisons notre route pour entrer dans la Manche, et le 10e nous
étions à 5 lieues au nord-oues de Ouessant, du temps de neige et obscur,
et nous nous trouvasmes en vue du four, lorsque le vent en foudre sauta
au nord nord-ouest avec de grosse grelle, défonssa nostre voille de
misenne et sans voille au hazard nous fuyons le vent en poupe et
passasmes au travers des roches d'un costé et d'autre, et nous donnasmes
dans la fosse de Camaret où mesme il y périt plusieurs batiments qui se
croyoient en toute seureté. Et lorsque la tempeste fut cessée, je fus
dans mon canot à Brest tant pour m'informer des nouvelles que de ma
barque où étoit notre butin. Mr le Marquis de Langeron[73], lieutenant
général des armées navales, comandoit pour lors et dont j'avois
l'honneur d'estre bien connu et que je fus saluer. M'ayant demandé d'où
je venois et sur quel navire j'étois, lorsque je luy eut rendu compte il
s'étonna et dit: «Comment diable avez-vous pu résister? Toutes nos
costes sont remplies de navires naufragés et bordés de cadavres.» Je luy
dit la maneuvre de mon afût de canon.--«Et où avez-vous apris cela?»--Je
luy dits l'avoir inventé. «Bien vous en a pris, me dit-il, je n'avois
jamais ouy telle choze.» Je luy dits: «Sy vous voulez envoyer votre
canot demain avec moy quand je retourneray à mon bord, j'auroy l'honneur
de vous envoyer deux serins de Canaries.--Très volontiers, mon amy, je
les accepte, et vous aurez plus de comodité et seureté de vous embarquer
dans mon canot et vos gens, et on traisnera le vostre.» J'acceptay le
party, et il eut la bonté de faire embarquer de bon vin et de quoy bien
déjuner dont je fis bon uzage et me remis dans ma barque longue et
envoyay les deux serins.
Il y avoit à Brest et Camaret quantité de navires relaschés depuis un
long-temps qui attendoient un bon vent pour partir, mais il m'ennuyoit
jusqu'au unze décembre que le temps parut modéré je mis à la voille. Un
chacun me demandoit: «Où voulez-vous aler de ce temps qui ne va pas
durer six heures?» Je réponds: «Quite pour relascher.» Et je tins ferme.
Je gagnay à la coste d'Angleterre, et le 18 décembre j'entray dans
Dunkerque où l'on ne m'y atendoit plus me croyant péry, et de n'avoir eu
aucune de mes nouvelles. L'on m'aprits la paix faite, et j'espérois
toujours sur ma prize qui étoit bien plus de résistance que nostre
bastiment. Mais quand je vis écouler deux mois sans nouvelles, je n'y
espéray plus. Ainssy ce fut bien du tems et bien des périls encourus
sans aucuns profits, et il me falut pensser de quel costé donner, pour
tascher de gagner pour m'entretenir.