Et me trouvant dénüé et ne savoir de quel costé tourner, le sieur

Hiriarte me proposa d'aler pour marchand sur une sienne tartane, le

patron Louis Gazen, seulement armé d'un petit canon de fonte, dix périer

et 14 hommes d'équipage pour aller aux isles de Canaries négossier.

J'acxeptai le party sans beaucoup réfléchir aux grands risques qu'il y

avoit d'estre pris et esclave des Salletins qui reignent souvent vers

ces illes. Je party de San-Lucar le 9 de janvier. Le dix janvier[63] le

lendemain de notre départ sur la tartanne le _St-Anthoine_ du port de 70

thoneaux armées d'un moyen canon de fonte de trois livres de balle et

dix pieriers de fer, quatorze hommes d'équipage et un passager espagnol

revenu depuis peu des Indes du Pérou, et moy, composions en tout seize y

compris un jeune mousse, le patron intéressé à la dite tartanne nommé

Louis Gazan, du Martigue en Provence. En faisant notre route pour les

illes Canaries jusqu'au dix de janvier sur le Midi nous fusmes d'un très

grand calme et nous (nous) trouvions estre à la hauteur de Cadix environ

trentre lieux dans le oüest, et nous aperceusmes environ à trois lieux

de nous, un bastiment qui à ses voilles nous le reconnusmes pour estre

une seitie, sorte d'embarcations qu'on ne fabrique qu'aux costes de la

Méditerranée, laquelle nous jugions venir de Portugal pour aler dans le

détroit de Gibraltar. Mais nous apercevant qu'elle nous approchait

promptement quoyque sans aucun souffle de vent, je prits des lunettes

d'approche. Je découvrits qu'elle servoit d'un grand nombre de rames et

que sa chaloupe la nageoit à son avant, ce qui me donna beaucoup à

penser, vü qu'un tel bâtiment en marchandise ne peut avoir autant de

rameurs, et qu'étant en paix excepté les Salletins, je ne savois que

préjuger. Et en discourant de la sorte toute notre équipage vouloient

assurer que jamais aucun Saletins ne se servoient de ces sortes de

bâtiments, mais bien les Argérins (Algériens) qui ne sortoient jamais le

détroit avec telles embarcations. Et mon espagnol s'assurant sur leurs

discours me dits: «Vous ressemblées à notre Dom Quixotte qui se fait

avanture de tout ce qu'il voyoit»; sur ce qu'il me voyoit opiner

fortement pour nous disposer au combat. Et je me rendit maistre absolu

et commencey par bien charger notre unique canon avec les dix pieriers,

ayant remply de mitraille par dessu leur charge. Nous avions en outre

huit gros mousquets comme fauconneaux portant trois quarterons de balle,

lequels pour affûts étoient montées sur chandeliers de fer en piériers,

et on y metoit le feu aussy avec des mesches. Nous avions aussy six bons

gros fuzils, et mes deux pistolets crochées à ma ceinture pour me faire

mieux obéir. Nous avions aussy douze demie piques, et l'espagnol et moy

chacun notre épée. Je fit tirer nos matelots de nos cabanes et les fits

atacher en long avec des cloux en dedans de notre bord autour de notre

timonier afin de le conserver, et ensuite entre chaque piérier où nous

aurions le plus affaire. Et je fits saisir avec une moyenne chaisne de

fer notre grande enteine ou vergue pour l'empescher de tomber au cas que

la drisse en futs coupées. Et dans ces intervalles la seitie s'étoit

approchées à portée du mousquet, et sans nous tirer aucun coup elle nous

envoya sa chaloupe avec six hommes habillées à la provenssale, ayant

chacun un chapeau. Et étant à la voix ils nous demandèrent d'où nous

étions et où nous allions. Ayant fait réponsce je demandey la mesme

chose. Il répondire de Marseille, venant de Portugal alant au détroit,

et que nous n'eussions pas peur. Je leur criay de n'aprocher davantage

où que j'alois faire feu sur eux. Ils retournèrent à leur bord où entre

temps j'aperceu quelques turbans et Mores. Je fits deffense de tirer

aucun coup sans mon ordre. Et dans le moment tous mes gens pleuroient en

lamantant, «Adieu, nos libertées! Et que deviendront nos femmes et

enfants?» Je dits: «Il faut bien nous deffendre. Ayons recours à Dieu et

à la Ste-Vierge. Et sy nous en échapons, prometons d'y faire dire des

messes et y aler nuds pieds au premier endroit où il y aura Eglise.» Et

chantasmes un peu bas le _salve regina_. Je voyois mes gens très abatus.

Je fis deffonser un baril de poudre à l'ouvert de ma chambrette et mit

une mesche alumée à la bouche d'un pistolet, et dits d'un ton de colère;

«Jour de Dieu, si quelqu'un manque à son devoir je le tueray et mettray

aussy tots le feu à la poudre. Autant mourir que d'être esclave de ces

cruels barbares.» Et incontinent la seitie étant à portée de pistolet

tira ces 8 canons et treize pieriers de son costé babord sans ne nous

faire mal qu'au corps de notre bâtiment et dans nos voilles, croyant

nous faire tirer notre vollée: ce que je deffendits entièrement, les

voyant disposées à nous aborder et à quoy je me réservois. Et par une

espesce de miracle il nous survint un petit vent qui nous mit en état de

gouverner, et dont notre timonnier se prévalut sy à propos qu'il nous

fit revirer de bord en un instant que l'ennemy nous abordoit et ne nous

peut joindre que par la poupe qui est pointüe et ne donna lieu qu'à

trois Maures de sauter dans nous, dont je tuay un d'un (coup de)

pistolet. Et nos décharges se firent sy à propos que nous leur tuasmes

beaucoup des leurs, et que autour d'eux la mer en étoit rougie de sang.

Il leur en tomba beaucoup à la mer qui étoient sur leur proüe pour

sauter dans nous; nous les voyons repescher avec leur chaloupe, sur quoy

nous tirasmes toujours; et nous les avions désemparées de leur pointe de

la voille de misenne ou le trinquet, ce qui les empeschoit de gouverner

leur bâtiment pour revenir sur nous. Il y eut un des trois Maures qui

avoit sauté dans nous qui se jetta à la mer croyant regagner à son bord,

mais je fits tirer dessus et il fut tué, et le 3e je le fits sauter dans

rejoufond de cale. La seitie racomodoit le point d'écoute de sa misenne

pour nous revenir à la charge. Je mits en résolution de revirer sur eux

pour ne leur donner loisir à se racomoder. L'on me fit un peu

d'opposition. Et ayant fait connoistre que si nous leurs donnions ce

tems qu'ils n'aloient pas manquer à nous aborder une seconde fois et

nous enleveroient, nos forces étant trop inégalles, et que j'aimois

autant hasarder la vie que tomber esclave et qu'il n'y auroit de ransson

suffisant pour m'en tirer, veu que j'aurois passé pour propriétere des

effects que nous avions. Et j'encouragé notre équipage et revirasmes

dessus nos ennemis qui nous tiroient du canon mais lentement, ce que je

fis remarquer. Et je ne voulu faire tirer que lorsque nous serions à

portée d'un bon pistolet, ce qui fut bien exécuté. Et nous les

désolâmes. Je continué une seconde décharge, et nous les entendismes

crier: «Quartier, quartier, crétiens.» Et sy j'avois eu une trentaine

d'hommes, je les aurois enlevées. Mais quelle aparence avec quinze

hommes et un mousse de s'y hasarder. Encore trop heureux d'en avoir

échapé comme nous fismes. Notre contremestre nommé Anthoine Animou se

trouva très blessé à l'épaule droite d'un coup de mousquet, et Pierre

Caillau, matelot, d'un demi-pique qu'il receut de moy au costé gauche

lorsqu'il voulut se sauver dans la calle, et moy j'en fut quite par une

grosse contusion à la cuisse droitte proche l'aine, ayant trouvé la

poche de ma culote en fasson de gousset à l'espagnole toute rompue où

étoit ma tabattière de vermeil doré toute brisée qu'on n'a pas pu

racomoder et à quoy on at atribué m'avoir sauvé la cuisse.--Et quant

nous quitasmes l'ennemy, il étoit autour de sept heures du soir, et

continuasmes notre route jusque vers les 9 à 10 heures que je fits

gouverner en changeant d'un rumb et demy de la bussole, crainte qu'il ne

revienne après nous. Et ne dormismes que très peu pandant la nuit. Et au

matin nous fusmes très joyeux de ne plus voir nos ennemis. Mon équipage

me fit mile caresses, ainsy que l'Espagnol qui me présenta une joli

boette d'or à la condition que je donnerois la mienne à la Vierge où

nous ferions nos actions de grasces, et je luy promis de plus que ma

boette je donnerois un devant d'hautel d'un beau tissu d'or. Ce qui fut

exécuté le landemain de notre arrivée à l'ille de Ténérif. Nous fusmes à

un monastère de Dominicains où l'église est fondée à Notre-Dame de la

Chandeleur, à trois lieux du port, où nous fusmes pieds nuds faire

chanter une grande messe, et y fusmes bien traitées par les religieux

qui ne manquèrent d'enregistrer nos déclarations atribuées au miracle.

Et pendant la route je penssé mes blessés avec du charpy oint de cire

blanche neuve fondue en huille d'olive et un jaune d'oeuf broyé, ce qui

entretint la playe de mon contremestre en bonne supuration, et le coup

de pique fut en dix jours guéry, ayant rencontré une côte, et comme je

n'avois point de chirurgien ny onguents je fit de mon mieux. Et dès que

je fus arrivé à Ténérif, je fis débarquer mon blessé chez un chirurgien

bayonois étably là. Il fit plusieurs grandes ouvertures autour de la

playe et en tira une balle d'une once qui avoit esté mordüe, ce qui

causa bien de la pouriture et long à guérir. Il m'en couta 125 piastres,

mais notre Maure nous deffraya, en l'ayant vendu trois cents vingt-cinq

piastres à un riche habitant qui avoit son frère esclave à Maroc, en

espérant en faire échange pour son frère. Et lorsqu'il se vit vendu il

se déclara estre le lieutenant de la sietie, ce qu'il m'avoit toujours

caché, et que je le laissey à la gamelle des matelots, et il releva

beaucoup les actions de notre conduite dans notre rencontre. Il nous

resta trois bons sabres de ceux qui avoient sauté à l'abordage. J'en

donnay un à mon passager et un à Mr le vice-roy, lieutenant général de

ces illes, et j'en fut fort conssidéré et de la noblesse et des

principaux habitants qui n'aimoient pas notre nation.

Et le 27e j'arrivé heureusement à l'ille de Ténérif à la rade et devant

la ville de Ste-Croix où je débarqué. Je trouvé sur le rivage un

vice-consul de notre nation pour servir de guide et truchement pour bien

faire les déclarations tant à la Doane qu'au gouverneur, après quoi l'on

loua des chevaux ou des bouriques pour monter en haut de la ville de la

Laguna, à deux lieux de chemin, où l'on va chez le consul qui vous

conduit chez le Grand Inquiziteur et puis à l'Evesque et au Général

commandant toutes ces illes. L'on fait les déclarations conformes à

celles d'en bas.

C'est l'ille où est ce fameux pic ou prémontoire que j'ay découvert en y

venant étant éloigné de soixante et six lieux, me trouvant le travers de

l'ille de Lancerotte; nous l'avons veu fixement de dessus notre pont

quoyque en un petit bâtiment, Ténérif ets où il croits la meilleure

malvoizie; puis à l'ille de Palme ets un autre sorte de vin, cepandent

qu'à douze lieux de distance, etc.

Je fits débarquer nos marchandizes a la Doane pour estre visitées et

payer en espesce les droits, et ensuite mis en magasin que j'avois loué,

mais je trouvois peu de débit à cause que Mrs les négossiants Anglois

ont des grands magasins remplis de toutes sortes d'effects et lesquels

vendent à crédit aux Espagnols à compte de leurs récoltes des meilleures

malvoizies, et aussy sur les retours de trois ou quatre navires qui

arrivent d'ordinaire des isles Havana en l'Amérique. Et comme mes ordres

portoient de ne vendre qu'en argent, qui y est fort rare, excepté des

petits réaux dont il en faut 34 pour pezer une piastre en lieu qu'aux

réaux d'Espagne il n'en faut que huit à la piastre, je me trouvay très

embarassé, et de faire séjourner le navire qui auroit tout conssomé.

J'apris que le trésorier des Bulles pour les dispences de manger des

viandes, avoit besoin d'un moyen navire pour en envoyer prendre à

Caddix, je luy affrétay ma Tartane et dans la vüe de donner advis à mes

marchands de l'état de nos affaires: le fret conclu par quatre cens

cinquante piastres pour l'aler et revenir, et dépeschay incontinent, et

restay à Ténérif atandant le retour et des ordres, étant stipulé que mon

navire seroit expédié en 15 jours à Cadix, et s'il y est retardé plus,

il nous sera compté huit piastres par jour.

Sur la fin de juillet, je me trouvay au port et ville de Lorotava où Mrs

les Anglois résident ordinairement pour le négosse des bons voisins, Me

Jean Penderne, bon gentilhomme Anglois qui parloit bon françois, me fit

la proposition d'aler par curiosité sur le sommet du Pic, et qu'il

ferait toute la dépense nécessaire pour la noriture et conduite.

J'acxepta le party. Il commanda à deux neigres ses deux domestiques de

nous préparer des mulles, avec de bonnes provisions et une tente de

coitil, et partismes le 7e aoust. Nous montasmes pendant deux jours sur

nos mulles et quelquefois à pied à cause des précipices, mais la

troisième à cause du trop rapide nous fusmes à pied, ayant chacun un

nègre devant armé d'un baston ferré qu'il piquoit pour s'assurer sa

marche, et autour de luy avoit une ceinture dont le bout pendoit

derrière luy, que nous entortillons à une de nos mains qui nous atiroit

et le suivions pas à pas. Et lors que nous eusmes atrapés la région

glaciale qui sont des neiges que le soleil fonds et que la nuit se

gellent, forme un verglas fort dur et glissant, mais les neigres avec

leur baston ferrés faisoient des trous pour placer leurs pieds où après

nous plassions les nostres en les suivant tenant toujours leurs

ceintures, ce qui étoit fort ennuyeux et fatiguant. Nous suyons par le

corps et le visage, et les oreilles étoient coupées du froid aspre et

vif qui nous obligea de nous lier la teste avec notre mouchoir où

j'aurois creu perdre mes oreilles. Et après avoir surmonté ces glaces

nous trouvasmes une terre aride avec beaucoup de moyennes pierres

bruslées remplies de concavitées comme ce qui sort des forges, et à

notre troisiesme journée, sur les 4 à 5 heures du soir, nous gagnasmes

sur le sommet d'un temps très serein et très clair, mais un froid fin et

très piquant. Nous nous mismes à plat cul sur terre pour reposer,

contemplant l'air et la mer et les autres illes adjacentes qui nous

paraissoient très petites, et les gros navires qui étoient à la rade de

Lorotava nous paraissoient comme des corbeaux, et les petits ne les

pouvions découvrir qu'avec de bonnes lunettes dont nous étions munis.

Nous trouvasmes le milieu de cette haute éminence creux, apointissant

par en bas comme un chapeau pointu d'antiquité renverssé, et sur le haut

de sa circonférence plat comme le bord du chapeau renverssé, pouvant

contenir en son contour un demy quart de lieux sur cinquante six pieds

de largeur, à plat tout autour sans aucune herbe ny arbuste, toujours

pierre bruslée et dure. Nous eusmes la curiozité de sonder cette

profondeur du creux avec une pierre attachée à une ficelle. Il s'y

trouva 62 pieds de profonds, et nous reconnusmes qu'il y avoit eu un

volcan, et comme il y en a encore bien audessoubs de la région froide,

lesquels continuent et font de grands ravages de temps en temps. Il ets

arrivé depuis notre voyage que la petite ville de Guarachico qui est au

bord de la mer en a esté ravagée. Mais avant de songer à dessendre ce

promontoire, je fus pris de froid et d'une faim canine. M. Penderne ne

songeoit qu'à faire des observations, étant amateur des sciences

astronomiques, et dont il étoit muny de grandes lunettes et autres

instruments, commenssa à s'établir, mais je m'aprochay du neigre qui

avoit les provisions de pastées, jambons et langues fumées et bon pain.

Je n'ay jamais mengé d'un sy bon apétit et bu mon flacon de malvoisie un

peu seiche. Après quoy je luy demanday s'il vouloit dessendre à la tente

audessoubs des neiges, et qu'il en étoit tems pour n'estre pas pris de

la nuit. Il me dits: «Ho, mon amy, ne me quite pas de ce beau temps; je

vais faire des observations très-curieuses.» Je luy dits que la place

n'étoit pas tenable, et qu'il me laissats un de ces neigres seulement

pour me reconduire juqu'aux neiges où nos pas étoient tracés. Il me dit:

«Vous n'avez qu'à le garder, j'en ay assées de l'autre.» Et les quitay à

bonne heure car sans le clair de lune j'aurois resté en chemin. Mais

comme étant arrivé je fits faire bon feu, je mengeay et bu cinq à six

verres de vin et m'endormis très bien. Et sur les quatre heures du matin

je renvoyai le neigre qui m'avoit conduit savoir sy mon maitre aloit

descendre, et comme il avoit passé la nuit, n'étant curieux de remonter

sy haut. Et sur les unze heures aprochant de midi, j'aperceu les deux

neigres tenant soubs les bras leur maistre, lequel avoit sa robe de

chambre par dessus ses habits, la teste envelopée de servietes; j'eus

peur qu'il ne fut tombé et blessé, je courus audevant et demanday quel

malheur luy étoit arrivé, et à paine put-il me répondre à faute de

respiration. Il me dits tenant sa main sur la poitrine; «C'est l'air

trop subtile qui m'a ofusqué les polmonts.» Je fits de mon mieux à luy

aider pour le conduire à la tente. Nous fismes bon feu; on lui fit

chauffer du vin et du sucre et muscade, et le bien couvrir. Il sua

fortement; nous le changeasmes de linge, mais il fut pris d'une grande

douleur de costé droit alant aux reins le long de l'échine. Il nous dits

de le reconduire à la ville, ce que nous mismes à l'effect, et nous

fusmes quatre autres jours à nous rendre chez luy où tous les médecins

furent appelés et ne purent le soulager; ses douleurs augmentoient; il

prit luy-mesme la résolution de se faire faire l'opération de l'empiesme

et rendit l'âme quarante heures après. J'en fus vivement touché, car

c'étoit un très galand et habil homme, ayant son frère ainé Milord

d'Angleterre.

Je partis le lendemain de son deceds, pour retourner à la ville de

Saincte-Croix y atendre le retour de mon navire, et trois jours après il

arriva en rade. Je receu les lettres de mes marchands qui aprouvoient ma

conduite et me donnnoient carte blanche de faire comme je trouverois le

mieux pour les tirer de perte; j'empressay la décharge des bulles de mon

navire, croyant en peu recevoir le fret dont étions convenus, mais il

falut en venir par justice qui malicieusement ordonna mon recours à la

saizie des effects. Jugez qu'aurois-je fait des dites bulles? il n'y a

point prize de corps sur les officiers de l'inquizition ny de la

Santa-Cruzada. Je portay ma plainte à Don Foelix Nieta de Silva,

vice-roy et général et protecteur des nations étrangères. Il me dits:

«Vous avez raison de vous plaindre, mais c'est un fripon; son caractère

de trésorier de la Saincte-Cruzade m'empesche l'autorité sur luy.» Cela

me mit en fureur de lascher mal à propos. Je vis bien qu'il n'y avoit en

ce pays aucune justice, et sorty le palais très brusquement, et fus dans

la boutique d'un orfèvre françois luy dire mes paines, et dans l'instant

entra aussy mon homme qui ne m'apercevois pas et qui comanda quelque

ouvrage. Je luy parlay et luy demanday doucement: «Hé bien, monsieur,

n'avez-vous pas d'envie de me payer.» Il ne répondit nullement. Et sans

mot dire, je sortis à la rüe estant presque midy qui d'ordinaire on ne

rencontre perssonne, et je me tins au coin d'une rüe où il ne pouvoit se

dispenser de passer. Bien un quart d'heure après je l'aperceut venir, et

lorsqu'il fut proche je pars et marche à sa rencontre pour me donner

lieu de dire que je l'atendois. Il me salua. Je luy sommé de tirer

l'épée; il me tourna le dos. Je le frapé de mon épée sur les épaules et

luy tailladé deux coupeures. Il courut à toutes jambes mieux que moy

criant à l'aide du Roy, et je fus chez Mr nostre consul qui étonné de me

voir échauffé me quiestionna, et je luy advoüay le fait, et me dits:

«J'en suis bien fasché, voilà une méchante affaire.» Dans l'instant un

adjudante major et deux soldats armés viennent me demander d'aler chez

le vice-Roy. Et d'abord il gronda fort, me menassant de chachots. Je luy

dits seulement. «Seigneur, qui perd son bien perd son sang et la raison.

Vous m'avez dit cy-devant que vous n'aviez d'autorité sur luy, j'ay

cherché par les armes à l'avoir.» Il demeura un peu suspends et me

renvoya chez nostre Consul avec ordre d'arêts de n'en sortir de huipt

jours, et pandant mon arets il fit venir ma partye et luy dits que

j'étois un jeune foux qui le tuera quant il y penssera la moins. Cela

l'intimida et par accomodement il me paya 300 piastres, et on nous fit

entre embrasser. Après quoy je rembarquay mes effects dispozant d'avoir

des vivres et payer ce qui étoit deub à l'équipage.

Et au deux de septembre je payé les gages de mon équipage et rembarquay

des vivres, et fit une troque de mes marchandizes de laines excepté

quelque pièce de drap fin. Je pris des thoilles en place et avec le peu

de piastres que j'avois amassées, ayant aussy changé mes petits réaux

pour des piastres en y perdant dix-huit par cent, je me trouvay en fonds

de 2,750 piastres et je pris à la grosse du Marquis de Fortavantura 250

piastres à 20 pour cent pour deux mois pour fournir mes 3,000 piastres

et pour environ mile piastres de thoile Cambray, Clairs et Bretagne. Le

5 de septembre, je party de la rade de Saincte-Croix de Ténérif pour

aller à Saincte-Croix en Barbarie, où j'arrivé heureusement en 9 jours;

et dessendit à terre sous le fort de la Fontaine, où aussitots douze

mousquetaires neigres me conduisirent au dit fort pour parler au

gouverneur aussy neigre, qui par un interprète me quiestionna d'où je

venois, qui j'étois, et ce je venois faire, et après ma réponsse, il me

fit conduire à la ville qui est au haut d'une moyenne montagne presque

toute ronde. Je fus conduit dans la cour de la Doane où logent les

marchands étrangers, qui ne conssiste qu'en deux couloirs, l'un pour ce

fameux Mr Thomas Le Gendre,[64] de Rouen, et l'autre pour Mr Holder, de

Londre. Je m'adressay au comptoir françois, où étoit Mr de Bisson, de

Caen, et Maurisse, de Roüen, et nous parlasmes de nostre négosse. Le

restant des logements dans cette cour de la Doane ets occupé par les

officiers qui ont la régie des droits et enssuite par plusieurs juifs

négossiants, et je restai avec eux. Cete cour n'a qu'une porte qui ferme

tous les soirs à huit heures et n'ouvre qu'à six du matin, de sorte

qu'on est emfermé de beau jour. Nous parlasmes avant et après souper de

notre négosse, je montrai ma facture dont le plus tentatif étoit mes

3,000 piastres, et nous convinsmes des prix de toutes chozes et qu'en

retour de mes effects, j'aurois de bonne cire en brut, du cuivre en

rozette tangoult, des vieux chaudrons, des peaux de bouc et chèvres en

poil et des amandes en coques, et que dans six jours je serois payé de

tout[65].

Mais le lendemain, 15e du mois, à l'ouverture de la porte, nous fusmes

étonnés de voir au bas de la montagne sur la plaine et le rivage, une

armée de Maures escadronner et beaucoup de cavalerye montant à la ville.

Ils s'en rendirent les maistres sans coup férir; et nous aprismes que

c'étoit l'aisné des fils de Moley Ismael, Roy de Fes et Maroque, lequel

s'étoit révolté contre son père et qui s'étoit emparé de Saffy et de la

ville de Teroudan, capitalle du royaume de Sut. Et lorsqu'on luy eut

délivré les portes de Saincte-Croix, il y poza garnison et se tint campé

avec son armée au bas de la montagne avec des tentes et pavillons, au

quartier des Crestiens, et le tout sans aucun bruit ny désordre. Il

demanda seulement que j'euts de l'aller trouver. Je le fus saluer sans

épée n'ayant que ma canne en main. Après m'avoir fait demander ce qui

m'amenoit et receu ma réponsce, où je demanday sa protection, il me fit

bon acueuil et je luy fit demander s'il voudroit boire de bonne

malvoizie. Il dit: «Ma loy me déffend le vin.» Et son grand marabou luy

dit: «Ce n'est pas du vin, cets de la Malvoizie.»--«Hé bien, dites à ce

reys qu'il m'en envoy.»--J'envoyay à bord en prendre un quartault, et

six flacons pour qu'il ne le perssats dont il auroit trouvé brouillé. Il

le receut et en beut jusqu'à moitié du flacon et le trouva bon et m'en

fit remerciement. Je fis pescher avec un fillet qu'on nomme en Provence

un bourgin et d'un seul coup nous jetasmes sur le sable plus de dix

charges de chevaux de toutes sortes de beaux et bons poissons, dont il

en fit choix de près d'un demy cent, et il parut très content en me

frapant doucement sur l'épaule.

Je fis dès l'après midy débarquer mes marchandizes pour le lendemain

recevoir celles du pays. L'on commença par me délivrer le tangoult en

rozette et dont je ne peus en faire lessay, ainsy je m'y trouvay en

Espagne trompé.

Mais quant ce vint à me livrer la cire en gros pains enveloppés de sacs

de spart, j'en fis tirer sur une toile au bord du rivage avant

l'embarquer dans ma chaloupe, et avec une hache j'en fis casser par

morceaux, et il s'y trouva envelopé des gros cailloux et dans d'autres

beaucoup de sable. Je demeuré très surpris. Mrs Buisson et Morisse qui

étoient en haut à la ville, lorsqu'ils le seurent venoient me chercher,

mais j'étois alé droit au camp du Roy me plaindre à luy. Il prit la

peine de venir voir cette tromperie et il me fit dire que je n'y

perdrois rien. Ces deux messieurs étoient très chagrains de ma

promptitude et ne savoient comme m'aprocher. Cependant ils me dirent:

«Ce n'est pas nous qui vous avons trompé, cets Abraham le juif qui est

une moitié de votre négosse et que pour sa part ce seroit à luy à

fournir la cire et à nous le surplus de ce que nous avons promis.» Le

Roy les sachant avec moy devant ma chaloupe et la cire rompue, nous fit

venir devant luy et gronda fort messieurs Bisson et Morisse. Ils

trembloient à faire peur, et dirent comme les choses étoient. Il envoya

quérir le juif plus mort que vif et m'ordonna de m'assoir à plat cul sur

un tapis, et dont il ne peut s'empescher de rire, voyant que je faisois

effort de m'assoir comme luy en tailleur d'abits. Mais je n'y peus

tenir. Il reprit son air sérieux, parlant au juif sans interprète. Le

juif se jeta la face contre terre et je fus étonné de voir aporter un

grand trépied et une grande chaudière et du bois et alumer bon feu. Je

penssois: toute ma cire va estre purifiée, comme il arriva aprés. Mais à

cette première chaudronnée bouillante l'on prit à quatre le juif et on

luy enfonssa les bras jusqu'au dessus des coudes, qu'ils en sortirent et

les mains toutes courbées[66]. J'eus beau demander son pardon, il essuya

cet effort très rigoureux, et on le jetta par terre comme un chien le

visage en bas, et toute ma cire fut refondue et passée en serpillère et

on me fournit mon poids ce qui me retarda de 4 jours, qui furent bien

récompencés. Je partis le 26 après midy et le Roy avec son armée avoit

décampé la mesme nuit et sans bruit, et en trente cinq jours j'étois de

retour de mon voyage à Saincte-Croix de Ténérif. Je fis le lendemain la

vente de mes cires et des amendes très advantageusement et comptant, et

j'acheptay des cuirs de la Havana et du bois de Campesche, de

l'orchilla, qui est une mousse seiche qui croist sur les rochers

aprochant du bord de la mer et qui sert aux teintures. J'embarqué le

tout dans le navire où le cuivre étoit resté et je renvoyai cette

carguaison à mes intéresés à San-Lucar de Barameda, et leur écrivit de

m'envoyer incessammeet une tartane que je savois leur appartenir, et que

j'avois en main un coup seur pour bien gagner en peu de tems, moyennant

qu'ils m'envoyassent quelques effets que je leur demandois, et que la

dite Tartane m'étoit plus nécessaire que le navire parce qu'elle étoit

plus propre pour louvoyer et gagner au vent. Et mon navire partit de

Ténérif le 13 octobre et je restay encore à cette ille.

Dans cet intervale notre consul nommé Thiery[67], de Rouen, étant fort

âgé se disposoit à mourir, et me pria de luy écrire ses dernières

volontés, puis il me propoza d'épouzer sa fille unique âgée de treize

ans et à laquelle il laissoit de beaux biens en fonds de vignes et

bonnes maisons à la ville de Laguna, ayant en horeur que sa fille

n'épousats un espagnol, qui ont toujours des maîtresses. Et en mesme

tems il me pria de luy écrire une lettre à Mr le Marquis de Seignelay,

ministre d'Etat, où il luy rendoit compte de ses dernières jestions dans

sa charge, et qu'il prévoyoit qu'il ne pouvoit revenir de cette maladie,

et que Sa Grandeur ne pouvoit nommer en sa place, un meilleur subjet et

plus au fait que moy pour remplir ce poste. Il dicta le tout avec

beaucoup de jugement et signa, et sur la minuit rendit son âme à Dieu

après avoir receu tous les sacrements, et le lendemain son corps fut

inhumé avec pompe. Et comme j'étois logé chez luy, je fus un des chefs

de la cérémonie. Je consolois la veufve et la fille le mesme soir, mais

la mère n'en avoit pas bezoin, en me dizant qu'il étoit fort viel, et me

dits nettement qu'elle n'effectueroit pas son testament de me donner sa

fille, mais que sy je voulois penser pour elle qu'elle me feroit tous

les advantages possibles, le bien étant de son costé, et que sa fille

n'étoit qu'un enfant, et que pour elle elle n'avoit pas plus de 42 ans

et vouloit se remarier. Ces déclarations me refroidirent n'y ayant aucun

goût malgré les caresses dont elle me prévenoit et auxquelles je

corespondois très mal. Et sept à huit jours après que tous ceux de la

maison étoient endormis et moy où j'estois couché dans un salon, je fus

surpris de sentir à mon costé une personne, et sans lumière je ne seu

que penser. Je tastonné en demandant: «Qui est-ce?» On me répond par des

embrassements, et se déclara m'aimer à la fureur et que je ne pensats

nulement à sa fille. Après bien des converssations le jour aloit

paroistre; elle fut obligée de monter à son apartement, et me traita de

chien et verssa un torent de pleurs, et éclata ne pouvant disimuler sa

rage. Je fus contraint de déloger pour finir tout commerce, afin de me

retirer du pays où je n'aurois plus esté en seureté.

Le 17e novembre ma tartane ariva devant Saincte-Croix et m'avoit aporté

party de ce que j'avois demandé. Je fits diligence à ramasser mes

effects que j'embarquois à fure et mesure et prenois congé de mes amis,

et le 28 du mesme mois je mis à la voille et fit la route pour retourner

à Saincte-Croix de Barbarie où j'arrivay le 8e décembre qui n'étoit pas

festé en ce lieu là.

Je fus trouver Mrs Bisson et Morisse avec lesquels je traitay dès le 9e

de tout ce que j'avois qui avoit esté sur un mémoire qu'ils m'avoient

donné au précédent voyage et les prix fixés de toute choses, ainssy

l'expédition en fut prompte, et j'appris que le fils rebelle du Roy de

Maroque avoit esté détruit et son armée, dont j'euts regret parce qu'il

étoit affable aux négossiants étrangers. Je fus voir les commis anglois

du comptoir de Mr Holder que je trouvay dans un pitoyable état, ayant

reçeu 4 jours avant mon arivée cent coups de baston sur la plante des

pieds et cent autres coups sur le ventre, qu'il etoit enflé partout son

pauvre corps qu'il en estoit affreux, et son pauvre fondement étoit plus

gros que le poing, pour avoir parlé indiscrètement de Mahomet; ce jeune

homme ne pouvoit réchaper.

Le 13e décembre je reparty de Barbarye toujours cotoyant la vue de ces

terres, crainte d'estre pris des Salletins, et le 16 j'avois gagné en

vue de Mazagan, place de guerre ou bonne citadelle apartenant au Roy de

Portugal depuis plusieurs siècles, et j'aperçeus deux bastiments qui

sortoient du dit lieu, cela ne m'épouvanta nulement ains au contraire,

je creut qu'ils aloient aux illes Assores chercher du bled comme de

coutume. C'étoit deux caravalles du Roy qui avoient chaque 24 canons et

bordées de périers, et plains d'hommes, lesquels me croyoient pour un

Saletin venoient foncer sur moy qui ne changeoit pas de route ayant mon

pavillon blanc arboré. Et lorsqu'ils furent à portée sans me parler ils

m'envoyèrent leur bordée de canons, périers et mousqueterie, emportèrent

mon pavillon et tuèrent un de mes hommes, et viennent m'aborder. Jamais

on ne peut estre plus surpris. Et me trouvant seul sur mon pont, je

sautay sur une mèche allumée et mis le feu à un périer qui étoit rempli

de mitraille jusque à la bouche et qui donna sur ceux qui voulurent

sauter dans mon bord, dont il y en eut de tués et entr'autres un

capitaine de chevaux et plusieurs de la place estropiez; enfin ils

sautèrent plus d'un cent dans mon bord et s'entrenuisoient à qui me

donneroit des coups de plat et taillant de leur longue épée, cependant

sans me percer. Ils me laissèrent étendu comme mort sur le pont et

j'étois sans aucun sentiment de vie. Et lorsque je revins de mon

évanouissement, je me trouvay brisé de coups, mon pauvre corps et mon

visage couverts de mon sang. Cependant il ne se trouva qu'une playe à ma

teste depuis le sommet jusques auprès du front, par une taillade de

sabre qui ala jusques à l'os, mais j'avois quantité de cheveux qui

s'enfoncèrent dans ma playe et qui me sauva le coup de n'avoir eu la

teste ouverte. Enfin ils pillèrent et m'amarinèrent ma tartane dans leur

port, et me débarquèrent et conduirent chez le gouverneur Dom Bernard de

Tavora, homme pieux et bon qui avoit madame son épouse et deux fils de

14 à 16 ans jolys cavaliers. Et lon prist un très grand soin de moy à me

pansser et bien coucher; on me presta une chemise car tout ce que

j'avois fut pillé. J'eus une grosse fièvre et on me saigna, et je me

rétablis en peu de jours, et lorsqu'il fut quiestion de me rendre ce

qu'on avoit volé, le gouverneur fut fort en peine; il en fit emprisonner

et tous le menacèrent d'une révolte. Il fut contraint d'aquiescer et les

relascher, et dans cet intervalle la place fut investie par un camp de

dix huipt mille Maures qui n'avoient que deux canons, et la place qui en

est bien munie. On tira plusieurs volées à cartouche sur le camp des

ennemis, et quoyque j'eus la teste liée de serviettes je servy de

canonnier pendant les deux jours que dura ce siège, les Maures firent

alphaqueca: cest un étendar blanc au bout d'une pique pour parlementer.

Ils demandèrent le temps d'enlever leurs morts et estropiés, et jetèrent

plusieurs chevaux et chameaux dans la fontaine qui est dans un roc

enfoncé à portée de demy fusil de la place et puis décampèrent.

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 6 / 26 段