Dans le segond, je futs à la Tercère, capitale de toutes les autres, où

est un bon évesché et un colège de jésuites et plusieurs beaux couvents,

tant Récolets que Religieuses de trois ordres, une bonne citadelle

presque imprenable par sa situation ne pouvant estre ataquée que du

costé de la ville qui forme un amphitéastre. A la sortie de ce port, je

futs au Fayal pour y charger des sucres qui y étoient arrivés du Brésil

et finir mon chargement d'excellents vins de l'ille Pico nommés vins

_passados_ qu'on apelle vins du Fayal, mais il n'y en croit que très

peu, tout vient de l'ille du Pic, mais c'est que la rade où posent les

navires est devant et proche la ville du Fayal, où pendant que j'y étois

un volcan creva au haut de la montagne, et les ruisseaux de feu en

dessendoient à un cart de lieux de la ville dans une ravine qui les

recevoit, dont on étoit empoisonné des odeurs du souffre et bithume.

Notre consul étoit le sieur Gédéon Labat de la Rochelle, qui se

convertit pour épouser une demoiselle portuguaize; le consul pour les

Anglois étoit Jacques Ston, et celuy des Holandois Jean Abraham, et il

étoit resté chez les Pères jésuites un cordelier françois qui n'avoit

voulu se rembarquer sur un navire qui avoit relasché en cette ville. Je

fus convié par tous les sus-nommés d'aler avec eux voir autant que

possible le dit volcan, et sans quelques affaires qui me survindre à mon

bord j'aurois esté de la partie; et lorsque le soir je retournay à terre

j'en apris le succès, qu'ils avoient esté près d'une lieue dans la

montagne et qu'il se creva un autre volcan autour d'eux et dont le

cordelier y fut englouty sans le plus apercevoir. Abraham le holandois,

fort alerte à sauter, en fut quite pour les jambes un peu brûlées, ayant

sauté des ruisseaux en feu, et le reste furent fort épouvantés et

fatigués d'avoir raporté de leur mieux le pauvre Abraham qui ne vécut

plus que deux jours. Et je retournay à Lisbonne, et en peu de jours je

futs réquipé pour le mesme voyage où de chemin faisant je devois porter

à l'île de la Terciere Don Roberto de Saa, secrétaire d'un nouveau

évesque, avec une partie de ses ornements et meubles et de ses

domestiques.

Etant environ cent cinquante lieux en mer, je fus rencontré d'une

frégate de 36 canons nommé le _Rosier Dargel_[58], et plus de 300

hommes. M'ayant aproché à la voix, il me fit comandement d'abaisser mes

voilles et d'aler avec ma chaloupe à son bord, ce qu'il fallut faire.

Aussitôt que je fus dans son bord, quatre gros Maures les bras nus

jusqu'aux épaules tenant d'une main chacun un sabre clair comme argent

me conduisirent au Reys qui étoit assis comme un tailleur sur un beau

tapis, fumant de bonne grasce avec une longue pipe, me faisoit

questionner par un renégat de Provence qui étoit son lieutenant. L'on

fit aussy embarquer mes 4 hommes, et bien une douzaine de turcs armés

furent à mon bord. Il me demanda mon passeport dont j'étois porteur, et

après l'avoir bien examiné, il me fit dire que sy je savois avant mon

départ que la guerre entre Alger et la France étoit déclarée et que

j'étois son esclave avec mes gens. Je luy dits que j'étois certain du

contraire et que j'en étois bien informé chez notre ambassadeur. Et pour

me mieux intimider, il me fit dépouiller mon justau corps et veste,

chapeau et peruque, cela ne laissa pas de m'éfrayer. Et ses gens

revindrent de nostre bord et lui dirent avoir trouvé dans ma chambre un

prestre portugais malade dans une cabane et qu'il avoit cinq à six

valets et neuf à dix chiens de chasse, et qu'il faloit que ce fût un

évesque. Je luy dis: «Vos gens ne se trompent pas de beaucoup, car c'est

son secrétaire.» Et sur cela, il dits: «Prends garde, crestien, ne me

ment pas.» Je dis «Faites examiner ses papiers et ses gens et sy je

ments jettez-moy à la mer.»--Il répliqua: «Non, non, je te garderay

mieux.»--Tout cela m'embarassoit fort, et je croy mon passager et tout

le reste ne l'étoit pas moins. Mais à mauvais jeu, bonne minne. Après

m'avoir bien tourné sur tous sens, il me fit rabiller, et me donna un

verre d'eaudevie et me voulut engager à fumer. Je m'en excusay disant

que je n'en avois pas l'usage. Ensuitte il me parla luy mesme en langue

franque demy Espagnol et François corompu et que j'entendois très

bien.--«Sy tu veux avoir ta liberté, ton équipage et ton navire, il faut

que tu conssente par écrit que j'enlève tous tes portugais et leurs

bagages seront à toy.»--Je luy dits: «Vous avez la force en main, je ne

puis empescher vos volontées, et vous savez mieux que moy que sy je

faisois telle action que je serois au moins pendu et que je m'estimerois

bien plus heureux d'estre son esclave.»--Il me dit par deux fois: «Tu es

malin, prends bien garde à toy, entends-tu?»--«Oui seigneur, j'entends.

Et sy vous m'enlevez, le moindre de mes passagers, il faut aussy

m'enlever, sinon jiray droit vous attendre à Argel devant vostre Dey qui

me fera justice.» Et le lieutenant renégat me donna un souflet

légèrement en disant: «Ets ainssy que tu parles au Reys.»--Je luy

enfonça du pied sur l'os de la jambe croyant luy pousser au ventre. Le

Reys se leva: «Alons, qu'on donne la bastonnade à ce jeune coco.» L'on

s'y préparoit. Je dits au Roy; «Seigneur, écoutez. Cet homme qui m'a

frapé le premier et sans vos ordres n'est pas un turc, cets de ma nation

renié[59].»--Il tend les bras vers moy disant: «Il a raison. Va à ton

bord et te retire de moy.» Ce que j'aspirois entendre. Ses gens

enlevèrent seulement six rôles de tabac de Brézil, qui étoient pour le

bureau de la Terciere, dont je fits semblant n'en rien voir; l'on fit

rembarquer mes 4 matelots et nous retournasmes jouyeux dans notre petit

bâtiment et continuyons notre route. C'étoit sur les 6 heures du soir

lorsqu'il nous relascha, et nous en perdismes la vue en peu de temps.

C'étoit le beau de voir le secrétaire se lever de sa cabane et me baiser

les pieds et aussy ses gens sans m'en pouvoir dégager m'apelant; _Santo,

santo liberator_.

Deux jours après ce malheureux encontre, nous fusmes ataqués des vents

de oest et sud-oist tout opozès à nôtre route, et grande tempeste

pendant 16 jours; nos vivres manquoient; la contagion se mit à mes

passagers excepté Mr de Saa; les autres mouroient au premier et deuxième

jour qu'ils estoient pris par un seignement de neez. Mon chirurgien fut

le premier des nostres mort la deuxième journée, mon pillote ensuite en

un jour; plus personne ne voulut se hazarder d'aler tirer deux morts

entre ponts, j'y fut les atacher à une corde et criois à ceux de haut:

«Hisse.» J'en fus pris d'une grande douleur de teste, et sentois comme

un feu soubs l'aisselle gauche. Mon contre maistre, vénitien de nation,

me pilla du vieil oingt, de l'ail, du sel, de la poudre à canon et

m'apliqua sur la douleur qui étoit enflée son emplastre; j'en penssay

perdre l'esprit ayant une fièvre terible; je m'atachay la teste d'une

fine serviette que je faisois étraindre par deux hommes de toute leur

force que mes yeux en étoient forcées; l'abcès creva dès la mesme nuit,

et mon vénitien me lava avec du vin presque bouillant; je me soutint et

je faisois pousser vent arière à toute force pour atraper la première

terre venue; j'avois perdu mon point de navigation dans mon mal, je

poussois au hazard et en cinq jours par un matin nous aperceumes la

terre que je reconnuts estre entre Port à port et Viana où j'avois esté.

Je poussay dedans en tirant quelques canons et nous trouvasmes une

chaloupe de pillotes de la barre qui nous y entrèrent, et je ne permis à

aucun d'eux d'entrer dans mon bord crainte de leur communiquer notre

contagion, je leur donnay une lettre ouverte et trempay au vinaigre pour

M. de l'Escolle, où je luy donnois advis de nostre malheur et le

suppliois de sa protection et ses pilotes la receurent ne sachant lire

le françois, ny à qui je l'adressois. Ils la portèrent au consul de

notre nation, qui la fut communiquer à Mr le Marquis Desminnes, lequel

ordonna de nous mettre avec notre bâtiment dans une crique, à deux

lieues éloignées de la ville, entre une pénisule de sable déserte de

toutes maisons plus d'une lieue autour de nous, lequel me fit dire que

lorsque j'aurois quelques besoin de mettre mon pavillon en berne, et que

moy ny mes gens ne se communiquats avec ceux par quy il m'envoiroit les

secours que l'on débarqueroit sur la pointe et où je metrois mes lettres

trempées ou vinaigre au bout d'une gaule. Mr de Saa et moy lui

écrivismes une lettre respectueuse le suppliant de nous honorer de sa

protection, et il nous fit responsce de bien observer les reigles

requizes au pareil cas, et que rien ne nous manquera et que Don Miguel

de l'Escole étoit retourné à Lisbonne. Il fit poser des sentinelles pour

nous empescher communication avec ces habitants, mais il se fit une

cabale pour nous venir brusler dans notre navire, et auxquels nous

fismes la peur de tirer dessus, et en donnai advis à Mr Desmines qui me

manda de tirer sur ceux qui m'aprocheroient, et il fit redoubler sa

garde. Je fits débarquer des voilles sur la pointe de sable et des

petits mâts et fits deux tentes l'une pour mes gens et pour Mr de Saa et

moy et notre mousse. Il me mourut un matelot au bout de trois jours de

notre arivée, et nous l'enssablasmes bien au loin de nous sans le donner

à conoistre à ceux du pays, le restant de mes gens se rétablissoient

d'un jour à autre, ainssy que Mr de Saa et moy; il est vray que nous

fusmes bien secourus de tous vivres et rafreschissements et les deux

communautées de religieuses nous acabloient de confitures et conssomées.

Au bout de quinze jours Mr de Saa et moy écrivismes une lettre civile à

Mr le Marquis en luy donnant advis que depuis nous estre débarqués sur

la péninsule et fait airer notre navire et le laver avec l'eau de la mer

tous les jours et nos hardes et brullé les paillasses, que nous

jouissions d'une parfaite santé et que nous nous sentions en état de

reprendre la mer, ayant repris des vivres et quatre matelots qui me

manquoit. Il nous fit réponsce de ne nous pas précipiter et qu'il me

faloit rester jusqu'aux 40 jours, et après quoy nous aurons toute

satisfaction. Cependant au bout d'un mois il se fit aporter dans une

barque couverte avec des tapis et nous aprocha de fort près, à nous

entre parler avec facilité, et nous exorta à patienter dix à douze

jours, et que je luy envoya un mémoire de tout ce qu'il me faudroit pour

mon voyage, qu'il le feroit tenir tout près pour ne me pas retarder d'un

moment, et puis il s'adressa au secrétaire de l'évesque luy disant:

«Votre seigneur Evesque est mon parent et mon amy; je vous consseille de

vous débarquer après la quarantaine et d'aler à Lisbonne où vous aurez

occasion d'un plus gros bastiment». Mr de Saa luy repliqua: «Monsieur,

sy vous saviez ce qui nous est arivé avec un navire turc et comme mon

capitaine a agy à me délivrer de la captivité vous seriez surpris, et

vous mesmes ne me conseillerez pas de le quitter». Et luy conta en

racourci l'histoire, et dont Mr le Marquis me donna des louanges et

qu'il m'avoit cy-devant connu quant j'échapay les deux saletins, et

qu'il feroit de son mieux pour nous contenter et il me fit engager par

notre consul cinq matelots, qui s'étoient trouvés échoués dans une

tartane, à l'entrée de Caminie. Attendant ma quarantaine finie, je receu

les provisions du contenu en mon mémoire et le secrétaire fit faire

provision de volailles et moutons sans les présents de Mr le Marquis et

des nonnes que j'en avois ma chambre remplie. Je livray une lettre de

change sur Mr Desgranges au secrétaire de Mr le Marquis pour le montant

de ce qu'il avoit fourny en argent et vivres, et le remerciasmes très

fort de toutes ses bontées. Mr de Saa luy voulut aussy payer comptant ce

qu'il avoit receu, mais Mr le Marquis n'en voulut rien recevoir,

s'excusant qu'il s'acomoderoit bien avec le seigneur évesque son cousin.

Et la 39e journée de notre détention, comme il faisoit un tems

très-favorable pour sortir le port et la barre, obtinmes notre congé

étant tous en bonne santé, et en sept jours nous arrivasmes à Angra,

ville capitale des Assores, où l'on nous croyoit péris ou esclaves, et

ce fut des joyes de nous y voir. Mr de Saa en étoit originaire et sa

famille qui étoit des plus considérables dans l'ille, après qu'il fut

débarqué et raconté nos advantures j'estois caressé et estimé d'un

chacun; j'estois acablé de présents de table sans ce qui m'en restoit du

départ de Vienna. Ayant en trois jours débarqué ce qui étoit pour le

seigneur évesque et secrétaire, je party pour me rendre à l'ille du

Fayal et y arriva au landemain n'y ayant que 30 lieux de distance, et au

Fayal je trouvay des ordres d'y recevoir seulement 64 caisses du sucre

et ensuitte aler à l'ille de Madère y recevoir le reste de mon

chargement à 250 lieues éloigné, et fus 17 jours à m'y rendre, et en dix

jours j'eus fait mes expéditions. Et ayant party en faisant ma route

pour me rendre à Cadix, me trouvant 7 à 8 lieux dans le Nord-Est de

Porto-Santo[60], le calme me prit, j'aperceus à une portée de mousquet

de mon bord un grand frémillement de la mer, comme d'une forte marée;

mes gens croyoient que c'étoit un lit de poissons, cela ne me contenta

pas. Je fis mettre la chaloupe à la mer et m'y embarquay avec une ligne

et un plomb pour sonder, et en étant proche je trouvay 13 à 14 brasses

d'eau, et avançant je ne trouvay plus que onze pieds d'eau et rochers.

Je trouvay une grande vergue d'un gros vaisseau qui avoit plus de 60

pieds en longueur taillée sur les 16 carres excepté au bout; sa poulie

de grande drisse étoit à trois roüets de gayac et la cheville ayant 7

pouces en grosseur, j'eus de la peine à atirer cette vergue le bout d'un

de ses bras étoit acroché au fond ou au corps du vaisseau, et aussy la

grande drisse, j'eus peine de les couper et l'entrainay le long de notre

bort, mais impossible de la pouvoir embarquer et je n'en eut que la

grosse poulie et celle d'un dormant d'un bras; il survint du vent et

poursuivi ma route. Cets de cette découverte que Mr Bougard me cite dans

son livre intitulé: _Le petit Flambeau de mer_[61].

(1682). J'arivé dans la baye de Cadix le 8e janvier; je fust à terre

trouver M. notre consul, qui me demanda sy je savois que la peste y

estoit, Je luy dits que non.--«A qui estes-vous adressé?» Je luy dits;

il m'y fit conduire. C'étoit à M. Bonfily et Gualanduchy, marchands

génois, qui me dirent: «Hé mon Dieu, mon capitaine, retournés au plus

vitte à votre bord et mettez soubs voille la peste est icy. Alez-vous en

dans la rivière de Siville, où nous vous envoirons des ordres.» Et je

part sur-le-champ et mits à la voille, et à minuit j'étois à l'ouvert de

cette rivière, et je fist revirer de bord alant vers la mer, atandant

que le jour paruts. J'étois extrêmement las et fatigué. Je dits à mon

pilote, à qui c'étoit à luy de veiller, de continuer d'aler au large

jusqu'au point du jour, mais il n'en eut pas la patience. Sur les deux

heurres il fit revirer de bord pour nous aprocher de l'entrée, pendant

que je dormois d'un profond sommeil, et sur les trois heures je fus

réveillé en sursault, sentant notre navire sauter sur les roches et

d'entendre crier: «Nous sommes péris.» Et sortant de ma chambre tout

effrayé, je crie: «Ameine les voilles.» Mais je ne trouvay de tout mon

équipage qu'un garçon qui me servoit dans ma chambre. Mon coquin de

pillotte qui étoit Anglois de nation s'estant jetté dans ma chaloupe

avec mes matelots m'abandonnèrent avec ce seul garçon, fils du capitaine

Pelvey, d'Honfleur. Et je criay à force de voix à ceux de mon équipage

que lorsqu'ils seroient arrivés à terre de m'envoyer la chaloupe et

quelque bateau du pays pour me secourir et le navire s'il se peut faire.

Je restay ainssy ne sachant mon dernier moment, le navire à demy plein

d'eau jusqu'à dix heures du matin, lorsqu'il vint deux barques

espagnolles, qui avoient party exprès de San-Lucar de Baraméda, entrée

de la rivière de Siville. J'avois avant leur arrivée coupé tous les mâts

de crainte que le navire ne se fut ouvert et dépiéssé. Les deux barques

sitôt arrivées attachèrent un câble sur le navire, et leurs équipages

sautèrent dans mon bord et pillèrent toutes mes hardes dans ma chambre

et ce qu'ils purent enlever, après quoy déployèrent leurs voilles la mer

ayant monté, et arachèrent le navire de dessus le banc de rochers nommé

les salmedives de Chipionne[62]. Je restay seul dans le navire et

lorsqu'il fut hors du banc, il s'enfonssa jusqu'à l'ung des bords. Et

cependant les deux barques l'entraîsnèrent dans la rivière de Séville

vis-à-vis la chapelle de Bonance où résidoit un moine de l'ordre de

St-Jérôme qui me fit conduire dans sa chambre éloignée d'une demie lieue

de San-Lucar, dont le consul nommé Jean Boulard, de Bayosne, qui avoit

pris le nom de Jean de Hiriarte me vint trouver et promettre tout le

secours qui dépendroit de luy. Je me trouvay dénué d'argent, de linge et

de hardes. Il m'avanssa dix pistoles pour me réquiper simplement, et aux

marées basses l'on sauva bien des sucres, mais à demy fondus et marinés.

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 5 / 26 段