pension à sa table, couché et blanchir moyennant cinquante livres par
mois et me fournirait les livres nécessaires. Il me comença par les
principes de la Sphère, les marées, les hauteurs, le quartier de
réduction et l'échelle angloise, etc., que je savois parfaitement, ainsy
que les sinus, tangentes et lorgaritsmes. Sur quoy il me demanda ce que
je venois faire chez luy ayant autant de théorie et d'en savoir les
pratiques. Je luy dits que je me voulois perfectionuer avec un aussy
habile maistre; ainsy il eut la bonté de ne me pas épargner ses soins.
Il m'aprit les triangles sphériques et les éllements d'Euclides et les
calculations en moins de trois mois, que je voulus le quiter n'ayant pas
dessain de m'établir maitre géographe, n'y voulant borner ma petite
fortune. Et dans ce tems là, juin 1675, je receu une letre de M. De
Lastre, qui me donnoit advis que l'on réarmoit l'escadre, et que M. Le
Pannetier luy ordonnoit de me faira retourner pour aler avec luy.
Cependant je ne savois à quoy m'en tenir. L'envie d'aler gagner de quoy
et ne pas dépençer ce que j'avois me fit donner lecture de ma lettre à
M. Denis et demander à compter. Et il me dits: «Qu'alez-vous faire? vous
alees quiter dans un tems où vous faites bien; croyez-moy, Monsieur,
demeurez encore deux à trois mois; vous n'avez fait que dévorer ce que
vous venez d'aprendre trop promptement pour bien retenir; servez-moy
comme un prévots de sale à mes écoliers, cela vous fortifiera à fonds,
et je ne veux rien de votre pension; ce n'est point l'intherest qui me
commande et je trouveray moyen d'éviter d'aler avec M. Pannetier.» Je
luy dits que sy je luy faisois plaisir que je resterois en continuant de
payer la penssion. Il répliqua: «Vous m'obligerez infiniment en restant,
car vous me soulagerez un casse teste avec ce nombre d'écoliers dont la
pluspart ont la teste dure comme la pierre.» Enfin je restay encore
trois mois; ce qu'ayant apris mondit sieur le Pannetier montra à M. De
Lastre un brevet de lieutenant de frégate qu'il m'avoit obtenu et luy
dits: «Puisqu'il n'a voulu s'embarquer avec moy, je le donneray à un
autre qui en sera bien aise.»
Et lors qu'au bout de mes six mois de penssion dont j'en avois payé
trois, en quitant je vouluts payer les trois autres, il me futs de toute
imposibilité de les faire prendre, ny mesme par la soeur de M. Denis qui
me proposa qu'avant de la quiter que j'euts à soufrir les examents et me
faire recevoir à l'admirauté pour pillote et que cela ne me dérogeroit
en rien ains au contraire, et que je luy ferois plaisir et honneur et
qu'il en payeroit la dépence. Sur quoy je luy dits quil me l'avoit plus
que payée et que je le satisferois en tout ce que je pourois, et fus
terminé que trois jours enssuite l'assemblée s'en feroit. Il convia pour
moy quatre anciens capitaines et 4 pillottes, qu'ils me quiestionnèrent
de tous costés, et à leurs aprobations je fus enregistré devant Mrs de
l'admirauté. Après quoy nous fusmes tous disner chez M. Denis, qui étoit
prestre et n'auroit voulu entrer en auberge, et ne conssentit que je
payats que ce qui étoit venu de chez le traiteur et rien de ce qu'il
avoit fourny de chez luy. Je creut partir le landemain ayant disposé mon
porte manteau, et luy et Madame sa soeur m'arestèrent pour le landemain
en disant qu'il faloit que je leur aidats à manger ce qui étoit resté du
repas, et à nostre séparation ce fut des amittiez et tendresses
réciproques.
Je me rendis à Dunquerque pour la veille des Roys, 1676, chez mon ancien
capitaine où nous régalasmes avec les parents et amis, et me conta qu'à
sa dernière campagne une de leur frégate périt sur le banc des Ysselles,
et que toute l'escadre y penssa périr par l'ignorance de leurs pilotes,
et que M. Le Pannetier avoit bien pesté de ce que je n'étois avec luy et
qu'il me conseilloit pas de paroistre sitots devant luy, et que luy il
avoit quelques propositions à me faire et me tint deux jours en suspend,
après quoy il me déclara que par le moyen de ses amys il me vouloit
faire capitaine d'une jolie frégate de 14 canons nommée la _Diligente_.
Je luy dits que j'étois tout à lui et ferois tout ce qu'il jugeroit à
propos, cepandant que je serois fort aise de continuer soubs son
comandement, et il me dits: «Je le voudrois bien, mais M. le Pannetier
vous en ostera, et ne vous fera plus d'avance étant piqué contre vous,
et lorsque vous serez capitaine en chef hors de sa dépendance il ne
pourra plus vous nuire». Ainssy il s'intéressa sur la _Diligente_ et me
fit agréer par tous les autres intéressés, et après quoy je fus saluer
M. l'intendant et M. Le Pannetier, qui me demanda d'où je venois, et que
j'avois perdu à être lieutenant de frégate du Roy, qu'il en avoit obtenu
le brevet, et que par mon absence il avoit fait placer M. Domain, mais
qu'il n'y avoit rien de perdu et que faisant une ou deux campagnes avec
luy il récupéreroit ce poste. Je luy dits que j'étois fasché de ne
pouvoir plus aller soubs son commandement, et que j'étois engagé pour
commander une frégatte que des particuliers m'avoient donnée et qu'ils
m'avoient fait venir de Diepe pour le subjet. Il dits: «Cela est beau de
quitter le service du Roy pour des particuliers». Et je me retiray avec
profonde révérence.
Je sortis du port le 14 février (1676) avec 92 hommes d'équipage et fut
croiser vers le Texel et le Vlye qui est à l'entrée et la sortye des
bastiments d'Amsterdam, mais j'en fus chassé par des navires de guerre,
et je futs à l'ouvert de la baye de Hull au nord d'Angleterre et dans le
dessain d'entrer dans la dite baye quoyque très-dangereuse pour ses
bancs de sables, mais il en sortoit deux moyens bâtiments que je prits
tous deux chargés de charbon de terre; l'un en outre avoit 60 saumons
d'étain et 150 de plomb, et l'autre 20 saumons d'étain et 100 de plomb
et trois balots de bayette ou flanelles, et les amarinois pour
Dunkerque. Et étant au travers de l'Ecluse une frégate qui sortoit de
Flesingue de 18 canons voulut m'aracher ma proie, je fis dépasser mes
prises en avant de moy et je l'atendis pour la combattre avant qu'elle
les peut atraper pour leur donner loisir à s'échapper, et elle m'attaqua
vivement et sans m'oser aborder, nous nous chamaillasmes près d'une
heure, et elle fut désemparée de son petit mât d'hune. Je tins ferme et
s'étant raccomodée elle revint à la charge et sa grande vergue luy
tomba, faute à elle, des précautions qu'elle devoit prendre, et je me
trouvay blessé au costé gauche de la teste par un coup de fusil, et dont
il n'y eut que les chairs emportées et l'os effleuré, à ce que reconnut
mon chirurgien par une esquille qu'il en retira, et je ne m'aperceut de
ma blessure qu'après le combat et que j'étois remply de sang, j'eus
quatre de mes hommes tuez, deux estropiez, l'un d'un bras et l'autre de
la cuisse cassée et six moyennement blessés, dont j'étois le 7e. Je
courois après mes prises qui avoient déjà dépassé une lieue d'Ostende,
où je craignois le plus, il se trouva une corvete de quatre canons
sortye de Nieuport qui enleva la plus petite de mes prises avant que je
les eût pu joindre et auroit enlevé l'autre sy je m'étois trouvé à tems
de l'en empescher; je la conduit au port où il falut que j'entras avec
ma frégate pour la raccomoder des coups de canons qu'elle avoit reçeus
et pour me faire guérir et mes blessés.
Pendant mon absence dans ce petit voyage il y eut une lettre de Holande
à mon adresse à la poste; elle fut portée à M. l'Intendant de la marine,
et comme étant un peu rétably de ma playe je le fus saluer. Après quoy
il me demanda quelle habitude et relation j'avois en Hollande et avec
quy, étant en guerre. Je luy dits que j'avois paine à savoir de quelle
part elle me venoit, excepté M. de Ruiter avec lequel j'avois lié
amittié en Angleterre. Il la demanda à son secrétaire et me la rendit
cachetée dizant: «Voyons ce que l'on vous écrit.» Je lui redonnai sans
l'ouvrir, et il me dit: «Ouvrez et la lisez haut.» Je la leut et luy
donnai à voir si je n'avois rien déguizé. Elle contenoit de ce que
j'avois esté longtemps sans luy écrire et bien des honnestetés et
ammittiez et m'ofroit de l'aller trouver, il me procureroit ma fortune
en me marquant entre autre que si je n'étois pas pourvu, que j'eus à
l'aller trouver et qu'il étoit dans l'état de m'avancer et me donner le
commandement d'un vaisseau des Etats. Sur quoy M. l'Intendant me dit:
«Voudriez-vous prendre les armes contre le Roy et estre traitre à
l'Etat.» Je protestay que non: et il me dits: «Je vous défends d'avoir
plus de commerce de lettre avec ce M.» Je lui demanday seulement la
permission que je peuts répondre cette fois à ces honnestetez et le
prier de ne me plus écrire que la guerre ne futs finie et que cela me
feroit préjudice et que je donnerois ma lettre à son secrétaire pour lui
communiquer avant de l'envoyer, ce qu'il trouva bon.
Après estre bien guéry et ma frégate bien redoublée et renforcé mon
équipage, je sorty du port le 26 de mars et fut droit à l'entrée de la
Tamise, entrée de Londres, et le surlandemain je fus bien chassé par
deux gardes costes d'Angleterre lesquels nous penssèrent faire périr à
force de porter les voilles d'un tens de neige et très rude, et nous
avions déjà trois pieds d'eau dans nottre calle quand j'arivé à la rade
de Dunkerque où ils m'abandonnèrent, et deux jours après je repris la
mer et fut croiser, sur le banc des Dogres où j'en prits un qui avait
quarante-deux barils de morue blanche salée; je l'envoyai au hazard par
dix de mes gens et arivèrent heureusement. Six jours après je pris un
flûton d'environ 90 thonneaux venant de Portugal avec du sel, 28 pipes
d'huille d'olive, 6 balles de laine lavée, et de plusieurs caissons
d'orange et de citrons, et je la conduits heureusement à Dunkerque.
Nostre biscuit se trouva gasté dans la soute par la grande eau que nous
eusmes lorsque les Anglois m'avoient chassé cy-devant, il me fallut
rentrer et désarmer la frégatte. Je ne pus réquiper ny sortir avec ma
frégatte qu'au 10 octobre parcequ'il nous fut fait deffense à tous les
particuliers d'engager aucun matelots que M. Bart n'eut acomply les
équipages de son escadre, et après quoy je fits en peu de temps la
mienne, ainsy que deux autres frégates de mes confrères, et sortismes de
compagnie et douze jours après nous fusmes très mal traités des
tempestes, qui nous séparèrent. Je couru vers les costes d'Ecosse en vue
de trouver quelque abry au risque d'estre prisonnier de guerre plutots
que de périr, mais le vent cessa après neuf jours de tourmente;
j'aperceu un moyen navire sur le soir et je fits semblant d'aler une
autre route que luy. Et aussi tots qu'il fit bien nuit nous redonnasmes
après luy à petite voilure; et au clair de la lune, sur les 4 heures du
matin, nous en eusmes connoissance, et ne l'aprochasmes pas plus près,
et le jour venant nous fusmes après iceluy, que nous prismes sur les
neuf heures, et c'étoit une grande barque que les Flessinguois avoient
prises sur notre nation venant de l'ille Madère, chargée de grosse
écorce de citrons confits et du vin; je la conduisois jusqu'au travers
de la Meuze où je futs rencontré par deux frégates de Zélande, l'une de
24 canons et l'autre dix-huit, qui coururent droit à ma prize et s'en
empara et celle de 24 me batoit en ruine et m'aborda et ne sauta que 3
de ses hommes dans nous, et nous décrocha ayant son mât de beaupré rompu
à l'uny de son étrave, je luy donnay la décharge de nos canons et de
mousqueteries, et celle de 18 canons étoit trop soubz le vent pour nous
ratraper, j'eus huit hommes tuez et 15 à 16 blessés, sans estre
estropiés, et il nous falut rentrer au port bien batus, et sans prise;
nous y aprismes qu'un de ceux qui avoit sorty avec nous avoient péry
corps et biens, et que l'autre étoit revenu sans rien faire à sa course,
ayant penssé aussy périr par la tempeste que nous eusmes.
En mars, 1677, je ressorty avec ma mesme frégatte; je fits plusieurs
moyennes prises que j'envoyois par mes gens, n'étant de valeur, et elles
furent toutes reprises; je parcouru aux costes de Norvègues sans y rien
trouver, et m'en revenant pour désarmer je rencontré plusieurs navires
marchands holandois, lesquels avoient trop de force pour que je les peus
ataquer, étant affoibly de mon équipage par les petites prises dont j'ay
parlé; cela me dégousta de retourner avec un navire d'aussy peu de
force, me ressouvenant des hazards que j'y avois encourus, et lors que
je l'eus désarmée, je remerciay MM. les inthéressés par l'advis de mon
ancien capitaine qui me promit la place de second capitaine avec luy sur
la frégate de 30 canons, dans l'escadre de M. Pannetier qui comandoit
l'_Etroitte_ de 40 canons.
Nous sortismes six frégates sur la fin de may, nous fusmes cinq mois à
croiser sans avoir encontré ny fait rien de remarquable, et après quoy
l'on nous désarma tous à notre retour.
En juillet 1678 la cour ordonna à Mrs Le Pannetier et Bart de r'armer et
de se diviser en mer leur escadre, je retournay avec mon premier
capitaine. Nous fusmes aux iles Orcades entre Fulo et Faril y atendre
les Indiens dont on avoit advis de leur retour pour Hollande, mais Mrs
les Etats toujours bien advisés, avoient envoyé audevant plusieurs
galiotes bonnes voilières avec des pilotes costiers pour les bancs et
des rafreschissements et vivres, nous donasmes plusieurs chasses sur ces
galiotes sans en pouvoir atrader; cela nous tira du bon parage où nous
étions. Et y ayant retourné nous aprismes par un bateau pescheur de ces
illes que la flotte de dix de ces vaisseaux avoient passé il y avoit
trois jours, et que par les maladies ils avoient bien perdu de leurs
équipages; nous courusmes après jusqu'à l'ouvert du Texel sur le Bree
Vertin sans rien trouver, cela nous unis tous en consternation. Les
vivres aloient nous manquer et prêts à nous en retourner, lorsque sur le
banc des Dogres, nous aperçusmes deux gros navires, nous creusmes estre
quelque Indiens, nous les atrapasmes en peu de tems à portée de nos
canons et ils furent bientots rendus. C'étoit deux pinasses de 7 à 800
thonneaux, avec un 36 canons et l'autre 30, lesquels venoient de
Suirinan et Curassao chargés de bonnes marchandises comme sucre, indigo,
cuirs, rocou et bois du Brésil et Campesche. Nous les escortasmes
soigneusement jusqu'à Dunquerque, où nous désarmasmes tous, et on
parloit de la paix, et à la fin du déchargement de la grande prise on
trouva 26,000 piastres.
Mr Bart avoit rentré au port huit jours avant nous, et y avoit amené 20
buschs avec du haran et en avoit fait brusler 32 et enleva aussy leurs
convois qui étoit le _Mars_ de 40 canons, et le _Prince Peerts_ de 24.
Le Roy ne faisoit ces armements qu'en vüe de faire crier les peuples
d'Hollande en détruisant leurs flotes des marchands et de la pesche de
leurs poissons qui est d'un profit considérable pour la Hollande, et par
ces pertes les provoquer à demander la paix.
1679. L'on eut la nouvelle de la paix avec la Hollande et Angleterre.
Les deux dernières prises que nous avions amenées étoient d'un trop
grand port pour nos marchands de France, le conseil ordonna de les
envoyer à Lisbonne en Portugal pour les y vendre, étant très-propres
pour les voyages du Brésil; Mr de Latre eut cette comission de les
conduire et de les vendre, et un parent de Mr Bart nommé Corneille Bart
comandoit l'autre soubs les ordres du dit sieur de Latre qui me prit
pour son segond, et nous partismes de Dunkerque vers la fin de février
n'ayant que du lest et un simple équipage seulement pour amariner, et
nous arrivasmes devant Lisbonne le 21 mars et peu à peu nos capitaines
congédioient nos équipages, pour en épargner la dépence. Mr Desgranges
pour lors consul de notre nation et comissaire de marine pour le Roy eut
ordre d'en procurer la vente, et il me pria de dresser les inventaires
de ce que contenoit les agreits et ustencilles de chaque navire en son
particulier, et sy j'avois creu les mauvais consseils j'aurois mis de
mon costé à l'écart pour plus de cinq cents pistoles, que cela n'auroit
en rien diminué la vente, et qu'on m'offroit et à mon capitaine de nous
les transporter à couvert. Je le vits un peu dans ce penchant et luy
dits famillièrement: «Qu'avons-nous de plus cher et plus précieux a
consserver, que l'honneur?» Sur quoy ayant réfléchy, il me dits: «Mon
enfant, tu as bien raison, je t'ay estimé et t'estime d'avantage.» Et je
travaillé exactement et très-fidellement aux inventaires, et l'on fut
plus de trois semaines à nous acorder du prix que Mr Desgranges en
souhaitoit. Les marchands portugois ne marquaient pas d'empressement à
leurs offres, ce qui déconcertoit un peu nos Mr. Je leurs dits que
j'avois en penssée une ruze qui m'étoit venue en l'esprit, qu'il faloit
faire sourdement coure le bruit que les marchands de Cadix en ayant eu
advis qu'ils en faisoient offrir plus de quinze mil livres qu'on ne nous
en offroit, et faire remettre les mâts d'hunne et les voilles en état
d'apareiller, et tirer les expéditions pour sortir du port. La choze fut
trouvée bonne, et nous travaillasmes à nous réquiper, on nous offroit
déjà mil cruzades de plus et puis encore 500. Je dits: «Il faut aler
plus haut; il faut faire dessendre nos vaisseaux à Blem[53] qui est la
sortye, et au pis aler nous concluerons.» Et deux jours après comme nous
étions soubs les voilles, il vint à nos bords une chaloupe avec un ordre
de Mr Desgranges de remonter à nos places, sur ce qu'il avoit conclu le
marché des deux navires. Nous ne pouvions remonter à cause de la marée
que nous avions atendu baisser pour nous dessendre; nous mouillasmes les
ancres et dits à Mr Delastre: «Alez trouver Mr le consul et luy demandés
s'il a penssé à notre chapeau[54] et que ne l'ayant fait il fasse savoir
à ces acheteurs que nous ne conssentons à la vente et que nous irons à
Cadix.» Et il conduit Mr de Lastre chez les marchands où ils
s'expliquèrent, où nous obtinsmes six cents cruzades de chapeau valant
douze cents livres, que nous partageasmes en trois et nous remontasmes
le lendemain à marée montante, et secrètement Mr le Consul me donna cent
cruzades pour mes paines des inventaires et pour l'advis que j'avois
donné. Je présentay mes cent cruzades à mon capitaine, lequel n'en
voulut rien prendre et dits seulement: «Mr le Consul devoit honnestement
me les délivrer pour que je vous les euts présentées.» Puis l'on me paya
mes gages, et Mr Delastre me dit: «Il nous faut chercher un passage pour
retourner enssemble à Dunkerque où nous verons ce que nous ferons pour
l'advenir.» Mr le Consul nous engagea nous deux à souper chez luy, car
l'autre capitaine étoit une vraye cruche pour ne pas dire beste; sur la
fin du repas Mr Desgranges me demanda si je me proposois de retourner en
France, lui disant que ouy, et: «Qu'alez-vous faire au commencement de
cette paix où l'on ne sait encore que entreprendre?» Mr De Latre prit la
parolle: «Il ne sera pas désoeuvré.» Et Mr Desgranges me dits: «Sy vous
voulez commander icy une caravelle où j'ay intérêt, nous luy avons
depuis peu fait la poupe en frégate et mastée aussy de mesme elle est
bonne voilière, mais elle n'a que six canons et autant de périers, voyez
là; elle est placée devant St-Paul.» Et je luy demandai au lendemain
pour luy répondre, afin de savoir les sentiments de mon amy et capitaine
qui eut la bonté de m'acompagner à en faire la visite. Je la trouvois à
mon gré excepté son peu de déffence contre les Saletins où l'on est fort
exposé; mon capitaine m'en représentoit les dangers pour m'en dégouster,
et il me reconnu y avoir du penchant. Il me dits: «Vous en ferez ce
qu'il vous plaira.» Je futs retrouver Mr Desgranges pour luy demander à
quel voyage il destinoit. Il dits pour aler porter des sucres à Bilbaots
et raporter du fer et autre choze. Je vouluts aussy savoir soubs quel
pavillon et passeports. Il me promit que ce seroit soubs ceux de France,
car soubs pavillon de Portugal je n'aurois pas acxepté. Nous convinmes
pour mes gages, ainsy je me séparay de mon capitaine et fits en peu de
jours mon équipage et chargement, et fit heureusement le voyage de
Biscaye et retour à Lisbonne, et après avoir fait ma décharge l'on m'en
proposa un segond et pareil, mais lequel ne fut pas tout à fait aussy
heureux, car j'échapay belle d'estre esclave par deux frégates de Saley:
lorsque je faisois route pour Biscaye, étant au travers de Tamina, en
vue des isles de Bayosne en Galisse, j'aperceus les susdites frégates,
qui me donnoient la chasse. Je reviray de bord et prits la fuitte pour
me sauver dans la rivière de Vianna[55] et où la barre y est périlleuse,
et par malheur la mer y avoit baissé d'une heure et demie; je mits tout
au hazard de la vie pour la liberté, car j'étois fort empressé puisque
leurs mousqueteries nous frapoient à nostre bort que j'euts mon
contre-maistre blessé à la cuisse et un gros dogue que j'avois qui fut
tué. Je resté seul sur mon pont à faire gouverner, et j'entray entre
deux rochers par-dessus la barre; les pilotes du lieu n'osoient
m'aprocher avec leurs chaloupes à cause des boulets de leurs canons qui
me surpassoient, mais la forteresse de Vianna tira plusieurs coups sur
ces pirates qui les écarta au large, mais par la marée trop basse, je ne
peus entrer assées avant dans le port et mon navire échoua presqu'à sec,
dont il souffrit beaucoup, et que je le creu perdre et les sucres, car
je futs avec la chaloupe tout autour en faire la visite et je remarquay
plusieurs coutures entre ouvertes dont l'étoupe en sortoit et point de
secours des gens du pays, je me fis aporter des chandelles de suif qui
étoient molasses par la chaleur et dont je les couchois en long, les
écrasant avec mes pouces dans les coutures et les bouchoirs par ce
moyen, et lorsque la marée fut au deux tiers montée mon navire se dressa
et flotta, et les coutures se resserèrent sy fort que toutes mes
chandelles parurent sur l'eau et que je ne m'arestay pas à les
represcher, mais bien à faire pomper deux pieds d'eau qui avoit entré
dedans ma calle dont le premir rang d'en bas des caisses de sucre fut
endommagées et nous entrasmes au port proche de la ville, quoyque petite
qui est une des plus agréables que j'ay vues, étant pavée par de grandes
pierres de taille blanche et grisâtes, et à toutes les places de très
belles fontaines bouillantes à triple rang et qui maintien une grande
propreté des rues. Je fis connoissance avec Mr Michel de Lescole[56],
parisien et ingénieur en chef du roy de Portugal, lequel finisoit de
fortifier cette ville. J'y fis aussy connoissance avec Mr le Marquis
Desminas[57], gouverneur des frontières, et dont le fils est aujourdhuy
généralissime des armées du Roy de Portugal. Je fus 15 jours avant de
pouvoir sortir du dit port, et faisant route pour Bilbao, le travers du
Cap Pinas, à un petit matin, j'aperceut un navire qui aparament ne me
vit pas; je seray de bord et au jour il me chassa vivement. C'étoit un
de ceux qui me fit entrer à Vienne; je poussay au hazard dans la barre
des Ribadios dont j'étois proche, et trois jours après je reprits ma
route et arrivey à Portugaletto au bas de la rivière de Bilbao, et
ensuite montay à St-Mames à demie lieux proche la dite ville qui est
encorre très-agréable.
CHAPITRE III
Voyages aux Açores.--Explosion d'un volcan.--Les Pirates
d'Alger.--Voyages à Madère.--Découverte d'un banc de
rochers.--Naufrage.--Voyage à l'Ile de Ténériffe; excursion dans
l'Ile.--Voyages à la côte de Barbarie.--Supplice d'un Juif.--Doublet
résiste aux séductions de Mme Thierry.--Autres voyages à
Ste-Croix-de-Barbarie.--Les Maures attaquent Mazagan.--Retour à Cadix
puis en France.
1681. Pendant cete année j'ay fait plusieurs voyages à toutes les illes
Assores pour y charger des bleds froments et les porter à Lisbonne, et
dans mon premier en vüe de l'ille de Saint-Michel j'échapay heureusement
par adresse d'un piratte de Salé, ce qui seroit ennuyeux à réciter.